LA CENSURE EST NÉE ADMINISTRATIVEMENT. CHANTONS TOUS SON AVÈNEMENT
Avant d'être administrative, la Censure fut quelquefois personnelle et vindicative. C'est ainsi que le cardinal de Richelieu souhaitait de pa.sser pour l'auteur du Ciel et que Corneille, qui aimait la gloire plus que l'argent, n'y voulut pas consentir. Que fit alors le tout puissant ministre de Louis Xin? 11 ne trouva rien de mieux, pour se venger, que de faire examiner le chef-d'œuvre par l'Académie qu'il venait de créer et qui était à ses ordres. L'Académie fit oeuvre de Censure, mais ne put interdire la pièce de Corneille. Le Cid et dona Chimène l'échappèrent belle et, qui sait, si les cabales qui furent suscitées à la première représentation ne vinrent pas de ce refus?
La Censure continua encore, sous Louis XIV, à servir les uns tout en blessant les autres, elle fut aussi arbitraire qu'elle l'avait été sous les rois précédents. Quiconque avait besoin d'elle, pourvu qu'il soit quelqu'un et surtout en bo)me grâce auprès du pouvoir, la faisait descendre de son tabouret et, nouvelle Pythonisse, elle coupait l'avenir aux auteurs au lieu de le leur prédire.
La requête de Boileau contre Boursault en est une preuve évidente, La voici :
« Vu, par la Chambre des vacations, la requête présentée par M' Nicolas Boileau, avocat en la Cour, contenant qu'il a appris par une affiche, qui a été mise en tous les carrefours de cette ville de Paris, que les comédiens du Marais, jouant actuellement en la rue du Temple, devaient représenter sur le théâtre, vendredi prochain, une farce intitulée : la Critique des Satires de M. Boileau, qui est une pièce diffamatoire contre l'honneur, la personne et les ouvrages du suppliant, « ce qui est directement contraire » aux lois et ordonnances du Royaume, » et qui serait d'une conséquence dangereuse, « n'étant pas permis à des T> farceurs et comédiens de nommer les personnes connues w et inconnues sur les théâtres; » à ces causes, requérant être fait défense au nommé Rosidor, qui a amené ladite farce et autres comédiens, de représenter sur leur théâtre, ni ailleurs, en quelque sorte et manière que ce soit, ladite pièce, intitulée dans leurs affiches : la Critique des Satires de M. Boileau, ni l'afficher et annoncer de nouveau, à peine de punition corporelle et de deux mille livres d'amende. »
Le Parlement, comme Boursault devait s'y attendre, donna gain de cause à Boileau, qui respectait platement le pouvoir de Louis le Grand sans un mot de satire quil ménageait pour d'autres plus petits. La pièce fut interdite et cependant Boileau s'était bien moqué de Chapelain, de Saint-Amand, de Brébœuf, de M"'=de Scudéry, de l'abbé Cottin et de plusieurs autres, sans être réprimandé par la Censure vengeresse ; c'est que Boursault n'était pas reçu à la cour de Louis comme Boileau que le roi recevait pendant une heure toutes les semaines, malgré les nombreuses affaires du royaume.
Boileau a pris la peine de se condamner lui-même d'une semblable prétention. Il dit dans son discours sur la Satire : « Le droit de blâmer les auteurs est un droit ancien passé en coutume parmi tous les Satiriques, et souffert dans tous les siècles. « Alors pourquoi défendre à Boursault
d'attaquer Boileau ? Pourquoi aussi Boileau a-t-il recours à la Censure? C'est que Ton est toujours facile sur les défauts d'autrui et que l'on aime pas que quelqu'un dévoile les nôtres.
Encore une fois la Censure soutenait une mauvaise querelle, tant il est vrai qu'elle s'est faite dans tous les temps l'avocat des rancunes des gens haut placés, sans chercher où sont les torts ni où gisent les raisons.
Molière avec son Tartufe ne fut pas plus heureux et la Censure fit peser longtemps sur ce chef d'œuvre de notre plus grand comique sa terrible griffe de tigresse avide d'hécatombes.
Vers la même époque certains passages de Don Juan furent interdits pour mille bonnes raisons que seuls savent les Censeurs.
Les pièces qui touchaient à la politique du jour étaient déplaisantes à Louis XIV. En 1665, Claveret ne put faire représenter VEcuyer ou les Faux Nobles mis au Billon. L'autour se contenta de faire imprimer sa comédie.
Quand un auteur ne connaissait personne à la cour, ni à la chambre, il risquait souvent de voir sa pièce échouer dans les bureaux de la Censure. En 1690, le Théâtre Français joua une comédie en 5 actes de Boursault : Esope à la Ville. Dans les répétitions de cette comédie, on voulait supprimer la 5' scène du 2' acte ; Boursault s'y opposa, écrivit à M. le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre du roi, et la scène incriminée fat conservée.
D'un autre côté, lorsqu'une pièce déplaisait au parterre et que les Seigneurs la trouvait charmante, la Censure restait dans la loge comme ma concierge.
Le Gentilhomme Guespin, comédie en 1 acte, en vers, par Visé, donnée au Théâtre-Français en 1670, en est une preuve. Des Seigneurs qui aimaient Visé, riaient avec lui sur le théâtre des beaux endroits de sa pièce. Le parterre, qui n'était pus affecté de même, siffla beaucoup ; le sifflet dérangeait la pièce, lorsqu'un rieur s'avança, et dit : « Si » vous n'êtes pas contents, on vous rendra votre argent à » la porte ; mais ne nous empêchez pas d'entendre des cho- » ses qui nous font plaisir. » Un des beaux esprits, dont le parterre abonde ordinairement, lui cria ce vers :
Prince, n'avez-voua rien à nous dire de plus ?
Un autre répondit pour lui :
Non ! d'en avoir tant dit, il est même confus.
Si c'eût été le contraire et que la pièce eiàt déplu aux Seigneurs, la Censure eût apparu subito comme un spectre au milieu d'une tragédie de Shakspeare.
Boursault, en 1679, présenta au théâtre une pièce intitulée : Le Mercure Ga.lant. Visé, l'auteur du journal de ce nom, porta ses plaintes à la Cour et demanda la suppression de la pièce. La Cour le renvoya à M. de La Reynie, lieutenant général de police. Le magistrat, s'étant fait apporter la pièce, la trouva trop agréable pour la supprimer, et se contenta d'ordonner, pour apaiser Visé, qu'on ne l'intitulerait plus que la Comédie sans titre. Néanmoins quelques années plus tard elle reprit son titre et perdit un acte, de cinq elle n'en eut plus que quatre. Cette fois la personnalité ne fut pas suffisante et la Censure ne se réveilla pas.
En 1686, Phocate, de Campistron, fut joué trois fois ; mais l'auteur, voyant le scandale causé par sa pièce, la retira de peur de la Censure. L'époque du sifflet date de la même année. Ce fut à la première représentation du Baron des Fondrières, comédie en 5 actes, en prose, attribuée à Thomas Corneille. Jusqu'alors le parterre ennuyé s'était contenté de bâiller aux mauvaises pièces, celle-ci lit naître l'idée du sifflet et depuis le public siffla pour marquer son mécontentement.
L'année suivante c'est au tour de Dupuy, la Censure interdit son Varron.
Beaucoup de pièces sur le duel eurent des vers supprimés, entre autres le Jaloux, de Baron, en 1688. Louis XIV était impitoyable là -dessus.
Le Carnaval de Venise, de Dancourt, déplaît au roi, qui mande le lieutenant de police La Reynie. On examine la pièce, l'opinion du roi se modifie et l'on change les divertissements.
Louis Xiy aimait le théâtre, l'on pourrait en citer maintes preuves à l'appui en feuilletant les pages de son règne ; mais nous n'en sommes pas sur ce point et la Censure" qui nous absorbe en ce moment, ne serait pas satisfaite si nous ne nous occupions pas de sa très noble personne.
Parlons donc sanscrit ou plutôt parlons Censure. Elle se modifia et se transforma, nous disent les chroniqueurs, vers 1669. Ce n'est qu'à cette dernière période du règne du grand roi que la Censure, arme de l'arbitraire et de quiconque avait assez de pouvoir pour s'en servir, est organisée d'une façon sérieuse, réelle, efficace, et, à dater de ce jour jus-
qu'à la Révolution, elle fait subir sa rude main à tous les théâtres.
A cette époque fut également créée la charge de lieutenant général de police, la surveillance de la scène fut une de ses prérogatives.
Voici un fait qui vous peindra mieux que tous les discours le caractère et la manière d'agir de Louis XIV en matière théâtrale ; c'est du Théâtre Italien que nous voulons parler.
La Comédie Française, jalouse des empiétements de la Comédie Italienne sur le répertoire français, adressa ses doléances au roi, qui voulut lui-même être juge du différend et décida qu'il entendrait le plaidoyer de l'un et de l'autre théâtre. Chacun de ceux-ci députa son acteur le plus fameux ; ce fut Baron pour la Comédie Française, et Dominique pour la Comédie Italienne. En sa qualité de plaignant, Baron parla le premier et soutint sa cause avec chaleur, énumérant toutes les raisons qui pouvaient justifier la réclamation qu'il était chargé de formuler et empêcher les comédiens Italiens d'employer la langue française. Quand il eut fini, le roi donna la parole à Dominique pour entendre sa réplique. Celui-ci, sans paraître songer à mal s'écria tout d'abord :
— Sire, comment parlerai-je ;
— Parles comme tu voudras, lui répondit le roi,
— Il ne m'en faut pas davantage, répliqua Dominique, j'ai gagné mon procès.
Louis XIV, paraît-il, sourit de la finesse de l'Arlequin, et reprit : « Ma foi, ce qui est dit est dit ; je n'en reviendrai pas. »
C'est pour cela que Regnard put donner successivement aux Italiens : le Divorce, la Descente de Mezzetin aux Erifers, Arlequin homme à bonnes fortunes, les Filles Errantes, la Coquette, la Naissance d'Amadis, qu'il écrivit ensuite pour eux avec Dufresny; les Chinois, la Baguette de Vulcain, la Foire de Saint- Germain, les Momies d'Egypte, que Dufresny ensuite fit jouer seul ; VOpéra de Champagne, V Union des deux Opéras, les Adieux des Officiers, les Mal Assortis, le Départ des Comédiens Italiens, Attendez-moi sous l'Orme, etc., etc.
Puis ce fut Palprat, et Fatonville, et Lenoble, et Mongin, et Delosme de Montchenay, et Brugière de Barante, et d'autres encore, qui se firent les fournisseurs de la Comédie Ita-
lienne, ainsi transformée, dont les succès allaient toujours croissants.
Pourtant une catastrophe approchait, dont on n'a jamais su la véritable cause, mais qu'on attribue à une imprudence audacieuse de nos Italiens qui se croyaient tout permis. Saint-Simon, dans ses Mémoires, rapporte ainsi l'aventure. Selon lui, les acteurs Italiens, ayant joué sur leur théâtre une farce oi^i la reine crut se reconnaître, ils disparurent par ordre du roi et le théâtre fut fermé.
a Le roi, dit donc Saint-Simon, chassa fort précipitamment toute la troupe de comédiens Italiens et n'en voulut plus d'autres. Tant qu'ils n'avaient fait que se déborder en ordures sur le théâtre, et quelquefois en impiétés, on n'avait fait qu'en rire ; mais ils s'avisèrent de jouer une pièce qui s'appelait la Fausse Prude, où M""^ de Maintenon fut aisément reconnue. Tout le monde y courut, mais après trois ou quatre représentations qu'ils donnèrent de suite parce que le gain les y engagea, ils eurent l'ordre de fermer leur théâtre et de vider le royaume en un mois. Cela fit grand bruit et, si ces comédiens y perdirent leur établissement par leur hardiesse et leur folie, celle qui les fit chasser n'y gagna pas par la licence avec laquelle ce ridicule événement donna lieu d'en parler. »
Saint-Simon est généralement bien informé, néanmoins son opinion a été combattue. Nous trouvons dans l'Histoire de l'Ancien Théâtre Italien (1753!, ce passage tout à fait contraire :
« Le mardi 4 mai 1697, M. d'Argenson, lieutenant général de police depuis le 9 janvier précédent, en vertu d'une lettre de cachet à lui adressée, et accompagné d'un nombre de commissaires et d'exempts, et de toute la robe courte, se transporta à 1 1 heures du matin au théâtre de l'Hôtel de Bourgogne, et y fit apposer les scellés sur toutes les portes, non-seulement des rues Mauconseil et Françoise, mais encore sur celles des loges des acteurs, avec défense à ces derniers de se présenter pour continuer leurs spectacles. Sa Majesté ne jugeant pas à propos de les garder à .son service. Voici simplement ce qui se passa lors de la suppression du théâtre et de la troupe Italienne. »
Comme on vient de le voir, il n'est nullement question de M"* de Maintenon, ni de la Fausse Prude. Que nous importe la raison qui mit les Italiens en disgrâce, et que ce fut par leur faute ou par celîe des circonstances, nous con.statons avant tout que grâce à la Censuie, les acteurs
de ce théâtre durent déguerpir illico, et que tant que vécut Louis XIV, ils restèrent impitoyablement proscrits. Dès que le prince fut mort, le Régent qui, paraît-il, aimait beaucoup leur art, songea aux moyens de ramener à Paris une bonne troupe Italienne. Ceux-ci revinrent en 1716.
Comme pièce interdite nous trouvons encore en 1702, le BclI d^Auieuil, comédie de Boindin. Le roi fît faire, par M. le marquis de Gesvres, une réprimande aux comédiens Français, de ce qu'ils avaient joué cette pièce trop libre, qui fut interrompue après quelques représentations ; on venait de la jouer à Marly devant le roi et la duchesse d'Orléans, princesse Palatine. C'est depuis ce temps-là, dit-on, que les pièces de théâtre ont été soumises à un Censeur, avant que d'arriver à la scène. La Censure préventive succède ainsi à la Censure répressive. Nous avons vu ce que valait la répression, voyons ce que vaut la prévention en langage de théâtre. Des deux côtés, c'est la Censure et qui dit Censure, ne dit rien qui vaille. Nous le prouverons facilement, car les preuves sont si nombreuses que nous sommes souvent embarrassés d'un bon choix.
La Censure se réveillait parfois pour bien peu de chose, et maintes fois elle crut voir une montagne dans une simple souris. Je crois bien, pour ma part, qu'elle fait trop usage de lunettes, qu'elle en abuse même et que ses besicles datent des conquêtes d'Alexandre-le-Grand pour grossir ainsi tous les objets et tous les événements. Une tragédie de l'abbé Nadal, Hérode, eut malheureusement le don de paraître autre qu'elle était en réalité aux yeux rougis de la Censure, et cette dernière, n'ayant pu l'interdire complètement, se contenta d'en biffer deux vers qu'elle avait vu noirs de satire, quand ils n'étaient que blancs de naturel.
« On faisait, dit l'abbé de Laporte clans ses Anecdotes dramatiques, des applications malignes de plusieurs en • droits de cette pièce, dans laquelle on croyait trouver des rapports entre la cour d'Hérode et celle de Louis XIV. A ces deux vers surtout que Tyron dit à Hérode, en parlant de Salomé :
Esclave d'une femme indigne de ta foi, Jamais la vérité ne parvint jusqu'à toi.
)i Lors de la première représentation, une personne du théâtre dit qu'il y avait trop de hardiesse dans ces vers. M. le duc d'Aumont, protecteur de l'abbé Nadal, qui entendit ces paroles, i^épondit que ce n'était pas dans les vers qu'il fallait trouver de la hardiesse, mais dans rapplication qui venait d'en être faite. »
Cette réponse pleine d'esprit du duc protecteur du poète ne suffit point à Anastasic entêtée et elle supprima quand même les deux vers qui n'avaient pas plus rapport à Louis XIV qu'à Napoléon 1", qui n'était pas encore né.
Ce qui le prouve, c'est la lettre suivante de Marais à Madame de Mérigniac, au mois de juin 1709 :
« Que dites-vous, écrit Marais à sa belle correspondante, des deux vers qu'on a retranchés de la tragédie d'Herode ?
Esclave d'une femme etc.
Ne valait-il pas mieux les laisser que de laisser demander pourquoi ils n'y sont plus? Le pourquoi est ici une terrible conséquence, et je ne puis assez m'étonner de la faiblesse qu'on a eue en les retranchant. Cela fait époque et fixe des incertitudes qui ne peuvent jamais être trop grandes. »
Tout ceci n'est pas à l'avantage de la Censure et certes, quand ça ne serait que pour les gafTes qu'elle a commises et qu'elle commet tous les jours, on ferait bien de l'enterrer une bonne fois et de n'en plus reparler.
Tantôt se sont les uns qui se plaignent, tantôt ce sont les autres : la Censure écoute toujours les plaintes des gens de sac etde corde, et se bouche les deux oreilles aux explications de l'auteur.
Ainsi Turcaret, de Lesage, joué aux Français en 1709, eut le don de déplaire aux traitants. C'est peut-être bien naturel quand vous saurez que les dits traitants y étaient traités à coups d'étrivières et du fouet du ridicule. Cependant, à tout dire, Turcaret avait raison et ne faisait que rendre le mal pour le mal. On dit qu'ils lui avaient ôté un emploi lucratif, qu'il administrait avec honneur. Aussi cette pièce éprouva-t-elle beaucoup de difficultés pour être jouée ? Les financiers employèrent et la cour, et la ville, pour en empêcher la représentation, et n'y réussirent pas. Ils se fondaient, en apparence, sur les mauvais mœurs de tous les personnages de cette comédie, qui, en effet, à cet égard, n'étaient rien moins qu'édifiantes.
Cela n'empêcha point la pièce d'être interdite. « Deux causes, nous dit un chroniqueur, étrangères au mérite de cette comédie, en interrompirent le cours heureux ; le froid excessif de l'hiver de 1709, et les murmures de beaucoup de personnes qui trouvaient trop de ressemblance dans les portraits. Ce fut cette dernière raison sans doute qui fit naître quelque difficulté au sujet de la reprise de Turcaret.
Il fallut un ordre de M. le Dauphin, pour qu'on rejouât cette comédie, qui réussit parfaitement.
On était en plein privilège, et quand ce n'était pas la Censure qui empêchait de jouer une pièce, c'était le droit illimité de possession qu'avait un théâtre de jouer tel ou tel ouvrage acquis à son répertoire, qui interdisait à quiconque de représenter sur une scène les mêmes tragédies ou les mêmes comédies. Ce qui fut fait pour Athalie et Esther^ de Racine; et également pour Jonathas, Absalon et Débora, de Duché. Ces cinq tragédies qui avaient été faites exclusivement pour M"i^ de Maintenon, ne furent jouées qu'à Saint-Cyr pendant tout le temps que Louis XIV resta le chef du Royaume et des Arts. Esther seule fut imprimée par bienveillance ; mais il fut fait défense à « tous acteurs » cl autres montant sur les théâtres publics d'y représen- » ter, ni chanter ledit ouvrage. 5)
Enfin, en 1706, disent presque tous les historiens en la matière, la police des théâtres est confiée au lieutenantgénéral de police de Paris. L'anarchie administrative, qui livrait auteurs et comédiens à tous les caprices de l'autorité, cesse, et la Censure dramatique est presque établie.
Enfin nous, nous dirons à notre tour, que soit l'autorité administrative du rond-de-cuir, soit l'autorité de la police ou du sergot, la Censure dramatique fut et sera toujours l'anarchie jetée dans l'art et l'anémie fatale de toute oeuvre qui aura passé cinq minutes à peine dans l'antichambre des Censeurs.
Et l'Opéra, me direz-vous, était-il soumis à la Censure? Les Censeurs taillaient-ils dans la musique comme dans les vers ou la prose ? Je ne pourrais pas vous expliquer tant de choses à la fois ; mais je puis vous affirmer que rOpéra était soumis à la visite d'Anastasie, comme tous les autres théâtres. Pas d'exception alors! C'est un bon point, que nous reconnaissons en passant, et nous nous empressons d'en gratifier la Censure. Elle en a rudement besoin pour se refaire un nom ou une renommée, et je suppose, sans malice aucune, qu'elle aura plus de mal à ce faire que le fameux contrebandier Mandrin.
Nous disions donc que l'Opéra était censuré comme un vulgaire petit théâtre du Pont-Neuf. En effet, le règlement de 1713 (art. 13) porto que« les paroles destinées pour » être mises en musique seront examinées par des gens ■» d'esprit à ce commis, avant que le musicien puisse com- )) mencer à y travailler. » Ces « gens d'esprit, « sont-ils des Censeurs ou un comité littéraire! Peut-être cumu-
laient-ils ces deux fonctions, bien que la première ail été rarement exercée par des gens d'esprit.
Isis, tragédie-opéra de Quinault, musique de Lully, fut de ce fait interdite en 1667, si nous en croyons le frétillant abbé de Laporte, qui s'occupait plus de théâtre que de religion, à ce que nous avons pu en juger.
« Quoique cet opéra fut très beau, dit-il, et en même temps celui où Lully a mis le plus d'art ; cependant à sa nouveauté, il déplut à la Cour, à la vérité, par une raison particulière. M"' de Montespan crut se reconnaître ; elle imagina que Quinault avait voulu la dépeindre, ce qui fut la cause de la disgrâce de ce poète. «
Ah ! que je préfère à la Censure d'où qu'elle vienne, de l'administration ou de la police, cette autre Censure plus juste et plus profitable qu'on appelle l'opinion publique! Elle a du moins l'avantage sur l'autre d'être un jugement spontané, et non une détermination surannée et prise dans la lenteur du cabinet; c'est une preuve de médiocrité donnée à l'auteur, en lui disant de faire mieux une autre fois ou de ne pas toucher aux choses sacrées, aux préjugés dorés, aux personnes recommandables, et à la vie privée de chacun; là alors nous sommes loin du parti pris, de l'interdiction systématique, de la machine à couper, du rasoir antique et rouillé qui a nom Censure gouvernementale.
Voici un exemple de Censure de l'opinion publique et certes, il vaut bien l'autre quoiqu'on en médise en haut lieu :
C'était vers 1694, donc toujours sous Louis XIV, on jouait une tragédie de Pradon intitulée : Germanicus. A la première représentation de cette pièce, les spectateurs étonnés de n'avoir vu paraître que des hommes dans les deux premiers actes, se disaient les uns aux autres en riant : « Voilà une -tragédie de collège ; il n'y a point de femmes. » Au commencement du troisième acte^ on vit surgir tout à coup du fond du théâtre, deux princesses et deux confidentes à la fois ; et l'on entendit en même temps dans la salle une voix perçante et gasconne, qui prononça ces paroles : « Un quatorze de dames, est-il bon ? » ce qui excita un battement de mains général, non pour la pièce qui tomba, mais pour le bel esprit du parterre qui avait fait un si heureux à -propos.
Cette tragédie valut, puis dans la suite à son auteur, pour tout succès, cette épigramme de Racine qui n'était pas son ami :
* Que je plains le destin du grand Germanicus I
Quel fut le jDi'ix de ses i-ares vertus !
Pei^sécuté par le cruel Tibère,
Empoisonné par le traître Pison.
Il ne lui restait plus, pour dernière misère,
Que d'être chanté par Pradon. »
Sur ce, ami lecteur, avec votre bienveillante permission, nous changerons de chapitre ; mais hélas ! excusez-nous de ne pas y avoir songé plus tôt, ce sera toujours sur le même sujet. Après tout, ce sujet-là en vaut bien un autre et, pour démolir la Censure, il faut bien vous la montrer de tous les côtés. C'est ce que nous allons tâcher de faire, si ce conte de vieille sorcière ne vous ennuie pas trop.