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CHAPITRE IX

UNE DEMOISELLE A MARIER. ANASTASIE DEVIENT MADAME DU VETO, EN ATTENDANT QU'ON l'aPPELLE MADAME COUPE-TOUJOURS

Avec Louis XVI, le théâtre reprend sa liberté de serin en cage, il a quelque droit ou plutôt quelque passe-droit; mais tout ne lui est pas permis. Loin de là. La Censure existe toujours ; mais elle est devenue plus sérieuse avec l'âge; aussi songe-t-on à la marier. Avec qui? J'ignore. Probablement avec quelque prince noir. Alors, gare à la nichée de Censeurs que nous allons avoir sur le dos ; ce sera comme pour les nombreuses familles et la maison Anastasie et Casera bénie par Sa Majesté le roi, en attendant d'être re-bénie par Jéhovah; c'est la grâce que je lui souhaite. Ainsi soit-il.

Donc, la Censure sous Louis XVI n'a plus à soutenir la lutte contre l'esprit philosophique et d'irréligion qui satura pour ainsi dire le règne précédent. A peine a-t-elle à réprimer quelques comédies railleuses où l'esprit satirique remplace l'esprit de secte, le rire devient à la mode. Hélas ! tout cela finit bien mal et le théâtre, pas plus qu'Anastasie, ne songeait pas à la catastrophe iinale.

On vit surgir des pièces à la louange de Henri IV. Tout fut permis. La Partie de Chasse, de Collé; Henri IV^ de Du Rosoy ; la. Réduction de Paris, du même. Par contre, l'on daubait sur le roi mort, les morts ont toujours tort ; c'est peut-être un tort aussi de les troubler dans leur sommeil. Une fois mort, que l'on soit roi ou mendiant, grand ou petit, célè])re ou inconnu, le théâtre devrait nous laisser tranquille. On appartient à l'oubli ou à la renommée, et non à la première scène venue. Aussi ne nous gêneronsnous pas de dire ([ue la Censure, qui est chargée de faire respecter la société contre les empiétements de l'esprit, eut le plus grand tort de laisser bafouer la mémoire de Louis XV. Il appartenait à l'histoire do le juger à sa juste

valeur cl non au théâtre de lo tourner en ridicule. Ce qui montre toujours la force et l'utilité de celle adminislralion qui fonctionne sous l'œil vitreux et myope de lu Censure.

Ce fut dans un à-propos d"Imbcrt, sous le titre de : Monsieur Petaii, ou le Gâteau des Rois, que Louis XV fut le plus malmené.

Cette pièce pourtant, nous dit la chronique du temps, quoique étant toute à la louange du nouveau roi, fit quelque bruit; lauteur, à la suited'une représentation fort orageuse, fut mis au Fort-rEvéque avec M"' Luzzi, l'actrice principale, et Crélîillon jeune fut du même coup suspendu pour trois mois. Ceci, pour la fô...orme, pour contenter l'opinion; car, au bout de huit jours seulement, le Censeur mis à pied reprenait ses ciseaux et enfourchait comme avant sa vieille bourrique, ([ui n'attendait plus que lui pour repartir en guerre contre le drame et les auteurs.

Adélaïde de Hongrie^ tragédie de Dorât, s'attaquait encore à Louis XV. Crébillon jeune dut cette fois, bien à regret, user des ciseaux de sa patronne, la première coupcuse de France et de Navarre. Hélas ! le pauvre homme n'arriva avec son instrument qu'à la deuxième représentation, c'est-à-dire (luand tout le mal était déjà fait; la réprimande ne se ht pas attendre, le pouvoir blâma encore Crébillon de ce ({u"il n'avait pas charcuté, dès la première, une pareille tragédie. En effet, bon Censeur, {|ue faisiez-vous à ce moment? Vous ne dansiez pas, j'imagine, comme la vieille cigale de La Fontaine; mais je parie bien ([ue vous étiez à vous prélasser dans voire fameux Sofa.

La Censure, comme sous Louis XV, se payait (juclciuefois un petit voyage en province, surtout lorsque l^aris était tran(|uillc et que les auteurs dramatiques ne lui faisaient pas la niche de carillonner à sa porte; c'est pour cela, que vers la même épo(|ue nous la voyons à Rennes, interdisant gravement un opéra-allégorique qui avait pour titre : le Couronnement du Roi. Allons, Anaslasie fut brave en cette circonstance, elle défendit bien son roi; mais les habitants de Rennes furent bien ingrats. Ils auraient dû, pour récompense, couronner Rosière la belle coupeuse d'opéras ; c'eût été toujours un couronnement.

La Dauphinc, devenue la reine, aimait toujours le théâtre et protégea Ijcaumarchais dans ses démêles avec Anaslasie. Nous voulons parler du Barbier de Séville (jui, grâce à l'intervention de Marie-Antoinette, vit, après quehjues retouclies de son auleur, l'interdit ([ui pesait sur lui levé et fut joué en 1775,

Qu'avait donc éprouvé cette pièce de la part de la Censure ? Pour le savoir il faut remonter à 1773.

A cette époque, Anastasie permettait le Barbier et n'y voyait rien d'outrageant pour personne; mais Beaumarchais ayant eu la mauvaise idée de se faire enfermer à la Bastille pour une simple querelle avec M. de Chaulnes, la pièce est interdite temporairement. Comment la trouvezvous? Si la pièce était lionne avant, pourquoi après ce petit incident devenait-elle subitement mauvaise ? Cela n'est pas d'une grande logique; mais que voulez-vous, demander de la philosophie à Anastasie ; c'est comme si vous vouliez démontrer à votre concierge qu'elle doit vous faire à l'œil d'un terme parce que vous n'avez pas d'argent pour la payer. Elle vous flan([uerait à la porte par ordre d'huissier. Anastasie fait mieux, elle vous force à retirer votre pièce de la scène et vous coupe les oreilles, si vous avez l'air de discuter avec ses préposés.

Pour en revenir au Barbier (1) en question, le duc d'Aiguillon et M"*' Dubarry obtiennent une nouvelle interdiction de cette comédie en 1774. Beaumarchais fît des réclamations très justes et très naturelles; mais il ne fut pas plus écouté que s'il eût parlé aux saints en granit de Notre- Dame. Enfin Louis XV mourut et vous savez le reste.

Une pièce interdite à Paris ne l'était quelquefois pas ailleurs. Alors les auteurs la portaient en province ; cette dernière, moins méticuleuse, leur ouvrait les bras en attendant mieux.

Le Connétable de Bourbon, de De Guibert, fui dans ce cas. Interdit à Paris, il fut joué à Versailles sous la protection de la Reine. Dans la suite Marie-Antoinette conseilla à l'auteur de corriger sa pièce, ce qu'il fit dans l'espoir de la voir acceptée. La pièce fut réexaminée à Paris par le Censeur des théâtres et cette seconde épreuve ne lui fut pas plus favorable que la première. La Censure se montra inflexible et n'en voulut pas, même revue et corrigée. Cela devait être bien grave. Que diable y avait-il dans cet ouvrage pour qu' Anastasie ne le vît que d'un mauvais œil ? Hélas ! quelque bagatelle, une mouche qui l'aura piquée pendant sa lecture ; il n'en fallait pas davantage pour la rendre acariâtre et inabordable dans ces mome"nts-là. Après cet échec, la Reine se refroidit, dit-on, vis-à-vis de ses protégés. On le serait à moins.

Les courtisanes et les comédiennes faisaient la mode, s'étalaient partout : on criait déjà au scandale, lorsque le théâtre de la Guimard, empêchant de dormir Monseigneur

rarclicvôquo de Bcaumont, co dernier so plaignit à la Censure ((ui profita de roccasion pour dérouiller ses foudres en fer-blanc.

Le théâtre gêneur reçut toute la décharge électrique sur sa porte d'entrée, qui se" ferma à clef du même couj). Voilà un coup de tonnerre que la Providence divine n'avait pas prévu !

Quelques jours après fut donné au théâtre les Courtisanes, de l'alissot, satire des Aspasies parisiennes. Cette pièce était ouvertement protégée par la Censure et par tout le clergé. Oh ! retour des choses de ce monde ! Le théâtre n'en voulut point. Il faisait de la morale aussi ; chacun son tour, messieurs. Les actrices de la Comédie-Française se croyant attacjuées, se portèrent partie civile dans lalfairc et ciétournèrent le jugement du comité qui refusa net la pièce.

Palissot en devint si pâle qu'il était tout blanc do stupéfaction. Il alla néanmoins trouver Crébillon jeune, qui lui donna carte blanche; le comité du théâire relut la pièce et refusa encore. N'est-ce pas que la Comédie-Française venait de donner une bonne petite leçon de littérature à la Censure et aux Censeurs de tout acabit.

Pendant les premières années du règne de Louis XVI, plusieurs pièces interdites sous son prédécesseur purent paraître au théâtre. Pourquoi cela? Etaient-elles plus attentatoires aux mœurs ou à la société sous Louis XV que sous Louis XVI ? En vertu de quelle loi, de cjuel théorème ou de quel raisonnement transcendantal? Nous ne savons pas et la Censure serait bien en peine de nous l'apprendre elle-même.

Le besoin, le caprice, la peur et un peu l'habitude du pouvoir : voilà peut-être les seules raisons plausibles et véritables d'un semblable abus. Mais il n'y a rien d'étonnant là-dedans, la Censure d'hier est toujours en contradiction avec la Censure d'aujourd'hui; ce que l'aînée permet, la cadette le défend. Ces deux charmantes personnes, bien (ju'étant soudées comme les Rosa-.Iosépha, ne sont jamais d'accord.

Nous trouvons parmi ces pièces, jadis interdites et jouées sous le nouveau pouvoir : Adeline, représentée sous le titre (ï Albert I"\ Esope à la cour; Lorédan, mélodrame de Fontanelle et le drame de Mercier. Paris sauvé^ deSedaine, est également i)réscnté à l'autorisation préalable ; mais, moins heureuse que ses devancières, cette pièce est refusée.

Les uns disent que la famine qui soulevait l'émeute à Paris et clans la province empêciia Tœuvre do Sedaine d'être jouée; mais il se pourrait bien que la Censure soit la première cause de cet empêchement. Il y a tout lieu de le croire, et puis, elle en est bien capable, elle ne fait rien autre chose. De ce coup, Sedaine sera obligé d'attendre la Révolution et Paris aura son Paris sauvé.

De 1774 à 1777, la Censure change deux fois de titulaire. Crébillon,en butte à toutes les colères des auteurs, donne sa démission. Sauvigny, protégé par la duchesse de Chartres et auteur de la Mort de Socrate, succède à Crébillon jeune, mais il est bientôt remplacé par Suard. Suard était un homme en dehors du théâtre et par conséquent moins soupçonné de partialité. Il n'était pas auteur dramatique, ce qui n'a jamais rien valu comme Censeur ; mais il connaissait toutefois la littérature de son siècle et pouvait l'apprécier plus que tout autre, si malheureusemnt le hasard ne l'eût fait académicien. C'est le seul reproche que l'on peut lui faire personnellement ; nous ne parlons pas de la Censure qu'il exerçait sous forme de larges coupures dans les ouvrages de ses contemporains; de ce fait, tout en étant pas de son avis, nous croyons qu'il faisait son métier ; puisque métier il y a.

Suard prend donc les ciseaux vengeurs de la morale outragée en juin 1777. A cette époque il avait le droit de signer des billets de faveur, il ne s'en fit pas faute et en signa autant qu'il put. Il faut bien, lorsque la mauvaise étoile vous a fait Censeur-juré, se faire des amis pour vous défendre, et cette coutume des billets lui fut tout à fait favorable, à ce que l'on dit. Allons tant mieux pour lui. Voyons maintenant, comment le nouveau Censeur opérait les drames et les comédies, soi-disant malades de la gangrène infectieuse.

Suard refuse une comédie de M. de Bornes : les Parisiens. Il trouve les louanges de mauvais goût et indécentes. Diable ! que lui faut-il ? Il parle du roi, de la reine, de la bonne intention de l'auteur qui n'est qu'un maladroit. Allons bon, voilà que le Censeur se permet de nous insulter ? En a-t-il bien le droit? J'en doute; mais, Monsieur le prend. Qu'arrivc-t-il après le jugement porté parle suppôt d'Anastasic ? Bien simple. Le lieutenant de police se range de l'avis du Censeur clairvoyant et les Parisiens [lu pièce seulement) passent aux ciseaux.

C'omnie on peut le voir par ces quelques mots, la Censure n'aimait pas la flatterie et devenait plus hargneuse qu'un

boulctloguc lorsqu'on se ])crnicttait d'encenser son royal souverain sans son approbation extraordinaire.

Suard, comme l'on a déjà dû s'en douter, protégeait les auteurs académiciens, au détriment de ceux c{ui ne relaient pas sans doute ; cela va de soi. Ainsi La Harpe, ayant été tourné en ridicule dans une comédie de Coulhava, les JouruiLlistes Anglais, Suard coupa l'allusion laite à son ami. On est ami, ou on ne lest pas. Je comjirends cela pour l'amitié ; mais le Censeur iit-il son devoir? \'ous jugerez. Cependant La Harpe fut attarjué lui-môme par le terrible arehevê(iue de Paris, — de Beaumont toujours ! à propos des Muses Rivales, espèce d'apothéose de Voltaire. Do Beaumont perdit son procès auprès de la Censure-juge de paix, et sa haine contre le philosophe défunt ne fut point prise en considération. Autre temps, autre Censure! — Alors le duc du Châtelet intervint et, troisième larron, se plaint de ce que le nom de Circy désigne trop clairement Madame son épouse, la belle duchesse amie de Voltaire. On fit droit à sa demande et La Harpe fut obligé de retrancher le nom incriminé, ainsi ({ue plusieurs vers ayant trait aux relations intimes du philosophe avec la duchesse. Et dire que l'amitié de Suartl ne put empêcher cette mutilation des Muses Rivales ; c'est bien malheureux !

Enfin pour couronner cette protection bâtarde, La Harpe recevait un grand coup de ciseau de son ami, dans le milieu d'une petite comédie : le Dramomane, ou Mercier, auteur, était en scène. C'est très drôle... Pauvre Suard ! qu'il a dû lutter entre le devoir et l'amitié !... Quel beau sujet de tragédie classique ! Et La Harpe?... Quelle déception !... Le doute devait entrer dans son àme de dévot?... Non, rien de tout cela. H fut grand et superbe, il supporta l'ingratitude du Censeur et ramassant les morceaux de sa pièce les recolla dans le silence du cabinet. Et d'un coup de plume, en tête du manuscrit mutilé, il changea le Dramomane en la Lecture interrompue ci. la i)icçe nouvellement parée ne fut i)as interrompue pour cette fois.

Les grands philosophes, tels que Voltaire et J.-J. Rousseau étaient morts ; cependant leurs idées restaient dans le peuple et le mouvement de transformation suivait son cours.

Palissot alors crut bon de redonner à l'acceptation de la Censure son Satirique, autrefois refusé. H le présenta à Suard, au mois d'avril 1782 ; celui-ci défendit les philosophes dans son rapport au magistrat Lenoir et opta, tout en croyant sauver la philosophie entière, pour le refus de la

pièce. Lenoir ne fut pas de lavis du Censeur. Lequel alors y voyait le plus clair? On fit examiner Fœuvre de Palissot par Coquelay de la Chaussepierre, encore un Censeur royal. Ce dernier trouva les attaques tout à fait générales et point du tout personnelles. Par conséquent, le droit de jouer fut accordé.

Une fois par hasard la Censure venait de faire preuve d'un jugement sain ; mais, c'était à propos de philosophie, la chose était donc toute naturelle, on ne pouvait pas juger autrement. Nous ne féliciterons donc pas Anastasie de ce bon mouvement; cela pourrait la griser et dame ! quand on est gris, on fait des bêtises. La pauvre drôlesse en fait assez comme cela pour ne pas l'encourager à en faire davantage. Que serait-ce alors? Le déluge universel des auteurs dramatiques et de tous les théâtres de France. Anastasie doit rêver de la Genèse, en attendant elle détruit tout ce qu'elle peut.

Palissot était en pleine veine, tout lui réussissait. Les Philosophes vinrent après le Satii^ique et virent aussi leur interdit levé. Les Courtisanes furent acceptées par la Comédie-Française, moins scrupuleuse, et Palissot se mit à encaisser des droits d'auteur.

Il est remarqué toutefois que les Courtisanes eurent les cheveux coupés presque ras et qu'elles devinrent VEcueil des Mœurs^ sans jeu de mots. Ce nouveau titre n'offusqua, dit-on, plus personne, pas même Anastasie. Toutes les pécheresses d'alors : les Guimard, les Sophie Arnould, les Duthé, les Laguerre, assistèrent à la première de VEcueil des Mœurs et furent très flattées que l'on s'occupa de leur précieuse personne.

Monseigneur de Beaumont fréquentait toujours la Censure, malgré qu'il fut archevêque, et voulait que sa bonne amie Anastasie coupât tout ce qui tournait le clergé en dérision. Ma foi, la Censure avait alors diablement à faire ; mais elle recevait, en échange de ses bons services, la grande bénédiction de Monseigneur et la remise complète de tous ses péchés. A ce compte-là. elle n'était pas volée ; car elle en avait déjà plus gros sur le cœur que la Magdeleine de l'Evangile.

La Censure interdisait donc, pour plaire à l'archevêque de Paris, les Jammbos ou les Moines Japonais de Fenouillot de Falbaire. Quand vint à passer la Veuve du Malabar. Cette veuve, sans l'être, avait déjà été représentée vingt-cinq ans auparavant. Ce nouveau passeport délivre par la Censure devint le signal d'une manifestation d'un genre particulier.

M. de Boaumonl va trouver Louis XVI en iicrsonnc et demainle, au nom du clergé offensé, 1 interdiction complète sinon la coupure des passages injurieux pour l'Eglise. Le roi. quoique très bon chrétien et très pratiquant en matières religieuses, refusa ce qu'on lui demandait et la pièce fut représentée avec un succès qu'elle n'avait jamais connu auparavant.

11 n'en fut pas de même à Toulouse et à Bordeaux, la Veuve du Malabar y fut interdite par les Gouverneurs.

Ensuite, ce sont les événements politiques qui inspirent les auteurs dramaticiues et Louis XVI alors ordonne aux Censeurs d'être plus sévères.

La Censure n'était cependant jamais inactive. Zoraï ou les Sâuvagefi delà Nouvelle-Zélande, tvixgédie peu connue, mettait l'Angleterre en parallèle avec la France; naturellement le gouvernement Anglais avait le mauvais rôle et Necker, le ministre en disgrâce, y était louange par-dessus les toits.Le roi s'effraya d'une |)areille audace et (it interdire la pièce par la Censure, en l'an de grâce 1783. Et d'une !...

Elisabeth de France et Don Carlos, tragédie de M. Lefèvre, secrétaire du duc d'Orléans, fut interdite pour cause politiciue, malgré la qualité du poète-secrétaire et du duc qui l'appuyait de tout le poids de son titre. La pièce, raconte la chroniciue du temj^s, fit un vrai voyage à la Jules Vernes avant que d'être refusée ; elle passa du Censeur au lieutenant de police, du lieutenant de police au garde des sceaux, du garde dos sceaux au ministre des affaires étrangères et de M. de Vergennes à l'ambassadeur d'Espagne, M. d'Aranda. Elle eût été plus loin, si la Censure ne lui eût tordu le cou en route. Et de deux, si je ne me trompe...

Marie de Brabant. d'Imbert, est aussi interdite pour raisons de couleurs ou de politicjue. Et Ion dit (juc des goûts et des couleurs, il no faut pas discuter ? Allez donc, ce n'est pas vrai ! La Censure discute tout et conclut toujours par un petit coup de ciseau en travers d'une page ou d'un volume. Et de trois, je vous l'avais bien dit ..

Jeanne de Naples, de La Harpe, est coupée en maints endroits avant d'arriver jusf[u'à la scène. Il paraît que c'était son tour, politi([ucmenl parlant. Et de quatre!

N'allez pas tlire maintenant (jne la Censure avait besoin de Louis XVI et de ses remontrances. Il me semble qu'elle était assez sévère comme cela et ([u'clle n'avait pas besoin de stimulants. Tout au plus, lui aurais-je permis une goutte de café, s'il eût été inventé déjà par l'Améric^ae qui

invente tout, afin que la bonne dame ne s'endorme pas on lisant les œuvres dramatiques de ses contemporains. C est ce qui lui arrive très souvent encore de nos jours ; mais ce petit détail ne lui empêche nullement de porter son jugement sur tout et d'arrêter même ce qu'elle n'a pas lu.

Passons à la plus grande affaire de l'époque, au Mariage de Figaro. A ce qu'il paraît, la Censure eut du fil à retordre, on pourrait quasi-dire qu'ellen'était pasà lanoce. Voici l'histoire. Beaumarchais présente sa pièce en 1781 aux comédiens, qui s'empressent de la recevoir; de là il la porte au lieutenant de police. Coquelay de Chaussepierre, dont nous avons déjà parlé, y fait quelques petites coupures pour se couvrir du reproche de partialité et propose l'acceptation de but en blanc.

Louis XVI. qui était comme Thomas, ne crut point au rapport du Censeur collant et voulut voir le fameux Mariage de Figaro. On lui fit voir parce qu'il était roi et que ces gens-là ont le droit d'être curieux sans ambage. Pour cela, on fut obligé d'aller quérir le lieutenant de police Lenoir qui com.muniqua ladite pièce à Sa Majesté attentive. Alors il se passa une drôie de chose : le roi ne veut pas, après lecture faite, qu'on joue une pièce aussi satirique ; tandis que la reine, toujours bonne pour l'esprit et le talent, veut que la Censure rentre chez elle et que le Mariage de Figaro se passe sur la scène. On ne dit pas si le ménage royal se disputa le soir du même jour et si M"*" Marie-Antoinette mit son noble époux en quarantaine, pour la nuit, je m'entends.

Il arriva de tout ceci que l'on en resta là, la pièce était comme interdite, mais non officiellement Beaumarchais se met en route, il va de l'un à l'autre, fait démarches sur démarches, parlemente, entre, sort, va et vient jusqu'à temps qu'il obtient de la toute bourrue Anastasie, un nouvel examen de son pauvre Mariage de Figaro.

C'est Suard, cette fois, qui juge l'œuvre ; le mérite mis à part, elle est encore refusée et M. de Miromesnil approuve pleinement la décision du Censeur intéressé à son poste, Beaumarchais, qui devait être un homme infatigalDle et aux jarrets d'acier, intrigue de plus belle; il reprend son manuscrit et part de nouveau à la recherche de cette satanée autorisation préalable. Vous voyez comme c'était amusant de ce temps-là la Censure préventive. Ça pouvait durer cent-cinquante ans comme cela et l'on avait le temps de mourir vingt fois avant que de se voir jouer sur un théâtre parisien. Très jolie cette administration qui crie ;

— Tli —

« Arrôloz-le !... au nom des niœur^, tle la loi, du pape et d'un tas de sorneUes dont je ne me souviens guère pour le quart d'heure ! C'est tout platement comique, si te n'était pas également et superficiellement taquinatoire.

Cependant la chanson du Page devient populaire et la Cour elle-même, pour braver le roi dans son cnlêlement, s'amuse à la fredonner à ses oreilles. La reine est du nombre et c'est elle la plus hai'die, elle encourage les autres. Le roi, voyant tout ce vacarme pour une simple chanson, persiste dans son refus cl ferme sa jiortc au nez de Figaro le gêneur Rien de change, le MariaQ'' est toujours à l'état d'hypothèse et l'Eglise n'est pas prête de bénir cette union mal assortie.

Sur ces entrefaites, le temps passe, les jours se succèdent et nous arrivons sans peine aucune au mois d'avril 1783. Louis XVI fait alors une petite concession, il veut bien que Figaro se marie, mais secrètement, sans musique et sans sermon, comme son parent Louis XIV avec M""" de Maintcnon. L'ordre est donc donné aux comédiens français d'apprendre le Mariage de Figaro le plus tôt possible. Ce qui fui fait en un clin d'oeil, on attendait la permission depuis si longtemps que les acteurs et les actrices savaient déjà plus de la moitié de la pièce.

Beaumarchais ne resta pas inaclif. 11 lança des billets d'invitation à toute la Cour. Enfin la pièce devait être jouée à l'Hôtel des Menus, à Versailles, quand soudain arriva une lettre de cachet de la Cour ({ui interdisait la représentation annoncée. Il ne manciuait plus que cela ! Pauvre Beaumarchais ! te voilà encore obligé de recommencer ton pèlerinage ! Et toi, non moins malheureux Figaro, te voilà voué au célibat pour le restant de tes jours !

Tant de fiel entre-t-il dans le cœur d'un Bourbon?

Il faut bien le croire, puiscjuc ce soir-là toute la Cour, sans distinction de rang ni de sexe, qui était déjà devant l'Hôtel des Menus, se trouva bernée. Elle eut beau la trouver mauvaise, on cria même ; mais la Cour n'entra i)as. La lettre de Sa Majesté était bien cachetée et le cachet fit son effet, malgé les réclamations et les vocil'érations de ceux qui s'étaient dérangés pour le roi de Prusse, comme on dit encore.

Après ce nouvel échec de Beaumarchais et ses plaintes réitérées au pouvoir, M. de Breteuil réunit chez lui les quatre Censeurs existants, le lieutenant de police et le Garde des Sceaux. Beaumarchais lui-même fut mandé, on lui de-

manda de s'expliquer sur les passages risqués, ce qu'il fit de bonne grâce : il lui sa pièce devant cet Aréopage d'Anastasie, accepta toutes les réclamations que ces messieurs voulurent bien lui faire, puis il les discuta une à une et, comme les Censeurs ne voulaient pas se rendre à l'évidence et à la clarté de son jugement, il remporta sa pièce aussi vierge des ciseaux qu'il l'avait apportée. Bravo ! c'est très bien joué ! comme dit la chanson : « Beaumarchais, vous avez... eu... raison! »

A la suite de cette dernière épreuve, M. de Breteuil, voyant l'entêtement de l'auteur, ne s'opposa plus à la permission ; le roi, sur les conseils de tout son entourage et d'Anastasie elle-même qui commençait à avoir de fortes crampes d'estomac, consent à se laisser faire. Ainsi fut arrachée et non sans peine cette simple permission de Louis qui manquait à Figaro pour contracter son mariage public et en plein vent.

La pièce fut donc jouée le mardi 17 avril 1784. Le mardi! Oui, ce n'est pas trop d'ajouter le jour, car c'est une date mémorable dans les tribulations du théâtre. Anastasie la sait aussi, soyez-en sûr, et si elle n'en parle pas, c'est qu'elle n'y joua pas le beau rôle.

Beaumarchais dit dans sa préface pour sa comédie du Mariage de Figaro :

« Ce combat a duré quatre ans, ajoutez-les aux cinq ans de portefeuille... Pendant ces cinq ans de débats je ne demandais qu'un Censeur, on m'en accorda cinq ou six. »

"Voulez-vous savoir son avis sur les cinq ou six Censeurs accordes par Anastasie ? Ecoutez. C'est toujours Beaumarchais qui parle :

« 0 Censeurs délicats ! beaux esprits sans fatigue ! inquisiteurs pour la morale, qui condamnez en un clin d'œil les réflexions de cinq années ! »

Cette exclamation du poète veut dire bien des choses et l'on entrevoit à travers, tout le mal qu'Anastasie peut faire sur un esprit libre mais raisonnalîle.

Il n'y a pas que le roi et la Censure qui trouvaient la pièce de Beaumarchais mauvaise et attentatoire aux bonnes mœurs du royaume. M. Gudin, que nous ne connaissons pas davantage que par ces deux vers, disait de Figaro :

Cette pièce oVi l'on peint un insolent valet, Disputant son épouse à son maître...

Pour toute réponse, nous dirons à ce monsieur-là : Si cette pièce ne vous convenait pas, (jue n'en faisicz-vous une encore mieux ; c'était du moins le seul moyen de prouver que celle-là fut mauvaise. Allez donc vous cacher, Monsieur le bel esprit, vous ètos digne d'avoir Anaslasie pour grand' mère !

Beaumarchais ajoute dans sa môme préface :

« Ainsi dans le Barbier de Séville je n'avais qu'ébranlé l'Etat ; dans ce nouvel essai, plus infâme et plus séditieux, je le l'enversais de fond en comble. Il n'y avait plus rien de sacré si l'on permettait cet ouvrage. On abusait l'autorité par les plus insidieux rapports ; on cabalait auprès des corps puissants ; on alarmait les dames timorées. On me faisait des ennemis sur le prie-Dieu des oratoires, et' moi, selon les hommes et les lieux, je repoussais la basse intrigue par mon excessive patience, parla froideur de mon respect, l'obstination de ma docilité, par la raison quand on voulait renlcndrc. »

Après cela, que penser? Que la Censure est utile? Qu'elle est bonne, juste et éclairée ?... Qu'on peut se fier à son jugement, cjuand elle dit au public : « Halte-là ! N'allez pas » dans ce joli théâtre, on y joue une affreuse comédie qui 7) vous ferait di*csser les cheveux sur la tête. Allez de pré- »' férence dans cette taverne que vous voyez là-bas ; c'est j» un sous-sol, cela ne fait rien, on y chante des chansons » obscènes, pou importe à la morale, elle n'est pas atteinte M par ces piqûres d'épingles ; on y voit bien des femmes » presque nues qui lèvent la jambe et font le grand écart, » mais ce n'est pas un crime. Allez, citoyens, je vous en » réponds, vous pouvez y conduire votre fils ou votre lille, » il n'y a rien à craindre. »

Pensez ce (juc vous voudrez, chers amis lecteurs ; moi, je pense qu'Anaslasie n'est pas une femme comme les journalistes l'on dit souvent, mais que c'est une bien méchante bête.

Le Censeur Suard, dit-on, ne fut pas content de la vogue que prit le Mariaçie de Figaro. Ma foi, tant pis ! Nous sommes bien fâchés de ne pas être de son avis. On affirme même que le valet d'Ana^tasie alla jusqu'à attaciuer ledit ouvrage en pleine Académie Française, dans un discours, à propos de la réccjjtion de M. de Montesquieu.

Il y eut aussi plusieurs parodies de la pièce de Beaumarchais. Nous no citerons ((uo le Véritable Figaro^ œuvre sortie de la cervelle de Sauvigny le Censeur ; c'est même

pour ce fait que nous en parlons. On y trouvait une attaque directe contre Beaumarchais, mais cela n'empêcha nullement la parodie du Mariage d'être autorisée, Ce lut Sauvigny lui-mômequi autorisa son petitchef-d'œuvre. Et voici comment : l'auteur n'ayant pas signé son manuscrit, Suard le chargea d'examiner cette prétendue parodie ; ce qui fut fait tout à l'avantage de l'examinateur-auteur. O horreur de la Censure ! Que ne se commet-il pas encore aujourd'hui ! Que de crimes sont cachés par le manteau d'une pareille institution ! Ah ! que d'injustices, que de petites intrigues et que nous ne savons pas !...

A|irès le Mccriaqe de Figaro^ Ion voit les Trois Folies^ de Favart, aux prises avec la Censure. Favart est impuissant à protéger sa progéniture et les Trois Folies sont jugées par une quatrième folle qui les malmène et les houspille fortement.

Les Réputations^ comédie de de Bièvre, sont défigurées par les ciseaux de Suard. A peine peut-on retrouver lu pièce dans les scènes conservées intactes.

Sauvigny ne fut pas toujours le Benjamin d'Anastasie. Il eut quelquefois à parer des coups de ciseaux qui n'étaient pas donnés de main-morte. Comme exemple, son Af^giel^ épisode-tragédie de la Guerre d'Indépendance Américaine qui fut coupée en deux parties égales et mises à l'index par la Censure en mauvaise humeur.

L'esprit français était souvent trop chevaleresque à l'endroit de sa voisine l'Angleterre, qui ne fut pas toujours animée de pareils sentiments à notre égard Marie Stuart fut donc, par excès de chevalerie courtoise, étranglée par la Ceu' ure zélée 0 similitude des choses et des événements ! Marie Stuart, reine de France, est décapitée par l'ordre de sa cousine Elisabeth, et Marie Stuart, tragédie, est étranglée par l'intervention et Tordre de M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères. C'est ce qui s'appelle être prédestinée à une mort violente, ou je ne m'y connais pas. Dans ces deux cas, laquelle des deux valut mieux, d'Elisabeth ou d'Anastasie ? Ma foi, je crois qu'Elisabeth fut infâme et qu'Anastasic fut encore pire.

Peu de temps après le Mariage de Figaro, M. de Juigné, le nouvel archevêque de Paris, digne successeur de M. de Beaumont, ne put empêcher la levée d'interdit des Druides. Ce n'est pas tout. Pendant que Monseigneur se plaint à la Censure, comme le paon à Junon, Beaumarchais, qui a un petit compte à régler avec tous les gens d'église (il se rappelle encore toutes les intrigues des curés

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ù propos de son Figaro), Beaumarchais, dis-jc, fait jouer un oi>éra du nom de Tarare, où la religion recevait un petit coup de pied à l'endroit sensible. Dame! rien de plus juste. Ça lui apprendra une autre fois à se mêler de ce ({ui ne la regardait i^as. La Censure laissa passer, on ne sait trop pourquoi; ce n'était pourtant pas son habitude de permettre qu'on tourne en ridicule la sainteté de l'Eglise. La seule excuse ([u'cUc put alléguer sur ce point, c'est ([ue oc ne fut pas Suard, son fidèle Suard, (|ui examina Tarare.

L'opéra et la tragédie lyrique n'étaient pas de la compétence de ce Censeur et le travail d'incision revenait à un certain de Bret. Or, de Bret serait le seul coupable. Passons. La pièce est donc acceptée et M. de Breteuil en l'ait donner une répétition payante pour juger de l'effet. Mais l'elfet ne se fit pas attendre; Anastasie put en juger si elle était dans la salle. Il paraît ([ue l'opéra en question était trop outrageant, enfin il y avait bien quchiuc chose d'anormal, quelque chose ([ui ne sonnait pas juste à l'oreille du public; celui-ci siffla et la pièce ne fut pas rejouée. Ce qui prouve encore une fois, pour la vingtième peut-être, que Censure et opinion i)ul)lique firent toujoui\s deux.

Là s'arrête la Censure royale, Louis XVI monte à l'échafaud, la Révolution éclate de toutes paris et Anastasie, obligée de faire ses malles à la course, passe à l'étranger avec les émigrés de tous poils.

Nous autres, nous nous contenterons de passer au chapitre suivant; c'est la seule chose que nous puissions faire pour le quart-d'heure.

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