‹ Anastasie et sa besaceChapitre 17 sur 45 · CONVENTION NATIONALE · texte numérisé non relu

CONVENTION NATIONALE

Présidence de Vergniaud Suite de la séance du samedi l''! janvier 17!)'i « Le Piîésidext. — Je viens de recevoir une lettre dont l'objet parait pressant. (Il lit la lettre.)

« Citoyen président, nous écrivons à la hàto à la porto do

cette Assemblée ; le citoyen Maire venant de porter à la Comédie-Française un arrêté du Corps municipal qui défend fa représentation de VAmi des lois, et le peuple s'étant porté en foule autour de sa voiture pour demander que la l)ièce fût jouée, l'auteur demande à paraître à la barre pour vous rendre compte de ce qui s'est passé et prévenir les désordres qui pourraient en résulter.

» Signé : Laya. «

» Une partie de l'Assemblée réclame l'ordre du jour. D'un côté on demande l'admission du citoyen Laya.

» Lehardi. — J'atteste que, devant moi, des officiers municipaux ont arrêté entre eux de faire tomber cette pièce. C'est une cabale abominable.

)) Le président consulte l'Assemblée sur l'admission. La majorité se lève pour ralTirmative. Laya paraît; une des extrémités réclame contre la manière dont la question est posée. Un violent tumulte s'élève. Laya se retire.

» On demande une seconde lecture de la lettre. Plusieurs membres allèguent que cette affaire ne peut regarder la Convention.

« L'Assemblée passe encore à l'ordre du jour.

» On demande que le maire de Paris soit tenu de rendre compte de ce qui s'est passé.

» L'Assemblée passe encore à l'ordre du jour.

» On lit la lettre suivante :

Lettre du maire de Paris

« Citoyen président, je suis retenu au Théâtre-Français par le peuple, qui veut que la pièce VAmi des lois soit jouée. Un arrête du Conseil général irrite les esprits. Une députation de citoyens se porte en ce moment-ci à l'Assemblée nationale. Je vous prie de prendre en considération cette députation, dont le peuple attend les effets avec impatience Je suis bien convaincu que l'espérance d'obtenir une décision favorable est la seule cause qui l'engage à rester réuni autour du Théâtre-Français. «

« Plusieurs membres observent que le respect de la hiérarchie des pouvoirs exige que cette affaire soit d'abord portée au département, ensuite au ministère de l'intérieur. Ils demandent l'ordre du jour.

« Kefjsaint. — Je demande aussi l'ordre du jour, mais en le motivant sur ce que l'Assemblée nationale ne connaît pas de lois qui permettent aux municipalités d'exercer la

Censure sur les piè*jes do théâtre. Au reste, l'Assemblée ne doit pas avoir d'inquiétude, puisque le peuple se montre « l'Ami des lois. «

:- L'Assemblée passe à l'ordre du jour molivé. — L'extrémité réclame. — Prieur, Julien, Dolbrct demandent la parole. — L'Assemblée nationale maintient son décret.

» La séance est levée à 5 h. l/'i. »

La lutte continue, le Conseil exécutif provisoire prend fait et cause pour la Convention. Le ministre de l'intérieur enjoint le commanilant de la garde nationale de I*aris d'exécuter les ordres du décret de la ( 'onvention. De son côté, le Conseil général persiste dans son arrêté. Où cela va-t-il nous mener? Finira-t-on par s'accorder? C'est ce que nous verrons tout à l'heure, mais avant, voyons la i)reu\e de ce que nous venons d'annoncer.

COMMUNE DE PAIIIS

1° Extrait des registres des délibérations du Conseil executif provisoire. — Du 14 janvier, l'an IP de la République française.

« Le Conseil executif provisoire, en exécution du décret de la Convention nationale de ce jour, délibérant sur l'arrêté du Conseil général de la Commune de Paris, du même jour, par leciuel il est ordonné que les spectacles seront fermés aujourd'hui.

» Considérant (fue les circonstances ne nécessitent point cette mesure extraordinaire, arrête ({ue les spectacles continueront d'être ouverts, enjoint néanmoins, au nom de la paix publique, aux directeurs des différents théâtres d'éviter la représentation des pièces qui, jusqu'à ce jour, ont occasionné ({uel([ues troubles et ((ui pourraient les renouveler dans le moment présent.

» Charge le Maire et la municipalité de Paris de prendre les mesures nécessaires pour l'exécution du présent arrête.

Pour expédition conforme au registre ;

Signé : Ghouvelle.

2* Le Ministre de l'Intérieur au commandant-général de la garde nationale de Paris. — Le 14 janvier lan II de la Hépubli({ue.

)> .Lai l'honneur de vous adresser une proclamation du Conseil exécutif provisoire, qui ordonne que les spectacles de Paris seront ouverts comme de coutume, sans égard à

rarrêlé du Conseil général de la Commune de Paris qui le défend.

« Je suis chargé, par le Conseil exécutif, de vous transmettre ses ordres, pour que vous veilliez à la sûreté et à la trancjuillité de Paris avec la plus grande vigilance et exactitude.

» Signé : Roland.

« Le Ministre de l'Intérieur a écrit une lettre à peu près semblable au Maire de Paris, qui l'a transmise au Procureur (.le Ja Commune, en le prévenant qu'il l'avait envoyée au département de la police afin qu'il eût à prendre les mesures nécessaires pour l'exécution de l'arrêt du Conseil exécutif.

» Le Conseil général a passé à l'ordre du jour motivé sur ce que le Maire et le Commandant général, ayant reçu directement des autorités supérieures Tarrcté du Conseil exécutif, avaient pris des mesures pour son exécution.

3° Extrait du Registre des délibérations du Conseil général dudit jour.

» Le Conseil général informé que les comédiens français, au mépris de l'arrêté du Conseil général qui suspendait la représentation de la pièce dite l'Ami des lois, se proposent de la continuer;

» Considérant qu'il est de son devoir de maintenir le respect dû aux autorités ;

» Considérant que la République serait incessamment livrée à l'anarchie si les pouvoirs constitués ne se renfermaient pas dans les bornes que la Déclaration des Droits leur a tracées ;

» Considérant ([ue la mesure qu'il avait prise était tellement indispensable qu'elle a réuni l'approbation des sections, (jui lui ont réitéré l'expression de leurs craintes sur la continuation des représentations de cette pièce;

r> Considérant que le décret de la Convention, en passant à Tordre du jour sur la pétition de l'auteur de ladite pièce, molivé sur ce que les corps administratifs n'ont point le droit d'exercer la Censure sur les ouvrages dramatiques, ne peut s'appliquer à l'arrêté du Conseil général, qui n'a eu d'autre motif que la sûreté publique ;

» Considérant enfin c{ue le Conseil exécutif qui, dans son arrêté de ce jour a enjoint, « au nom de la paix publifjue, » aux directeurs des différents théâtres, d'éviter la repré- » sentalion des pièces (jui, juscju'à ce jour, ont occasionné

)i (iiK-IqucH trouliles et ([ui pourraiciU les renouveler dans )> les moments présents, » a reconnu sans doute la légitimité tics motifs ([ui ont lait suspendre les représentations de VAini des lois, qu\ ne peut élro rc.gardé que comme une ])omme de discorde jetée au milieu des citoyens de Paris pour allumer les fureurs des partis;

» Le ministère public entendu,

» Déclare (ju'il persiste dans son précédent arrête, mande et ordonne au commandant général de prendre toutes les mesures convenables pour assurer son entière exécution. « GnouvELLE, vice-président. « CoiJLOiMBE.vu, secrétaire-greffier. »

Que fit la Convention ? Se tint-elle pour battue? Non, Et pour mieux vous renseigner à ce su|et, nous ne trouvons rien de mieux ({ue de vous donner encore ce com[)tc-rendu d'une de ses séances, oii l'Ami des lois lit tous les frais do la discussion.

CONVENTION NATIONALE Séance du mercredi ïi) Ja)ivier 1793

« Le Conseil exécutif transmet à la Convention l'arrêté suivant :

I) Le Conseil exécutif provisoire, en exécution du décret de la Convention du 14 de ce mois, délibérant sur l'arrêté du Conseil général de la Commune du même Jour, portant que les spectacles seront fermés ; considérant que cette mesure n'est i)às nécessaire dans les circonstances actuelles, enjoint néanmoins les directeurs des différents théâtres d'éviter la représentation des pièces qui juscju'à ce jour ont occasionné des troubles et qui pourraient les renouveler. «

Pétion — Cet objet est assez intéressant pour fixer l'attention de la Convention. Dans quel({ue circonstance que ce soit, ceux qui aiment la liberté doivent en soutenir les principes, et cela ne sera pas difficile à démontrer. Les magistrats font des invitations ; ils appellent chez eux les directeurs des spectacles et leur représentent qu'il est imprudent de laisser Jouer telle ou telle pièce. J'ai fait, moi, de pareilles invitations et elles ont réussi.

Si le magistrat craint, il veille, il envoie des officiers de police au sjjectacle ; il tient toute prête une force armée. S'il arrive du trouble, le magistrat suspend la représentation de la pièce ; il fait même fermer les spectacles. Mais le magistrat ne doit agir (ju'après qu'il y a eu des faits ; ce sont les faits, c'est le trouble ([ui a suivi la représentation

d'une pièce qui est un motif d'empêcher de la jouer. Mais c'est gêner la liberté que de défendre en général de jouer les pièces qui peuvent troubler l'ordre public, parce qu'on ne sait pas jusqu'oii porte cette défense. Je vais plus loin, je soutiens que l'arrête du Conseil exécutif va contre le décret que vous avez rendu samedi, puisqu'il s'est permis de le limiter aux pièces qui n'avaient point excité de troubles.

Je demande que cette partie de l'arrêté du Conseil exécutif, qui viole la loi que vous avez rendue, soit cassée.

Lecarpentier. — Pétion n'a point abordé la question, il n'a fait que divaguer. Je soutiens que l'arrêté du Conseil exécutif est calqué sur les principes et je remarque que Pétion aurait dû faire attention que la représentation de cette pièce avait déjà causé du trouble ; je dis que le C*onseil exécutif a fait sagement de prendre l'arrêté qu'on vous dénonce ; il a voulu éviter que la tranquillité de Paris ne fût troublée, et certes il aurait mérité des reproches s'il n'eût pas pris une telle mesure "Vous l'avez chargé, par un décret, de faire la police dans Paris, tant que durerait le procès du ci-devant roi. Je demande l'ordre du jour.

» Goupilleau demande à lire une lettre du commandant général Santerre. en réponse à celle qui lui avait été écrite par le Comité de sûreté générale. Dans cette lettre il est dit (lue le Commandant général de la Garde parisienne et deux officiers municipaux furent insultés hier au théâtre de la Nation par des citoyens qui étaient au parterre.

GuADET. — La cassation de l'arrêté du Conseil exécutif est pr-'uvée par les faits contenus dans la lettre que vient de lire Goupilleau. Le man(|uement de respect pour les magistrats vient précisément de la défense de jouer la pièce. La pièce avait été jouée plusieurs fois et il n'y a eu de désordre que lorsqu'on a défendu de la jouer, et s'il y a eu du trouble, c'est parce qu'il y avait opposition de la municipalité, et il y avait opposition parce que la municipalité avait violé les principes de votre décret. Le Conseil exécutif défend de jouer les pièces qui peuvent exciter du trouble; mais il n'y a pas une seule pièce dont on puisse assurer que sa représentation n'occasionnera pas du désordre. Le Conseil exécutif a usurpé le Pouvoir législatif; il importe de l'arrêter au premier pas qu'il a fait; car si aujourd'hui il défend de jouer sur le théâtre les pièces qui peuvent ti'oubler l'ordre publie, demain il défendra aux imprimeurs d'imjirimcr les opinions dont la publication causera des désordres. Il faut (pron laisse la lil)crté aux théâtres: les ma-

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gristrats doivenl veiller à la police. .ra]ii)uio la proposHion de Pc'lion.

M.vrnK. — On m'a assuré (|ue le .")'■ bataillon de TYonne avait voulu se porter au Tliéàlrc de la Nation pour en chasser les spectateurs.

X. — Lorsque Molière voulut faire jouer son 'rariufc^ tous les hypocrites et les hommes cjui y étaient joues s'opposèrent à la représentation de cette pièce; cependant elle fut jouée et c'était sous le règne de Louis XIV.

Chambon. — On vient do vous dire que le bataillon dv^ l'Yonne avait eu l'intention de se porter au Théâtre de la Nation pour en faire sortir les spectateurs. Je sais que ceux qui sont aux Invalides se plaig-nirent de ce (fu'on les avait fait marcher contre des citoyens paisibles et sans armes.

Dubois- CnANCÉ. — Vous avez renvoyé au Conseil exécutif l'exécution des lois et le maintien de la tranquillité dans Paris, pendant le temps du jugement de Louis Capet. Il est notoire qu'une foule d'aristocrates se rendejit à Paris ; les cmigi'és désertent les drapeaux de Condé et viennent à Paris ; il est bien consécjuent de ne point leur fournir de lieu de rassemblement. Je ne juge point VAmi des lois; les principes sont bons mais le but de l'auteur est perlide. (On murmure.) Dans la dernière représentation de cette pièce, il n'y avait que des domestiques de ci-devants ; c'est un fait dont la municipalité est certaine ; c'est elle ((ui est chargée, sur sa responsabilité, de la police de Paris, et il existe dans cette ville des hommes qui sont sans moyens d'existence, des anciens privilégiés ; ce sont ces hommes (}ue le Conseil exécutif devrait chasser. Je dis que la Convention doit passer à l'ordre du jour sur la motion de Pétion.

» La discussion est fermée.

» On demande l'ordre du jour sur la proposition faite de casser la dernière partie de l'arrêté du Conseil exécutif. » La Convention adopte la proposition du Pétion. » L'ordre du jour est rejeté.

Danton. — Je l'avouerai, citoyens, je croyais qu'il était d'autres objets (jui doivent nous occuper, (jue la comédie. (Quehjues ^oix : Il s'agit de la liberté !) — Oui, il s'agit de la liberté, il s'agit de la tragédie (|ue vous devez donner aux nations, il s'agit de faire tomber sous la hache des lois la télc d'un tyran (On murmure), et non de misérables comédies ; mais puisque vous cassez un arrêté du C'onseil

exécutif (jui dérendait déjouer dos pièces dangereuses à la tran([uillité |)ubli([ue, je soutiens que la conséquence nécessaire de votre décret est que la responsabilité ne puisse peser sur la municipalité. Je demande donc que la municipalité soit déchargée de sa responsabilité.

Pétion. — Le langage que vient de tenir à cette triliune un ancien magistrat a droit sans doute de nous surprendre tous. Vous venez de rendre un décret qu'il ne vous était pas permis de rendre. Vous avez consacré un principe que vous ne pouviez pas méconnaître. Le pouvoir executif a outrepassé ses limites : il a violé la plus sainte des lois, la lilierté, son arrêté est conçu en termes généraux ; il est attentatoire à la liberté de la presse. C'est toujours en interdisant ainsi vaguement ce qui pourrait occasionner du trouble, qu'on a, sous l'ancien régime, enchaîné toutes les espèces de liberté.

La loi met les pièces de théâtres sous la responsal)i!ilé des auteurs et des acteurs ; voilà la responsabilité, la vraie, la seule responsabilité. Mais quand on vient dire que la municipalité doit être déchargée do toute espèce de responsabilité, ce raisonnement est-il de bonne foi? Non. C'est à faux qu'on a cité la suspension de la représentation de l'opéra cVAdrien. Cette représentation a été arrêtée uniquement parce que la municipalité avait l'entreprise de rOpéi'a, et il est dit dans l'arrêté qu'on ne pourrait la donner avant telle époque, celle où expirait cette entreprise. Où commence la responsabilité? Ce n'est pas sur des suppositions à l'avance ; c'est lorsqu'il y a un acte, un fait que le pouvoir municipal intervient. Alors il y a exercice de la police, et sans doute il est libre au magistrat de suspendre la représentation d'une pièce qui occasionne des troubles qu'on ne peut arrêter autiement. La municipalité ne peut jamais être déchargée de sa responsabilité. Lorsqu'il y a du tumulte, c'est à la municipalité de l'arrêter, à en arrêter la cause. Vous n'avez pas dit qu'on ne pourrait pas jouer des pièces qui pourraient occasionner du trouble ; car vous auriez fait une loi absurde. Il ne s'agit point ici d'un arrêté en général. Je demande donc que la question préalable sur l'amendement soit votée.

» La question préalable est adoptée. »

Ainsi finit la comédie. Anastasie Censure était victorieuse sur tous les points ; jus(|u'à la Convention à laquelle elle dictait les lois, tout le monde s'inclinait devant les arrêts de la noble émigrée qui n'avaitjamais quitté sa bonne ville de Paris.

— lOÔ -

Mais qu'avait donc fait }'A)ni des Lois pour soulever toutes les autorités existantes et décliaîner toutes les riiTueurs de la police municipale contre lui ? Celte pièce était donc bien noire de crimes, pour (lu'on ne voulût i)oint en entendre parler dans les hautes sphères du pouvoir exécutif ?

Une petite citation va encore vous éclairer sur ce passage douteux de la vie d'Anastasie. C'est le liulicttin Politi(iue du 20 janvier 1793 du journal le Moniteur universel qui parle :

« Le Conseil général avait encore chargé, mardi dernier, le général Santi-rre d'eni|)êchcr que l'Ami des Lois ne fût joué. Les comédiens l'axaient prévenu : ils montrèrent le courage estimable de résister au vceu des assistants qui dcmanilaient CAmi des Lois et rejetaient tout ce qu'on proposait en remplacement. Les spectateurs, au lieu de s'irriter d'une résistance que l'on ne pouvait (|u'eslimer dans les acteurs, prirent leur parti assez gaiement; on chanta et l'on dansa la Carmagnole juscju'à l'heure où les spectacles finissent. Voilà les troubles effrayants et l'excitation factieuse que produit cette comédie! 11 faut convenir (juc cette cons|)iralion comicjue n'est pas, au moins par les effets, d'une bien grande noirceur. Le commandatil général a encore supporté, cette fois, la mauvaise humeur du public. 11 lit arrêter un jeune homme (|ui parut oublier, plus que les autres, les égards dus à un fonctionnaire public exécutant des ordres. Du reste, cet événement, (|ui fait suite à celui de samedi, n'a pas altéré la profonde trancfuillité qui règne dans tout Paris. «

Une arrestation ! Une et demie, tout au plus ! Et voilà toutes les raisons, tous les troubles séditieux ({ui font interdire l'A mi des Lois, .\vouons qu'il n'en fallait pas beaucoup aux hommes de la grande révolution pour i)rendro la mouche à propos de la comédie.

11 n'est pas juscju'aux journaux (jui se mêlèrent de la querelle. Entre autres le Père Duchêne qui criait aussi du haut « de sa grande colère « qu'on devait occire VAmi des Lois.

Nous donnerons ici pour terminer ce chapitre un extrait du n° 208 dudit I^ère Duchêne. Voici ce que disait le vieux: journal révolutionnaire :

<t La fjrande co'èrp du Père Ducliène fie voir (juc les Aristocralf-s et les RcijalisieH osent lever le inuscjue et clierrhenl à faire é(jor(jcr les boas citoijens. Su f/randd denunciulion aux lurons du

fanbowif Saint- Antoine^ contre les baladins ci-devnnt cornéliens du roi, qui joHcnt d^s farces fabriquées dans les boudoirs de la reine Roland et payées par le ministre Coco, -pour jeter des pierres dans le jardin des braves bougres qui sont restés fidèles au peuple.

» Tandis, foutre, que dans les places publiques et les cafés on chante des complaintes sur le sort du pauvre Capet, les batteleurs, ci-devant comédiens du roi, jouent une mauvaise farce fabriquée dans le boudoir de la reine Roland.

» Les véritables défenseurs du peuple, ceux qui ont foulé aux pieds For de la liste civile et celui des rois, ceux qui ont bravé les poignards et le poison de Lafayette pour soutenir la liberté et Tégalité, sont traités comme des Georges Dandin dans cette bougre de rapsodie.

« Toutes les coquines de l^aris, tous les escrocs vont en foule applaudir ce prétendu Ami des Lois, qui n'est dans le fond que l'ennemi du peuple et de la liberté. Mille noms d'un foutre, pouvons-nous souffrir qu'à notre nez on insulte ainsi les patriotes ? N'avons-nous plus de sang dans les veines? Oïi sont donc nos sifflets, braves sans-culottes, ou plutôt n'avez-vous pas de bons gourdins et des nerfs de bœuf pour apprendre à vivre à des foutus baladins qui cherchent à corrompre l'opinion publique? Devrait-on jouer maintenant d'autres pièces sur nos théâtres que Brutus et la Mort de César.

» Braves lurons des faubourgs, faites une descente dans le faubourg Saint-Germain, pour signifier aux comédiens du Roi quils doivent être maintenant les comédiens de la Républitiue ; c'est à vous de censurer leurs pièces. J'avoue, foutre, que vous ne vous occupez pas beaucoup de cette engeance, que fatigués des travaux de la semaine, vous aimez mieux aller boire à la Courtille, et que vous êtes mille fois plus heureux en pompant le vin de Suresnes ou de Briolet, que daller dormir dans les loges de la Comédie- Française.

»Cen'estpas pourvous que les spectacles sont faits, mais pour les fénéants qui vont jà pour tuer le temps. Cependant, mes amis, prenez y gardé. On peut faii-e plus de mal avec une farce que vous ne vous imaginez. Songez, foutre, que c'est à Versailles et en chantant quelques couplets du roi Richard, que le roi Capot forma le projet de vous égorger. Les spectacles sont maintenant un point de ralliement pour nos ennemis. Les aristocrates, les royalistes y étayent leurs forces. Quand ils seront en assez grand nombre pour y faire applaudir les pièces qu'ils font fabriquer, ils se croiront

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assez ]iuissants pour nous foutre des cro([uig;noles. Alors ils lèveront la crête, et il laudra encore nous donner un coup de peiu'ne. «

Et maintenant, que vous cnscniblc, si nous passions à un autre ?. . .

ClIAPITHi: XII

TOUJOURS LA RKVOI,UriON ET TOUJOURS LA CRNSURR. UNK ACCQ- LADK A l'uISTOIRH. OU l'aUTKUR DÉCOUVRE UNE SECONDE TERREUR : LA TERREUR DES CISEAUX.

Quelque temps après l'interdiction de rAmi des Lof.«:,un membre de la Convention, Génissieux, dénonce à l'assemblée Màcène. (jui donne le si)ectacle d'une reine en deuil, pleurant son mari et a])pelant le retour de ses deux frères absents. La Convention, sur la proposition de Boissy d'Anglas, adopte un décret qui ordonne au Comité de l'instruction publique de présenter une loi sur la surveillance des spectacles.

Le 2 août 1793: sur le ra])port du Comité, la (Convention prend l'arrêté suivant :

Art. 1''. — A compter du 4 de ce mois, et jusqu'au l*' septembre prochain, seront représentées trois fois la semaine, sur les théâtres de Paris qui seront désignés parla municipalité, les tragédies de Brntus. Guilldiume Tell, Caïna Gracchus et autres pièces dramatiques qui retracent les glorieux événements de la Révolution et les vertus des défenseurs de la liberté. Une de ces représentations sera donnée chaque semaine aux frais de la Iiépubli(|ue.

Art 2. - Tout théâtre sur lequel seraient représentées des pièces tendant à dépraver l'esprit ))ublic et à réveiller la honteuse superstition de la royauté, sera fermé, et les directeurs airêtés et punis selon la rigueur des lois.

a La municipalité de Paris est chargée de l'exécution du présent décret. »

Encore une prouve cjue la Censure n'était j)as partie et qu'elle n'avait fait semblant d'émigrer avec les royalistes de toutes les époques que pour moins attirer l'attention sur sa présence. En réalité, elle était toujours là, au port d'arme. ])rête à faire feu sur (luiconciue la gênait de son talent ou de son génie. Quelle bonne sentinelle qu'Anastasie !... .

l'uiiiéla, le 20 août 179.'^ soulève de la jiart des patriotes

- lo;) —

une interdiction. La Censure présidait à ce sacrifice judaïque et jubilait derrière la toile.

Paméla était représentée au début comme une roturière et devenait, à la fin du dernier acte, noble et comtesse. La noblesse, paraît-il, déplaisait à Anastasle devenue à son tour révolutionnaire acharnée ? L'auteur, François de Neuichâteau, se plaignit alors à la Convention, changea sa pièce et l'héroïne l^améla, après le vu et approuvé du Comité de salut public, devint une simple roturière, comme elle était an 1" acte. A cette condition Paméla. vit le feu de la rampe.

Dans la suite, à la neuvième représentation de cette pièce, il arriva dans la nuit qui suivit que le Comité de Salut public fit arrêter et mettre à Sainte-Pélagie les comédiens du Théâtre de la Nation, ainsi que l'auteur de la pièce, en vertu du décret du 2 août.

Belle liberté tout de même que celle de 1793 !... Je la recommande particulièrement à nos républicains d'aujourd'hui.

Le reproche principal fait à Paméla était le modéranlisme. Barrère, dans un compte-rendu par-devant la Convention, dit à ce sujet : « Si la mesure du Comité de Salut B public paraissait trop rigoureuse à quelqu'un, je lui di- » rais : Les théâtres sont les écoles primaires des hommes » éclairés et un supplément à l'éducation publique. « L'Assemblée applaudit et l'arrêt du Comité de Salut iniblic fut confirmé Robespierre triomphait et la terreur allait venir. Anastasie faisait déjà la sienne et ses ciseaux dépassèrent même la guillotine.

Ensuite ce sont les deux administrateurs de l'Opéra : Francœur et Cellerier qui sont incarcérés pour incivisme.

IMus loin, c'est le Théâtre de la Montansier qui veut devenir le Théâtre de la Montagne. Ah ! diable ! c'est toute une affaire ; on ne le croit pas assez républicain pour lui permettre de prendre celte nouvelle appelation ; on discute pour rien une chose futile et l'on finit par permettre ce qu'on ne voulait pas tout à l'heure.

Anastasie, comme je te reconnais làl...

Mais ne la blaguons pas. Anastasie était quchiuefois dans ses jours de clémence. Au mois de décembre 1793, elle donna en effet la clef des champs aux acteurs du Théâtre de la Nation qu'elle avait fait emprisonner auparavant pour avoir trop favorisé le parti royaliste. Elle ajoute cependant

des conditions sans Icsqucllos toute clénfiencc ne vaut rien. Il leur est donc enjoint à leur sortie de répandre les principes républicains par leurs talents, sans cela on les bouclera de nouveau.

Très praticiue et nullement vexatoire c[uc cette bonne M'"" Anaslasie ! nous la croyions plus méchante que cela. Enfin, tant mieux, je vois que nous nous étions trompé de quelques centimètres seulement.

Anastasie-Iîévolution se mêlait aussi de défendre, non pas \i\ religion, mais les cultes en général. Exemijle : le Tombeau des Imposteurs ou ririauguvalion du Temple de la Vérilé i(ui est interdit on 171)'t sous l'accusation de « ridiculiser la messe, la confession auriculaire et autres praticiues du culte catholique romain. « Tout cela à cause de la discussion qui venait d'avoir lieu à la Commune et à la Convention sur le libre exercice des cultes, qui fut voté.

U Ermite aux Enfers fut défendu aussi. Pourquoi, me direz-vous ? Jignore. Néanmoins lisez le document suivant :

« 30 Nivôse, an II. — Nous avons lu le programme de la » pantomime intitulée VErmite aux Enfers^ et nous pen- » sons qu'elle ne peut être jouée sans inconvénient. »

Les administrateurs de la police chargés de la surveillance des spectacles.

Signé : B.^udrais et Froidure.

Et quels sont ces inconvénients, s'il vous plait ? Dame police, instrumentant par ordre et pour le compte de la Censure, n'a pas daigné nous le dire.

Et pendant ce temps-là, on permettait par contradiction: Les Rois et les Prêtres, do Lombard, l'Esprit des Prêtres, Tartufe et mille autres pièces contre la religion ou les cultes. Pourquoi cela, dira-t-on encore? Dien simple, parce (}ue de tout temps il y a eu deux poids et deux Censures ! . . .

Une pièce de Demaillot, le Congrès des Rois, diatribe contre tout ce (|ui portait alors une couronne royale, ramène la (luestion do la Censure sur le tapis. Sur la demande d'un certain liarrucaud, membre du Comité révolutionnaire do rArsenal, l'administration do la policea autorisé la pièce ; le Conseil général, ce voyant, et sans autoiité pour cela, arrête la pièce et casse l'autorisation delà police du même coup. Voici son arrêté concernant le Congrès des Rois :

« 24 Ventôse. — Le Con.seil général a arrêté, malgré les

» conclusions du rapport, que la pièce ne serait plus joucc, )) parce quil la croit propre à satisfaire le parti des aris- » tocrates contre les patriotes. » Mais la preuve? Où est la preuve de ce que vous avancez, malheureux politiciens? Ah ! il s'agissait bien de preuve, alors ! on disait : Je crois qu.e cette pièce excitera des troubles... Et tout à coup, sur le même ton, la Censure apparaissait comme la guillotine.

Le Conseil général ajoute encore :

« Sur la ({uestion de savoir si l'administration de la po- » lice continuera l'examen des pièces avant la représenta- » tion, le Conseil général est passé à l'ordre du jour, mo- » tivé sur la loi qui lui ordonne la surveillance des specta- » clés. »

Ma foi, je ne comprends pas bien. Qu'est-ce qui exerce la Censure ? Est-ce le Conseil général ? Est-ce peut-être la Convention ? Serait-ce encore la Commune ? Et la police, à quoi sert-elle? Dans tout ce personnel, où sont les véritables Censeurs du théâtre ? Je crois que tout le monde s'en mêle et qu'Ânastasie n'est plus la domestique du pouvoir, mais qu'elle devient universelle et que le pouvoir est en train de devenir un tantinet Anastasie.

Il nous semble aussi (]ue le Conseil général s'amuse et qu'il fait de la Censure préventive avec l'aide do la i^olice. Et la loi de 1791 nous avait dit que la Cen. ure était abolie^ sauf la répression en cas de troubles et d'atteintes à la sûreté générale du peuple. Mensonges que tout cela ! Ce n'était pas encore la vraie liberté, celle que nous avons rêvée.

Anastasie imitait la Révolution, lors même que cela n'avait pas raison d'être La Révolution, elle, avait une mission à accomplir; il fallait que les préjugés disparaissent et elle sapait dans les vieilles croyances ; il fallait rajeunir le monde et elle appelait la liberté ; il fallait relever le peuple abaissé par la royauté et, après avoir donné les Droits de l'Homme, elle envoyait Louis XVI à la «guillotine.

Tout cela était œuvre de géant, il est vrai, mais tout cela s'imposait, était attendu depuis longtemps. Quanta la Censure, c'est une autre affaire. Avait-elle raison de mutiler les chefs-d'œuvre, de corriger Molière, de parodier Racine, de retrancher Corneille, sous prétexte que tout ce qui était de l'ancien Régime devait tlisparaître, au nom de la Révolu* tion accomplie ? Non, et c'est là son crime, da\oir voulu imiter plus haut et plus grand que soi.

Dans le Mif^aDlhrnpo, de Molièi-c, nous raconlo M. Ilallays-Dabot. (]Lii croil toujouis iclevor la (,'ciisurc en racciisant, un citoyen entreprit de faire les corrections suivantes : « Les petits martjuis, le viconUe, il les supprime ; le » roi Henri, il le i-aye de la chanson ; le style, il l'habille « à la mode du temps : plus de commandement du roi, ])h\s » de roi même, plus d"Elat; un déeiel, J'aris. des mots vu- » gués ; enfin, c'est un effort continuel pour fah'e dcscen- » drc l'immortel chef-d'œuvre au niveau de réjioque. «

Trouvez-vous que cela était bien ? En quoi, je me demande, cet acte de mutilation d'un chef-d'œuvre s'imposaitil pour maintenir l'ordre public ? En quoi la Hcvolulion avait-elle besoin de toutes ces corrections ? C'était plutôt de l'enthousiasme en démence, du patriotisme extra-muros, du civisme saoulé par un reste de Censure, qu'un acte vraiment républicain. Les Vandales n'agissaient pas autrement quand ils brûlaient tout sur leur passage. 0 Anastasie, quelle belle idée tu eus de te faire révolutionnaire ! Cependant la Révolution se serait bien passée de toi Tu ne lui fais pas grand honneur, à peine si tu peux la suivre dans sa roule et, quand tu trébuches, c'est un coup de i)ied que tu lui donnes, un coup de pied en pleine figure !

Une révision théâtrale, paraît-il, se faisait sentir par un pressant besoin.

C'est à ce moment qu'arrive par le dernier coche un arrêté, qu'on a|)pela l'arrêté du 22 ventôse, an II (février 94) Cet airêté nomme un théâtre du peuple. Cela encore était nécessaire, à ce que l'on dit; mais passons, ce n'est qu'un mot, le mot n'est rien.

Mais voici qui devient plus giave. C'est de la Censure de derrière les fagots, fraîche et mousseuse comme elle l'était sous les rois. L'arrêté, en effet, réclamait en outre tous les répertoires pour être soumis dans le plus bref délai au Comité de salut public. Cette fois encore, il y allait de l'intérêt de tous Va la Patrie, ô funeste erreur, n'était point en danger de côté-là !...

Nous donnons à la suite de tout ceci un petit résumé de l'examen du Comité ; ce sera une ])reuvede ce (pie nous venons d'avancer.

Donc furent rayées au théâtre de la Républitjue : Beverley., Henri VIII, Jean Sa/'s-Terre, Calas, Horace, Charles IX. Andr(nna(pi.e, Phèdre, liritannicn!^, Mérope, Macbelh, Bajazet, Fênelon. Tarquin ou la Hoyanié abolie. On voit que l'ancien Hégime n'était encore pas épargné. Le

théâtre classique était considéré comme antirévolutionnaire.

Par contre étaient permises, moyennant changements, ce qu'il ne faut jamais oublier pour faire un bon Censeur : Othello et BriUus. Le Malade imaginaire était aussi dans le même cas ; mais le Comité avait orné le manuscrit d'une grande note au crayon bleu et en marge on lisait : mauvais. Est-ce la maladie ou la pièce qui était mauvaise ? Nous ne savons pas. Mauvais!... C était probablement la Censure qui ne valait rien... Ah ! cette fois, jai saisi.

Passons au Théâtre Patriotique. Le Comité, autrement dit la Censure, accorde à ce théâtre : Guillaume Tell, Philoclète, le Génie de la Nation; avec divers changements, elle accorde aussi : Brutus et la Mort de César. Les autres pièces, telles que Tancrède, la Censure met en note : « à refaire.» La Vestale est acceptéecommc bonne ; puis rayée après réflexions plus mûres. Anastasie avait oublié de prendre ses lunettes la première fois, c'est pourquoi elle revenait sur son premier jugement. Elle n'est pas difficile, d'ailleurs, elle est même un peu parente avec ce brave auvergnat, qui disait : « Ma foi, je le veux comme vous, si je » l'ai dit je m'en dédis !... »

Pour Mahomet, c'est la môme rengaine. On Taccepte après quelques changements ; puis, simple retour des choses d'ici-bas, on le refuse complètement.

Tartufe, lui, est autorisé avec modifications au dénouement.

Enfin, sont autorisées avec des modifications variables, les pièces suivantes : le Père de famille, la Métromanie, Dupuis et Desronnais, VEcole des Maris, VEcole des Femmes et le Dépit amoureux.

A qui le tour ? Au théâtre de la rue Feydeau.

A ce théâtre sont autorisées les pièces de la Papesse Jeanne et du Petit Commissionnaire. Cela soit dit, avec de légers changements, comme toujours.

Enfin le Théâtre de la Cité. Celui-là a le droit de conserver dans son répertoire : les Prêtres et les Rois, Plus de Bâtards en France, les Crimes de la Noblesse, le Vous et le Toi, VEsprit des Prêtres, les Montagnards, etc. Le reste était biffé, rayé, tout ce que vous voudrez, par ordre du Comité, selon la révision censoriale qui, quand elle s'y mettait, faisait plus de morts qu'un boulet de l'armée de Condé.

A l'époque do cette Révision-Théùtro, 13auàrais et Froidure furent révoqués tous les deux. Baudrais fut accusé de modérantisme ; c'était le grand mot du jour, on ne vivait d'ailleurs qu'avec des grands mots. Ircbort, dans une séani-e de la Convention (septembre 1793), l'avait déjà violemment attaqué. Baudrais avait osé dire et imprimer qu'il aurait condamné Louis XVf, s'il eût été conventionnel, à la déportation et non à la peine de mort.

"Nous avons déjà vu pendant le procès de l'Ami des lois, la Convention renvoyer cette pièce à l'examen de la Commission de l'Instruction publique; en 179't, le mouvement de réforme s'accentue et bientôt nous allons voir cette Commission prendre en mains les ciseaux d'Anastasie ellemême.

C'est ce (juc nous dit M. Ilallays-Dabot, que nous ne pouvons nous empêcher de citer pour mille raisons utiles à notre plaidoyer.

« Outre le contrôle de la police, dit notre Censeur de prédilection, les théâtres, à partir du mois de mai 1791, durent subir une seconde surveillance, celle de la Commission de l'Instruction publique, sous laquelle les plaçait l'organisation nouvelle de l'administration républicaine. Les répertoires furent examinés avec le môme soin ombrageux, les pièces nouvelles censurées avec la môme rigueur égale. »

La surveillance des spectacles fait cependant toujours fonction de Censure et lui supplée lorsque le travail se trouve à sa portée. Ces messieurs ont tous pouvoirs et procuration d'Anastasie. Aussi nous voyons le fi floréal an II (1794), iEnlrecue des Patriotes en 1790, jouée en 1792, refusée par la police des théâtres.

La Convention, sur la proposition de Boissy-d'Anglas, adopte un décret qui ordonne au Comité d'Instruction publique de représenter une loi sur la surveillance des spectacles. La loi, rendue le 2 août, ne rétablit pas la Censure, mais elle ordonne des mesures rigoureuses contre les théâtres qui représenteraient « des pièces tendant à dépra- ); ver l'esprit public et à réveiller la honteuse superstition » de la royauté. «

La Commission de l'Instruction publi({ue, instituée par décret du 12 germinal an II, est spécialement chargée de la surveillance des spectacles et fetcs nationales; elle rend, le 25 floréal suivant, un arrêté qui n'a point été publié et qui rétablissait expressément la Censure, en ordonnant à tous

les théâtres de communiquer leur répertoire. On ne faisait que cela sous la Kévolution.

« On a conservé et nous avons parcouru, dit M. Vivien dans ses Etudes adminislratives, les feuilles réunies en exécution de cet arrclé et les notes des administrateurs du temps. Rien ne peint mieux cette époque. Dans lespace de trois mois, sur 151 pièces censurées, 33 sont rejetées, et 25 soumises à des changements. Tout l'ancien répertoire est examiné.

La Censure déclare msiuvais les ouvrages les plus irréprochalîles ; presque toutes les comédies de Molière, A'anine, Beverley, le Glorieux, les Jeux de V Amour et du Hasard, le Dissipateur, le Joueur, V Avocat Pathelin et vingt autres comédies ; elle exige des corrections dans le Devin du Village, le Père de famille, la Métromanie ; dans le Guillaume Tell de Lemierre, bien qu'à titre de passe-port on lui donnât pour second titre les Sans-Culottes Suisses, le dénouement de Brutus et celui de la Mort de César doivent être changés; Mahomet est interdit comme « chef de parti. »

En revanche, les pièces suivantes sont autorisées ; nous n'en connaissons que le titre qui indique assez le sujet : Encore un Curé, Plus de Bâtards en France, la Papesse Jeanne, Esope républicain, la Mort de Marat, V Esprit des Prêtres, les Crimes de la Noblesse. Les théâtres vont au devant de ces mutilations ; ils annoncent qu'on a changé les qualifications des personnages suspects. L'Ambigu-Comique écrit que « dans toutes les pièces anciennes, on a » substitué à la scène le mot de Citoyen à celui de Mon- « sieur. » Le répertoire de l'Opéra-Comique est terminé par cette note : « Les pièces ci-dessus, avec l'apostille ar- « rangée, sont celles où jadis il y avait des grands sei- » gneurs et qu'on a remises à Tordre du jour. Quant aux » autres qui ne sont point apostillées, c'est qu'elles n'étaient » point dans le même cas et qu'il n'y avait rien qui rap- » pelle l'ancien régime. »

Telles sont les propres paroles de M. Vivien et nous ne supposons pas que l'ancien magistrat soit suspecté d'antipathie vis-à-vis de la Censure; au contraire, il était un des fervents partisans d'Anastasie. Or, son opinion, qui condamne cette révolutionnaire, tout en croyant condamner la Révolution elle-même, nous est d'un précieux appui pour prouver notre thèse, c'est-à-dire qu'avec la Censure il n'y a plus de théâtre, et cela malgré le siècle de Louis XIV qui

— ne. —

semble nous contreilirc. Nous reviemlrons l;\-dcssu.s [)las tard et nous prouverons ce (juc noire i)lunic iivanco.

Il ne fallait pas déplaire à la Convention, ("'était cpiasi alors un crime de lèsc-majcsté. M. J. Ciiénier en lit rex[)érience avec son Timoléon.

La pièce indispose les oies du Ca|)itole cjui réveillent la Convention par leurs cris de paons. UoDespierre, tout le premier, attaque le pauvre Timoléon, et Julien de Toulouse porte plainte au Comité de Salut public. Chénicr voyant tant de branle-bas, prend peur pour sa propre liberté et brûle sa pièce en ]n"éscnce de Rol)espierre, Barrère et C". La patrie était satisfaite et la Censure devait faire des ailes de pigeons en apprenant que son ennemi Chénier en était réduit à se purifier par le feu.

Robespierre disparait à son tour, le 9 therniitlor change bien des choses, abat bien des ambitions, la Censure ellemême s'en ressent dans son pouvoir temporel. Le théâtre devient alors plus libre, une réaction s'opère dans les spectacles du jour; ils sont républicains ou royalistes, selon le parti qui tient le haut du manche. Enlin, on rétablit le texte original, erroné dans le théâtre classicjue et dans la plupart des tragédies de l'époque. Beaucoup de pièces interdites sous la Terreur sont rendues à la scène par esprit d'opposition contre Robespierre qui les avait jadis défendues. Ce mode d'agir est tout ce qu'il y a de plus Censure ; Anastasie se plaisant à changer de i)artis ou d'opinions, comme nos cocottes du XIX" siècle s'amusent à changer de chemise.

Bref, pour narguer le parti déchu, on permet on 1795 : la Mort de Robespierre ou les Journées des 9 et 10 thermidor, Tarare et Epicharis. On chante le Réveil du peuple et tout le monde proteste contre la Terreur éteinte.

0 Anastasie, femme intègre, plus intègre qu'un ministre espagnol, vous aviez pourtant de ces faiblesses ! Vous laissiez le vaincu ràlcr sous les griffes du vain(|ueur et vous passiez toujours du côté où était la victoire. Ceci n'est pas iDien, c'est même très mal pour une noble personne royale comme vous et, sur ma parole d'honneur, l'on ne dirait pas que vous aviez des ancêtres à Fotitenoy et aux Croisades. Vous n'êtes qu'une vulgaire girouette et je crois (ju'en fait d'opinion vous n'avez (pie celle (|ue vous alliez chercher tous les matins dans l'antichambre de nos gouvernants. 0 pudeur ! voilez-vous ! O divine j)latitude ! O respect du sceptre, de la loi ou de la Républi(jue, qu'êtes-vous devenu y Anastasie fait un métier et cela lui rapporte. Ou-

vrez le budget? Les chiffres sont là ; ils parleront pour moi et mieux que moi.

Revenons à Thistoire, comme Panurge à ses moutors. Entre l'émeute du 1" prairial et le 13 vendémiaire, les républicains reprennent le dessus sur les royalistes. Le "28 messidor, sous la présidence de Cambacérès, les Comités de salut public et de sûreté générale défendent de chanter ou de lire sur les théâtres d'autres airs, chansons, hymnes,' que ceux faisant partie des pièces annoncées préala])lcmcnt.

Donc pas d'intercalations, pas d'embellissements, pas de mots ajoutés ou de situation, rien qui ne soit justifié par \eveto de la Censure préalable. On ne faisait pas autrement sous l'ancienne royauté. En cela Anastasie n'avait peutêtre pas changé. Que voulez -vous, on garde toujours quelque chose de son caractère et, en changeant de position, on ne change pas complètement de peau. Il nous en reste toujours un petit bout d'oreille; mais ces oreilles-là étaient pour Anastasie des oreilles d'âne.

Sous le Directoire, l'esprit républicain redevient plus énergique. La Censure défend le Réveil du peuple. Mais à quoi pensez-vous donc, Anastasie, ô sainte Nitouchc! vous voilà encore en contradiction avec vous-même. Dix lignes plus haut, vous voulez le Réveil du peuple, et dix lignes plus bas vous n'en voulez plus !...

Ah! par la Saint-Barthélémy, votre patron, dites-moi, s'il vous plaît, ce qui vous fait plaisir? Dites, et on vous servira tout de suite dans de la vaisselle antique.

Par contre, à ce que nous venons de dire, tous les théâtres de France sont tenus de jouer la Ma7'seiUaise, Ça ira! Veillons au salut de VB^mpire (Pourquoi l'Empire avant l'Empereur?) et le Chant du Départ. Le Directoire ne reste pas inactif, comme on pourrait le croire, à l'endroit des mœurs, et il remet en vigueur la loi du "2 juillet 1792. La lutte entre révolutionnaires et socialistes devient plus terrible que jamais. Aussi la journée du 18 fructidor est-elle une occasion pour les directeurs de sé\ ir encore davantage contre les théâtres.

Ecoutez ce qu'en dit un Censeur : « Le ministre de la police adresse une longue circulaire aux administrations centrales des départements, aux bureaux centraux et aux administrations municipales des cantons de la Républi([ue, Echo tidcle du Directoire, il leur rappelle que le triomphe de la République au 18 fructidor exige une surveillance plus sévère; il leur dit que le théâtre, actuellement entre

les mains des ennemis du peuple, doit entrer dans celles des mau'islrats du pcujile. Il l'aul qu'une diu'ue, légale et puissante (lisez : la Censure), soit oiiposée pour toujours à ce torrent d'abjections et d'immoralités. »

Comme il est facile de s'en apercevoir à travers le clinquant des mots, le ministre de la pol/ce ne demandait qu'une chose dans sa circulaire : le rétablissement de fait. et non de droit, de la Censure théâtrale. Il y réussit tout de même, et c'est à cette occasion ({uc le théâtre de la rue (le Louvois, directrice M"' Raucourt, fut fermé au nom du Directoire, par un commi.ssaire de police, avant la rej)résentation du Barbier de :>éville et du Médecin malgré lui. M"*^ Raucourt fut accusée de royalisme et ce fut tout. On ne lui expliqua pas davantage le motif de cette mesure préventive dont on usait à son égard. Détail curieux sur le caractère d'Anastasie ; le matin même, M"' Raucourt était allée au bureau central; on l'avait vivement félicitée, et, qui plus est, autorisée à jouer tout son répertoire.

Viennent ensuite les sui)positions et les racontars de tC'Utes les bonnes femmes de Paris et d'ailleurs. On donne pour motif de cette fei-melure du théâtre Louvois, la vengeance. Merlin de Douai en serait l'instigateur, parce que, quehjue tem])S avant le 18 fructidor, ledit Merlin avait été traité de facjuin, de fripon et de double coquin dans iine pièce intitulée : les Trois Frères rivaux, et jouée précisément au théâtre de M"^ Raucourt. Est-ce vrai ou n'est-ce qu'un vulgaire cancan? Peu nous importe. C'est toujours de l'histoire j)our Anastasie, et nous ne voyons pas qu'elle en soit jdus blanche j^our cela.

Pendant toute la durée du Directoire, la Censure ne fut que tracassière et gênante par ses nombreux rouages, mais au fond, elle n'était point méchante comme sour la Terreur. Au point de vue de la morale, dont elle se réclame tant chaque fois (jue l'on s'attatjuc à son anlifjue personne, elle fut d'un facile qui ferait croire que la Censure aussi s'était débauchée en fréquentant les « muscadins ». Après tout, comment pouvait-on être sévère pour les moeurs dramatiques, quand on voyait piisser « Merveilleuses » et € Incroyables » dans une débauche de couleurs et de conduite qui ferait pâlir nos demi-mondaines d'aujourd'hui.

En somme, depuis la Terreur, Anastasie, fatiguée d'un trop long usage des ciseaux, avait fait comme la petite ouvrière qu'on enlève pour la mettre dans ses meubles. Elle avait jeté son bonnet par-dessus les moulins et toute sa réputation de femme honnête pour devenir une des plus

- no —

belles « Merveilleuses « de ce Directoire, qui ne marchait que de fêtes en fériés. Nous ne la blâmerons pas d'avoir suivi le courant populaire ; au contraire, nous voudr ons la retrouver encore là. Hélas! le plaisir n'a qu'un temps et femme varie! Le Directoire est passé et Anastasie est montée en grade; elle est devenue rentière avec le titre de bourgeoise. Il n'y a que le commerce et l'argent pour faire des coups de Bourse !

Vers la fin du Directoire, l'esprit commençait à se gâter, et nous entendons Chénier, l'ex-révolutionnaire de 1790, le champion le plus ardent de la liberté contre la Censure, qui réclame au Conseil des Cinq-Cents l'abrogation de la loi de 1791 contre la licence des théâtres. Chénier était arrivé à ses fins et ne désirait plus rien pour lui-même. Voilà comme on devient pudibond. Oh l'égoïsme ! la moitié des hommes se gâtent en contemplant leur « moi ». Autrefois, l'auteur de Charles IX se plaignait de la Censure, l'attaquait même dans maints pamphlets; aujourd'hui, il la trouve toute naturelle, elle lui fait même défaut. Ah! le pauvre homme ! Comme il devait être gâteux à cette époque!...

Cependant Andouin. sur la sotte réclamation de Chénier, vieillissant, fait un rapport au Directoire en 1798. On discute la loi sur toutes ses faces. Le Conseil des Cinq-Cents adopte le projet d'Andouin et l'envoie au Conseil des Anciens. Là, le rapporteur Creuzé-Latouche fait un sombre tableau des théâtres. Le Conseil écoute tout, les longs discours comme les courts, mais il n'admet pas que le Directoire ait la surveillance des spectacles. Enfin, après un violent discours de Baudin, la proposition Chénier, formulée et reprise dans le projet d'Andouin, est rejetée par le Conseil des Anciens.

Les Cinq-Cents avaient été battus, mais cela ne fit rien à la Censure, elle fut toujours souveraine, et tant qu'il s'agissait de couper ou d'arrêter au collet, elle resta inexorable comme autrefois. Et puis la bonne dame siégeait partout; on la voyait se multiplier du ministère de la police à celui de l'intérieur , elle déjeunait au premier, dînait chez le second et couchait au Bureau central de la ville de Paris. Ma foi, c'était complet partout!

De temps en temps le Directoire apparaissait et, comme la Convention, il parlait théâtre et Censure avec la même facilite que s'il fût question d'imposer le beurre ou la viande de boucherie. En effet, c'est l'Adri-iii, d'Hoffmann, joué en 1798. à l'Opéra, ([m soulève une tempête dans la

no))le Assemblée du peuple. François de Ncufchâleau, alors ministre de lintcrieur (où était donc TauLeur dramati(|uc), av;iit permis la pièce et fait lui-même plusieurs corrections. Le malheur voulut (jue les membres du Conseil des Cin(i- Cents apportèrent une ancienne brochure de rouvra,Q:e i-ensuré. Il n'en fallait pas plus pour alli'.mer la mèche des discussions ])arlementaires.

On sindigna; pouvait-on moins faire? on tonna contre Tdudace d'un semblable jjrocédé; comment ne pas tonner lorsqu'on détient les foudres de la loi? Et pour({uoi tant d'indignation et tant de tonnerre?... Parce qu'on laissait représenter un empereur de Rome triomphant, tandis que, sur nos frontières, un empereur aussi faisait assassiner lâchement nos ministres plénipotentiaires.

On alla même plus loin ; on crut voir le mas({ue de César, couronné à l'Opéra, sous les traits de Bonaparte. Et la Censure, que faisait-elle? Dame! elle était dans son boudoir et s'en laissait conter de belles par un « muscadin ». Oh! c'est incroyable, je la croyais plus vertueuse... Ma foi, si cela est... et cela était.

Mais que fait-on de cette tempête? La laisse-t-on tomber dans le beau temps? Non. On s'adresse à François de Ncufchiitcau, (jui assure que les changements faits ont été exécutés par rOpéra malgré l'ancienne brochure. Le Conseil des Cinq-Cents vit qu'il y avait eu méprise de part et d'autre ; on laissa Anastasie à ses amours et la tempête tomba avec son dernier tonnerre.

Ainsi finit le Directoire, au grand regret d'Anastasie- « merveilleuse ». Barras, premier directeur, cède la place à Bonaparte, premier consul; c'est le Consulat qui va commander et la Censure qui va continuer d'obéir.

Pouvons-nous dire maintenant que nous avons vu la liberté absolue des théâtres planer au-dessus de la Révolution? C'est à peine si nous apercevons une éclaircie, un rayon de lumière libre, et, malgré cette loi de 91, rendant la liberté aux théâtres et aux auteurs, c'est la Censure (jui toujours passe devant nos yeux et ce n'est (jue le bruit de ses ciseaux (jui sonne i)Our nous sur les dalles du Temple des lois.

Non, depuis 89 jusqu'au Consulat, rien qui marque, par le souvenir ou l'histoire, que la Censure nous ait laissés en paix. Ah ! la coquine! elle ne quitte pas la place sans tambour ni trompette; elle |)réfère rester et attendre qu'on la mette à la jiorte de force !... Quelle force de caractère, tout de même !

Où allons-nous maintenant? Je ne sais, mais je vous demanderai cinq minutes de respiration, juste le temps convenable pour laisser notre héroïne changer de toilette. Anastasie est sans doute en train de quitter ses anciennes culottes de révolutionnaire pour prendre des pantalons encore plus courts. Laissons-la aussi cinq minutes dans son boudoir. Et après, je vous promets de revenir avec elle, tout disposé que je suis à satisfaire toutes les curiosités permises.

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