CHAPITRE X
AN.VSTASIE EST EXPULSÉE l'AR LA LHîERTÉ NAISSANTE. — OU l'on voit que, malgré la (iARUE DU GÉNÉRAL LAFAYETTE ET TOUS LES SANS-CULOTTES DE FRANCE, ELLE RESTE QUAND MÊME.
Nouvelle époque! L'homme secoue ses préjugés, renverse le trône, anéantit tout ce qui l'oppresse, renvoie le Moyen âge à ses études de vieux français ; en un mot, c'est la Révolution, grande et sublime dans son œuvre, qui vient changer la surface de rEuroi)e et (|ui va allumer partout des incendies pour brialcr nos vieilles défroques royales.
Il est do toute évidence (|ue, dans une semblable crémation de tout ce qui arrêtait l'esprit, le courage et le progrès, la Censure soit comprise dans la débâcle et que nos grands révolutionnaires l'envoyassent crouler dans le même ruisseau que la royauté dont elle descerdait (non par les femmes), mais par les fantaisies d'un pouvoir orgueilleux et d'une noblesse par trop chatouilleuse.
Entrons donc dans la carrière, comme dit la Marseillaise, entrons dans cette époque magique où les sublimes courages marchaient côte à côte avec les sublimes pensées.
O grande liberté ! ô sainte magicienne ! ô rayonnante idole! Nous allons voir ce qu'on fit en ton nom !
La Bastille est à terre, le monstre est éventré, les martyrs sont libres. Que devient le théâtre parmi tant de décombres? Les a-t-on démolis aussi ? Non. Et pourquoi ? Le peuple ne démolissait pas pour démolir; il assouvissait sa vengeance de plusieurs siècles de servage, il reprenait ses droits, il redevenait, comme au premier jour du monde, libre, libre comme l'air! Dans tout cela, le théâtre n'avait rien à voir, et qui donc lui en aurait voulu, par hasard? Aussi le laisse-t-on bien tranquille pour commencer ?
Le peuple, qui a soif de justice et de nouveauté, se passionne pour l'émeute, pour la liberté, pour les droits de l'homme, enfin pour tous les grands mots et les grandes espérances. Le théâtre, ma foi, il l'oublie. Si bien que toutes les scènes de Paris, grandes ou petites, sont obligées de fermer leurs portes, faute de spectateurs. Cela ne dura pas longtemps et le théâtre redevint, comme auparavant, l'école du courage et des grandes vertus. Le peuple s'y presse en foule et les acteurs se laissent emporter par l'enthousiasme qui nous faisait vainqueurs partout.
Anastasie était partie dès la première émeute. On reconnaît toujours les braves à leur façon de bien courir... aux dangers; mais la Dame aux ciseaux ne courait pas de ce côté-là Elle se tirait tout simplement des pieds, comme dirait Rochefort.
Reste la lieutenance de police. M. de Crosne, le dernier des lieutenants-généraux, donne sa démission, et la municipalité de Paris s'empare de la succession. Bailly, maire de Paris, devient dépositaire de la Censure répressive. Celle-là, du moins, n'était pas partie, et si Anastasie-prévcnlivc avait fui devant les horreurs de la guerre civile, la répression restait toujours souveraine. Le gouvernement
populaire de 89 no s'en fit pas faute, comme nous allons le voir dans ce qui va suivre.
« Les théâtres pendant la Révolution, dit le Censeur Dabot. qui se eon(lamne toujours, seront rarement délivres de la surveillance ollicicllc du gouvernement, (juc cette surveillance parle, soit de la Commune, soit de la Convcnvcntion, voire même des deux ensemble ; mais, de plus, ils auront toujours à répondre à des censeurs bien autrement impérieux : les clubs. «
Nous placerons ici un extrait des Mémoires de Bailly^ journal (juotidien où le maire de Paris inscrivait tous les événements de 89. Nous ne pouvons mieux commencer l'histoire de la Censure révolutionnaire qu'en donnant connaissance au lecteur de ces ([ueUpies notes sur les théâtres, jetées au hasard des tribulations politiciucs de cette grande époque.
Les voici :
« Dimanche 19 juillet 1789, — Il a été arrêté que les spcctables seraient rouverts le lendemain, et la première représentation au profit des pauvres.
Lundi 20 juillet 1789. — INIali^ré l'arrêté pris la veille par l'assemblée, les spectacles n'avaient pas osé ouvrir aujourd'hui. Plusieurs tlistricts avaient déclaré (lu'ils ne soulïriraient pas qu'on jouât avant le retour de M. Necker. Ce deuil public, raisonnable le premier jour et qui n'aurait pas dû être prolongé si la Révolution ne lût survenue, devenait parfaitement ridicule ; mais voilà ce qui arrive quand tout le monde commande ; chacun veut primer par le patriotisme et par le zèle; celui qui propose le plus est le plus appuyé et on administre à l'enchère.
Nous su])i)ortions facilement tous ces troubles dans notre administration, et cet empiétement sur l'autorité municipale et unique, parce (ju'elle n'était pas encore légalement organisée, et parce que nous supposions que cette insubordination et cette manie d'oidonner ne passeraient pas les premiers jours de la Révolution. M. de Lafayette assura qu'une garde, moitié soldée, moitié citoyenne, répondait de la sûreté aux spectacles. La nécessité de prouver, en les ouvrant, que l'ordre était rétabli, le soulagement des pauvres dépendant des premières représentations à leur profit, tout cela détermina l'Assemblée à prononcer absolument que les spectacles seraient ouverts le lendemain, et ils le furent.
Mardi 21 juillet 1789. — A la Comédie-Française, la
toile levée, M. Dazincourt vint prévenir le pu])lic que le produit des deux premières représentations serait versé dans la caisse du bureau des subsistances (c'est-à-dire pour les pauvres et les ouvriers) ; le produit de la troisième pour les gardes-françaises. Les gardes-françaises refusèrent, et ils firent bien ; ils prièrent les comédiens de disposer de la somme en faveur des infortunés.
Lundi 3 août 1789. — Quoique les spectacles fussent rouverts depuis quinze jours, il y allait peu de monde ; ils étaient presque déserts.
Jeudi 6 août 1789. — Aujourd'hui, M. de I\Liissemy a donné sa démission de chef de la librairie. La Censure étant supprimée, la liberté complète, Tadministration de cette partie était inutile...
Lundi 17 août 1789. — Des imprimeries nouvelles s'élevaient partout et sans titre ; il n'y avait pas un très grand mal; je n'en autorisais aucune à cause des règlements non abrogés ; je fermais les yeux. A l'égard de la Chambre syndicale, où Ion examinait tous les livres entrant dans Paris, elle n'était pas détruite, je ne pouvais la détruire ; mais, toutes les fois qu'on me demandait une permission pour faire entrer des livres sans envoyer à cette Chambre, je la donnais sur le champ, pour accorder, autant qu'il était en moi, la liberté à laquelle on avait droit avec rétablissement subsistant.
Mercredi 19 août. — Ce matin, les comédiens français vinrent me trouver pour m'instruirc que la veille le public avait demandé la représentation de Charles IX, tragédie que M. Cliénier avait faite et qui n'avait pas encore été jouée ; ils me demandèrent des ordres et ce qu'ils devaient faire. Si j avais été maître, je sais bien ce que j'aurais répondu sur le champ. Je pensais que dans les circonstances cil nous nous trouvions, dans un moment où le peuple s'était soulevé tout entier, non pas contre le roi, mais contre l'autorité arbitraire, il n'était pas prudent d'exposer sur la scène un des plus effroyables abus de cette autorité, de faire voir un prince ordonnant le massacre de son pcujole et tuant ses sujets de sa propre main.
On me répondrait aujourd'hui que la représentation n'a point produit de mal. Mais un administrateur obligé de juger avant l'événement, juge sur le mal possible, et, dans les cas douteux, sa règle doit être de s abstenir. On m'aurait répondu que la raison qui me retenait était précisément celle qui dirigeait la demande, et qu'on voulait
pousser la Iiainc du pouvoir des rois pour assurer le succès de la Révolution.
Mes principes étaient diiïcrcnts ; lo pouvoir royal devait être en tout état de cause un des pouvoirs du gouvernement; je pensais qu'il ne lallait ni l'avilir, ni le l'aire hair; i'amour des rois, et surtout de Louis XVF, étant dans tous les cœurs français, je pensais ([u'il n'était pas d'une bonne politi([ue d'essayer de lui faire des ennemis, au ris([uc d'exciter un intérêt plus vif et de multiplier, dans un bien plus grand nombre, ses partisans et ses défenseurs; je pensais encore (juc, près de prononcer sur le sort du clergé, il fallait le faire tran(|uillemcnt et avec é(]uilé et ne jtas exposer sur la scène un cardinal bénissant des poignards et encourageant des assassins pour aigrir les ressentinicnts et mettre la haine à la place de la justice.
Enfin, la Révolution était faite par la marche rigoureuse de l'Assemblée nationale reconnue, par le renversement do la Bastille et par la prise d'armes à Paris et dans tout le royaume. L'Assemblée nationale pouvait tout faire et tout finir par la sagesse; elle avait assez de force i)our n'avoir pas besoin d'exagérer Topinion. Un législateur sage, un administrateur habile doit la diriger, c'est-à-dire la renforcer pour qu'elle ne plie pas, la modérer pour qu'elle ne renverse pas.
Je voulais ici ([u'on respectât la monarchie tempérée, au moment où l'Assemblée allait la décréter ; on avait assez fait contre la monarchie arbitraire. Mais beaucoup de gens (jui se cachaient alors ne voulaient pas en rester là; beaucoup de i)artis exista,icnt déjà, les ennemis de la Constitution future, qui semaient le désordre pour l'empêcher ; les ennemis de la monarchie qui voulaient la rendre odieuse et la détruire ; quel([ucs-uns ([ui n'en voulaient qu'à la personne, tous agissaient par des vues différentes et dans le même sens.
Les principes que j'expose ici et m'ont toujours conduit, n'étaient pas ceux de beaucoup de gens, et à Paris et à l'Assemblée nationale ; les esprits ardents m'ont taxé de faiblesse, mais on méjugera. Je crois ces principes justes, et il me semble que l'cxjjérience a prouvé que si on les avait suivis, on aurait éj)argné bien des maux inutiles à notre grande et sublime Révolution,
Je savais bien ce que signiliait la demande du public ; c'était celle de (luelqucs particuliers : ces cabales n'ont fait qu'augmenter au théâtre. Les comédiens répondirent qu'ils n'avaient pas la permission de jouer Charles IX. Le public
dit que la Censure était abolie et qu'il ne fallait plus de permission. J'avais encore sur ce point des principes différents Je crois que la lilDerté de la presse est la base de la liberté publique, mais il n'en est pas de même du théâtre.
Je crois qu'on doit exclure du spectacle, où beaucoup d'hommes se rassemblent et s'électrisent mutuellement, tout ce qui peut tendre à corrompre les mœurs ou l'esprit du gouvernement. Le spectacle est une partie de l'enseignement public qui ne doit pas être livrée à tout le monde, et que l'administration doit surveiller. Il est aisé de donner à la Censure théâtrale une forme qui en exclut l'arbitraire et la rende toujours juste : ce n'est point une atteinte à la liberté des uns, c'est le respect pour la liberté et la sûreté morale des autres ; c'est une petite gêne pour les auteurs de ne pouvoir exposer sur la scène, ou les délires de leur imagination, ou les corruptions de leur cœur; c'est un grand repos pour moi de pouvoir mener ou envoyer mes enfants au spectacle et d'être sur qu'ils n'y puiseront ni principes dangereux ni moeurs dépravées. L'Assemblée nationale a pensé autrement que moi. Sans doute que je me suis trompé, mais on voit que je puis avouer mes intentions. »
Tel est le raisonnement de Bailly. On aperçoit très bien entre ses preuves (bonnes en toute autre occasion) que le Maire de Paris n'avait pas tout à fait renoncé à la Censure et que, malgré ces fameux droits de l'homme votés par la Révolution qu'il approuve, il était au fond un petit peu Censeur dramatique. Sans doute que je me suis trompé, disait-il plus haut. Hélas ! c'est plus que sur aujourd'hui....
Mais le pauvre homme a payé de sa tête l'erreur d'une sagesse trop antique ; il fut tcmjiorisateur, il voulait que la Révolution marchât à petits pas et les géants n'en font que des grands ; il voulait que le théâtre soit raisonnable dans son enthousiasme et il oubliait ([uc la scène est le seul endroit oîi les grandes passions doivent lutter sans frein pour en extirper la morale ; il voulait encore que le génie se laissât guider et l'on ne peut pas le toucher sans l'arrêter dans son vol sublime. Qu'il dorme en paix encore un siècle, l'expiation fut terrible, elle a bien racheté l'erreur d'un moment.
Pauvre Bailly ! martyr de tes princiiies (|ue tu croyais bons! La Révolution fut encore bien plus cruelle i)0ur toi que la Censure pour Charles IX. Nous te pardonnons ou plutôt nous ne t'avons jamais condamné pour cela.
Henri VIII et Charles IX, deux tragédies de M. J. Chénier, rérusées par Suard, durent attendre, pour Aoir le jour, le réiîime de liberté inauguré par rAsseniblée constituante. Quand Chénier vient réclamer lautorisalion déjouer Charles IX, la Conmuine décline sa responsal3ilité (nous venons de voir comment Bailly expli(|ue sa conduite), elle ne donne aucune décision à l'auteur et le renvoie à rAsscml)lée cjui autorise la ])ièce. La l'" représentation eut lieu le 4 décembre 1789.
Enfin la situation fut réglée par la loi du 13 janvier 1791, qui abolissait définitivement la Censure.
Mais, j'y pense, nous n'avons point parlé de Tannée 1790. N'y eut-il point de pièces interdites cette année-là? Si, et )iour preuve en voici un échantillon dans le Baron de Wolza, ou les Religieuses Danoises. Cette pièce, refusée ))ar la Censure et l'Assemblée générale de la Commune, fut réclamée à grands cris par le public cjui croyait que seul il avait le droit d'interdire une comédie lorsqu'elle n'était point de son goût ou qu'elle froissait ses ojjinions.
L'acteur Clerval fut donc envoyé en députation auprès de la Censure. Il ne trou" a que Hailly, qui tout en respectant le Aœu du ])ublic, déclare « (|ue sa conscience lui déj) fend de permettre la rei)résentation d'une telle pièce. « Alors l'auteur, (|ui devait avoir un bon caractère pour se soumettre ainsi, remanie sa comédie et la renvoie aux Censeurs sous le titre nouveau de la Communauté. La Commune de Paris lève immédiatement l'interdit et la pièce vient en scène.
La Comédie-Française, regrettant ses privilèges que lui a enlevés la Révolution, s'insurge contre les goûts du public. MM. les comédiens du roi deviennent réactionnaires et, le jour de la Fédération du Champ-de-Mars, ils ne trouvent rien de mieux pour braver l'opinion que de jouer le Siège rie Calai.'i. Gaston et liai/ard, au lieu de donner Briitus. Charles IX, la Mort de César ou encore Barnewe/d. Le public s'en froisse, fait tapage et dit qu'on l'insulte. Il avait raison. On voit alors Mirabeau (|ui se levé et qui, du haut de sa place de balcon, réclame, au nom des Fédérés de Provence, VEcole des Rois. Les comédiens, de leur côté, s'entêtent, le public persiste dans son vouloir et la représentation demandée a lieu tout de même.
Talma, l'auteur principal de tout ce désordre, est mis en disgrâce et c'est Lari\c qui le remplace au ré))crtoire. Quelfiucs mois après ce ]K'lit scandale, Bailly, sur le refus (le la Comédie-Française de jouer des pièces révolutionnaires et
de réintégrer Tal ma dans son rôle, fait fermer ce théâtre. Les comédiens cèdent, ne pouvant faire autrement. Talma revient triomphant et la Comédie-Française ouvre ses portes avec Charles IX. Ce fut une vraie victoire ; Bailly et tous ses conseillers municipaux assistaient à cette première.
Mais, où voyez-vous que le théâtre soit libre dans tout cela? Je n'y vois rien que de la contrainte par la force, de la pression par les menaces et pas l'ombre d'une liberté. Ah ! à ce compte-là, il ne valait pas la peine, messieurs les révolutionnaires, de nous crier bien haut qu'il n'y avait plus de Censure et que tout le monde pouvait penser ou écrire ce qu'il voulait. Mensonge ! Tout cela n'était que d'ignobles mensonges !
Tout ce qui faisait allusion aux Royalistes ou à la Royauté était exclus du répertoire. Richard Cœur- de- Lion fut dans ce cas.
Le Siège de Calais, qui trente ans auparavant avait eu du succès, est mis à l'Index par les Républicains de 1791.
Vert-Vert, comédie de Dalayrac, contre les moines cordeliers, est sifflée et tombe devant les protestations populaires. Voilà qui n'est pas la Censure, au contraire, c'est l'opinion publique. Aussi nous l'approuvons de toutes nos forces.
Le Théâtre-Français est enfin vaincu, on le met à la raison et les républicains lui imposent leur répertoire. Les gentilshommes de la Chambre disparaissent de la police des spectacles, ils n'ont plus que le droit de signer des billets de faveur. Ce droit môme leur fut enlevé vers la lîn de 1790, il ne leur restait plus rien. Suard, de son côté, n'est plus Censeur depuis 1789. il ne joue plus que le rôle de signer les manuscrits. En d'autres termes, rai)pareil de la Censure est démoli comme la Bastille; mais Anaslasie ellemême n'est pas encore guillotinée. Bailly, Manuel, Lecène des Maisons, Thorillon ont disparu ; Joly surveille les théâtres en 1791. (1)
La Chronique de Paris écrivait, le 3 janvier même année : « M. Suard ne censure plus les pièces, mais M. Joly » l'a remplacé. Qu'importe que la Censure soit exercée par » Gauthier ou par Garguille? c'est la Censure qui est » odieuse. I\L Suard est un homme de lettres connu, hon- » nête et distingué; s'il n'a pu faire aimer ses fonctions, » c'est qu'elles étaient haïssables et, malgré les qualités » de celui qui les remplit, la Censure sera toujours odieuse » et tyrannique. Mais, depuis que M, Joly a pris ce dépar-
» toiiiciit, la Chambre syndicale se relève. O mon ami » Manuel ! Qu'êlos-vt)us ilevonu ? »
En 1700, eut lieu à l'Opéra une reprise de Tarare, de Beaumai'chais, musique de Salieri. On y fiL des changemenls et des additions considérables, toutes relatives à la Révolution franc^'aisc. Ce ({ui démontre ([ue la Censure était toujours là et qu'elle présidait encore à toutes ces petites taquineries d'antichambre.
Cela pouvait bien venir de l'opéra lui-même. Un chroniqueur de l'époque va nous renseigner à ce sujet : « L'Ope- » ra, dit-il, régnait en despote sur tous les spectacles et )) semblait en être le Censeur-né ; cela, parce (ju'il avait plu à Louis XIV de venir danser une l'ois sur ce théâtre. «
Il n'y a pas que la politique qm subissait l'inriuencc de la Révolution. Tout changeait ou tout avait changé, jusqu'au théâtre du sieur Nicolet.
« Ce spectacle, dit notre chroniqueur de tout à l'heure, est d'un genre tout-à-fait étranger aux autres ; on y aUait autrefois pour y jouir d'une liberté qu'on ne trouvait nulle part ailleurs On y chantait, on y riait, on y faisait une connaissance... et quelquefois plus encore, sans que personne y trouvât à redire ; chacun y était aussi libre que dans sa chambre à coucher. Aujourd'hui la bonne compagnie commence à changer un peu le ton de ces spectacles. »
D'un autre coté, la multiplicité des spectacles devenait vraiment effrayante ; c'est ce que nous apprend le cousin Jac([ucs dans un numéro de ses Nouoelles Lunes : « IJicn- » tôt, dit-il, on va compter dans Paris un spectacle par » rue, un acteur par maison, un musicien par cave et un » auteur par grenier. »
Et par-dessus tout cela, par-dessus la Commune, pardessus l'Assemblée Nationale, par-dessus la Révolution, on voyait toujours planer m figure glabre et vieillie de l'antique Censure qui surveillait de loin le théâtre et les acteurs.
Ecoutez ce que dit à ce ])ropos VAlmanacfi Général de tous les s|)ectaclcs de Paris et de province do 171)1 à 1702 : a Quand Mars et Thémis deviennent i)atriotes, les Muscs sont encore aristocrates ; on sai)e les préjugés et le préjugé domine sur la littérature ; on rétablit l'égalité et les distinctions clioqnantcs séparent encore le talent d'avec le talent ; on abolit les anciens usages et la routine ancienne
sert encore de guide aux jugements qu'on porte sur les productions de l'esprit humain. »
En 1792, Larivière dénonce les théâtres qui affectent de donner des pièces où respire l'incivisme, mais l'Assemblée ne se reconnaît pas le droit de rétablir la Censure et passe à l'ordre du jour.
Tout ce remue-ménage, à cause des manifestations royalistes qui avaient lieu dans quelques théâtres et qui firent réclamer par les journaux le rétablissement d'Anastasie dans ses fonctions lucratives. La Révolution avait bien d'autres moyens moins malpropres pour empêcher les royalistes de conspirer contre le nouveau Gouvernement provisoire et point n'était besoin de cette protectrice usée de la Royauté qu'on appelle la Censure. Nous ne l'approuvons pas dans cette occasion ; nous la blâmons plutôt.
C'est ainsi, qu'en 1792, pour arrêter l'effervescence de l'opinion, fut interdit avant sa représentation, un opéra d'Hoffmann et quAcb'ien, empereur de Rome, ne put être mis en scène. Bien mesquine était la loi qui permettait de si petits procédés vis-Zi-vis des théâtres et des œu\ res dramatiques. La liberté de la scène venait d'être proclamée; or pourquoi la violer si ouvertement? Il valait m.ieux, ce me semble, ne pas tant promettre aux pauvres auteurs et mieux tenir. Un homme qui n'a pas de parole est déjà un sot ou un déplorable citoyen ; un gouvernement qui trompe la bonne foi pubhque, c'est ou ça doit être encore pire.
Nous n'approfondirons pas cette question, l'espace nous man(j[ue d'ailleurs et il faudrait trop nous écarter de notre sujet. L'Ami des Lois^ deLaya, est làqui nous attend ; nous allons lui accorder un petit quart d'heure; ce n'est pas de trop, pour le bruit qu'il a fait à son apparition en 1793.