‹ Anastasie et sa besaceChapitre 9 sur 45 · LA CENSURE EXIST.\1T-ELLE A ATHÈNES ET A ROME · texte numérisé non relu

LA CENSURE EXIST.\1T-ELLE A ATHÈNES ET A ROME

Avant d'étudier les faits et gestes de la Censure dramatique en France, nous nous sommes demandé comme beaucoup d'autres si la liberté théâtrale existait chez les Grecs et chez les Romains.

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Ëtd'abord, consurait-onledrameà Athènes?Non,si Rome mit la Censure au rang de ses institutions civiles, Athènes ne la connut point et les vices de l'une ne furent pas supérieurs à ceux de l'autre. On croit même voir dans la capitale de la Grèce une douceur de mœurs, une modération de conduite qu'on ne retrouve point à Rome, où les crimes qui tiennent à la corruption étaient portés au plus haut degré, même sous le règne de la liberté.

Cependant si l'on ne voit point de Censure préventive chez les Grecs, il n'en est pas de même de la Censure répressive, qui selon nous paraît avoir été pratiqué quelquefois par le pouvoir hellénique.

C'est grâce à la répression que Phrynicus paye une amende de 1 ,000 drachmes pour avoir mis en scène la prise de Milet par Darius.

Aristophane vilipendie en ses comédies les tyrans de l'époque comme Cléon, il s'attaque même à Socrate vaincu ; aussi pour mettre un terme à cette licence de personnalités, l'aréopage ht paraître deux décrets qui peuvent être considérés comme un acte répressif sans pour cela remonter jusqu'à la Censure proprement dite. L'un de ces décrets défendit à ({uiconque d'attaquer un citoyen au théâtre par son nom ; l'autre supprima la parabase. Cette forme dramatique, appelée parabase, n'était tout simplement qu'un monologue du choeur, où le poète faisant une digression à son propre sujet, parlait de lui, de ses voisins, de ses amis et ennemis et des affaires publiques ; c'était surtout pour ce dernier point que la parabase déplaisait aux républicains d'Athènes. La parabase n'était donc qu'un prétexte à la satire directe, où l'on émondait son adversaire jusque dans sa vie privée. La Grèce réprima tous ces abus, nous le voulons bien, mais ce n'est pas la Censure officielle qui en fut la cause, elle n'était pas encore née et la Grèce n'en fut pas moins heureuse pour cela.

On a dit bien souvent que les Archontes étaient des Censeurs, Platon lui-même trouve que la Censure est insuffisante et s'en plaint dans sa Eépublique ; maison oublie de dire que les Archontes maintenaient aussi bien l'ordre public au théâtre que sur la place publique, c[ue par conséquent ils n'étaient pas plus Censeurs dramatiques que ne l'est M. Lozé aujourd'hui chez nous. Donc on ne voit en Grèce et à Athènes principalement qu'une espèce de Censure qui se nomme la répression par la loi de tout ce qui est défendu pour maintenir le bon ordre parmi les ci-

toyens de toute République, Grecque, Romaine ou Française.

« Il y avait à Athènes, nous dit l'abbé de Laporte, dixjuges qui décidaient de la préférence que méritaient les pièces dramatiques. Ils avaient des places distinguées et un banc particulier. C'étaient des hommes d'un mérite reconnu, dune intégrité à l'abri de tout soupçon, qui prêtaient serment de juger selon l'équité, et sans égard aux sollicitations, à la cabale ou aux factions. »

A quoi voyez-vous, s'il vous plaît, que ces dix personnages ressemblassent à des Censeurs? Il nous semble que les véritables Censeurs n'ont point autant de qualités, tout au plus sont-ils assez érudits pour découper des cocottes en papier dans les plus beaux passages des chefs d'oeuvre anciens et modernes. Ce n'est point là le coin de ressemblance qu'ils peuvent avoir avec les dix juges d'Athènes et ce qui pourrait nous faire prendre dix intelligences pour dix simples ronds de cuir. Les vessies et les lanternes sont choses différentes et les deux n'éclairent pas toujours.

Mais revenons à l'abbé de Laporte : « L'autorité qui leur donnait le droit de récompenser les talents (il s'agit toujours des dix juges), s'étendait aussi à faire punir, et même à faire battre de verges un homme assez téméraire pour se présenter au combat, sans un mérite digne de l'attention du public. Lucien parle d'un certain Evangelus qu'on punit avec cette férocité. Antigone, au contraire, valut à Sophocle la préfecture de Samos. »

Châtiment et récompense selon les mérites de chacun ! ... Où voyez-vous la Censure? Je ne vois qu'une façon d'encourager les arts, toute officielle il est vrai, mais non censoriale. Voilà tout. Qu'un aveugle me jette la première pierre, et s'il y voit plus clair que moi, il aura l'amabilité de m'expliquer en outre pourquoi la terre est ronde et sa tête est carrée ?

L'abbé de Laporte cite encore une anecdote que voici :

« Eschyle, raconte-t-il, avait fait dire à Thétis, en parlant » d'Apollon : « Il m'avait assuré que son fils ne serait sujet » à aucune maladie et qu'il vivrait longtemps. Je croyais » qu'il ne sortait de sa bouche que des oracles infaillibles ; » et cet Apollon qui, le jour de mes noces, prit tant de plai- » sir à m'instruire des prospérités de l'enfant, est celui-là » même qui lui a donné la mort. » Cette hardiesse pensa coûter cher au poète. Une parole équivoque, un mot un peu

libre sur les dieux fut souvent puni de mort par les Grecs. Dans une autre pièce Eschyle fut soupçonné d'avoir voulu faire une allusion plaisante aux Mystères de Cérès ; il fut poursuivi par le peuple et chasse du théâtre à coups do pierre, il y aurait été tué au milieu des applaudissements qu'on avait donnés à sa pièce, s'il ne s'était réfugié à l'autel de Bacchus. Le crime parut si grave, qu'il fut jugé par l'aréopage. La seule considération qu'on portait à la mémoire de son frère Cynégire le sauva de la mort. »

Ceci encore n'est point la Censure ; c'est l'opinion publique, c'est la loi, qui défendent d'un commun accord les traditions sacrées et la croyance aux dieux. Rien de plus juste. Ce sentiment de respect pour tout ce qui est divin ou divinisable, est inhérent à tous les peuples. L'humanité l'accepte ; mais pour la Censure, c'est une autre chanson.

Les lois d'Athènes défendaient, dit-on, à tous poètes de donner une tragédie sur la scène avant l'âge de 30 ou 40 ans Celte coutume était un peu barbare et même très illogique ; car jamais personne n'a prouvé qu'un homme de 25 ans, par exemple, était moins apte à produire une œuvre de génie qu'un autre homme de 40 ans. C'est peut-être le contraire: mais ce n'est point cela qui nous occupe. Y a-t-il Censure ou acte de Censure dans cette loi? Non, pas le moins du monde. La Censure ne s'inquiète pas de l'âge des auteurs, elle est bien trop vieille pour cela; à ce compte aussi, il faudrait la destituer pour cause de vieillesse. La réciprocité s'impose chez nous.

En feuilletant l'ouvrage de ce gai abbé de Laporte, nous trouvons encore la chronique suivante que nous nous empressons de citer :

« Cléon, dit-il, fils de corroyeur et corroyeur lui-même, était d'une insolence extrême. Il avait une voix terrible et imposante, avec un art merveilleux de gagner le peuple, et de le mettre dans ses intérêts. Enflé d'un succès extraordinaire que lui procura la fortune plutôt que la bravoure, il devint presque maître de l'Etat. Aristophane, pour démasquer cet homme vil, eut la hardiesse d'en faire sa comédie des Chevaliers, sans redouter son crédit ; mais il fut obligé de jouer lui-même le rôle de Cléon ; et il monta sur le théâtre pour la première fois, aucun des comédiens n'ayant osé faire ce personnage, n'y s'exposer à la vengeance d'un homme si redouté. Il se barbouilla le visage de lie, faute de masque, n'ayant trouvé aucun ouvrier assez hardi pour faire un masque ressemblant à Cléon, comme on en faisait pour ceux qu'on voulait jouer en public.

« Cléon, pour se venger des railleries d'Aristophane, l'avait accusé devant le Peuple, et lui avait même disputé son droit de citoyen d'Attique. Aristophane se tira d'affaire par une citation fort heureuse de deux vers naïfs de Tclémaque dans Homère, qu'il s'appliqua fort plaisamment :

Je suis fils de Philippe, à ce que dit ma mère.

Pour moi, je n'en sais rien. Qui sait quel est son père ? »

Où peut-on encore dénicher la Censure là-dedans ? N'estce pas plutôt l'acte autoritaire d'un tyran blessé par l'épingle d'un auteur comique et qui brise la loi ou la forge à sa guise pour se venger de laffront public. Cela peut s'appeler arbitraire ; mais non Censure. La Censure est un corps organisé, une commission qui tourne et qui manœuvre sous le souffle du maître ; tandis que l'arbitraire n'est qu'un non sens social et reste toujours l'arbitraire.

Nous pourrions encore citer vingt anecdoctes semblables sur le théâtre Grec et, toutes venant à l'appui de notre thèse, qu'il n'y avait pas de Censure organisée à Athènes, mais une simple répression de ce qui est mal par rapport à ce qui est bien.

Nous nous contenterons de citer ce dernier passage de

l'abbé de Laporte toujours ! C'est une façon de changer

comme une autre ; si elle n'est pas bonne, elle a au moins le mérite d'être peut-être nouvelle

« Dans la Comédie des A'oye's, dit donc notre abbé de prédilection, Eupolis déchirait impudemment des particuliers plus puissants que lui. Il fut pris et noyé plus effectivement que ceux qu'il avait noyés en plein théâtre. »

Ce qui prouve encore que l'opinion publique est seule juge en la matière, puisque c'est pour les bravos ou les sifflets de la populace que tout dramaturge, aussi désintéressé qu'il soit, travaille en ce bas monde. Donc, si Eupolis fut noyé, croyant noyer les autres, il n'y a qu'à s'incliner devant la justice populaire et non pas devant le manteau rapiécé de n'importe quelle Censure.

II n'y eut, en définitive, pas de Censure à Athènes : c'est ce cfue nous venons de prouver.

Hélas ! il n'en fut pas de même à Rome. Aussi, croyonsnous que ce fut une des principales causes du manque d'œuvres dramatiques dans cette Républicj[ue romaine, qui passait alors pour le premier peuple du monde à la guerre et l'égale de la Grèce dans les arts. Car, en effet, Rome a bien vu naître c|uelques auteurs tragiques ; mais jamais la

traarédie n'y l'ut représentée par des noms tels que : Euripide, Sopliocle ou Eschyle. Mais, direz-vous, les Romains n'aimaient que les jeux du cirque? Je vous l'accorde très volontiers ; mais encore une fois, sans la Censure dramatique, le théâtre avec tous ces héros de tragédie, tous ces sentiments' d'honneur ou de patrie, n'eût pu moins faire que de charmer des hommes pour qui l'héroïsme était devenu si naturel que lorsqu'on en parle aujourd'hui, en face des vestiges de leur brillante civilisation, on ne peut s'empêcher de s'écrier : Voilà un travail de Romains ! Oui, la tragédie et tout ce qu'elle a de noble et de puissant sur les sentiments de la foule, devait plaire à cette Rome où fleurissait la gloire à côté des richesses, où la débauche, où tous les vices de Babylone s'étalaient au soleil auprès du courage et de toutes les vertus. La Censure fut donc l'obstacle à ce développement de l'esprit humain et c'est à elle seule que nous devons de n'avoir pas les chefs-d'œuvre de la tragédie latine comme nous possédons les plus purs modèles dans les tragiques Grecs.

Si nous consultons l'histoire romaine et les usages des Romains, nous verrons bientôt ([ue les édiles choisissaient l'ouvrage qui devait être représenté pour les jeux. On les soumetta,it ensuite à cinq magistrats, qui autorisaient (s'il y avait lieu) la mise à l'étude et la représentation. Nous apprendrons également qu'il existait à Home une loi défendant d'insulter par écrit ou de nommer un homme vivant. Nœvins, auquel la loi fut appliquée pour avoir insulté Scipion, mourut en exil. La Censure romaine disparut avec la République pour reparaître avec l'empereur Auguste; ce dernier la supprima quelques années après et, depuis le l" empereur jusqu'à la chute de l'Empire de Byzance la Censure ne fut jamais tirée de l'oubli par les différents pouvoirs qui se succédèrent. Cela se comprend assez, elle n'avait pas de raison d'être sous un régime absolu, qui laissait se ruer le peuple, pour mieux gouverner, vers les jeux du cirque, au spectacle du sang, pour voir des chrétiens vaincus par des lions de Numidie aux applaudissements de l'empereur et d'une Messaline.

Toutefois nous trouvons dans les Annales de Tacite, livre XI, paragraphe XIII, que l'empereur Claude exerçait la Censure.

« At Claudius, matrimonii sui ignarus, et munia censoria usurpans, théatralem populi lasciviam severis edictis increpuit, quod in P. Pomponium consularem (is carmina scensQ dabat) inque feminas illustres probra jacerat. »

Ce qui veut dire en français :

« Cependant Claude, ignorant les désordres de son intérieur, mais exerçant les fonctions de la Censure, réprimait par des édits sévères la licence du peuple, qui au théâtre avait insulté des femmes de distinction et le consulaire P. Pomponius, auteur d'un ouvrage qu'on représentait. »

Néanmoins, cette Censure toute impériale ne ressemble pas à la Censure répulîlicaine, elle s'occupe moins des pièces elles-mêmes que des artistes ou du public des spectacles. Elle se contente de censurer autour du théâtre sans toucher au drame que l'on y joue.

Pillons maintenant dans l'vlhnanach des Spectacles de 1818 à 1835 par Y. X. Z., ceci servira à l'appui de ce que nous venons d'avancer.

« Sous Auguste, dit notre astronome des étoiles de coulisses, les mimes, au nombre desquels Bathyle et Pylade, jouissaient de considération particulière. Ce prince aimait les pantomimes de passions, et ces pantomimes, qui portaient le nom de jeux d'Auguste, dégénérèrent en une indécence telle que, si j'en crois Tacite, dès le commencement du règne de Tibère, le Sénat fut obligé de rendre un décret pour défendre aux Sénateurs de fréquenter les écoles de pantomimes et aux chevaliers de faire cortège, en public, à ces baladins. Tibère, qui n'était pas absolument fou des plaisirs, chassa, sans plus de façons, les mimes de Rome et de toute l'Italie. Caligula les rappela. Néron, dans un de ses bons moments les chassa pour les protéger ensuite et s'assimiler bassement avec eux. Domitien les poursuivit. Nerva les rétablit. Trajan les supprima. Adrien consentit à leur retour. Héliogabale, dont les mœurs ne le pouvaient céder en excellence qu'à celles de Néron, honora les acteurs, leur donna des habits de soie, il en choisit même un pour être préfet du Prétoire. A son tour, Alexandre Sévère, (sous ce rapport bien digne de son nom), apprécia ces messieurs à leur juste valeur : il ne leur donna donc ni habits de soie, ni préture, et même, ni or, ni argent, mais bien quelques monnaies de cuivre. Aussi, de son temps, les acteurs n'avaient pas de fermes; les actrices, de châteaux, d'équipages, et partant point de vapeurs, de maux de gorge, de migraines. Au total, on voit que le sort des théâtres et des acteurs a considérablement varié chez les Romains, depuis ce Livius Andronicus, Grec de naissance, qui porta le premier à Rome la connaissance du poème dramatique jusqu'au règne de Théodose, monarque aussi humain

que vertueux, qui défendit aux magistrats de fréquenter les théâtres ; qui interdit aux comédiens Tusage des pierreries, la magnificence des habits ; qui défendit aux mères de famille et à leurs enfants tout commerce avec les acteurs et les actrices. «

Réfutons à présent un sophisme que les partisans de la Censure se plaisent à évoquer pour la défense de cette institution.

On a dit souvent que la Censure fit la force de la République romaine et que l'Empire, après Auguste, s'en alla à la dérive jusqu'à Byzance faute d'une Censure sévère pour mettre un frein aux moeurs Orientales qui l'efféminèrent sur des coussins de velours parmi les vins, les fleurs, les parfums et les femmes.

Nous répondrons à cela que le théâtre n'a jamais fait les mœurs d'un pays; mais que c'est au contraire les mœurs d'une nation qui font le théâtre. Si la République romaine fut puissante et si les Romains de Jules César conquirent les Gaules et presque toute l'Europe, ce n'est pas la Censure qui fit sem])la])le épopée. Et réciproquement, si l'Empire se perdit dans la débauche, si les brumes du plaisir l'étoufi'èrent et si les courtisanes l'endormirent pendant qu'Attila se ruait sur des lambeaux de pourpre qui avaient été la terreur du monde civilisé, il ne faut point en accuser encore la Censure. Cette pauvre vieille a bien fait des boulettes dans sa vie ; mais elle n'est pas si importante et d'une aussi grande naissance pour tenir dans sa main de Parque les destinées du plus grand des Empires. Détrompez-vous, Messieurs les Censeurs, la Censure n'est pas une divinité, elle n'a rien inventée, pas même les ciseaux dont elle se sert si souvent ; tout au plus sait-elle distinguer l'idéale beauté d'avec la plate réalité ou encore une Diane de Falguières d'avec un affreux petit macaque du Jardin des Plantes.

Maintenant que nous avons rejeté une erreur d'interprétation de la Censure, pour ne pas trop nous attarder en pays étranger, nous quitterons Rome et tous les anciens pour revenir à la France de nos jours en passant par le Moyen- Age, la Renaissance et les modernes.

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