CHAPITRE XV
A.NAST.\SIE DKVIEN'T FEM.ME DE CUA-MBRE CHEZ U.\ ÉMIGRÉ. COMME QUOI ELLE CHANGE DE PATROiN ET RETOURNE A SES PREMIÈRES AMOURS.
Napoléon, trahi de tous côtés et vaincu par le nombre, s'éloigne de Paris. Les alliés rentrent en France, les rois et leurs armées viennent chez nous pour nous imj)oser leur volonté monarchique; c'est 1815 et la débâcle. Pour Anastasie, c'est aussi la chute. Elle dégringole, t(jmbe dans la misère la plus affreuse ; si bien qu'un émigré la prend en pitié et lui offre le poste de femme de chambre, ce (qu'elle s'empresse d accepter en attendant mieux.
Ce n'est plus elle, hélas ! qui fait la pluie et le beau temps. Ce sont les ])rinces étrangers qui censurent chez nous le théâtre. Paris et la France sont à la merci de l'ennemi.
En effet, Napoléon est encore à Fontainebleau, attendant les décisions du peuple et de la Chambre pour se mettre en route pour l'exil, que rOj)éra reçoit solennellement l'Empereur Alexandre et le roi de Prusse. Ce qui prouve
que l'on était las du joug de rEmpercur et de sa féroce Censure.
On joue devant leurs Majestés le Tiiomphe de Trajan ; l'Opéra croyait ainsi faire sa cour aux deux souverains. Mais les monarques s"y opposent et font comme chez eux. Pourquoi se gêneraient-ils? L"obstacleXapoléon est vaincu! Alors, pour contenter Messieurs nos hôtes, TOpéra change le spectacle annoncé et on le remplace par la \'estale.
A cette époque la police de la scène survit seule et passe au Gouvernement provisoire. Toutes les pièces interdites sous Napoléon, comme ayant trait à la monarchie, reviennent aux théâtres. M. .Angles, commissaire général de police, les réclame lui-même au prince de Bénévent, qui s'empresse d'accepter.
O Censure ! que faisiez- vous pendant ces jour.'î de crise et de deuil ! Vous laissiez rouiller vos beaux ciseaux en or! Et le nouveau pouvoir attaquait votre ancien maître. A'ous laissiez tout faire et tout dire ! Et la mémoire de Napoléon était la proie des vaudevilles moqueurs. 0 ! Anastasie, vous n'avez donc pas de foie, ni de rate, pour oublier si vite les services rendus?...
Nous voyons alors revenir à la Comédie-Française : la. Partie de Chasse de Henri IV, Edouard en Ecosse avec quelques modiOcations. Héraclius avec le texte de Corneille qu'avait erroné l'Empire. A l'Opéra-Comique, ce sont : la Bataille d'ivr y, Pierre-le-Grand,Gabrielled'Estrée,toutea pièces interdites par le veto de Bonaparte.
Du côté des Censeurs tout était changé également. D'.\vrigny avait succédé à Brousse-Desfaucherets, Esménard n'était pas encore remplacé.
Enfin, tout ce qui avait déplu à la Censure Impériale était tout désigné pour la scène ; c'était une raison même qui donnait droit à la représentation immédiate.
Les Etats de Blois, Henri IV et d'Aubigné faisaient alors les délices du public, qui n<^ ménageait pas son enthousiasme en voyant la Censure sans audace et presque éteinte.
Henri IV, jadis banni de tout œuvre dramaticjue, était aussi à l'ordre du jour, et tout ce ({ui respirait la fraîcheur du vieux panache blanc avait droit de passage.
Ainsi l'on donnait carte blanche à tous les écloppés de la veille, à tous les mutilés de l'aigle impériale; et si la Censure fermait les yeux, les Censeurs étaient obligés, par contre, de défendre ce qu'ils avaient jadis autorise.
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Toi fut lait pour le Triomphe de Trajan. Tout ce qui a trait à Xapoloon et à ses victoires dans cette pièce est iiiipitoyalîlemcnt retranché. On s'acharne à faire tic Ti ajan-Bonaparte un tout petit Trajan. ([ui ressemble à Louis XVIII, à ce que dit cette bécasse d'Anastasie. Celle-là, elle voit toujours des rapprochements où il n'y en a pas; elle trouve souvent des ressemblances où il n'y a pas même une sinqjlc comparaison à tirer. Affaire d habitude! mais bien mauvaise, je vous assure.
Peu à jicu la Censure reprenait .son rang, réintégrait sa place de grande-prétresse du savoir, et Louis XVIIl, ayant entendu parler da s son entourage de la pauvre disgraciée, s'empressa de la rappeler auprès du pouvoir. Dame ! en polili(iuc, on a toujours besoin d'elle! Anastasie s'mqjosait d'elle-même et sa longue suite d'années, passées au service de nos bons rois de France, allait lui valoir de nouveau un appartement tout ca|)itonné de satin rose. Rose! rouriiuoi pas bleu? Ah! je serais fort embarrassé de le dire. A|)rès tout, ce n'était peut-être (ju'une affaire de goût, et des guûts et des couleurs ma foi, vous savez Inutile de discuter! \'oilà donc la Censure de nouveau sur son tronc
tragique. Que faisait-elle, me direz-vous?
Elle faisait ce qu'elle a toujours fait; elle abimait les pièces intelligentes pour protéger les platitudes de l'esprit. Elle redevenait coupeuse de chefs-d'œuvre et grande faiseuse de non-sens historiques, noble et lucrative profession qui n"a de comparable, pour le sacrilège commis sur la littérature, que celle de faiseuse d'anges de nos jours.
Etienne, le Censeur, demande au ministre que les lois permettent sa pièce, V Intrigante. Les Censeurs approuvent le manuscrit et M. le comte de Deugnot envoie son autorisation à l'auteur. Celui-ci, tout à coup pris de je ne sais quel respect humain, refuse sous prétexte (|ue l'on pourrait dire de lui (ju'il a profité du changement de gouvernement pour faire jouer sa comédie interdite par Napoléon I'^ Idée étrange, mais louable dans tous les cas. J'ajouterai pourtant (ju'il ne valait pas la peine de faire les démarches auprès du ministre pour refuser ainsi un résultat favorable. Vraiment les auteurs dramatiques ne nous avaient pas pas encore habitués à ce désintéressement du succès et, si nous en croyons notre pressentiment, Etienne était plutôt Censeur qu'autre chose.
Avoir fait Vlntrigante et respecter les arrêts d'Anastasie comme des paroles d'Evangile":' Non, ce n'est pas naturel de la part d'un véritable homme de lettres, qui a du sang
tragique dans les veines. C'est tout au plus cligne d'un intrigant!
A la fin, le public commence à se lasser de ces revire" ments de répertoires et de toutes les louanges pindariques ou emphatiques qui sillonnaient toutes les oeuvres dramatiques de cette prétentieuse Restauration.
Pelage ou le Retour cVun bon Roi, à-propos de Jouy, n'eut, en 1814, qu'un piètre succès. L'opinion publique lui tourna le dos, et l'auteur fut forcé de quitter la rampe avec son abominable flatterie. Vous pouvez comparer cette Censure-là avec l'autre, et après vous me direz laquelle des deux est préférable à votre avis. Je ne doute pas un seul instant de votre réponse; elle est toute indiquée et ne se demande pas.
On sacrifie toujours à l'étranger, malgré les vestiges de l'invasion et la jalousie de nos voisins pour tout ce qui touche à la France. C'est la Censure qui, à la veille du Congrès de Vienne, fait élever un nouveau bûcher en l'honneur de l'Angleterre. Le Siège de Rouen, tragédie de je ne sais plus quel auteur, sans être brûlée comme Jeanne d'Arc, sert de victime. Résultat : nous respectons nos voisins d'outre Manche, et ces bons Anglais nous le rendent à Waterloo.
UAmi des lois, deLaya, que nous avons déjà vu en 1793, a des velléités de reparaître; mais la Censure Tétrangle encore une fois, et il ne voit pas la scène.
Voici ce qui se passa. C'était en 1814, les Censeurs dramatiques étaient toujours, comme sous l'Empire, Lacretelle, Lemontey, sauf d'A.vrigny, qui ne faisait que d'arriver. Le comte Heugnot était chargé de la police générale, ainsi que de la surveillance des spectacles ; en cela, il avait succédé au célèbre Fouché.
Laya, sur la simple approbation do l'auteur Fleury, re-^ donne sa pièce à la Censure et demande l'autorisation préalable pour pouvoir la faire jouer à la Comédie-Française. La Censure, qui n'est jamais pressée de permettre, hésita et enfin se prononça pour l'interdiction momentanée.
« Les Censeurs, nous dit Laya lui-même, avaient tout vu, ou [dutôt avaient tout voulu voir dans ma comédie. C'était une sorte d'optique universelle, où venaient se reproduire le passé, le présent et peut-cire l'avenir... Les Censeurs, dans ces mêmes portraits, qui n'avaient pas changé pourtant depuis vingt-cinq ans, s'obstinaient à voir ce qu'ils nommaient des Bonapartistes, autres Jacobins plus dangereux
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que les premiers. Apparemment que, dès 1703, je signalais par prescience leti partisans de Napoléon ! Je naurais j;imais cru que j'eusse autant de sagacité. »
Lava défendait sa pièce devant les Censeurs, mais rien ne put les convaincre. En face de tant d'opiniàlrcté, Laya rendit à VAmi des lois sa première forme, qui était celle du gouvernement de Louis XVI, monarchicju-econstitutionnel. On se rappelle que la pièce de Laya avait été faite bien avant 1793. Ecoutez l'auteur à ce sujet :
(I UA mi des lois a été entrepris au moment où Louis X\'I venait d'accepter la Constitution ; la pièce était donc constitutionnelle, elle n'a pu être achevée cju'au moment oi^i la Convention proclamait la Répuljliquc. Il n'y avait plus d'espoir qu'un ami de la royauté constitutionnelle pût se montrer devant ces républicains de fraîche date, qui proscrivaient à jamais le irouvernement monarchique. Il fallait, en conséquence, ou renoncer à l'ouvrage ou faire des concessions pour qu'il fût représenté.
» Croyant qu'une œuvre de cette nature pouvait, sous quelcjne forme qu'elle parût, produire un peu de bien sur ro]jinion pul)li(|uc, je pris les seuls moyens dont la gravité des circonstances me laissait maître. Mon principal personnage devint un républicain ami de l'ordre et combattit, pour la défense des lois, les ennemis de toutes les lois. Et cependant l'ouvrage, tel (lu'on le vit alors, fut trouvé par les novateurs d'une hardiesse tout à fait contre-révolutionnaire. »
Forlis, le personnage principal, redevint donc un ami delà monarchie constitutionnelle. Toute la comédie fut changée et il resta à peine 3U0 vers de l'ancienne pièce de 1793. Ces modifications n'ébranlèrent pourtant pas les Censeurs. Ils avaient toujours peur. En bonne vérité, de quoi? Laya, à bout de force et de patience, voyant que l'on se moquait de lui, s'adressa directement au comte de Deugnot. Celui-ci prit connaissance du manuscrit, félicita l'auteur de ses heureux changements, et finit par lui dire que « les cir- » constances... la gravité des derniers événements... les j> prétextes que cela pouvait fournir aux mécontents... » que sais-je encore? Il lui assure qu'avec « la meilleure vo- » lonté du monde, » il ne jjourrait prendre une telle responsabilité. « Donnez-nous six semaines, » ajoule-t-il, « afin (jue nous allions avec sécurité applaudir votre ou- » vrage. »
Laya (loin a les six semaines, mais les Ccnt-.lours arri-
vent et emportent la pièce dans la débâcle du gouvernement royal constitutionnel.
Que pensez-vous d'une pareille Censure? Nest-elle pas mûre pour Charenton ?
Enfin, sous cette 1'^ Restauration, l'on voit revenir Suard, l'ancien Censeur de Louis XYl II réclame son apanage de la Révolution. Le comte Beugnot, directeur général de la police, l'adjoint aux trois Censeurs, Lemontey, d'Avrigny et Lacretclle Suard prit le titre de Censeur honoraire.
« En cette qualité, lui écrivait le ministre, vous jouirez d'un traitement de 2.000 francs, et de toutes les prérogatives attachées à la place. Vous n'aurez aucune fonction à remplir, ajoutait-il, et notre littérature, dont vous êtes l'un des derniers ornements, ne sera pas privée du temps que vous pouvez encore donner au travail. «
Quel blagueur pour un ministre!... Suard accepta toujours et, s'il ne prit jamais part aux divers travaux d'Anastasie, il palpa néanmoins les 2,000 francs qu'on lui offrait si galamment.
Ainsi, si vous aimez la délicatesse, cher lecteur, cherchez ailleurs que dans cette boutique Tout ce qui touche à la Censure n'est pas de première qualité.
Tout à coup, le bruit se répand dans Paris, comme une traînée de feu, que Na[)oléon est débarqué à Cannes et marche sur la capitale. Anastasie tressaille jusque dans ses fondr-merits ; et la bonne vieille s'empresse de lâcher Louis XVIII pour retourner vers l'Empereur, le seul homme qui l'ait vraiment comprise. Elle lui va même au-devant, et, lorsqu'elle l'aperçoit, elle se met à courir pour tomber plus tôt dans ses bras.
Pendant toutes ces embrassades, les théâtres s'empressaient de laisser les pièces royalistes et, sur un signal d'Anastasie, ils reprenaient un répertoire tout à l'ait mixte.
Bonaparte, de retour et reprenant l'Empire aux mains de ceux qui le lui avaient volé, tout cela laisse le théâtre aussi froid que le marbre, et la politique, pour une seule fois, est bannie de la scène, ce qui se voit très rarement dans de semblables occasions.
Le ministre de la police défendit, le 6 avril 1815, d'examiner aucune pièce d'autualité. La Censure avait-elle peur de ne plus être écoutée qu'elle devenait plus douce qu'un agneau y Oui et non; mais cela n'empêche pas les Cen-
seurs de refuser sans examen, selon le vœu du ministre, le Retour du héros <>u le Bonhexir rendu à la Frar.ce. Ce vaudeville aduhileuj- fut tout sinii)lcment retourné à celui qui lavait fait, sans dire comment ni pourquoi on l'avait interdit.
Le temps de la basse flatterie était l)ien passé. Napoléon n'avait pas encore ressaisi tout son ancien prestige; sa puissance lui échappait; il avait peur ((ue son système autoritaire ne vint tout l)riser sans quoi l'on aurait vu les théâtres inondes de pièces médiocres, dans le genre de celle ([uc nous venons de citer.
C'est encore pour la même raison cpie le commissaire extraordinaire de police int^^rdit, à Toulouse, un drame en quatre actes, le Triontjihe de Léon. Léon n'était autre ([uo Napoléon I", et Clovis, Louis XVIIL
Une pièce réellement interdite, selon les us ou coutumes d'Anastasie, fut Judith, VInspirée de liélfi'inle. On craignait que le fanatisme de Théroine de la Bible ne fût imité par fiuekiue illuminé. On voit que Napoléon, tout en marchant en avant, savait plus que jamais protéger ses derrières. On n'est pas plus prévoyant que la C'ensure. Elle aurait bien dû prévoir aussi l'exil à Sainte-Hélène.
Nous pouvons dire, sans crainte d'être démenti, que, depuis sa reprise du pouvoir jusqu'à sa chute, Na])oléon ne permit aucune pièce à son sujet. Il n'avait peut-être pas tort, mais il ne devait point les provoquer pendant les beaux jours de l'Empire, et il n'aurait pas eu la peine de les interdire ou de les faire interdire par son Anastasie vers la fin de son étoile.
La seule pièce ((uï fut autorisée et qui faisait allusion à l'Empereur fut Bélisaire.
Si l'on comjîare lesCent-.Tours et l'Empire proprement dit l'on trouve cju'il y a une difïérence immense entre les deux. C'est comme le jour et la nuit. Le Premier Consul et l'Empereur furent sans faiblesse; tout ce qui ne leur plaisait pas fut rayé radicalement par la Censure ; c'était une vraie boucherie de manuscrits et de dramos de toutes sortes. (|ui n'avait rien de conq)arabIe (|ue les champs de bataille d'Austerlitz ou d'H\lau. Fendant les Cent-Jours, c'est tout le contraire; on diiait (|ue I Empereur n'est plus le même; il ne dit rien et la Censure fait comme lui, elle a l'air d'avoir eommeil.
Enfin Waterloo iirrive, Napoléon sombre comme un soleil
couchant; seule, la Censure reste et passe au parti vainqueur.
Et maintenant, messieurs, à la tour de Nesle!... Non, je me trompe,., à la Restauration!