REMONTONS AU DÉLUGE
Après les beaux siècles des littératures Grecques et Latines, les jeux scéniques avaient cédé la place aux jeux de l'amphithéâtre et du cirque. L'art dramatique avait disparu bien longtemps avant l'invasion des Barbares et l'époque du Moyen-Age proprement dit. C'est le christianisme luimême qui devait rendre à l'art dramatique une nouvelle vie.
Dès le IIP siècle, Ezéchiel le tragique écrivit un drame sur la vie de Moïse, et la tragédie du Christ Souffrant serait de la fin du même siècle, s'il est vrai qu'on doive l'attribuer à Saint-Jean Chrysostome. Les œuvres d'Isidore de Séville, au Yll' siècle, renferment une espèce de drame allégorique, intitulé Conflictus vitiorum et virtutem. Au X' sièle, Hosvitu (Rosvveide), religieuse du couvent de Gandersheim, écrivit, entre autres pièces, le drame à'Ahraham et l'allégorie la Foi, l Espérance et la Charité. Mais il ne parait pas qu'aucun des ouvrages qui précèdent aient été représentés ; c'étaient à la fois des exercices pieux et littéraires sous forme dramatique.
C'est au XP siècle que remonte la plus ancienne représentation scènique chrétienne, celle du drame des Vierges Sages et des Viei^ges Folles. Au siècle suivant, nous voyons les représentations du Mystère de Sainte Catherine et du Mystère de la Résurrection, en Angleterre, et celle du Mystère de la venue de V Antéchrist en Allemagne.
Au XIV° siècle, la France, l'Italie, l'Espagne virent simultanément se développer le goût populaire pour ces drames pieux et défiants qui représentaient, soit les Mystères du christianisme, soit des scènes de la Bible ou du Nouveau-Testament, soit les vies ou les actes des saints. La plupart de ces pièces, qu'on appela chez nous Mystères, étaient composées par des prêtres qui souvent y remplissaient eux-mêmes les principaux rôles. En Angleterre, on les nomma Miracles, et en Espagne Autos Sacramentales et Comedias divinas ou Comedias Sanctos
En France, sous le règne de Charles VI, il se forma, à Paris, une corporation d'acteurs qui, sous le nom de Confrères de la Passion (1) et de la Résurrection de Notre-Seigneur, obtint du roi (4 décembre 1402) le privilège exclusif de représenter des Mystères et « autres jeux de personnages. » Les Confrères louèrent la grande salle de l'Hôpital
de Ici Trinité et y représentèrent, pendant près de 150 ans, des Mystères ainsi que des Moralités. (1)
Une autre Confrérie également autorisée par Charles VI, celle des Enfants-Sans-Souci, dont le chef s'affublait du titre burlesque de Prince des Sots, représentait aussi des Moralités et de plus des Soties. Mais ces derniers s'associèrent plus tard aux Confrères de la Passion.
Les Moralités toujours écrites dans le but d'établir une vérité morale, étaient des scènes, tantôt allégoriques, tantôt de pures imaginations. Parmi ces sortes de pièces, nous citerons VEnfant Prodigue, le Mauvais Riche et VEnfant Ingrat.
M. de Beauchamps cite aussi dans son livre : Recherches sur les théâtres en France, un exemple de Moralité, faite en 1511, le voici ;
« La condamnation des Banquets, à la louange de Diette et Sobriété pour le profit du corps humain, personnages en rime, par Nicole de la Chenaye. — Cette moralité, ditil, contient un procès instruit dans les formes juridiques contre les Soupers et Banquets, accusés d'avoir fait mourir quatre personnes pour avoir fait trop bonne chère ; Souper est condamné à avoir au long des bras des poignets de plomb, pour Fempêcher de mettre trop de mets sur la table, avec défenses d'approcher du Dîner plus près que de six lieues, et menacés d'être pendu s'il contrevient à cet arrêt. Banquet est condamné à être pendu, il demande à se confesser publiquement ; il fait semblant de dire son confiteor, le confesseur fait semblant de l'absoudre, après quoy Diepte jette Banquet de dessus l'échelle et paraît l'étrangler. La fin de l'exécution est la fin de la moralité. »
Quant aux Soties, c'étaient ordinairement des farces satiriques qui s'attaquaient aux vices et aux ridicules de l'espèce humaine.
Les Clers de la Basoche faisaient encore concurrence aux deux Confréries pour la représentation des Moralités et des Soties.
Au XVP siècle, les Mystères, les Moralités et les farces perdirent cependant leur popularité. Les Mystères, lorsque le goût se fut épuré, parurent grossiers et indécents ; ils furent interdits par arrêt du Parlement en date du 17 mars 1548 ; les Moralités parurent à leur tour ennuyeuses, et le public les abandonna. Quant aux Soties, dont plusieurs ordonnances avaient été obligées de réprimer la licence, elles devinrent dénuées de piquant et d'intérêt aussitôt qu'elles
n'eurent plus la faculté de parler librement. Témoin François P' qui, en 15'i0, menaça de la hart les faiseurs d allusions satiriques.
Tout cela se conçoit, tous ces changements sont naturels, malgré les ordonnances de la Censure royale Nous arrivons d'ailleurs à cette époque oi:i létude des grands niodeles de l'antiquité poussait le? esprits dans une autre direction La Renaissance était proche et allait bientôt opérer une révolution complète dans le théâtre. La Censure aussi allait avoir beau jeu.
Voyons donc ce qu'elle fit, et si elle eut toujours raison d'agir sous le triple mensonge des moeurs, de la politique et de la relio:ion. Voyons si elle ne se contenta que de protéger et si^:iuelquefoi3 elle ne travailla point pour son compte et pour satisfaire de vieilles rancunes personnelles.
D'abord, me demanderez-vous, à quelle époque a commencé la Censure dramatique? Ma foi, je serais bien en peine de vous le dire, les historiens sont si embrouillés làdessus qu'ils ne sont pas d'accord : néanmoins Ion peut affirmer que la Censure dramatique commença, en France, en même temps que l'art théâtral. Elle fut exercée par les mêmes personnes qui étaient chargées d'examiner les livres, jusqu'en 1789.
Sous les premiers rois de France l'Eglise fulmina ses anathèmes contre les bateleurs, sorte de gens qui se chargeaient d'amuser le peuple par des farces grossières et parfois aussi fort licencieuses. Mais ce fut en vain, bateleurs et histrions reparaissaient toujours et allaient s'installer ailleurs sur leurs tréteaux.
« Ce fut également en vain, nous dit un historien, que Charlemagne renouvela contre les bateleurs le 96* canon du concile d'Afrique, et que. dans son capitulaire de 789, il les mît au nombre des personnes infâmes, auxquelles il n'était permis d'intenter aucune action en justice. Les Conciles de Mavence, de Tours, de Reims, de Chalon-sur- Saône, tenus^ en 813, ajoute le même historien, défendirent aux évêquos et à tous les ecclésiastiques d'assister aux spectacles des baladins (histriones), sous peine d'être suspendus ; des prélats, des évêques, des abbés et même des abbesses appelaient en effet souvent auprès d'eux des batetcleurs pour s'amuser de leurs facéties. On avait même vu des clercs s'unir à eux pour jouer en public des obscénités (insolentias). Sous Louis le Débonnaire, des bateleurs avaient poussé l'impudence jusqu'à se vêtir des habits des
religieuses et des religieux et à jouer les aventures vraies ou fausses des couvents. Louis le Débonnaire défendit ces excès sous peine de bannissement. Les bateleurs furent tellement décriés, et ajoutons aussi les désordres et les terreurs de la société furent tels aux IXe et X" siècles qu'à l'époque de Hugues Capet il ne paraît pas qu'ils existassent encore, ou au moins, que leur importance fût aussi grande que dans les siècles précédents. »
Philippe le Bel, indigné de la licence des auteurs comiques, les bannit de sa cour, lEvcque Eudes de Sully cherche de son côté à réprimer leurs écarts. Ils disparaissent insensiblement et deviennent bateleurs.
A cette époque, l'élan religieux, les Croisades, les Confréries donnent naissance aux Mystères, qui sont considérés comme l'embryon du théâtre français.
La Basoche est organisée en 1302 par Philippe le Bel luimême et les Basochiens inventent les Moralités, la satirique et la farce burlesque.
A côté des Basochiens sont les Enfants-Sans-Souci (poètes, étudiants, escholiers, ribauds, clercs, riches désœuvrés) ; ils se donnent un prince, le prince des Sots et jouent des Soties, petites pièces mordantes, agressives et personnelles, qui rappellent beaucoup la liberté Grecque.
Tout va bien jusqu'en 1442, mais Charles VII et le Parlement se fâchent; les Basochiens jouent malgré la défense royale et les meneurs sont jetés au Châtelet. De ce jour la Censure fut établie et défendit aux clercs de jouer la plus petite satire sans l'approbation des Censeurs. Ainsi la Censure préventive apparait au XV' siècle, mais elle ne se maintient pas.
Nous voyons ensuite Louis XI, qui n'aimait pas la critique et la raillerie, rendre plusieurs arrêts contre la Basoche. Ainsi, en l'année 1476, un arrêt de ce roi défendait : « pour certaines causes à cela mouvant, à tous clercs et » serviteurs, tant du palais que du Châtelet de Paris, de » jouer publiquemenfaudit palais du Châtelet, ni ailleurs, )) en lieux publics, farces, sotties, moralités, ni autres » jeux à convocation du peuple, sous peine de bannisse- » ment du royaume et do confiscation de leurs biens.» Les Basochiens se consolèrent forcément en attendant la mort du roi.
Charles VIII succéda à Louis XI et ne fut pas meilleur pour la liberté du théâtre. Les Basochiens s'émancipent et attaquent le Gouvernement. Charles VIII, pour arrêter le
débordement de leurs quolibets, en fait emprisonner cinq des plus acharnés et réédite la défense de jouer sans permission préalable. Mais voici Louis XII qui rend tous les privilèges et permet toutes les licences. Sous son règne les Enfants-Sans-Souci sont à leur apogée et jouissent en toute liberté de dire et faire ce qu'ils veulent. Le roi lui-même tournait en ridicule Jules II, le pape casqué et guerrier, comme il l'appelait, et voulait accoutumer le peuple à faire la guerre avec cet ennemi de ses idées. Pierre Gringoire, que nous voyons apparaître à cette époque, saisit la balle au bond et fait sa prière du Jeu du Prince, des Sots et de VHomme obstiné.
Cette bouffonnerie fut jouée aux Halles devant le peuple et le roi en personne. Le pape Jules II y était condamné et malmené de la plus belle façon par le poète. Le roi était représenté en scène sous le nom de « prince des Sots, « et le pape sous celui de « mère Sotte. » Enfin, l'on peut dire que le règne de Louis XII fut la première période de liberté • absolue pour le théâtre. Rien ne gène le poète, ni la royauté, ni le Parlement, ni la municipalité, personne n'entrave la marche de son esprit railleur. Tout le monde rit et s'ébaudit en l'absence de la Censure et, je ne sache pas que les affaires, sous Louis XII, aient été plus défectueuses que sous les rois précédents. Ce qui prouve donc que la Censure n'est pas nécessaire îjour la tranquillité publique et que, prince et sujets, tous peuvent être heureux sans le secours des ciseaux d'Anastasie.
Cependant, il faut ajouter, pour être juste, que celui qu'on appelle dans l'histoire « le Père du peuple, » n'aimait pas qu'on s'attaquât à la reine. Et je crois bien qu'il avait raison : Celui qui s'attaque aux femmes est un lâche. Aussi le prince ordonna-t-il à tous les écrivains du royaume de respecter les dames sous peine de pendaison. La menace a été faite, il est vrai, mais aucuns chroniqueurs ne nous racontent qu'un poète ou un basochien ait jamais été pendu pour ce motif. La défense suffisait pour des gens intelligents ; c'est pourquoi nous ne considérons pas cet acte de défense pour une velléité de censure.
Passons à François I". Là, le Parlement fait le Censeur ; tandis que le roi et le prévôt autorisent le Vieil Testament. On trouve encore la Censure, comme toujours, dans un arrêt qui interdit, en 1548, la mise en scène de tous mystères, ce qui met un terme à la spéculation religieuse des Confrères.
Avec Henri III, le théâtre se débauche comme sa cour.
Le roi accorde des lettres patentes à des comédiens Italiens du nom de : I Gelosi. — Le Parlement veut s'interposer; mais le roi est plus fort et les bouiïons Italiens représentent toutes leurs farces et paillardises aux rires du populo. Pendant la Ligue, la comédie et les comédiens, forts de l'impunité, se mêlent un peu trop de politique. Les Basochiens attaquent la Ligue, l'assassinat du duc de Guise est mis en scène et le duc de Mayenne sert de bouc émissaire aux facéties des auteurs comi(|ues. Et pourtant là 011 la Censure aurait eu au moins sa raison d'être, nous ne la voyons point apparaître; c'est à peine si on entend parler d'elle et si l'on se rappelle qu'il existe quelque part une paire de ciseaux à l'usage des œuvres dramatiques.
Ici finit le XVP siècle et nous pouvons déjà dire que nous avons vu la Censure ; n\ais ce n'est pas tout, nous en verrons bien davantage dans le chapitre suivant.