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CHAPITRE VIII

LA NAISSANCE d'aNASTASIE, FILLE DE LA CENSURE. LA PETITE FAIT SES DENTS, SES PREMIÈRES ARMES ET SA JEUNESSE.

Une ordonnance de 1667 créa la licutenance de police pour veiller à Tordre général de Paris; la surveillance des tliéâtres fut mise dans les attributions du lieutenant général et nous avons déjà vu La Reynie s'occuper de Censure et d'Argenson après lui signer des arrêts contre les théâtres trop émancipés. Cette nouvelle Censure, faite par la police, toute farcie de répression, sera donc la fille de la précédente et nous l'appellerons dans notre livre du nom fantaisiste d'Anastasie.

Ce n'était point aux affaires municipales que cette police bornait son activité, elle comprimait jusqu'à la pensée : « On n'imprime en France, écrivait le ministre de Lyonne à l'archevêque d'Embrun, que ce qu'on veut qui soit publié. »

Avec Louis XV, dit le Bien-Aimé, nous allons avoir le plaisir de coudoyer ce nouveau pouvoir, cette fameuse Anastasie, fille de farbitraire, qui eut pour parrain tous les préjugés monarchiques du moyen-âge et pour marraine la bonne police qui flanque toujours dedans ceux qui paraissent avoir raison.

Disons d'abord que le Régent défit ce que la Censure de Louis XIV avait fait. Dès les premiers jours de sa Régence il s'empressa de rappeler le théâtre Italien, et les grosses farces et gaillardises recommencèrent de plus belle. Toutefois le Régent, bon enfant, n'aimait pas que l'on fasse allu-

sion à sa personne. Il autorise aussi, en passant, ^^ha^ie, que Louis XIV et sa fidèle Censure avaient réservée spécialement aux demoiselles de Saint-Cyr et interdit sur tous les autres théâtres du royaume.

Cependant le Régent ne fut pas toujours l'ami et le protecteur des auteurs dramatiques ; Voltaire fut mis à la Bastille par son ordre et s'en vengea de la façon suivante : M. le duc d'Orléans s'étant trouvé à une représentation d'CEdipe, en fut si charmé qu'il rendit sur-le-champ la liberté au prisonnier. M. de Voltaire vint aussitôt remercier le prince, qui lui dit : « Soyez sage, et j'aurai soin de vous. » — Je vous suis infiniment reconnaissant, répondit M. de » "\^oltaire, mais je supplie ^^otre Altesse de ne plus se » charger de mon logement ni de ma nourriture. »

Et dire que cette réponse si pleine desprit n'a'pas pu corriger la Censure, ni ceux en vertu desquels elle instrumente.

Il paraît que de ce temps-là la police ne pouvait pas mettre la main sur les voleurs et que les assassins étaient introuvables, ce qui n'a pas beaucoup changé de nos jours. Aussi la Censure protégeait-elle lesargousins du XVIIP siècle contre les auteurs qui s'avisaient de mettre en scène les brigands échappant aux menottes et à l'œil de lynx du lieutenant général de police.

Témoin une pièce sur Cartouche, le voleur qui en 1721 dépistait alors tous les policiers et mettait dame Justice presque sur les dents. Ce drame fut interdit par ordre supérieur. II avait pour titre : les Voleurs, ou VHomme imprenable, et avait pour auteur Legrand.

Une anecdote en passant : C'était à la Foire Saint-Laurent, on jouait un opéra-comique en un acte de M. Floury, ayant pour titre : Olivette, juge aux Enfers; il y avait làdedans un couplet qui finissait par ce refrain :

Un petit moment plus tard, Si ma mère fut venue, J'étais, j'étais. . . perdue !

Une jeune actrice, fort jolie, qui chantait ce couplet, avait coutume, aux répétitions, de substituer, par plaisanterie, au mot de perdue, une rime un peu grenadière, dont l'énergie lui plaisait fort. La force de 1 habitude lui fit prononcer ce malheureux mot devant une assemblée très nombreuse, à une représentation publique. Ce fut un coup de théâtre général; plusieurs dames sortirent précipitamment

de leurs loges; d'autres restèrent parce que le public polisson criait bis. L'actrice paraissait toute étonnée qu'on fit tant de bruit pour si peu de chose. Un exempt vint la prier de le suivre à Saint- Martin, où elle fut conduite, escortée joyeusement de la plus grande partie des spectateurs.

Que voulez-vous, la Censure avait et a encore de ces pudeurs-là! Un mot à double sens la fait rougir; elle n'est pourtant plus jeune fille et elle devrait bien mettre de l'eau dans son vin.

Revenons à Cartouche. La pièce de Legrand, les Voleurs, ou VHomme imprenable, fut autorisée. Pourquoi ? Nous n'en savons rien. La Censure avait-elle réfléchi ? Réfléchit-elle même lorsqu'elle agit? C'est encore un point à élucider et qui demanderait une consultation ou une auscultation. Pour notre part, nous ne nous sentons pas le courage d'aller jusque-là ; c'est assez déjà d'avoir entrepris de relever les coq à-l'àne et les contradictions qu'elle a commis depuis le jour où un roi complaisant cassa l'œuf qui l'enfermait et que cette intelligente personne sortit, comme on dit, do sa coquille.

Donc la pièce est autorisée et la représentation eut lieu unesixaine de jours avant l'exécution du bandit célèbre en place de Grève; ce drame était parsemé d'argot, ce qui plut beaucoup au public ; mais on ne dit pas si Anastasie en fit une maladie. L'auteur était allé lui-même, avec la permission du lieutenant criminel et du procureur du roi, s'entretenir, en la prison du Châtelet, auprès de Cartouche, sur le langage parfois très imagé des voleurs et chefs de bande.

En 1730, vous le croirez si vous voulez, la Censure protégeait les Juifs. Il ne lui manquait plus que celle là. « Dis- » moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es! « Il y a donc des proverbes vrais ! Celui-là, par exemple, est du nombre.

En effet, l'on donna à cette époque, aux Italiens, une comédie en un acte, en vers libres, par Boissy, musique de Mouret, et qui avait nom : le Triomphe de Vînlérêl. Les aventures scandaleuses du juif Dulis et de la Pélissier, actrice de rOpéra, celles de la Aieille Duclos, qui avait épousé le jeune Duchemin, y étaient rendues avec toute lâcreté de la satire : ce qui fit réussir, l'ouvrage du premier coup. Mais la Censure veillait ! Elle prit ses ciseaux et par l'intermédiaire de son valet de chambre, le lieutenant général de police, supprima une scène où le juif paraissait à découvert.

Qu'est-ce que je vous disais tout-à-l'heure ? Qu'elle protégeait les Juifs ? Voilà le cas.

Voltaire eut souvent maille à partir avec la Censure; presque toutes ses pièces lui suscitèrent des difficultés. Il ne put parvenir entre autres, à faire jouer un opéra intitulé Samson, dont Rameau avait écrit la musique. Lui-même raconte ainsi cette histoire :

« Une comédie de Samson fut jouée longtemps en Italie; on en donna une traduction à Paris en 1717, par un nommé Romagnesi. On la représenta sur le Théâtre-Français de la prétendue Comédie-Italienne, anciennement le palais des ducs de Bourgogne. Elle fut imprimée et dédiée au duc d'Orléans, Régent de France. Dans cette pièce sublime, Arlequin, valet de Samson, se battait contre un coq d'Inde, tandis que son maître emportait les portes de la ville de Gaza sur ses épaules. En 1732, on voulut représenter à l'Opéra de Paris une tragédie de Samson, mise en musique par le célèbre Rameau; mais on ne le permit pas. Il n'y avait ni Arlequin ni coq d'Inde, la chose parut trop sérieuse. On était bien aise d'ailleurs de mortifier Rameau, qui avait de grands talents. Cependant on joua dans ce temps-là l'opéra de Jephté, tiré de l'Ancien Testament, et la comédie de l'Enfant prodigue, tirée du Nouveau. »

Nous venons de parler, ou plutôt Voltaire vient de nous rappeler l'histoire de Jephté et d'Anastasie.

Jephté est une tragédie-opéra de labbé Pellogrin, avec musique de M. Montéclair; elle fut jouée, comme le dit Voltaire, en 1732. Avant cette pièce, on n'avait point encore vu l'Histoire sacrée monter sur le théâtre de l'Opéra. Elle avait eu même le plus grand succès, lorsque, par le crédit de M. le cardinal de Noailles, on en interrompit les représentations. L'Opéra-Comique s'empara du fait et déplora ainsi le sort de cet ouvrage dans le proloo-ue des Désespérés :

C'est celui du pauvre Jephté, Si digne d'être regretté ; Hélas ! à la mort on le liv.'^e, Quand il ne demande qu'à vivre !

Tout Paris dit d'un ton plaintif :

Fallait-il l'enterrer tout vif?

Telle est l'histoire de Jephté et d'Anastasie.

D'après le code de la Censure, il n'était pas permis à un auteur, fùt-il même un grand homme de la plume, de toucher aux sources de la Royauté et de douter que le pouvoir des rois vînt de Dieu... ou d'ailleurs !...

Didon, tragédie de M. Lefranc de Pompignan, en 1734, en fait foi. A la 2^ scène du 1" acte, Hiarbe demandait à Didon de quel droit elle régnait en Afrique ? Elle répondait par ces quatre vers qui ont été retranchés à la police et n'ont jamais été récités sur le théâtre, ni imprimés :

S'il fallait remonter jusques aux premiers titres, Qui au sort des humains rendent les rois arbitres; Chacun pourrait prétendre à ce sublime honneur; Et le premier des rois fut un usurpateur.

C'est pourtant la vérité, mais la Censure ne veut pas l'entendre, la vérité blesse sa noble personne.

M. de Voltaire s'est habilement ressouvenu de ce dernier vers, lorsqu'il a dit beaucoup mieux, dans Mérope :

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

Pourquoi ce vers a-t il plutôtpassé à la police quecelui de M. de Pompignan? Mystère et besoin du moment ! C'était pourtant la même pensée sous un autre tour de phrase. Je n'aurais jamais cru que la Censure fît attention au tour de phrase. Elle a donc appris la littérature? A son style, on ne le dirait pas.

Il y a des gens qui dorment au théâtre, il y en a d'autres qui parlent ou qui lisent leur programme pendant qu'on joue la pièce sur la scène. Arrive l'entr'acte, ils causent avec le voisin et approuvent ou critiquent le jeu des acteurs, comme s'ils avaient suivi l'ouvrage avec une attention soutenue. Anastasie est un peu de cette catégorie de pédants qui parlent de tout et n'écoutent jamais. Souvent elle retranche un passage qui dans le tout de l'œuvre a sa raison d'être; mais, que voulez- vous, la pauvre vieille n'a pas eu le temps de tout lire, ces diables d'auteurs dramatiques produisent tellement qu'ils lui donnent un vrai mal d'enfant. Et alors Anastasie accouche d'une grosse bêtise, (juand ce n'est pas d'un coq-à-l'âne aussi gros que la Chambre des Députés, oîi les praticiens de cet établissement d'utilité puljlique pratiquent fort, et même plus souvent, cette figure d'une rhétorique vi^aiment auvergnate.

Ecoutez à ce sujet une anecdote assez caractéristique ; C'était, je crois, en 1736 ; il arriva pendant la P* représentation de Childéric, tragédie de Morand, une chose tout à fait plaisante. L'occasion en fut donnée par un vers qui forme à l'oreille un son fort singulier. Le voici :

Tenter est des mortels ; réussir est des dieux.

Ce vers qui a l'air d'une sentence fut fort applaudi du public. Un des spectateurs qui dans ce moment n'avait pas prêté assez d'attention, demanda à un de ses voisins :

— Quel est donc le vers qui a donné lieu à ces applaudissements ?

— Je n'ai pas bien entendu, répondit l'autre, mais à vue de pays, je crois qu'on a dit :

Enterrer des mortels, ressusciter des dieux.

L'auteur de cette anecdote, si pleine d'actualité, ne dit pas le nom du voisin ou de la voisine qui répondit ce fameux vers à son interlocuteur; pour ma part, je puis me tromper comme un simple mortel ; mais je crois fortement que le voisin c'était Anastasie.

La police de 1737, agissant au nom d'Anastasie, était d'un ombrageux qui tournait au burlesque. Elle force Panard et Favart à supprimer ce titre de pièce : Le prince nocturne et ténébreux. Fichtre ! vous avez le nez bien chatouilleux, madame du Veto ! Et pourtant « les ténèbres » ne vous sont pas chose inconnue ; c'est votre élément, et vous avez cela de commun avec les chouettes et les chauvessouris...

Adrienne Lecouvreur, de Voltaire, jette un nouveau jour sur les goûts du public et les jolies amoureuses deviennent à la mode. Cela n'est pas du goût de la Censure, et, n'ayant pu interdire la pièce de Voltaire, elle se venge sur celle de Poisson. L'Actrice nouvelle fut donc interdite parce que l'héroïne de la pièce était « Adrienne liCcouvreur », maîtresse du prince Maurice de Saxe. La Lecouvreur eut assez de pouvoir en cette affaire pour obtenir elle-même l'interdiction.

Le Censeur de cette époque, qui était chargé de faire ce si beau travail, s'appelait l'abbé Cherrier, abbé bon vivant et auteur du Polissoniana, ce qu'il aurait dû commencer par censurer avant de s'attaquer aux œuvres d'autrui.

Néanmoins, nous rendrons justice à l'abbé Cherrier en la circonstance suivante : En 1726, la Rose, de Piron, fut interdite, non par le rapport dudit abbé, qui disait : « Le » nom et le titre de la Rose ne jette aucune idée sale par » lui-même; » mais par celui de l'abbé Raynet, qui trouva que cette comédie était crue.

Allons donc, monsieur l'abbé, trop crue ! mais il fallait la faire cuire pour vous.

Crue ou pas crue, la Rose de Piron fut bel et bien inter-

dite par le Censeur Raynet, et le lieutenant de police exécuta Tordre d'Anastasie les yeux fermés.

Une autre fois, l'abbé Pellegrini venait de faire un opéra : Télégone; Piron y ajouta la parodie et voulut la faire jouer, comme de droit. L'abbé-auteur inscrumente auprès de d'Havrancourt, receveur des Finances, et la parodie de Piron ne voit pas le feu de la rampe.

La parodie devient alors à la mode. Cette façon de critiquer est excellente et spirituelle, mais à la condition de ne sattaquer qu'aux oeuvres et non aux personnes. Les auteurs de parodies piétinèrent néanmoins un peu partout, dans les oeuvres et sur les personnes, et la Censure eut assurément le tort de ne pas sévir à propos. On serait en droit de se demander pourquoi? Nous signalons simplement la chose, aux lecteurs raisonnables déjuger ce petit différend. Sans doute que le résultat sera : Censure égale inutile plus zéro, ce qiù ne fait pas de quoi crier bien haut contre les licences que se permet le théâtre.

Vers 1728, Alceste et Admète, tragédie de Boissy, peu connue de nos jours, fit beaucoup de bruit à cause qu'elle s'attaquait à la religion. Ni le Censeur, ni le lieutenant général n'osèrent prendre la responsabilité d'interdire ladite pièce. La tragédie de Boissy fut soumise au cardinal Fleury, et le ministre, se contentant de deux ou trois changements, autorisa la représentation. Cependant dans la suite, en face des hauts cris poussés par les gens d'église, et à cause de tout le charivari que l'on faisait autour de cette malheureuse pièce, l'autorité dut l'interdire au nom du salut public, qui ne réclamait rien en la circonstance. C'était tout naïvement une porte de sortie, et la Censure rusée s'en servit, comme elle faisait toujours, pour ne plus froisser l'opinion des roturiers, à son dire.

"Voulez-vous savoir maintenant comment fonctionnait la Censure sous Louis XV ? Ecoutez ce qu'en dit M. Hallays- Dabot, un expert en la manière de châtrer les œuvres dramatiques :

« Voici comment, dit-il, fonctionnait la Censure en 1730, et comment elle fonctionnera jusqu'en 1789. Parmi les Censeurs royaux attachés à la Grande chancellerie et chargés de l'examen des livres, le Garde des sceaux choisissait une personne qui, tout en lui conservant sa position auprès de lui, en occupait une nouvelle à la lieutenance de police. Cette personne était chargée de la surveillance des théâtres et prenait le titre de Censeur de la police. Quand des œuvres dramatiques soulevaient des questions

religieuses, l'archevêque déléguait un docteur en Sorbonne, qui examinait l'ouvrage à ce point de vue particuculier. Quelquefois les auteurs obtenaient un autre Censeur que le Censeur de la police. Les pièces étaient envoyées au secrétariat général de la lieutcnance, bureau duquel relevaient les théâtres. Après l'examen du Censeur, c'était le lieutenant de police qui autorisait. Mais on verra de quelles influences il était obligé de tenir compte : un jour c'était le Parlement, un autre jour l'archevêché qui s'effarouchaient d'une tragédie. Tantôt un ministre avait peur d'un scandale, et tantôt la Cour redoutait une allusion. La police était faite dans chaque théâtre par un exempt, mais cet exempt jouait uniquement le rôle que l'officier de paix remplit aujourd'hui. »

Ce petit tableau n'est pas flatteur pour la Censure et, quand nous ajouterons que M. Hallays-Dabot était Censeur sous Napoléon III, vous pourrez juger ce qu'il a sans doute omis de mettre. Cependant c'est déjà beau, et l'on voit qu'une telle administration se condamne d'elle-même, sans aller chercher des syllogismes philosophiques et tout l'attirail des raisonnements pour la réduire à sa ])lus simple expression, tout comme une opération d'arithmétique ou d'algèbre.

Ce fut le poète Jolyot de Crébillon qui succéda comme Censeur dramatique à l'abbé Cherrier, que nous avons déjà vu aux prises avec une rose, ou plutôt avec la Rose de Piron.

A cette époque, la grande lutte de l'esprit philosophique contre la monarchie commence à se faire sentir partout. Elle a pour tremplin les livres, les pamphlets, les encyclopédies et, le plus souvent, les théâtres. Cette épopée de l'émancipation de l'esprit humain, si j'ose m'exprimer ainsi, prend naissance sous Louis XV avec Voltaire et donne pour résultat la Révolution française de 1791.

Que fit la Censure pendant ce temps-là pour défendre ses maîtres des attaques réitérées des écrivains du XVIIP siècle? Elle coupa, elle rogna, en perdit la tête et ses lunettes; elle fit, en un mot. son métier d'eunuque à la porte du sérail et, au lieu d'interdire l'entrée à tous les êtres de l'espèce mâle, elle interdisait le talent et le génie parce qu'elle n'en avait pas.

Après la tragédie de Boissy vient VEnfant prodigue, de Voltaire, qui n'est joué qu'avec de nombreuses coupures. Couper, tailler, estropier, ne lui demandez rien autre ; elle ne vous rendrait aucun service.

Ari'ivc L'usuilo Destouchos avec son Dissipalour, ([n'd no peut pas non plus faire jouer. Il paraît que, selon Anastasie, la magistrature y clait trop malmenée clans un homme de robe connu. Celte comédie n'obtint main-lcvce du veto ([\n pesait sur elle que vingt ans après. Dame! cela se conçoit, Ton n'attaque pas la magistrature sans se faire piquer. Anastasie la protège. Quoi d'étonnant? Ne portet-elle jias la ro])e également et ne fait-elle pas aussi fonctions de juge ? Or (jui s'attaque à Perrin-Dandin s'attaciuc à moi, dit -clic! Et, comme vous voyez, elle agissait en petite égoïste (|ui s'aime ])eaucoap et s'admire dans son immense simplicité d'esprit.

'Décidément, Destouches n'avait pas de chance. Dans l'Ambitieux ot l'Indiscrète^ le garde des sceaux Chauvelin, se croyant attaqué directement par l'auteur, réclama auprès de la Censure protectrice, et cette comédie n'eut pas le temps de ))araîtrc en scène Anastasie lui trancha la carotide avant la première. Pas plus difficile que cela ; quelqu'un vous gène, on l'assassine ; une pièce vous agace les nerfs, on la coupe en deux et tout est dit, tant pis pour les autres qui n'ont pas les nerfs si faciles.

On raconte toutefois (|ue cette comédie fut jouée en IT.'îT, à la Comédie-Française, ai)rès la disgrâce du ministre de la justice.

Beaucoup de bruit pour on ne sait trop pourquoi. C'est du Mahomet, de Voltaire, (|ue nous voulons parler. Celte tragédie fut jouée d'abord à Lille vers 1742, elle eut trois représentations seulement; à la dernière, tout le clergé lillois vint ra])plaudir. Voltaire, fort de cette approbation ecclésiastique, envoya son Mdliomet à M. de Marville, lieutenant de police. Le manuscrit fut examiné et Crébillon s'op|)osa à la mise en scène; mais, M. de Marville ayant mis son visa sur l'ouvrage, la pièce passa tout de même. C'est alors que le tapage autour de Mahomet commence à être indescri()tible; le Parlement jette aussi sa note dans ce concert organisé par Anastasie et IVl. de Marville s'adresse à M. de Maurepas, cjui persuade M. de Voltaire de retirer sa pièce, ce qu'il lit, non sans grimace.

M. Dabot dit à ce propos :

« Le Parlement agit dans cette affaire d'une autre façon qu'au XVIP siècle. Il n'a plus de Censure directe sur les théâtres, mais il s'arroge un droit de remontrances. Le gouvernement tenait grand comj)tc de ses observations, puis([ue, sur une jilainte du procureur général, le i)rcmicr

ministre et le lieutenant de police interdisaient un ouvrage que, la veille, ils avaient approuvé et permis. »

De cette première interdiction de Mahomet (1) date la haine de Voltaire contre Crébillon. Voltaire ne lui pardonna Jamais, durant tout le temps qu'il vécut, de l'avoir blessé dans son orgueil de poète et d'homme supérieur. Nous ne prendrons parti ni pour l'un, ni pour l'autre; mais, en temps que Censeur, Crébillon eut tort de se servir d'une arme que lui interdisait sa qualité d'auteur dramatique. Il devait y avoir un peu de jalousie là-dessous; ce qui prouve que la Censure sert toutes les causes, môme les mauvaises.

La Censure interdisait toutes les pièces qui ne lui plaisaient pas, à elle ou à ses amis; mais, en revanche, lorsqu'une pièce lui était recommandée par quelqu'un qui avait voix au chapitre, elle la protégeait de toutes ses forces et de toutes les sentinelles qu'elle pouvait mettre à la porte du théâtre pour empêcher le tumulte. Cependant l'opinion publique est toujours maîtresse et fait souvent loi par-dessus les arrêts tranchants de la Censure. C'est ce qui arriva, en 1750, à une tragédie de Marmontel, Cleopâtre. Malgré la défense de siffler faite par Anastasie, défense que fait observer un détachement de gardes françaises, on si fila encore une fois à cette pièce de Marmontel. Ce fut vers la fin que partit un coup de sifilet terrible. Les gardes cherchèrent en vain l'infracteur des lois de la police, il eut l'adresse de leur échapper. Tous les spectateurs rirent de cette aventure, car il n'est pas défendu de rire, même à la tragédie, quand la Censure clairvoyante est en jeu.

L'habitude était au sifflet. C'est d'ailleurs le seul moyen qu'a la Censure publique de se manifester. Il est parfois terrible pour l'auteur ({ui voit rouler sa pièce dans le trou du souffleur; mais il est presque toujours plus juste que les jugements Prudhommesques de la belle Anastasie.

Nous voyons en 1750 également une autre pièce sifflée avec acharnement de la part du public : c'est VEcole des Pères ou VEtourdi corrigé, comédie en trois actes, en vers, de M. Rousseau de Toulouse, au théâtre Italien. La pièce fut sifflée par trois fois. L'acteur s'était avisé de déclamer emphatiquement ce vers-ci :

Le mensonge e^^t dans l'air, et je le vois partir.

Le Parterre saisit la balle au bond et s'écria: « Alors ouvrez les loges! « On n'ouvrit rien du tout, pas même le

ciol ~ ouvcrl ; uiaKs la Consiirc doubla sa polire et la jtiècc continua, non sans être accompagnée en niusu[no i)ai' (luciques sil'tlcts rccaleUrants.

Ainsi voilà comment on ctoulTo la xoIn: do l'opinion pulWitiuc,au lieu de Técoutorrcc (jui, entre parenthèses, serait beaucoup mieux (|uc d'écouter déraisonner la Censure.

Que vois-jc arriver là-bas? Voltaire et Crêbillon. Ils sont encore aux prises à propos d'une tragédie. C'est Voltaire ([ui vient de faire un Jules César en cinq actes, et c'est Crêbillon (jui appréhende de laisser mettre sur la scène l'assassinat de César par Brutus. Quel mauvais exemple ! Si (iiiehiue fanatique prenait en vie d'assassiner Louis XV "!* Non, la vue du sang- est contagieuse. Bien vu, bien pesé, la Censure ne peut pas permettre une semblable chose au théâtre. Et Crêbillon, craignait (juc Voltaire lui vole son grand ressort dramaticiue, ce levier ([u'il manie si bien, la Terreur, interdit Jules César peut-être parce (ju'il ne l'avait i)oint fait. De son côté, Voltaire (jui connaît son Crêbillon pour l'avoir déjà pratiqué, intrigue auprès de M"* du Chàtclet qui elle-même fit tomber les scrupules de M. de Marvillc. Enfin la tragédie fut jouée et si Crêbillon gagna la première manche. Voltaire gagna la seconde et la belle.

Vers le milieu du XVITP siècle, tous les difficultés de la Censure avec les auteurs dramatiques proviennent en général des questions religieuses, polili(iues ou sociales. C'est la Révolution qui se prépare ; cela se conçoit naturellement.

En 1751, nous retrouvons Voltaire avec son Mahomet, il est bien en cour et redonne sa pièce à l'examen : Crél)illon relit la tragédie de son ennemi en littérature et la condamne encore une fois. C'était même inévitable. Le poète froissé par un jugement aussi tenace qu'injuste s'adresse à un de ses protecteurs, le duc de Richelieu, qui charge d'Alcmbert de lire la tragédie de son ami. Le philosophe n'hésite pas un seul instant pour être agréable à Voltaire et casse l'arrêt de la Censure. Mahomet, de ce chef , a droit de passage.

M, l'abbé de Laporte dit àco sujet : « ccdernier (d'Alembert)s'cn chargea, l'examina avec l'attention la plus sévère, fit quchiuos légers retranchements, et signa son approbation. Il offrit même à M. de Crêbillon de réfuter les rai- K(jns de son refus, s'il voulait les faire imprimer ; et de joindre, dans la réponse {ju'il y ferait, les motifs (|u'il avait de permettre la représentation de cette tragédie. » Il va

saiisj dire que Crébillon refusa et qu'il se tint coi. C'est ce qu'il avait de mieux à faire ; car il était dans ses torts.

Crcbillon eut également tort de permettre los Philosophes de Paiissot, où Rousseau est traité en valet de Crispin et rentre en scène à quatre pattes.

Avec un homme de lettres la Censure avait de ces faiblesses,qui forcément ne devaient pas la faire prévaloir dans l'estime publique.

Il en fut de même [)0ur VEcossaise de Voltaire, qui abima Fréron et l'insulta pendant deux heures durant en plein théâtre. Crébillon laissa passer, et Voltaire, pour une fois, put savourer ce plaisir des dieux qu'on nomme la vengeance. Fréron s'était fait le zoïle de l'auteur de ]a Pucelle; mais la réponscétait vingt fois plus meurtrière que l'attaque.

Malgré la mauvaise opinion que nous avons de ces sortes de critiques parasites, qui s'attachent aux écrits d'un grand homme comme les huîtres aux flancs des rochers et des falaises battus par les flots, nous trouvons que Voltaire fut inhumain dans VEcossaise et que Crébillon ce jour-là fut trop bon.

Enfin la dernière lutte de Crébillon fut encore avec Voltaire. L'occa.'^ion en fut donnée par la pièce du Droit du Seigneur. Crébillon trouva cela trop libre et hésitait adonner l'autorisation. A'oltairc maugrée comme toujours; puis reprend son manuscrit, retranche, rature, refait, change le titre et rapporte sa pièce toute neuve à la Censure presque usée. Le Droit du Seigneur devint alors VEcueil du Sage et fut joué sans difficulté sous ce dernier titre.

A (juelque tem])s de là Crébillon mourait, et, rendant justice à Voltaire, l'ennemi littéraire de vingt ans devenait le défenseur le plus acharné de la mémoire du poète : l'ancien Censeur n'existait plus, il ne restait pour lui que l'écrivain.

Crébillon avait exercé les fonctions de Censeur dramatique pendant 27 ans ; c'était vingt ans de trop pour se faire des ennemis de tous ses anciens amis. Il l'éjjrouva quelquefois et nous venons d'en voir un petit échantillon avec Voltaire.

La Censure ne restait pas (|u'à Paris, Anastasie voyageait aussi quelquefois en Province. Voici une anecdote sur la Métromanie de Piron, qui montre jus(|u'oii allait le ridicule de cette autre manie de vouloir tout censurer, même les chefs-d'œuvre.

« On assure, nous dit un chronicpieur, qu'au mois do

janvier 17?) I, un entrepreneur (U donner la Métromanie sur le iliiVilre de Toulouse, el (jne le premier Capiloul en fui excessivement ehoi[ué. Lun prétend ({uo ce magistrat lava la tète de l'entrepreneur, et lui demanda ([uel était l'auteur de cette comédie? On lui répond cjuc c'est Firon.

— Faites-le moi venir demain.

— Monseigneur, il est à Paris.

— Bien lui en prend ; mais je vous défends de donner sa pièce. Tachez, monsieur le drôle, de faire un meilleur choix. La dernière fois vous jouez T/luare, comédie de mauvais exemple, dans laciuclle un fils vole son père. De qui est cet Avare ?

— De Molière, Monseigneur.

— Et, est-il ici, ce Molière ? Je lui apprendrai à avoir des mœurs, et à les respecter. Est-il ici ?

— Non, Alonseigneur ; il y a 74 ou 75 ans qu'il est mort.

— Tant mieux. Mais, mon petit monsieur, choisissez mieux les comédies que vous jouez ici. Ne sauriez-vous représenter (jue des pièces d'auteurs obscurs ? Plus de Molière, ni de Piron, s'il vous plaît. Tâchez de nous donner des comédies que tout le monde connaisse ! »

L'entrepreneur, soutenu de toute la ville, ne voulut pas obéir à M. le Capitoul ; il présenta requête au Parlement, qui ordonna par arrêt, que la Métromanie serait représentée nonobstant et malgré l'opposition de Messieurs les Capitouls. Elle fut donc reprise; donna beaucoup d'argent à l'entrepreneur, et de grands ridicules aux Capitouls. C'était des battements de pieds et de mains qui ne finissaient point, à ces endroits-ci :

• Monsieur le Cnpitoul, vous aurez des vertiges.

Apprenez qu'une pièce d'éclat

Annoblit bien autant que le Capitoulat; ...»

et dans quelques autres endroits (jui faisaient épigrammes dans cette circonstance. »

Ce Capitoul était passablement ignorant. Peste ! Il ne connaissait pas V Avare?.. Il n'avait jamais entendu parler de Molière !... Piron lui était aussi étranger qu'iin habitant de la lune!... Ah! quel malheur qu'il ne fut habitant de Paris au lieu d'être de Toulouse ! Ce gascon, ma parole, auraitfaitunCcnseur comme on n'en vitjamais. Regrettonsle, .\nastasie y a jerdu un puissant soutien dans sa jeunesse et nous un joli sujet de lui éclater au nez.

A qui le tour? Au marquis de Rollel ou plutôt à une de ses pièces les Effets de Caractère, comédie en cinq actes et en vers. Sa pièce éprouva quelques diflicultés, en 1752, avant d'être jouée au Théâtre-Français. M. de Crébillonen fit changer le titre ; car elle avait été présentée premièrement au Censeur de la police, sous celui de la Méchante. On en fît ensuite retrancher quelques traits trop vifs au dire de la Censure.

On donna en 1753, à la foire Saint-Laurent, un opéracomique en un acte de M. Favart, intitulé : les Nymphes de Diane. Ce petit opéra devait paraître dès 1741 ; mais Ton refusa alors la permission de le jouer. Il fut représenté en 1747, à Bruxelles, par les comédiens du comte de Saxe. La Censure naimait pas les Nymphes, parce que les Nymphes sont nues et celles de Diane n'ont que la lumière de la lune pour cacher leur beauté. Je n'y vois pas d'autre explication.

C'est aussi en 1753, que fut jouée aux Italiens, la Revue des Théâtres, comédie en un acte par Chévrier. Dans cette comédie, l'auteur introduisait une danseuse de l'Opéra. Elle arrivait précisément au moment où la pièce chancelait. La critique voyant cette fille débuter par des entrechats, lui demande :

Quel motif en ces lieux vous fait porter vos pas ?

La danseuse lui répond :

Je viens tirer un auteur d'embarras.

« Ma foi, il était temps I » répartit quelqu'un. Le parterre se mit à rire de cette boutade, et la pièce tomba tout de même.

Ceci, c'est l'opinion publique, la Censure eût agi tout autrement. La Revue des Théâtres avec elle aurait subi le supplice de la circoncision et ne fut sortie de ses grosses mains que revue et corrigée. Au lecteur de choisir entre les deux et de faire une équitable différence.

Quelquefois ce|)endant le parterre était impitoyable et allait trop loin. Nous en trouvons la preuve dans la Créole, comédie en un acte, en prose, de M. le Chevalier de la Morlière, jouée au Théâtre-Français vers 1754.

Dans cette pièce un valet, après avoir fait à son maître le détail d'une fête, lui demande ce qu'il en pense. « Que tout cela ne vaut pas le diable, » lui répondit le maître. Le parterre, toujours porté à rire, en choeur répéta ces mots, et la

pièce ne put pas être achevée. A'.issi, poiir([uoi l'auteur avail-il employé un terme tpie l'on pouvait si bien retourner contre lui ? Avouons que la pièce en elle-niême ne devait pas « valoir le diable ; » car le parterre n'aurait pas interrompu les acteurs, si c'eût été une bonne farce de Molière.

Ke\cnons à la Censure.

En 1757, Firon voit empêcher par la police des théâtres, la représentation d'une comédie en vers, le Mauvais Plaisa/J/, ([u'il avait donné aux comédiens Français. Anastasie accusait Piron d'avoir tracé dans cette pièce trois portraits ressemblants trop « à trois personnes d'un rang distingué. ).

Mais, bonne Censure, ne savez-vous donc pas (jue l'on ressemble toujours à quelqu'un et que la lemme la plus vilaine trouve toujours sa pareille dans une femme aussi laide qu'elle ? Ignorez-vous que l'originalité n'est plus à faire et que, lorscju'un auteur trace un portrait il est forcé d'imiter un autre écrivain qui l'a tracé avant lui ? Alors pourcjuoi accuser un homme d'avoir fait un poi-trait ressemblant y».. Que dis-je, trois portraits ressemblants et distingués !... Celle fois, si je comprends, je suis sur d'en devenir fou,

A cette époque, c'était l'auteur qui soumettait son œuvre à la Censure et non le théâtre qui voulait la jouer, comme cela se fait aujourd'hui. L'article 8 du règlement de la Comédie Française, en 1757, s'exprime ainsi à ce sujet : « Quand une pièce aura été reçue et (ju'elle sera venue â » son tour pour être jouée, l'auteur aura soin de se munir » de l'autorisation de la police ; ensuite il enverra les rôles » aux acteurs. »

A la mort de Crébillon, ce fut INIarin (jui succéda au poète-censeur ; ce Marin d'eau douce était, paraît-il, un triste personnage et Beaumarchais l'abîme en maints endroits dans SCS Mémoires. 11 reçut néanmoins les ciseaux dramatiques des mains d'Anastasie. Pauvre Censure, qui choisit des valets parmi les petits hommes !

Ainsi voilà donc Marin, un homme favorisé d'une mauvaise réputation, qui va lancer à tour de bras les foudres en zinc de la C'ensure et juste ciiuind nous entrons dans la seconde période du règne de Louis XV, période où l'ébranlement des idées et des partis réclamait des hommes d'une autre envergure que ce Marin dans les fonctions aussi délicates «jue celles de la Ccnsiii e (lram;(ti(|iie.

M. Dabot, que nous avons déjà cité, parle ainsi de cette période brûlante du XVIIP siècle, où tout ce qui bouillait dans les cerveaux prenait feu au contact de la philosophie nouvelle.

« Jamais, dit-il, le théâtre ne se montre plus curieux des » bruits et des scandales qui courent la ville. Jamais la » lutte, engagée par le parti philosophique, ne prend une » allure plus vive que pendant les dernières années du rc- » gne de Louis XV. Le monde ébranlé par V^oltaire, par » d'Âlembert, par Jean-Jacques, le monde tressaille au » moindre i?ri qui s'échappe de ce camp toujours éveillé. » La guerre des idées est dans toute son ardeur. De part et » d'autre on s'attaque et Ton se défend avec acharnement. » L'Eglise se jette à corps perdu dans la mêlée. »

Voici qui va vous surprendre peut-être, mais qui n'en est pas moins authentique. La Censure, s'avisant d'avoir des prétentions littéraires et s'exerçant sur de purs chefsd'œuvre, cela n'est pas commun en effet ; cependant c'est ce qui arriva au Philosophe sans le savoir, de Sedaine.

a Cette comédie, dit un contemporain, devait être donnée à Fontainebleau (à la Cour), avant que d'être jouée à Paris. Sur la lecture, les juges des pièces qui doivent être représentées à la Cour ne l'en trouvèrent pas digne. Le public n'a pas été de leur sentiment. «

Ceci se passait en 1765 et Marin, qui sortait de la Bastille et craignait d'y retourner, arrêta sans préambule le Philosophe sans le savoir, mais Sedaine s'adressa à M. de Sartines et la pièce fut jouée quand même ; ce qui prouve encore (ju'il n'y avait pas grand'chose à redire dessus.

Deux ans auparavant, en 1763, un scandale s'était produit à propos d'une pièce de Dorât, qui n'était pourtant pas un farouche révolutionnaire. Dans celte pièce, intitulée Théagène etChariclée, l'auteur de la Déclamation avait tracé, évidemment sans penser à mal, le portrait d'un roi fainéant. Le malheur voulut que le public, toujours gouailleur, fil une application bruyante de ce portrait à l'aimable souverain qui occupait alors le trône de France, Louis XV, « le Bien-aimé j>. Du coup Marin fut envoyé à la Bastille sur la plainte des courtisans, pour n'avoir pas arrêté une semblable tragédie. Mais 24 heures après on lui rendait la liberté et la Censure retrouvait son protecteur.

En 1762, le duc de P>roglie, maréchal de France, ayant été exilé par le roi, le puldic prit parti pour le maréchal sacrifié. TiC lendemain on jouait Tancrède, de Voltaire, la re-

présentation fut une ovation continue pour l'exile où l'on crut trouver certains vers à sa louange et la pièce fut interdite pendant plusieurs^mois.

La publication d'Emile, de Jean-Jacques Rousseau, livre foudroyé par l'archevêque de Paris (Christophe de Beaumont) et brûlé sur l'ordre du Parlement, fut pour Sauvigny le plan tout tracé d'une tragédie. Dans la Murt de So~ rràle, Rousseau fut Socrate, rarchevêf|ue de Paris Assitus, le Parlement l'Aréopage ; cette pièce lit du tapage et fut arrêtée par la police. Sauvigny supprima plus tard ses attaques contre les prêtres, enleva le personnage d'Aristophane et lit sa soumission auprès de la Censure. 11 fut même obligé, pour obtenir son pardon, de prendre à témoin de ses erreurs, ses débuts littéraires et sa jeunesse d'auteur. La pièce ainsi retouchée put être jouée et Marin l'autorisa en 17G3.

Avec des salamalecs devant Son Altesse et des génuflexions aux pieds de son aimable nullité, Anastasie, parait-il, devenait douce comme du lait sucré. Encore fallaitil tout et Sauxigny, ce nous semble, fut un veinard. Peutêtre avait-il déjà des dispositions ])our être Censeur? 11 y a des vocations dans la nature qui nous viennent en naissant. Sauvigny était ou pouvait être de ceux-là. Il devait donc s'entendre avec Anastasie ; aussi, je m'étonne môme que sa pièce fût interdite un seul instant. Disons que la Censure s'était trompée, elle l'a bien montré en revenant sur son veto. Qu'Anastasie soit louée ! C'est une femme qui a toutes les vertus ..

Il n'y avait pas ({ue la Censure ([ui se permettait de réprimander les auteurs, les comédiens Français se permettaient aussi sans crier gare de faire des observations plus ou moins sérieuses.

Ecoutez à ce sujet encore une anecdote, tirée toujours à la même source, c'est-à-dire dans le livre de M. l'abbé de Laportc :

« Lors de la première représentation d'Idoménéo, tragédie de M. Lemierre, en l'année 1764, on avait affiché Ydoménée par un Y. M"* Clairon se plaignit, de la part de l'auteur, de cette faute d'orthographe. Elle manda l'afficheur et le fit venir à la barre de sa Cour, à l'assemblée des comédiens. L'imprimeur s'excusa en lui disant (jue c'était le semainier fpii lui ;ivait dit d'afficher Ydoménée avec un Y.

— ('el;i est impossible, rcj)rit la diva avec dignité, il n'y

a point de comédien parmi nous qui ne sache orthographe r.

— Pardonnez-moi, Mademoiselle, lui répliqua malignement Tiniprimeur, il faut dire orthographier.

Bravo pour l'imprimeur ! N'est-ce pas que M"' Clairon avait trouvé là une belle occasion de se taire ? Mais il n'est pas de bêtise qui ne retombe sur son auteur, si j'eusse été Louis XV, j'aurai tout simplement mis Anastasie h la porte et l'aurais remplacée par l'actrice impeccable, pour la bouche de laquelle l'orthographe n'avait plus de secret. Un pareil cuir, cela valait bien le poste de Censure jurée, oi^i j'y perds toutes mes langues y compris celle qui vous parle.

Voulez-vous, pour changer de terrain, un spécimen de la Censuie de province. En voici un tout chaud, qui n'est que de 1763 et eut lieu à propos d'une comédie de^ l'abbé Sabathier, de la ville de Castres, qui fut jouée à Toulouse.

Après la première représentation des Eaux de Bagnères, nous dit un auteur de l'époque, les Capitouls, irrites d'un trait satirique qui faisait allusion aux moeurs dépravées de (juelques notables de la ville, envoyèrent chercher l'auteur pour lui faire de vifs reproches. Celui-ci se défendit en disant qu'il n'avait eu personne en vue ; comme on ne goûtait pas ses raisons, il se rejeta sur la finesse du trait et prétendit qu'en supposant qu'il fût appliqué ou applicable à quei([u'un, peu de spectateurs étaient capables de le saisir. Un de ces Messieurs, qui ne passait pas pour avoir beaucoup d'esprit, lui dit :

— Apprenez, jeune homme, que toutes les personnes qui vont à la comédie sont instruites et éclairées...

— Je vous y ai pourtant vu quelquefois, lui répliqua l'auteur, qui, par celte répartie, tît rire l'assemblée et mit fin aux reproches.

Quelle déduction peut-on tirer de ces petites taquineries censoriaies ? Rien si ce n'est que la Censure en province ne valait pas le diable et que celle de la capitale valait encore moins.

A une autre. Nous n'avons pas fini d'en voir do rudes avec Anastasie.

Parmi le tumulte qui se fit aux Italiens, à la première représentation de Tom-Jones, en 1765, on prétend que la garde arrêta deux hommes dont l'un disait à l'autre, de temps en temps : Cou|)orai-je ! Couperai-je ! Ceux qui étaient proches, et qui entendirent cette question répétée.

oi'uroiit (|u'il sau-issait de coui)er la bourse de (luelqu'un et les dérérèrent à la sentinelle qui les conduisit au corps de trarde, d'où ils allaient bienttH être conduits en prison comme des voleurs. • Eh ! s'écria l'un d'eux, nous sommes tailleurs, et c'est moi qui ai Thonneur d'habiller M. Poinsinet, Tauteur do la pièce nouvelle ; comme je dois lui fournir un liiUjit i)our paraître devant le public, qui ne manquera pas de le demander à la seconde représentation, cl; que je connais peu le mérite des ouvraîjes de théâtre, j'ai amené avec moi mon ])rcmier gart^-on (jui a beaucoup d'esprit, car c'est lui qui fait tous mes mémoires, et je lui demandais, de temps en temps, s'il me conseillait de coui)er l'habit en question (jui devait m'étre payé sur le produit des représentations de cette comédie. »

On tient cette anecdote de Poinsinct lui-même qui la racontait d'une façon fort plaisante. Pour ce qui est de notre avis, nous croyons fortement que le tailleur avait raison, car, si Anastasie avait coupé la pièce ])endant qu'il coujjait l'habit d'un autre côté, il eût probablement perdu son temps et son argent. Passe pour cela, mais quelle jolie charge contre les Censeurs et tout ce (jui touche à la ('ensure ! l'oinsinet lui joua un fameux tour, si l'histoire ([ue nous venons de raconter n'est pas vraie.

Puisque nous sommes aux Italiens, disons avant de changer de scène que la bonne Censure de Louis XV leur défendit la musique. Peu de tempsaprèsqueccttedéfense fut faite, un âne ))arut sur le théâtre et se mit à braire de toute la force de ses poumons de quadrupède : « Taisez-vous, insolent, lui dit Arlecjuin, la musiffue nous est défendue. » C'est ce qui s'appelle renvoyer la balle habilement et ({uelqucfois Anastasie la recevait en plein visage. Mais hast ! Une l)êtisc de plus ou une bêtise de moins, cela ne peut pas lui faire de tort à présent. Elle est trop connue pour ser refaire une virginité. Allons, la belle, faite votre meâ culpd et ne péchez plus. !

« Il se passait au XVITP siècle, dit un Censeur, un fait administratif assez singidier. La pièce défenduedans lacajjitale ne l'était pas par cela même dans le reste de la France. En province, c'était le prévôt des marchands ou l'échevin de la ville chargé de la police, ([ui avait la mission de surveiller les sjîcctacles. »

C'est ce {|ui arriva lors de l'interdiction de la Partie de Chasse d'Henri IV, de Collé ; cette pièce tout à fait inoffensive, ne pouvant être re|)résentée à Paris à cause des vilains j)réjugés de la Censure, ne trouva pour refuge que

la scène de Bui^nolet. Le duc d'Orléans y (it lui-même le rôle d'Henri IV, et, dans la suite, on la donna dans les châteaux princiers A Bordeaux, à Lyon, à Bruxelles, à Saint- Germain-cn-Laye la Partie de Chasse d'Henri IV est jouée sans difficultés aucunes, mais à Paris impossible et cela, malgré l'appui du duc d'Orléans et du roi lui-même. On raconte même qu'il fut tenu conseil à Versailles et que le parti opposé à l'autorisation fut vainqueur. La Censure était plus tenace que le lierre, il n'y a qu'un crampon qui pourrait lui être comparé.

a Les gouvernements étrangers, dit encore le Censeur de tout à l heure, se préoccupaient de tout ce qui se représentait à Paris. « L'ambassadeur d'Angleterre intervint, en effet, à propos de l'Ajiglais à Bordeaux, de Favart; à son tour, celui de Danemarck empêche VErnelinde^ de Poinsinct, d'être représentée pendant que son royal maître est à Paris, parce que, dans cette tragédie, le prédécesseur du visiteur couronné était mis en scène, et dans des termes peu flatteurs.

Barnivell, tragédie de Lemierre, eut le même sort et fut interdite, grâce à l'intervention de l'ambassadeur de Hollande. Cette tragédie devait être donnée le Mercredi des Cendres de l'année 17GH, mais l'ambassadeur fit des représentations qui empêchèrent la pièce d'être jouée. H y avait d'ailleurs des morceaux sur la tolérance des religions qui n'auraient sûrement pas passés à la police et dont cette tragédie ne pouvait cependant point se priver, attendu qu'ils étaient inhérents et indispensables au fond du sujet. I\Iais la Censure comprend-elle cela ? Elle retranche d'abord: après, si la pièce est injouable, ma foi tant pis. L'intellect et le tact d'Anastasie ne vont pas jusque-là.

Connaissez-vous Ericie ou la Vestale, tragédie en trois actes de Fontanelle? Non, n'est-ce pas? Eh bien, c'est la peinture des jeunes filles sacrifiées par leur famille et jetées, sans vocation, dans un monastère ou entre les quatre murs d'un cloître. Ceci dit, que lit la Censure? Ecoutez un peu. Le Censeur Marin n'osa pas se prononcer et en référa à l'archevêque de Paris, qui nomma une commission de docteurs en Sorbonnc et mit en branle tout son chapitre. La chose en valait la peine. Diantre! on attaquait les bonnes sœurs, les communautés cloîtrées, les douces colombes qui roucoulent l'amour divin à l'ombre du monastère et qui, sous le cilice de la pénitence, implorent le paradis pour ceux qui font tout pour le perdre ! Aussi en fit-on une affaire d'Etat; Ericie, la pièce sacrilège, celle d'où venait

toul le mal, no Irouva point grâce devant les g-ens d'église, et une bonne inteidietion en due forme fut le couronnement tinlainaresque de tous ces débats sacerdotaux. Fontanelle alla se l'aire pendre ailleurs avec sa pièce, il la porta à Lyon, oi!i elle lut jouée ; lorsciuc tout à coup le prévôt des marchands, pris soudain d'une coli(|ue de censure, l'interdit à son tour.

La religion est toujours sur la brèche ; on ne peut rien dire sans qu'elle y mette son nez, et la brave dévote a le nez un peu trop lin.

« Afin de tromper la vigilance de l'autorité ecclésiastique, les auteurs dissimulent leurs attacjues en rejetant leurs drames vers des épocjues lointaines. Les prêtres de IMuton, les prêtres de Jupiter, les druides, les moines japonais serviront tour à tour à ce travestissement qui ne trompe personne. » Fas même la Censure.

Los D}uides, de Leblanc, qui tonnent contre le despotisme sacerdotal et le fanatisme, sont dans ce dernier cas. Marin, (jui a peur de revoir la Bastille, « chat échaudé craint l'eau froide, » dit le proverbe, s'écarte encore de la discussion que soulèvent les Druides dans les bureaux de la Censure. Ce sont l'archevêque de Paris et les docteurs en iSorbonne qui étranglent l'ouvrage de Leblanc. Monseigneur de la Hoche-Aymond, archevêciue de Reims, faisait aussi partie de basse-taille dans ce concert donné par Anastasie.

L'Eglise se mêlait toujours de censure. Ce fut encore elle qui fit refuser les Guèbres, tragédie de Voltaire. La même pièce fut encore empêchée sous le titre des Deux frères ou la Fille du Jardinier. Elle n'eut pas plus de chance sous son dernier titre de : les Lois de Miiios.

L"archcvê(iue de Paris faisait loi en matière de théâtre, et M. de Sartines acceptait pres(jue toujours ses réclamations. D'ailleurs la lutte s'était engagée entre Voltaire et le christianisme; on sentait déjà qu'un grand bouleversement d'idées allait faire surgir un immense changement, une révolution où tout ce ([ui était allait faire place à tout ce qui n'était pas.

Voltaire eut encore une autre pièce rayée par la Censure mâtinée d'épiscopat Nous voulons parler du Déposilnire, qui était dirigé contre l'abbé Cizel, confesseur de l'archevêque de Paris. Ce pauvre Marin ne pouvait pas faire ce qu'il voulait et n'était pas maitre tle ses ciseaux. Toujours, dans la crainte de déplaire aux puissants, il s'inclinait

docilement devant les réci-iminations étrangères, ^'oltairo en supporta bien les conséquences et, chaque fois qu'il voulait faire jouer un drame ou une comédie, il ne put vaincre, malgré sa rouerie habituelle et ses avances gracieuses auprès de Marin, les appréciations du Censeur empêché. Lamitié, dans ce cas, ne lui servit de rien et le valet de pied d'Anastasie ne put obliger, comme il l'aurait peut-être voulu, son ami le satirique.

Palissot fit aussi connaissance avec Anastasie. En effet, le tSatirique ou Vllomme dangereux, une de ses comédies, fut interdite par Marin, malgré la protection du duc de Richelieu et de l'abbé de Voisenoy. On s'adressa à M. de Sartines, qui choisit Diderot pour savoir si la pièce était bonne ou mauvaise. Diderot trouva tout naturel de faire refuser une pièce où l'on attaquait les philosophes. Voltaire, qui criait bien haut lorsque la Censure l'atteignait personnellement, n'était pas étranger à ce verdict, et il \a même jusqu'à s'en vanter dans une lettre à d'Alembert. « Non, dit-il, on ne jouera point cette infamie du Sati- « riqiie^ et je puis vous dire sous le secret que c'est à moi « que la philosophie et les lettres ont cette obligation. J'ai » fait parler à M. de Sartines par quelqu'un qui a tout » pouvoir sur son esprit, et qui lui a parlé de manière à le » convaincre. »

Diable! ne serait-ce point Marin? Allons, cette fois, l'amitié fut satisfaite et le Censeur put également rembourser les petits services du philosophe blessé dans son orgueil. Mais, sacrebleu ! madame la Censure, quel sale métier faisiez-vous donc alors ? Vous protégiez les uns pour écraser les autres... Fort bien ! Il y a toujours deux camps dans toute action. 11 faut deux compères pour faire une querelle, et un champion tout seul ne peut pas se battre, à moins que, comme Don Quichotte, il aille s'attaquer aux ailes d'un moulin à vent. Mais dites-moi donc, charmante Anastasie, n'avez-vous jamais reçu de pots-devin ni de saucissons de Lyon ? Si ces cadeaux d'amitié n'étaient pas en honneur sous Louis XV comme ils le sont aujourd'hui, peut-être ne seraient-ce que quelques écus royaux, accompagnés d'un sac de pommes et d'une bouteille de ratafia?... Dans tous les cas, cela n'est pas bien propre et je ne vous en fais pas mes compliments.

La Censure n'aimait pas qu'on touche aux lois, même quand elles étaient féroces dans leur application.

Le drame de Fenouillot de Falbaire, l'Homiêfe criminel, fut interdit en 1788 pour une cause analogue. Il s'attaquait

au gouverncnicnl, auquel il i"C[»rocliail sa rigueur des lois coutrc ccrlains forçats, condamnes aux galères sans motif sulïisant et sur la simple accusation de protestantisme.

Ma foi, c'est tout naturel, la Censure défend le patron qui la paye comme le chien défend son maître qui lui donne à manger; seulement il y a une différence, c'est que le chien lèche la main qui le frappe et que la Censure coupe les ouvrages dramatiques et s'attaque à tout le monde sans qu'on lui dise rien. Pour ma part, je ijréfère le chien; il est de beaucoup supérieur à cette écerveléc qui n'a même pas l'instinct pour excuse.

En poursuivant notre route par les chemins battus par la noble châtelaine des ciseaux, nous rencontrons Mercier, qui fut pour ainsi dire l'auteur socialiste du temps. Dans le Juçjf'-. il émettait comme sujet l'exploitation forcée des petits par les gros. Un magistrat, un laboureur et un gentilhomme paraissaient en scène. Le laboureur était le plus honnête homme des trois, le magistrat ne valait rien et le gentilhomme pas davantage. Dans VIndigent, il montrait une autre espèce d'exploitation, le pauvre mangé par le riche. Ces deux pièces ne trouvèrent point grâce devant la Censure; il n'y eut que jNIarie-Antoinctte, alors dauphine de I'>ance, pour les jouer dans son entresol de Versailles.

La Cour faisait aussi des siennes. Adeline, de Leblanc, obtient l'approbation du Censeur, M. de Sartines y ajoute son visa, lorsque arrive un ordre émanant de la Cour qui défend la pièce. En quel honneur? Le bon roi ne l'a pas dit.

En môme temps, Pierre le Cruel, de De Bclloy, ayant trait aux hommes du jour, fut i)iterdit.

La Censure frappait encore à deux reprises Sedaine.

Premièrement dans MaiUard ou Paris sauvé, tragédie en prose, ce qui, entre parenthèses, indignait Voltaire, qui ne put jamais comprendre une tragédie autrement qu'en vers alexandrins. M. de Duras fut le principal auteur de cette interdiction. Ce voyant Sedaine, ])our se venger de ce premier échec, donne une autre pièce, Raymond V, qui toucliait soi-disant à la Cour de France par son personnage principal. Il y montrait sous des traits satiri((ues un roi impotent mené par son ministre et sa maîtresse, incaj)able de faire ce qu'il veut et de laisser jouer une comédie qui déplaît à ses courtisans. La vengeance de Sedaine était terrible et peut-être méritée; mais le ministre attaqué, M. de Duras, ne se laissa pas mettre en scène et, de peur d'être la risée de tout le parterre, il aima mieux user de

l'arbitraire qu'il tenait clans ses mains. La Censure, à un signe du maître, se mit en campagne, flaira, sentit, reflaira et trouva définitivement que Sedaine était un homme trop sjurituel pour qu'on puisse jouer une pièce de lui.

Ainsi se termine le règne d'Anastasie sous Louis, quinzième du nom; la petiLe, comme vous pouvez maintenant vous en convaincre, avait poussé toutes ses dents; c'était une belle petite personne pour^on âge, si ce n'eût sa mauvaise manie de se croire encore indispensable quand elle n'était que bonne à mettre aux Petites-Maisons pour garder les pauvres d'esprit. Je crois toujours que, si l'Evangile a dit vrai, la toute suave Anastasie peut être rangée dans la catégorie de ces gens d'une simplicité à toute épreuve, et dont Jésus-Christ disait : « Bienheureux les aveugles, car » ils verront Dieu. « Quant à nous, nous ne voyons qu'une chose, c'est que la Censure de Louis XV ne valait pas la corde pour la pendre au pilori de Montfaucon ou d'ailleurs, et que la liberté d'écrire eût été de beaucoup préférable comme résultat final ; car, il faut enfin l'avouer, MM. les Censeurs de toutes les époques, la Censure, la petite bête ou la grosse, peu importe, la Censure, en deux mots, n"a pas pu empêcher la Révolution française que vous ne pourriez (s'il vous en venait la sotte idée) empêcher demain la lune de se lever ou de s'emmailloter sous son édredon de nuages, si cela lui fait plaisir. Or, il est de toute logique philosophique, que lorsqu'une institution ne peut retenir le flot fougueux qui la déborde, cette institution, cette administration, ce rouage, si vous voulez encore, ne

vaut rien. Et alors, que faut-il? Il faut il faut couper !

C'est là, du moins, une bonne occasion de se servir des ciseaux d'une façon utile et de se défaire de l'ennemi avec les mêmes armes dont il voulait vous frapper.

Ah ! la Censure périssant, non pas par le glaive, mais par ses propres ciseaux !... Quel beau sujet pour une caricature!... Quelle joie pour les auteurs dramatiques!.... On chantera le Dies irœ de Mozart dans la rue de Valois, pour le repos de l'àme d'Anastasie, et tout sera dit. Mais, hélas! ne pleurez plus, ce jour-là n'est pas encore arrivé.

Revenons à l'histoire. La Censure ne fut pas toujours satisfaite des bons services de Marin, et ce dernier fut destitué de son poste de Censeur-à-tout-faire vers la fin du règne de Louis XV. Ecoutez un autre Censeur à ce sujet, c'est M. Hallays-Dabot qui parle :

« Ce dernier (Marin) venait de quitter son poste. On avait

trouvé sans doute que réditcur des Guerres jouait un rôle assez singulier; de i)lus ses démêlés avec Beaumarchais avaient assez mal tourné pour son honneur; aussi avait-il été congédié. En honuuc habile, il avait su rester Censeur royal et, en outre, obtenir une bonne place en Provence, sa patrie, dans l'administration de l'amirauté. Marin vécut ainsi jusqu'à lu Révolution. Places et pensions, il perdit tout alors. En 1794, il obtint de la Convention une petite pension ; mais elle n'était pas payée ou Tétait fort mal; aussi, en 1797, il retrace au ministre de l'intérieur sa position dans une lettre navrante. Il a 77 ans ; il ne lui reste rien ; lui, sa femme et ses enfants meurent presque de faim. Nous croyons {[ue Beaumarchais lui-même aurait été apitoyé sur le sort de son mortel ennemi, s'il avait pu le voir réduit à une pareille détresse. Un détail curieux, c'est c|ue, ({uand Marin sollicitait auprès de la Convention, en 1794, il parlait de ses titres littéraires, de ses services administratifs, mais il passait sous silence ses fonctions de Censeur des spectacles, tandis (ju'en 1797 il les fait sonner bien haut. » Ce qui prouve, selon M. Dabot, que la Censure est une très bonne chose. puis([ue Marin lui-même avait honte de dire qu'il avait exercé la profession de Censeur.

A Marin succéda, comme Censeur, Crébillon le jeune, l'auteur du Sofa] l'homme valait mieux, dit-on, que l'écrivain. Marin, lui, était tout le contraire; l'homme était taré et quant au titre d'écrivain, nous avons vu tout-à l'heure qu'il le faisait sonner à la barre de la Convention. En voici un petit échantillon :

Il s'agit d'une pièce faite par lui, Julie ou le Triomphe de Vamitié ; cette comédie était, paraît-il, si bien écrite qu'elle tom])a sous le bon mot que lii à l'une de ses représentations un plaisant du parterre Ncfus faisions alors une guerre peu heureuse, et surtout sur mer. Un spectateur s'avisa d'observer, au milieu dune scène attendrissante, que les Marins n'étaient pas heureux celte année; cela était exactement vrai. Ce bon mot passa de bouche en bouche et se vérifia pour l'auteur dans celte occasion.

A propos de bon mot, permettez-moi de vous servir celui d'un acteur comi(iuo du XVIP siècle sur la comédie de son temps; rien que celui-là, rien qu'un et nous terminons ce chapitre.

Comme l'acteur en (jucslion se ])laignait beaucoup de ce qu'on avait perdu le comique Baron si bon, si gai, si utile, et de ce qu'on avait accrédité au théâtre un genre si froid, si doctoral, rempli de pantomimes si puériles, où l'on veut

tout faire voir, la boutique d'un charpentier, un valet qui mouche des chandelles, ou qui éteint des bougies, etc., etc., on ne lui faisait qu'une réponse :

— Tout cela est dans la nature.

— Morbleu ! dit il, mon c... est dans la nature, et je porte des culottes!

Oh ! sainte Anastasie, qu'ai-je entendu ? Aussi, de peur d'aller trop loin, arrêtons-nous ici, comme dans le Chalet.

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