‹ AnastaseChapitre 96 sur 407 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

llahométan , voulait-ii dire; mais sa bouche ne put prononcer ce mot odieux.

û Achève , » iuidis-je , voyant que je ne pouvais plus éviter d'être reconnu pour un Grec renégat, a que Sélim soit ce qu'il est; continue sans rien craindre, o

Les pieuses cérémonies auxquelles il s'était livré dans la matinée avaient encore ajouté au zèle religieux qui lui était ordinaire. « Craindre ! » répéta-t-il en me lançant un regard de Qiépris et d'indignation , « la crainte ne convient qu'à un lâche déserteur de son Dieu. »

Ce reproche porta à sou comble la fermentation de mon sang. Furieux de m'enteudre traiter ainsi par un raya, par un homme dout les habits annonçaient la pauvreté , et surtout en présence d'Osraaulis qui ricanaient , je portai machinalement la main à iiia aiuiure et je tirai mon poignard. C'était un mouvement presque involontaire : je n'avais aucun projet funeste ; non , j'en jure par la croix devant laquelle je suis de nouveau prosterné en ce mo^ ment, je ne voulais pas faire tomber un cheveu de la tête de mon ami. Je voulais seulementfaire un geste qui pût éblouir les Osmanlis dont les regards épiaient en ce moment tous mes mouvements. Mais lui-même , poussé par une inconcevable frénésie , il s'élauça contre moi, et s'enfonça dans la poitrine la pointe trop bien aiguisée de mon handjar. SentaiTt que cette pointe avait pénétré, il l'enfonça d'une main jusqu'à son cœur, tandis que son autre main convulsive me repoussait; et le poignard, glissant à travers mes doigts paralysés , resta, comme il le voulait, enfoncé dans son flanc. Il l'en retira doucement et regarda avec une sorte de complaisance le sang dont il ruisselait. Puis ses yeux se remplirent de larmes, non par l'émotion de ses souffrances présentes, mais au souvenir des événements passés. « O ma mère , ma mère , » s'écria-t-il , « vous me l'aviez bien prédit en mourant ! mes amis seuls m'ont perdu. La tache de sang qui cou- Trait le voile dont nous fûmes couverts pendant la cérémonie qui fit de nous des frères-faits, me révélait le fleuve de sang qui coule maintenant de mon cœur ; mais au moins, Ânastase, me dit-il avec un regard qui me perça jusqu'au fond de l'âme, j'ai empêché par mon geste l'homme qui av^it fait vœu de me défendre jusqu'au dernier soupir d'aller jusqu'il m'^iti^cXi^^t

lui-roèrae une malheureuse vie. Lorsqu'arraché moi-même an bagne par les bons soins d*un étranger je me demandais avec étonnement quel événement avait pu amener la négligence d'uu ami, comment, pourquoi Anastase seul avait abandonné son Anagnosti , hélas ! je ne savais pas que tu avais aussi abandonné ton Dieu. Puisse*t-il te pardonner comme je te pardonne. La vie pour moi n'est depuis long-temps qu*amertume ; la mort est la bienvenue; je vais rejoindre ceux qui m*aiment et dans un meilleur lieu. Déjà je les vois veillant sur Theure de ma déli' vrance, et du haut du ciel tendant leurs bras à leur Anagnosti mourant. Toi , s'il y a encore dans ton cœur une étincelle de pitié pour celui que tu as appelé ton frère , pour celui auquel

t'unissait un saint nœud, un nœud sacré ah ne permets pas

qu'au milieu des rues des chiens affamés..... Ah ! fais jetef un peu de terre bénite sur mon malheureux corps, o II n'en . put dire davantage; je n'avais plus qu'un cadavre à mes pieds; son âme sans tache avait pris son vol vers le ciel.

Dans un jour de bataille on fait tant de préparatifs pour don-^ ner le trépas ; tant de gens voient , attendent, lancent et reçois vent les traits de la mort ; celui qui les dirige en est si souvent atteint à son tour, que la moisson du tombeau , quelque al)ondante , quelque soudaine qu'elle soit , est à peine remarquée. Mais, lorsqu'au milieu d'une scène de plaisir un seul être est précipité, par un coup imprévu, dans la nuit éternelle, quand l'image de la Divinité se trouve tout à coup transformée en une vile masse d'argile, combien ce changement subit p;iraîtépouvan'^ table à celui qui en est témoin ! Ajoutez à cela que ce cadavre qui était devant moi était celui d'un ami, de mon frère adoptif, et que c'était mon poignard, trois fois maudit, qui avait fait celte œuvre horrible. Anéanti au delà de tout ce que je pourrais dire , je restai long-temps, bien long-temps, plongé dans la constcr^ nation , les yeux fixés sur les restes inanimés de mon ami. (> ne fut que très-avant dans la nuit, et lorsque jusqu'au dernier des curieux fut parti , que je pus m'en éloigner ; et je rentrai vau désespoir dans la ville, parla même porte qui m'en avait vu sortir le matin dans toute l'ivresse du plaisir.

Je crus sentir la main du Tout-Puissant qui s'appesantissait $ur moi^let voir le commencement de la longue série de châti-

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