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CHAPITRE XIV

UNE FEMME A LA MODE SOUS NAPOLÉON l"

« Ce jeune homme commence comme César, disait ]:)arfois Tronchet au début du Consulat ; j'ai peur qu'il finisse comme lui. »

Tronchet ne s'était pas trompé. Le 27 mars 1804, sur l'invitation de Fouché, le Sénat engagea le premier Consul à rendre « son ouvrage immortel comme sa gloire. » Le 23 avril, le tribun Curé proposa l'établissement de l'Empire en faveur de Napoléon-Bonaparte et de sa famille. Un seul membre du Tribunat, Carnot, combattit la proposition. « Aujourd'hui, dit-il, se découvre enfin d'une manière po- » sitive le terme de tant de mesures préliminaires!... Vous » dites que Bonaparte a opéré le salut de son pays, qu'il a « restauré la liberté publique : est-ce donc une récompense » à lui offrir que le sacrifice de cette même liberté?... »

Paroles pleines de bon sens, mais qui ne furent point écoutées. Carnot et Cirégoire le sénateur furent les seuls qui protestèrent contre cet étranglement de la République, et, le 18 mai 1804, le Sénat passait outre, en proclamant Napoléon-Bonaparte, ex-Consul à vie, « Empereur des Français. »

La belle jambe que cela devait faire à nos grands oncles !

Les courtisans ne furent pas de cet avis et affluèrent alors à la Cour pour recevoir les titres de noblesse qui de-

valent les récompenser de leur aplatissement devant le pouvoir autocratique, Anastasic-Censure fut, dit-on. de ce nombre. Elle vint, le lendemain du sacre à Notre-Dame, se mettre à plat ventre et à la disposition do ce nouvel Empereur romain.

NapoU'on I" la reconnut tout de suite, la remercia d'avoir pensé à lui et, pour lui montrer son altaciiemenl personnel, lui conféra le fief des spectacles de France ; il lui donna en outre plein pouvoir sur tous les théâtres, l'engageant fortement à ne pas laisser rouiller ses ciseaux d'argent, qui datent de Charles VIII, je crois.

L'Empereur, pour couronner cette entrevue toute amicale et pour payer un service par un autre, lui lit cadeau d'une paire de ciseaux en or. On n'avait jamais rien vu de pareil jus(|u'alors. C'était un vrai présent impérial. Cela fait, Anastasie rentra chez elle, dans sa petite maison bourgeoise de la rue de Valois. Le lendemain, elle était de nouveau introduite à la Cour ; mais cette fois, c'était l'Empereur lui-même qui l'installait dans le i)lus beau pavillon des Tuileries.

De cette façon Anastasie allait être près de son maître et, à un signe de lui, nous la verrons se mettre en campagne contre quiconque aura de l'audace dramaticjue ou même de la prétention à l'originalité comique. Le talent se perdra dans la foule des décrets et des arrêtés ; on permettra ou Ion défendra, tout ilépcnd do l'impression et du moment.

Donc, voilà Anastasie bel et bien lancée; elle a la mode et change encore de vêtements pour la vingtième fois, si ce n'est déjà plus.

« La Censure, nous dit M. Vivien, avait été maintenue indirectement par le Directoire ; elle le fut expressément par le décret du 8 juin 180G. «

Voilà le premier acte de la Censure impériale. Que lit ce décret V

« Le décret du 8 juin IHOG, nous dit toujours M. Vivien, posa deux princiiies : la nécessité de l'autorisation du chef de lElat pour tout établissement d'un théâtre à Paris; le droit pour le gouvernement de déterminer le genre de sjjectacle de chacjue entreprise. Ce même décret prescrivit de réduire le nombre des théâtres exploités dans les départements et plaça ceux qui devaient être conservés sous la surveillance du ministre de l'intérieur. Ce petit coup d'Etat a\ant produit fie bons cITets, on eut hâte de réprimer à

Paris même les conséquences désastreuses d'une concurrence excessive. ^^^^ui

.> Une révolution énergique coûtait peu à l'empereur quand la nécessite lui en était démontrée Le 29 juillet 180?' Il décréta la réduction du nombre de théâtres secondaires Les autres devaient elre fermés avant le 15 août. Peu après deux des entreprises supprimées furent rétablies, et ainsi Pans ne posséda plus que dix théâtres. »

Anastasie, qui dictait à l'Empereur toutes ces mesures répressives, posait des jalons dans l'art dramatiquravant de se mettre en guerre contre pièces et théâtres^ Elle ^abl ssa.t ses lois, souhaitant tout bas qu'on les viole le dIu. tôt possible, afin de pouvoir essayer Ls nouveaux J^tx

Quelques mois avant le décret de 1806 le ministre Hp 1 intérieur, sous la dictée bienveillante d'AnastS indis pensable, écrivait ce qui suit aux préfets f^"^"'''^'^ ^ ^"^^^-

« Les spectacles ont attiré la sollicitude du o-ouverner> ment; c est témoigner au peuple intérêt et respect Que >> d éloigner de ses yeux tout ce qui n'est pas digne de son

: m!Lur^.\!°"^ '' ^^" ^^°""^'^'^ ^'^^-^^ ^- opinfo^s'etTes

Que d'intérêt, madame!... Quelle grande précaution pour ce pauvi-e peuple! Croyez-moi, il s'en Jera?t lien passe. Le peuple n'est pas un enfant qu'il faut nourrr entretenir, instruire et culotter. Il se nourrit tout seul il nourrit même les gouvernements et la Censure îl s'es toujours acheté ses vêtements avec le prix de son travail II sait encore se culotter. Dieu merci! et ses mœurs va en tout autant que celles de son Empereur.

Quant à linstruction, il saura bien la déga-er de son enveloppe de pierre, il sait déjà, il a appris, puisqu'il a 1 expérience ce ceux qui ont voyagé et qui ont vaincu l'Eu-

et if Tr7- iV" ''^ ^'""J^^"' ^' ''"^^i^^^^' ""^-^t Pl"« "" enfant et 11 n a pas besoin qu on prenne soin de l'éclairer sur là

Et l'opinion, qu'en faites-vous? L'opinion souveraine 1 opinion qui murmure, qui siffle ou couvre de ses bravos' sans distinction d auteur, les pièces qui le méritent^ Non' de grâce, ne me faites pas rire, sainte Anaslasie. car à là lin je vous croirai bonne à fouetter, comme le i-amin nui au heu d apprendre cà lire, fait l'école buissonnière

Jusqu'en 1789, aucun théâtre n'était ouvert, tant en province c^u'à Paris, sans un privilèii;c du roi, conféré par arrêt du Conseil. La Révolution avait rcnver.se tout cela, conimo on peut en juger par ces (|uelques lignes de M. Vivien :

« La loi du 19 janvier 1791 déclare que « tout citoyen u pourrait élever un théâtre public et y l'aire représenter )i des pièces de tous les genres », sur une simple déclaration faite à la municipalité du lieu. Ainsi, suivant une l'ormule souvent répéléo, on i)cut « jouer tout et [)artout ». Des entreprises théâtrales se multiplièrent comme par enchantement. A Paris seulement, on n'en comptait pas moins de quarante pendant les plus terribles années de la Révolution. »

Avec Napoléon I", nous revenons au Moyen âge. Le décret de 1806 rétablit les privilèges abolis par 91. Alors pourquoi avoir fait la Révolution, me direz-vous? Dame! je ne vois pas à quoi elle a bien pu servir pour la liberté du tliéàlre. Les hommes sont ainsi faits; ils s'amusent à démolir ce qu'ils avaient construit la veille ; ils encensent leur idole aujourd'hui et demain ils la renversent. Allez discuter maintenant. Il y a de quoi vous fermer le bec, si vous êtes bavard.

Les principaux théâtres de Paris sous le Directoire étaient : le Tliéâtre de la République et des Arts (l'Opéra d'aujourd'hui), le Théâtrc-Franeais de la Républicjue, le Théâtre de la Société-01ympi(iue, le Théâtre do la rue de Louvois, les Théâtres des Variétés, de la Cité- Variétés, Montansier- Variétés, de Molière, du Marais, de l'Ambigu- Comiciue et de la Gailé.

En 180G, après le décret de Bonaparte, on ne conservait à Paris (jue les tuéâtres suivants : l'Opéra, la Comédie- Française, rOpéra-Comi(iue, le Vaudeville, le Théâtre- Montansicr, la Porte-Saint-Martin, la Gaîté, l'Ambigu et le Théâtre de la rue Vieille-du-Temple.

Vient ensuite l'arrêt de 1807 (jui supprime encore nombre de théâtres. Ce sont : le Théâtre Sans-Prétention, le Théâtre-Molière, le 13oudoir-des-Muscs, les Théâtres du Marais, de la Cité, de la Sociéte-Olympiciue, des Jeunes F^lèves, des Jeunes-Artistes, de la Victoire, des Nouveaux-Troubadours, des Victoires-Nationales, de la rue du Bac, du Panthéon, de rH6tel-des-Fermcs, et de la Jcune-Malaga.

La même année, un décret, daté du 29 juillet, réduisit encore le noml)re des théâtres de* Paris. On ne conserva

que le « Théâtre-Français « et les Théâtres « de l'Opéra, de l'Impératrice, de l'Opéra-Comique, de l'Opéra-Buffa, de la Gaîté. de l'Aiiiliigu-Comique, des Variétés et du \'audeville. La surintendance des quatre grands théâtres fut confiée, le 1'^ novembre 1807, au comte de Rémusat. Enfin le décret de jNIoscou (15 octobre 1812) fixa l'organisation particulière du Théâtre-Français.

Napoléon n'avait pas môme oublié la province dans son œuvre de représailles Dans les grandes villes, les théâtres étaient réduits à deux, et dans les petites cités à un seul, Quelle exactitude, ô Anastasie! Seriez-vous devenue générale, par hasard "i* A quelle bataille encore? 11 faut tout me dire, voyez-vous; car j'ai perdu la mémoire des faits en lisant tous les arrêtés et tous les décrets dont vous avez accouché depuis quelque temps. Ah ! mon Dieu, quel déluge, autrement grand que celui de l'Ecriture? M'y retrouverai-je. ou vais-je me noyer là? Non, ce serait trop béte. Je vais tâcher de faire comme Noë; il ne me manque plus que l'arche. Espérons toujours, ce sera peut-être un bateau à vapeur.

Enfin quittons le rivage des lois, laissons de côté décrets et simples arrêtés et abordons, dans notre coc|uille de noix, cette plage battue par les vents de la Censure, où régnent le fer et les ciseaux, oii reposent, pêle-mêle, les débris de l'esprit humain. Oui, abordons, il est temps, ce vaste cimetière du talent et de la pensée ; c'est la Censure des pièces dramatiques que je veux dire.

Je vous dirai aussi, avant de débarquer sur ce nouveau terrain, que, sous l'Empire, il s'était fait une réaction pudibonde dans les goûts du public. Après les débauches de l'imagination, la lassitude, et après le dévergondage de l'esprit, le dégoût ; tel était le théâtre de Napoléon I".

La Censure a donc une tâche moins pénible, et pourtant elle se donne de la peine à plaisir; elle coupe par besoin, elle arrête par démangeaison, elle interdit par névrose; en un mot, elle fait comme si le vice était tombé à bras raccourcis sur cette pauvre morale, qui dort toujours dans son lit de coton.

L'heure des personnalités violentes est passée. Déjà, sous le Premier-Consul, Anastasie était impitoyable sur ce chapitre. Voici un fait (jui le prouve suffisamment.

En 1804, M. de Lauraguais craignant, à tort ou à raison, d'être mis en scène dans un vaudeville : Sophie Arnould et ses amis, se plaint au préfet de police. Les auteurs,

Barré. Radct et Desfontainos protestent contre l'intention qu'on leur i>rétend, et la pièce est permise sous le titre raccourci do Sophie Arnould Dès l'instant oîi il n'y avait plus « et ses amis «, M. de Lauraguais ne craignait plus rien. Le différend était vide et la discrétion d'Anaslasie satisfaite.

Et maintenant, mettons pied à terre, chers lecteurs ; nous sommes arrives. Ce que vous voyez devant vous, c'est le domaine de l'Empire ; ce sont les éclopcs de la Censure; ce sont toutes les pièces, tous les drames assommes en voyant le jour, toutes les comédies charcutées dans leurs plus helles tirades, tout ce qui a été interdit pour permettre à l'Empereur d'atteindre son jjutet à Anastasie de s'amuser à faire des poupées en papier dans les œuvres de ses contemporains.

Entrons et voyons.

Là, c'est l'Empereur donnant l'ordre aux Censeurs de ne pas laisser les auteurs ahuser des personnages ou des noms appartenant à des familles encore existantes, ce (jui fait que dans Bois Rosé, de Mervillc, on supprime le personnage de Crillon.

On interdit pour la môme cause la Jeunesse de Ricfielieu ou le Lovelace français, de Duval. L'auteur change alors le nom de Richelieu en celui de De Solanges. La Jeunesse de M. de Solanges fut également défendue. Quelle petitesse d'esprit !

Ici, c'est toujours la Censure qui, sur l'ordre de l'Empereur, son maître, défend, vers le mois de mai 1805, de mettre au théâtre le costume des soeurs, des prêtres, des magistrats, surtout dans les circonstances où ces costumes peuvent être exposés à la risée i)ublique. Et pourtant le proverbe dit que « l'habit ne fait pas le moine » ; mais il est un autre proverbe, allemand celui-là, qui dit tout le contraire. Anastasie était donc de cet avis et mettait en pratique, sans s'en douter, ces deux vers du fabuliste :

D'un magistrat ignorant C'est la robe qu'on salue.

Oh! le pouvoir du galon!... Aujourd'hui, c'est encore la même chose.

C'est pourquoi le Mariage du Capucin, pièce révolutionnaire, devenait, comme jtar enchantement, le Mariage dM Pèlerin. Et encore ne trouva-t-elle point grâce devant la terrible Anastasie.

En 1813, on refusa également les Frères sans le savoir, parce qu'il y avait là-dedans un rôle de cure. \"ous n'y pensez pas, Messieurs les auteurs. La soutane est sacrée ! Il ne faut pas plus toucher à la soutane qu'à la femme de César!

Les Templiers, tragédie de Raynouard, jouée avec un très grand succès (d'après le dire de M™^ de Rémusat)., le 16 mai 1805, fut cependant blessée en maints endroits par les ciseaux pointus de cette folle d'Anastasie. Que protégeait-elle cette fois? Etait-ce encore la robe ? Je ne saurais l'affirirer... Cela pourrait bien être, à moins que ce ne soit le jupon.

Napoléon I" voulait que tout lui cédât; quand il avai^ parlé, tout le monde devait obéir, même le théâtre et les auteurs.

Lamartine nous le dépeint ainsi : « Le travail de l'esprit humain du XVllP siècle, de la philosophie moderne, de la Révolution française, disparaît; ce n'est plus un siècle qui se remue, c'est un homme qui se joue d'un siècle et qui se substitue à une époque. Plus de France, de Révolution, de République; c'est lui ! rien que lui, toujours lui !... »

Il trouvait cependant parmi les écrivains de son siècle, des hommes qui refusaient d'encenser sa personne.

Ainsi fit Népomucène Lemercicr. Il refusa, sans s'inquiéter de ce qui arriverait, de terminer sa tragédie de Charlemagne, qui finissait par un couronnement, selon le désir qu'en avait souvent exprimé l'Empereur. Voilà qui est crâne et (jui s'appelle braver la Censure. Une pièce sur commande. Une flatterie pour le pouvoir. Une apothéose en l'honneur de César. Fi ! madame Anastasie ! — Tout le monde ne se couche pas comme vous pour parler à l'autorité; il y a des gens qui ne rampent pas sur la poitrine ou sur les mains; il y a des républicains qui aiment encore la liberté et qui ne l'étouffent pas en ayant l'air de l'embrasser. — Regardez Lemercier et souvenez-vous. — Vous avez peut-être oublié ce maître soufllet; mais cela n'empêche pas qu'il existe pour nous. Si vous avez laissé tomber l'injure, l'histoire se charge de la relever. Et la preuve, c'est que vous êtes servie, ma chère Anastasie !

Continuons. Qu'arriva-t-il de tout ceci? Napoléon se fàcha-t-il ? La Censure iit-elle arrêter l'auteur récalcitrant? Non, rien de ce que vous pensez. On se mit en quête d'un autre auteur et Anastasie, chargée de ce nouveau recrutement, alla trouver J -M. Chénier.

L'auteur do Charles IX, l'ancien révolulionnairc, fut moins susceptible et mit le projet à exécution dans Cyrus, tragédie dont la dernière scène était le couronnement demandé à tous les échos d'alentour. Chénier agissait ainsi pour s'attirer les faveurs de l'Empereur qui lui ouvrait, à cette condition, les portes de la Comédie-Française et du Sénat.

Malheureusement la ])ièce était troji bourrée de conseils et Nai)oIéon, homme très personnel et n'aimant pas la remontrance, même anonyme, tlonna Tordre aux courtisans de siffler toutes les tiratles républicaines. Les libéraux, furieux de voir C'hénier abdiquer ses principes politiques et s'enrôler sous l'ombre de l'aigle impériale, firent chorus et Cijrus tomba forcément sous cette double cabale. Chénier se vengea de Napoléon en écrivant son Tibère.

On mutilait encore les chefs-d'œuvre. Comme sous la Révolution, quoi !

Le Censeur Lemontey disait à l'un de ses amis, vcnU pour le visiter : « Irez-vous ce soir au Théâtre-Français en- » tendre Racine corrigé par Lemontey? » Ce n'était pourtant pas une boutade, mais l'exacte vérité. Saulnicr, secrétaire-général du ministère de la police, avait réclamé aux semainiers de la Comédie-Française, le 30 avril 180'), l'exemplaire qui avait servi à une représentation libre d'ylthalie et le remit à Lemontey, qui passa douze jours à le corriger. Comme si Racine avait besoin d'être corrigé. Cette façon de dénaturer le génie n'est pas une gloire pour l'Empereur et pour sa Censure dévouée.

Cependant Napoléon était meilleur juge que ses Censeurs ou ses courtisans. Le récit de l'entrevue qu'il eut avec Legouvé au sujet de la tragédie : la Mort de Henri / V, en est une preuve pal|)able. Nous constatons avec plaisir, car nous aimons à rendre justice à chacun (juand il le mérite, serait-ce même à Anastasie, que les coui)ures et les changements qu'il conseilla à l'auteur sont d'un sens dramatique qui étonne parfois de la pai-t d'un homme de guerre.

D'ailleurs le théâtre, il faut l'avouer quand on étudie de près Napoléon I", l'occupa presque autant ({uc la politi(|ue. Quels sujets n'embrassait pas cet esprit universel et à (jucls moindres détails ne s'arrètait-il pas, détails (jui feraient peut-être sourire aujourd'hui nos hommes d'Etat trop affairés!

Dans une lettre à Fouché, datée du 31 décembre 1800, il indir|uait clairement comment il entendait que l'on fît une tra'i-édie et disait, en iiaidant des Templiers :

« La fatalité poursuivait les héros des Atrides, et les hé-

» ros étaient coupables sans être criminels ; ils partageaient

» les crimes des dieux. Dans l'histoire moderne ce moyen

» ne peut être employé ; celui qu'il faut employer, c'est la

» nature des choses, c'est la politique qui conduit à des ca-

» tastrophes sans des crimes réels. M. Raynouard a man-

» que cela dans les Templiers. S'il eût suivi ce principe,

» PhilippeleBel aurait joué un beau rôle ; on l'eût plaint

» et on eût compris qu'il ne pouvait faire autrement. »

Alors pourquoi l'avoir interdite ou plutôt, je me trompe, pourquoi l'avoir laissé passer après l'avoir mutilée dans plusieurs scènes ? Sans doute pour la corriger. Mais remarquez que la (Censure gouvernementale n'est pas un Aristarque, qu'elle n'a pas mission de polir notre style, de renforcer l'intrigue ou d'étayer l'échafaudage de la mise en scène. Là devrait s'arrêter ses prétentions qui sont par trop ridicules de la part d'une personne ([ui, comme Anastasie, n'est pas même capable de corriger les fautes d'orthographe.

Sous Louis XIV, rien que le nom de Henri IV au théâtre c'était le renversement de la monarchie; sous l'Empire, c'était la révolte des mécontents, c'était le spectre du Drapeau blanc qui s'agitait dans l'ombre.

Par conséquent, la. Partie de c/ias.sc, Is Souper de Henri IV, la Batsùlle d'Ivry sont interdites par la Censure.

Henri IV et d'Aubigné est également refusée à l'Odéon, Anastasie ne veut rien entendre : les Bourbons, voilà l'ennemi !

La mise en scène des représentants de l'ancienne monarchie était cependant permise, à la condition toutefois d'être convenable vis-à-vis des personnages.

Un mimodrame sur Charles VI, Tanneguu-Duchâtel, oublia peut-être les conditions d'Anastasie et fut arrêté en plein Cirque

Pour les mômes raisons la Censure ordonna, sous peine d'intei'diction complète, à l'Opéra-Comique, de retoucher Françoise de Foix. Le rôle de François L', dans cette tragédie, était défectueux, à son dire.

De 1807 à 1800, les Censeurs dramatiques semblaient se reposer, toutes les pièces étaient à la louange de Napoléon et par conséquent pleines de moralité. On commandait des drames ou des opéras aux auteurs ; ainsi Esménard, inspiré

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par Fouché, faisait, en collaboration de Lesueur et Pertuis, son opéra : /<? Tiioiujthc, <le Trajaii^ qui était joué triomphalement le 23 octobre 1807.

La Censure laissait passer avec de beaux sourires de courtisane en faveur les pièces suivantes : Vlnauguration du Temple de la Victoire, l'IIôlel de la. Paix rue de la Vicfo/re, Un Dîner par Victoire, la Prise de Vienne, le Passage du Danube, le Siège de Pavie ou la Gloire de Charlcmagne, Xous allons le voir ou Réjxîiition d'une grande Fêle, impromptu pour l'arrivée do l'Empereur, etc.

Anastasie, à cette époijue. réservait toutes ses rigueurs pour les pièces sérieuses ; les médiocrités passaient comme une lettre à la poste.

L'œuvre capitale de l'Kmpire fut la tragédie de Raynouard ; les Etats de Blois. Les Censeurs acceptent d'abord la pièce. Napoléon ensuite veut en prendre connaissance et trouve la tragédie de Raynouard mauvaise au point de vue du style et inotïensive au point de vue politique. Cela n'empêche pas la pièce d'être jouée au Théâtre de Saint-Cloud et refusée à la Comédie-Française après représentation.

Napoléon I", piqué de curiosité après la première, se fit lire ofdciellemont. à Saint-Cloud, les Eluts de Blois; cela se passait le 28 juin 1810. Après cette lecture, l'avis de l'Empereur changea complètement, il trouvait l'œuvre trop orléaniste et trop choquante. Certaine tirade où Crillon donne la réplique à Catherine de Médicis, eut le don de lui déplaire, ces deux vers surtout :

Souvent par un terrible et rapiile retour, Le héros de la veille est le tyran du jour.

Probablement qu'il les prit |)our lui. Il n'en dit rien sur le moment ; mais Icndcmam Anastasie était chez l'auteur avec ses ciseaux sous le bras. Les Etats de Blois furent donc interrompus jus{[u'en 181'i, où on les voit revenir sur l'eau à l'aide de la politi([ue du moment.

Les drames révolutionnaires étaient tombés dans loubli; ces sortes de spectacles n'étaient i)lus jjermis à Paris, tout au plus les tolérait-on dans les théâtres de Banlieue ou de Province. On retranche aussi de lu scène tout ce qui pourrait prêter à une manifestation ropulaire.

Le répertoire de Chénier disparaît pour ce motif. La (Jensure craint ({ue les vers du poète ne réveillent les par-

tis endormis et elle applique ses scelles ministériels sur tout ce qui remue le cœur et rimagination.

Entre temps, pour prouver ce que nous en disons, elle fustige YOthello, de Ducis. Dame ! Othello, c'était grave ! Rien que le titre était noir d'orages et Anastasie cherchait la tranquillité dans sa nouvelle demeure.

Plusieurs flatteries en vers, autant de platitudes de circonstance et quelques courtisaneries maladroites furent supprimées par les Censeurs.

Ainsi Asire'e, héroïne de Riboutté, composée pour le mariage de Mario-Louise, est supprimée pour ce seul défaut.

En 1809, à l'Opéra, on interdit un ballet, la Fête de Mars, parce que Napoléon en était le héros principal.

Il faut croire que Napoléon changeait souvent d'opinion, parce qu'il ne dé(hiigna pas toujours la flatterie. Ou bien encore était-ce la Censure ({ui, jalouse des lauriers de César, empêchait les auteurs de célébrer sa gloire et ses exploits? Par ma foi, je n'en jurerais pas le contraire !

Les événements de politique extérieure furent souvent, durant l'Empire, la cause première qui faisait c[u'Anastasie, comme Napoléon, se mettait en campagne. Mais l'ennemi différait un peu. Pour Napoléon, c'était toute l'Europe à vaincre ou la perte fatale de son Empire ; au contraire, pour la belle Anastasie,ce n'était qu'un combat inégal, une victoire assurée sur un ennemi démantelé et sans armes.

Dans une de ses campagnes pour rire, Anastasie tailla en pièces, en 1808, Gustave Wasa, de Piron. Laseule cause de celte déclaration de guerre fut la Révolution Suédoise, qui venait de renverser Gustave II et de mettre en sa place Charles XIII.

Tous les sujets tirés de l'Espagnol étaient fatals à leurs auteurs. Et pourquoi ? Parce que nos armées évoluaient sous le ciel des Cid et des Rodrigues. Don Sanche, roi de Léon et de Castille, tragédie de Briffault, se trouve arrêtée dans les bureaux de la Censure pour ces hautes raisons d'internationalité. La pièce est transformée alors et devient A'i'Uis, 7^oi des Assyriens. A cette condition on ouvre la porte à l'auteur et à sa pièce. Qu'ils aillent se faire pendre ailleurs, murmure Anastasie! Ils allèrent tout bonnement au théâtre et MiïUiS, habillé en Don Sanche vit ainsi le feu de lu rampe, après avoir entrevu ramphithéâtro de cette doctoresse d'Anastasie-charcutière. On ne stigmatisait pas seulement les pièces, mais on fermait encore les

théâtres iiui ne répondaient pas aux désirs de lEmpereur tout-puissant

Tel fut le sort de la Porte Saint-Martin en 1808, 1810, puis en 1813 et 1814.

Le 11 août 1810 eut lieu la première représentation des Deux Gendres, comédie d'Etienne. La Censure l'avait un peu ménagée, probablement jjour ses liens de parenté avec l'auteur. Mais ((u'inij^orte, qu'avyit-elle fait? Oh! pas grand'chose !... Elle s'était amusée à changer les mots de : « Chambellan de Saint-Phar » par « le Comte de Saint- Phar. » Nous voilà bien éclairés. Elle avait trouvé aussi que l'expression de « gens très élevés « était impropre ou ne se disait qu'en parlant des édifices et tout de suite la fine mouche l'avait remplacée par des « gens très importants. « En somme, une petite leçon de grammaire en passant, pour avoir l'air de faire son devoir de bonne gardienne.

Un événement gâta tout et vint renverser le bon jugement d'Anastasie, qui ne se trompe jamais. Un petit pape en miniature, je vous dis !

L'affaire de Connaxa, qui passionna tout le Paris d'alors vint arrêter la pièce d'Etienne ; on lui reprochait d'avoir pris sa pièce dans un manuscrit de la Bibliothè(|ue Impériale, intitulé : Connaxa ou Les Gendres Dupés, pièce attribuée au père Ducerceau ou au père Larue, et représentée au Collège de la Compagnie de Jésus, à Rennes, le 22 août 1810. Que ce soit de Ducerceau ou de Larue, peu nous chaut. Ce que nous voyons de plus clair, c'est que la Censure était prise dans le cerceau aussi bien que son favori Etienne.

Qu'advinl-il ?... Les envieux d'p]tienne et les Censeurs eux-mêmes profitèrent de l'accusation portée et les Deux Gendres ne furent rejoués que (juatorze mois après la première du Théâtre Français. On disait alors et ce mot courait la capitale : « M. Etienne a tué le jésuite, et parce meurtre est devenu son héritier légitime. »

Telle est l'histoire des Deux Gendres ou telle on nous l'a contée. Tout leur malheur est venu de ce qu'ils avaient une belle-mère. Anaslasie, leve'z-vous ?... Et saluez ces messieurs !,..

La police ne s'occupait pas seulement que des pièces et des auteurs. Elle veillait même sur les acteurs, ainsi que le prouve ce pi(]uant bulletin du 23 juin 1810, mis sous les yeux de l'Empereur :

« Hier, vendredi, M"' Chevigny ne s'est pas rendue à » rOpéra où elle devait cependant jouer un rôle important » dans le ballet dWndromaque. On s'est assuré que » M"' Chevigny était à sa campagne de Vincennes avec un » jeune homme de 24 ans, personnage inconnu. »

Anastasiequi veille sur les mœurs, protège aussi la vertu des danseuses de l'Opéra ! Il n'y a plus de véritable amour en dehors de la scène et ces dames ou demoiselles doivent rester rosières jusqu'à ce que Anastasie leur permette de chanter le duo de la Mascotte. Lavojez-vous d'ici cette maternelle Censure, empêchant les demoiselles Cardinal de mal tourner?... C'est pouffant !... Je n'aurais jamais cru qu'une telle prévoyance put entrer dans la tête d'une femme pareille. Empêcher les amoureux de roucouler à la campagne ?... O ma chère, vous n'y pensez vraiment pas... Avez-vous pris vos ciseaux au moins ? Oh ! alors, cela devient grave!... Pauvre danseuse, pauvre M"*" Chevigny! Mais enfin, je me demande, qu'avez-vous bien pu lui couper, ô grande Anastasie !

La Censure ne doit jamais dormir, son devoir est de veiller etcjuand elle veille, la société peut reposer en paix. C'est ce qui se passait sous l'Empire. Anastasie avait toujours l'œil ouvert, inspectant, même l'horizon. Et lorsque le vent, le siroco par exemple, lui apportait un pressentiment d'orage. Vite, partons, se disait-elJe, conjurons le danger. Il n'y avait souvent rien du tout, mais n'importe, elle voyageait pour instrumenter et, quand cela ne serait que pour le plaisir, Anastasie promettait aide et protection à son Empereur absent.

C'est ainsi que pendant que le maître faisait la guerre, la servante se balladait en province pour voir les théâtres.

En voici une petite preuve en courant... de la plume, j'entends.

Le commissaire général de police de Bordeaux refuse l'autorisation déjouer dans cette ville Pinto ou la journée d'une conspiration, de Népomucène Lemercier. L'interdit était jeté d'avance sur toutes les œ^uvres de Lemercier. La Censure avait un petit compte à régler avec lui et sa vengeance retombait sur ses pièces, ne pouvant pas atteindre 1 auteur différemment. On lui faisait un crime d'être trop peu courtisan de Sa Majesté l'Empereur.

M. Legouvé nous raconte à ce sujet que : v Un jour de » réception aux Tuileries où l'Institut avait été mandé,

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1) rEniporeui' aporrut dans un angle du palais Lcmcreier » conlonilu ilans la loale de ses conli-èros. 11 écarte tout le » monde d'un içeste, va droit au poète et lui dit : — Eh » bien, Lemercicr, quand nous l'erez-vous une belle tragé- >^ die... ? — J'attends, sire, lui répondit le poète. »

La réponse était bonne, mais cela ne délivrait pas les autres tragédies du poète, des embûches que leur dressait à chaque pas la vindicative Censure.

Les cafés dramatiques (établissen>ents qui ressemblaient beaucoup à nos cafés-concerts) étaient surveillés très étroitement par la police des spectacles

Un industriel vt)ulut ouvrir, en janvier 181 î, sur le boulevard du Teniple, un établissement de ce genre sous le titre de a Cale d'Apollon », avec l'inleniion d'y faire jouer quekiues petites pièces Esménard s'opposa à cette création, parce i\ue le nombre des théâtres était fixé par un décret de Sa Majesté C'était éluder le vœu de la loi que de faire d'un café un théâtre. « D'ailleurs les pièces qu'on y » joue, écrivait le Censeur au duc de Rovigo, sont des es- » pèces de canevas qui échappent à la Censure On peut fa- » cilement abuser d'une liberté pareille et, dans les cir- » constances orageuses, on Ta fait plusieurs fiis. » Comment donc ? vous le reconnaisse/, mon brave Censeur, il est des choses qui échappent à la Censure ?... Alors pourquoi interdisez-vous ? Votre jugement, au(|uel il échappe un iota, de l'œuvre à censurer, n'est plus (ju'une affreuse injustice et se condamne tout seul.

On ne raisonna pas chez Anastasie, on n'alla pas si loin, on s'arrêta à la proposition d'Esménard et il fut défendu au propriétaire du « Café d'Apollon » de jouer aucune pièce ou proverbe dramatique.

La Censure était très à la mode et se |)crmetlait quelciuefois de fré(|ucnter le grand monde. C'est peut-être là qu'elle connut M""' de Rémusat. Cette dame était on ne peut mieux avec la vieille Anastasie. Ce qui nous le prou\e, c'est la lettre suivante, où M"" de lîémusat, écrivant à son mari, en date du mois de novembre 18U9, partageait pleinement les petites vues de la Censure : « J'ai pensé, j) dit-elle, dans ma sagesse, que vous ne deviez pas donner » AlJi-dlie à la cour ; il y a bien des applications rcligieu- » ses, des rompez tout pacte avec l'impiété, tout cela gâte- » rait votre besogne.» Quelle sage-femme, ou plutôt quelle femme sage !...

Naiioléon, comme nous l'avons déjà vu, réduisait les

théâtres ù leur plus petit nombre. C'était déjà pas mal, mais ce qu'il y a de plus fort, c'est qu'il interdisait le théâtre à l'Impératrice, sauf les quatre grandes scènes. La Censure n'aurait pas mieux fait.

Ecoutez ce qu'en dit M. ISIaxime Du Camp : « Pendant » l'Empire, la Censure ne fut pas douce aux petits théà- » très, que Napoléon n'aimait guère D'un trait de plume, » par le décret du"8 août 1807, il en supprima 22 ; le coup » était rude, mais on peut croire qu'il visait surtout l'im- » péralrice Joséphine qui s'amusait beaucoup aux bambo- » chades. [^'Empereur ne l'entendait pas ainsi et, le 27 « mars 1807, il lui avait écrit d'Osterode : — Mon amie, il » ne faut pas aller en petite loge aux petits spectacles, cela » ne convient point à votre rang, vous ne devez aller » qu'aux quatre grands théâtres et toujours en grandes lo- » ges. »

La naissance du Roi de Rome, 20 mars 1811, fut le signal d(! la confection plus ou moins raffinée de nombreux vaudevilles, comédies et impromptus Le plus grand nombre fut spontané, les autres furent commandés à l'avance aux auteurs par le ministre de la police ou ses subordonnés. De ce nombre fut Olivier Ferrand, grand fabricant d'à-propos et artiste dramati(iue. Les pièces de ce monsieur sont presque introuvables à notre époque, cela prouve qu'elles devaient cire passal)lemcnt médiocres. C'était, dit le bibliophile Jacolî, un faiseur de parades, chargé par la police de comi)oscr des drames et des comédies sur les principaux événements politiques.

On peut citer comme ouvrages en l'honneur du nouveauné le Roi de Rome : le Berceau, de Pixérécourt et le Triomphe du mois de Mars ou le Berceau cV Achille, de Dupaty, représenté à l'Opéra le 27 mars 1811. Dans cette dernière pièce les mois se disputaient la suprématie aux yeux des mortels ; mais le mois de Mars, qui venait de voir la naissance d'Achille, le futur vainciueur de Troie, remportait une facile victoire sur ses onze partenaires.

Il fut composé plus de 170 ouvrages à l'occasion de cette naissance. C'était une véritable avalanche de comédies, de vaudevilles, de ballets, d'odes, d'horoscopes, de songes, de dithyrambes, de stances, de chansons, d'hymnes, de Cantates, etc Tous les genres littéraires furent épuisés pour chanter ce fœtus qui ne devait jamais régner ([ue dans l'imagination de son père.

Voici l'état des gratifications accordées aux auteurs qui ont célébré la naissance du Roi de Rome :

a Arcliives Nationales. — F" 3301. — Mars 1811. — Ont reçu des ii:ratilications, sur le rapport du duc de Rovigo, pour avoir célébré la naissance du Ivoi de Rome :

1" MM. Aignan, Xi menés, Chassin, Langon, Gouffé, Désaugiers, Perrot, Capelle, Autignac, Ducray-Duminil, Marie Saint-Oursin, et Coupart, (auteurs de stances, chansons, couplets), chacun 1,200 francs.

2" MM. Duval, Ourry, Dupaty, Riboutté, Morin, Rougemont, Pain et Oouilly", Barré, Radet et Desfontaines, Dumersan et Planard, Pixérécourt et Dubois. Scwrin, Desprcs Saint-Clair et Ilapde (auteurs d'opéras comiques, vaudevilles, allégories), chacun 2,000 francs.

3° MM. Tissot, Esménard, Baour-Lormian, Parscval, Tréneuil, Soumet, Brifiault, Millevoye, Legouvé, Lemontey, Campenon et Lacretelle (auteurs de poèmes, odes, dithyrambes et petites comédies), chacun 3,000 francs.

N. B. — Le Ministre demande en outre des distinctions honorifiques pour les écrivains tle cette troisième classe. »

Nous remar(}Uons que dans le nombre de tous ces auteuis courtisans, les Censeurs d'Anastasie n'ont pas manqué de se distinguer par leur platitude habituelle. C'était sans doute un bon j)oint pour eux. Hélas ! la postérité en a jugé autrement. Et de tout ce déluge de flatteries et d'auteurs, il n'est resté que cette note des Archives Nationales que nous venons de citer par hasard.

La Censure n'allait pas qu'en ))rovince, elle poussait môme juscjuc dans les pays annexés par les victoires de l'Empire.

Le préfet de lOurthe, ayant laissé jouer sur le théâtre de Liège, au mois daxril 1811, une pièce intitulée ; La Comtesse de Walberq ou la Peine du Talion, le ministre réclama aussitôt le manuscrit et s'empressa de suspendre jusqu'à nouvel ordre les représentations de ce drame.

Le 17 mai 1811, les Censeurs Lacretelle et Lcmontey éciivaient le bullctir» sui\ant, sur une pièce de M. Dcj)untis et intitulé Clocis. « Nous devons déclarer (jue cette production ne décèle point le génie dramatique. L'action en est embarrassée et languissanle. Aucune grande catastrophe ne s'y annonce, aucune situation ne fait naître l'intérêt, ni l'étonnement. Quoique plusieurs circonstances historiques y soient rapportées avec une hdélité minutieuse, le Clovis de cette tragédie n'est en rien le Clovis de l'histoire. C'est un héros sans physionomie et d'une ma-

g-nanimité idéale qu'on voit partout. Le st}le en est extrêmement faible et froidement raisonnable. «

Voilà ([ui n'est pas trop mal pour un critique dramatique, cet « idéal qu'on voit partout » est une véritable perle. Mais en quoi un censeur ressemble-t-il à un critique dramatique? Je me le demande. Un censeur doit censurer les vices et affermir la morale, si je ne me trompe. Quant à faire de la littérature et du style, je trouve que cette étude est bien mal placée et sans importance de la part de ces coupeurs de pièces. Avez-vous jamais vu les coupeurs de chats ou de chiens faire fonctions de vétérinaires et suppléer ces derniers. Non, n'est-ce pas? Il en est de même de Messieurs les Censeurs, soit dit sans froisser les denteU les de M"' Anastasie, une femme comme il faut.

Tantôt ce sont des allusions à la politique intérieure, tantôt ce sont des rapprochements sur la politique extérieure, ([ui inquiètent la Censure.

A preuve, le 24 juillet 1812, il est communiqué à tous les préfets de l'Empire que le ministre de la police a ajourné les représentations de Pierre-le-Grsind, de la Chaumiëre Moscoviti^, d'Une Visite à Saint-Cijr et de tout autre ouvrage qui contiendrait des passages favorables à la Russie et à ses souverains.

\je 6 mars 1813, fut jouée Vlntrigante, du Censeur Etienne. Elle avait été approuvée par les Censeurs, ses amis, avec quelques coupures à l'adresse des Allemands. La représentation ne promit point ce qu'on attendait de l'auteur ; le commencement fut froid et mal interprêté, au milieu les acteurs se troublèrent et au dernier acte on sifflait de partout. L'enthousiasme de l'attente finissait par un orage.

Napoléon voulut voir la pièce, on la joua à Saint-Cloud et il manifesta son mécontentement pour quelques petites railleries à l'adresse de la Cour. On étouffa la pièce sur l'ordre de Napoléon, elle fut même saisie chez le libraire. Ecoutez l'auteur lui-même : « Il faut dire que ce n'est pas la Censure, mais Napoléon lui-même qui défendit l'Intrigante. Quel est donc cet ouvrage si dangereux pour la société et les constitutions de l'Europe?... 11 n'en est guère de plus moral, de plus étranger à la politique do l'Empire. C'est cependant cette comédie que Jupiter lui-même, du haut de sa loge, a frappé de ses foudres au milieu d'une représentation à Saint-Cloud. Où est le poison ? Où est

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ralteiitat? Le mot ilc « cour » est souvent prononcé, La cour est monlréc de loin dans la coulisse; c':;st le ressort caché de l'action dramatique; ce mot, l'Empereur l'a pris pour lui, malgic l'intention et les sentiments de l'auteur. »

Comme on peut le voir par ces quelques lignes, il ne suflisait pas d'être Censeur pour être invulnérable, du moment qu'on était auteur dramati([ue, on n'écliappait pas à la rigueur du jugement d'un Bonaparte. La Censure Impériale devait parfois frapper ses propres enfants. Tel était le désir mipitoyable de l'Empereur. Pauvre Anastasie, quelle sale besogne on te faisait faire !...

En 1814, la catastrophe approche, l'étranger va venir, et le théâtre se ressent déjà de cet état de choses. Le cri d'alarme retentit sur la scène. On allait chercher dans l'histoire; les noms des libérateurs de la patrie. Bayard, Jeanne Hachette, Jeanne d'Arc montent sur la scène et viennent rassurer l'esprit public par leur héroïsme connu. Juchée dans son palais, la Censure toute déconfite des événements et j)ressentant sa prochaine disgrâce, regarde passer les oeuvres dramatiques. A peine se dérange-t-elle pour l'examen des pièces. Elle ne se montrait que lorsque le principe même du gouvernement était mis en scène. Là, elle ne supportait aucune discussion.

Elle le fit bien voir lors([u'on voulut représenter le Rubcin de Nuit ou les Petites Querelles politiques. Dans cette comédie, l'auteur symbolisait l'Empire et la Monarchie par un mouchoir couleur de feu et par un ruban blanc. Le mouchoir passe ; mais le ruban blanc ! cette fois elle se réveilla et l'ouvrage fut interdit.

Après cela, c'est l'invasion, c'est l'étranger à Paris, c'est Napoléon relégué dans l'ile d'Elbe et la Censure qui est obligée de déménagor dos Tuileries. Pauvre vieille ! elle cache son nez dans son fichu et va louer une chambre en ville, en attendant les meilleurs jours prédits par l'Evangile. Les Censeurs se dispersent, ils excitent le patriotisme, ce qui est préférable. Juscju'à la police qui ferme les yeux. Allons, c'est bi(în fini, le théâtre va redevenir libre. On le dirait du moins. Si ce n'est pas vrai, nous le verrons tout à l'heure.

Ah! nous allions oublier de vous parler de ces messieurs de la Censure. Excusez noire précipitation, le mal ne doit venir que de là. Nous allons le réparer.

Donc sous Napoléon P' nous voyons à la tête de la Cen-

sure Foiiché, ministre de la police; il l'était déjà sous le Directoire et le Consulat.

Fouché cependant n'était pas tout seul, il n'aurait jamais pu sutTir ; rien que le théâtre lui aurait fait perdre la tête. C'est pourquoi il avait choisi pour l'aider dans l'examen des journaux, dos livres et des pièces de théâtre, quelques hommes de lettres, qui prirent la charge et le titre de Censeurs. Ils ne furent même que cela.

De ce nombre étaient Félix Nogaret, Brousse-Desfaucherets, Esménard, Lacretelle jeune et Lemoutey. Anastasie de son côté embaucha à son service particulier l'auteur Etienne et Coupart, en 1811 ; tous les deux furent portés à la partie dramatique et préposés aux coupures des scènes à faire. Coupart surtout était tout à fait dans son rôle. Rien que le nom suffisait pour le faire choisir à ces hautes fonctions. Il désignait au moins la profession, à défaut d'autre chose.

Maintenant, pour terminer ce chapitre, il nous faudrait une appréciation sur Napoléon I" et nous passerions gaiement à un autre.

Lamartine, pour qui le règne de l'Empereur est a le vieux monde reconstruit par un homme nouveau » va nous tirer de ce mauvais pas. Ecoutons-le.

« Au lieu de chercher la religion dans la liberté, il s'était trompé de huit siècles en parodiant le rôle de Charlemagne, sans avoir ni lu foi jeune, ni la sincérité héroïque de ce Constantin des Gaules et de la Germanie. Au besoin d'égalité des droits, il a\ait répliqué par la création d'une noblesse militaire et d'une féodalité de l'épée ; aux besoins de la pensée libre, par la Censure et par le monopole de la Presse; au besoin de la discussion, par le silence des tribunes, au pied desquelles une représentation muette du peuple n'avait conservé d'autre tlroit que le droit d'écouter et d'applaudir les organes de l'Empereur.

« L'intelligence languissait, les lettres s'avilissaient, les arts s'asservissaient, les idées mouraient à ce régime. La victoire seule pouvait contenir l'explosion de l'indépendance des peuples et de l'esprit humain. Le jour où elle cesserait de dorer ce joug de l'univers, il devait paraître ce qu'il était : la gloire d'un seul, l'humiliation de tous, le reproche à la dignité des peuples, l'appela l'insurrection du continent. »

Et plus loin, l'auteur de l'Histoire de la Restauration^ ajoute :

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« Il répudie dès le prcmici- jour ce grand rôle d'un génie fondateur d'une idée II tléclarc la guerre et la tsrannie à toutes les idées, excepté aux idées mortes. II maudit la pensée parlée ou écrite, comme une révolte du raisonnement contre le lait. Il s'écrie: la pensée est le mal saprcme, c'est elle qui a fait tout le mal. Il impose le mutisme aux tribunes, la Censure aux journaux, le pilon aux livres, la terreur ou l'adulation aux écrivains.

» Il blasphème contre la lumière. Il ferme la bouche au moindre murmure d'une théorie. Il exile tout ce qui ne lui vend. ni sa parole, ni sa plume. Il n'honore dans les sciences que les sciences qui ne pensent pas, les mathématiques... Il supprimerait, s'il le pouvait, l'alphabet, pour ne laisser subsister entre les hommes cjuc les chiffres, parce que les lettres expriment Tàme humaine et que les chilfres n'expriment que la force matérielle. »

N'est-ce pas, lecteurs, qu'avec un tel homme la Censure devait être à son aise ?

Sur ce, nous dirons comme dans l'opéra : « Un instant de repos!...» Donc, reposons-nous. Laissons soufller notre jument La Critique. Elle l'a bien gagné.

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