‹ Anastasie et sa besaceChapitre 11 sur 45 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ou l'on voit que si les juifs attendent le messie, les

AUTEURS dramatiques n'aTTENDENT PLUS LA CENSURE

Pendant le X'VIP siècle le théâtre jouit d'une liberté relative. Il trouve dans le Parlement un Censeur attentif et toujours prêt à la répression; dans le roi, un protecteur contre les sévérités de la magistrature. Déjà nous avons vu chose semblable durant le XVP siècle.

Maintenant nous allons voir Henri IV, par bonhomie, laisser les auteurs tranquilles et Richelieu, par amour de l'art, se prêter à toutes les exigences et extravagances de la scène. Louis XIV, de son côté, écoutera toujours les réelles réclamations des comédiens et des poètes, Peut-être était-ce pour prouver au Parlement, toujours porté à la répression, cette phrase célèbre : « L'Etat, c'est moi ! «

Cela n'empêche pas la Censure, malgré toute la bienveillance des princes, de se glisser sur la scène entre deux permissions et de faire des victimes aussi bien sous Henri IV que sous Louis XIV-

Jusqu'à présent nous ne pouvons citer que Louis XII qui n'ait pas usé de rigueur vis-à-vis du théâtre ou. du moins, pour lequel la Censure ne fut pas une personnalité nécessaire à la bonne marche des affaires et à l'épanouissement des mœurs du royaume. "\"oici deux anecdotes sur ce roi qui prouvent de la facilité avec laquelle il laissait passer les petites vétilles de la scène :

ce Les comédiens, dit l'abbé de Laporte, ayant joué Louis XII sur le théâtre, les courtisans exhortaient ce prince à les punir. « Non, dit-il, ils me rendent justice, ils » me croient digne d'entendre la vérité. »

Et d'une autre : « Dans le monde, dit encore l'abbé de Laporte, sottise qui a passé pour le modèle des pièces de ce genre, le Sot corrompu taxe d'avarice l'économie du Roi dans l'usage des finances :

Libéralité interdite

E«t aux nobles par avarice;

Le chief même y est propice.

Louis XII était présent à la représentation de cette pièce, et comme il aimait à apprendre beaucoup de choses par les spectacles, « lesquels autrement, dit Guillaume Bonchet, » il lui était impossible d'entendre, » il la fit représenter de nouveau et accorda un privilège au libraire qui l'imprima. »

Et maintenant salut à un autre ami du théâtre, au roi vert-galant, à Henri IV! C'est lui qui commence le XVIP siècle, et pendant toute la durée de son règne, théâtres et auteurs jouirent d'une grande liberté.

« La comédie, dit M. Hallays-Dabot en parlant de cette' époque, était libre; libre non pas par tolérance, mais par ordre et aussi par ce droit que l'on a de jouir d'un bien que l'on a acheté. Elle rendait des services, on la payait. La liberté était son salaire. »

On raconte (1) cependant que Louis Léger, l'un des premiers régents du collège des Capcttes, fit en 1590 une tragédie intitulée : Chilpéric, roi de Finance, second du nom. Cette pièce fit mettre son auteur à la Conciergerie, comme il paraît par l'arrêt suivant : Extrait des registres du Parment, 1594. « Du mardy XXIII aoust— Ce jour sur ce qui a été rapporté à la Cour, que par la ville a été mis des affiches pour être demain au collège des Capettes joué une tragédie et une comédie intitulée, la tragédie de Chilpéric, roi de France, second du nom. Le principal du collège mandé, qui a amené Louis Léger, l'un des premiers régents du collège, lequel a présenté à la Cour le cahier de ladite tragédie en vieux françois ; lecture faite du prologue d'icelle, et sur ce, ouï ledit Léger en être l'auteur; ouï aussi le procureur général en ses conclusions: La Cour ordonne que ledit Léger sera présentement mené et conduit à la Conciergerie du palais, pour être ouï et interrogé sur le contenu audit cahier, répondre à telles conclusions

((ue ledit procureur général du roi pourra prendre, et être contre lui procédé ainsi que de raison ; a fait et fait inhibitions et défenses au iirincipal du collège de faire jouer ce qui a été affiché par la ville, et outre ordonne que le présent arrest sera signifié au recteur de l'Université, etc.. »

Cet arrêt pris et rendu contre l'auteur d'une tragédie inoffensive prouve que la Censure n'était point morte sous Henri IV, malgré ce qu'en a pu dire plus haut M. Hallays- Dabot, qui probablement avait ses raisons pour cela.

Nous, nous ne sommes pas Censeur, comme ledit M. Dabot, mais nous nous croyons forcé de dire la vérité lorsqu'elle se présente et cela toute nuè, n'en déplaise à la pudibonderie de notre siècle, où Tartufe trouve encore des compères qui pensent et agissent comme lui.

Que ce soit donc la faute au Parlement ou le bon vouloir du roi Henri, nous disons sans crainte que la liberté du théâtre d'alors n'était pas aussi complète qu'on a bien voulu nous le faire croire.

La preuve, la voici encore.

En 1609, le Parlement s'émeut de la licence, si licence il y avait, que prenaient les trois théâtres de Paris et le lieutenant civil fut chargé de faire un règlement. H y est dit, en outre, à propos du répertoire : « Défendons aux comé- » diens de représenter aucunes comédies ou farces qu'ils » ne les aient communiquées au procureur du roi. «

Henri IV, cette fois comme l'autre, ne dit rien et laissa faire la Censure.

Cependant maintes fois Henri IV fit preuve d'un esprit vraiment libéral vis-à-vis des théâtres et s'il ne protégea l)as toujours pièces et artistes, c'est qu'il fut débordé souvent par les exigences des nobles ou du Parlement.

En effet, dit M. Despoix : « Tout le monde avait barre sur les comédiens; c'était l'arbitraire pur et simple. Selon le caprice ou le tempérament de ceux qui croyaient avoir à se plaindre d'eux, ils trouvaient l'indulgence ou la rigueur. On a souvent raconté l'anecdote de Henri IV assistant avec la reine et toute la cour à une comédie italienne de l'Hôtel de Bourgogne, où la justice du temps était assez mal traitée; le roi y avait aussi sa part. 11 ne fit qu'en rire et lorsque les magistrats, se prétendant injuriés, eurent fait arrêter les acteurs, le roi les appela sots, il fit relâcher les comédiens, disant que pour ce qui le regardait il leur pardonnait de bon cœur, parce qu'ils l'avaient fait rire, « voire « jusqu'aux larmes. » (1)

Avec Louis XIII la liberté dramatique est très grande, la sévérité, au contraire, est très rare. Tabarin, sur la place Dauphine, amuse tout le monde et n'est jamais inquiété. A l'Hôtel de Bourgogne, Gauthier Garguille, Turlupin et Gros-Guillaumc s'en donnent à cœur-joie et le roi ne dit mot.

Cependant Gros-Guillaume fut arrêté pour avoir parodié la grimace du magistrat d'alors et mourut en prison. D'un autre côté, Bois-Robert, dans le Père avàricieux, ayant attaqué le président M. de Bercy, n'osa pas, malgré l'assentiment du roi, affronter les foudres du Parlement et remit sa pièce au rancart.

La Censure, qui interdisait les Satires et toute Equivoque comique sur les gros bonnets de la noblesse et de la monarchie, ne se gênait pas pour laisser passer les grossièretés pimoitées. La bonne Dame n'avait souvent que faire de protéger les moeurs, elle avait bien d'autres chiens à fouetter ou plutôt bien d'autres seigneurs et maîtres à défendre.

C'est pourquoi, en 1627, le Duc d'Ossone, comédie en 5 actes, en vers, par Mairet, ne fut pas inquiétée une seconde par la Censure royale. Dans cette pièce pourtant, le Duc couche avec son amante, en plein théâtre, au 3^ acte ; après quoi on baisse la toile. Et la Censure resta muette comme une souche, on ne l'entendit même pas souffler mot. L'auteur nous assure lui-même, dans une Epître dédicatoire : « Que les plus honnêtes femmes fréquentaient cette co- » médie avec aussi peu de scrupule et de scandale, que « le jardin du Luxembourg.» Et pourtant? Et les mœurs?,.. Qu'en faisait-on?

C'est pourquoi aussi fut représentée en la même année, une tragi-comédie du même Mairet, sans que la terrible Censure y mette son veto. Il est un fait avéré, qu'avant le grand Corneille, les pièces de théâtre étaient si libres que, pour peu que deux amants fussent en bonne intelligence, ils sautaient au cou l'un de l'autre st se faisaient des caresses indécentes. Dans la pastorale de Sylvie, la pièce en question, cette bergère dit à son amant :

Cher prince, vous voyez mon âme toute nue.

Le prince lui répond galamment :

Âh ! j'aimerais bien mieux voir ton corps tout nu.

Et que faisait la Censure? Elle ronflait probablement pendant la représentation.

Il faut l'avouer, ceci n'est pas- très juste. Pourquoi deux

poids et deux mesures? Pourquoi défendre ceci et permettre cela? Pourquoi couper les ailes au talent, rogner l'esprit, contraindre le génie et laisser un auteur médiocre ou de mince envergure établir en pleine scène une école d'immoralité?... Dame! C'est bien raisonné sur l'honncurl Mais ne savez-vous pas déjà ce que c'est que la Censure?... Non ! Eh bien î la voilà dans toute son inégalité. Son savoir ne va pas plus loin et son jugement ne veut jamais porter atteinte à celui de Salomon.

Nous terminerons ce chapitre par une petite anecdote où la Censure n'y vit encore que du bleu. Et pourtant, elle qui se fait forte de corriger les auteurs et les acteurs, aurait bien dû prévoir celle-là.

En 1639, nous dit un chroniqueur, une actrice de campagne, qui remplissait le rôle de Camille dans Horace^ de Pierre Corneille, commit une équivoque très plaisante :

Que l'un de vous me tue et que Tautre me venge.

dit cette Romaine à son frère et à son amant. Mais l'actrice de province corrigea le vers à sa façon et leur dit crânement, sans crainte des ciseaux d'Anastasie ;

Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange.

0 censeurs clairvoyants, que faisiez-vous donc dans vos fauteuils de cuir ! La pauvrette voulait qu'on la mangeât et vous l'avez laissé vivre! — Ce n'est pas raisonnable...

Lecteurs, n'appuyez pas. Passez.

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