CHAPITRE XVII
VICTOR HUGO. LE ROI s'aMUSe!... ANASTASIE EN FAIT AUTANT
Louis XVIII mort, Anastasie passe au service de Charles X, qui lui conserve ses privilèges et tous ses titres honorifiques.
La Censure devient alors moins méticuleuse. Toutes les tragédies interdites sous l'ancien comte de Lille, viennent frai>per selon rE\angile à la porte des bureaux de la Commission dramatique. Frappez, et l'on vous ouvrira, disent les précoptes saints ! Et Anastasie en per;<onne venait ouvrir aux quémandeurs et aux solliciteuses. Elle examine les pièces soumises à son veto, fait quehfues coupures et les livre souvent sans difficulté à la scène.
C'est ainsi que sont jouées, sans embargo, les pièces suivantes : Germanicns, d'Arnault ; Be/isaire. Léonidas, de Pichat ; Julien dans les Gaules et le Cid d'Andalousie.
La Jeanne d'Arc, de Soumet, est autorisée les yeux fermés, trop fermés peut-être, puisqu'un vers seulement
L'air de la servitude est mortel aux Français.
a le don de mettre Paris et le parterre sens dessus-dessous.
Et l'on viendra encore nous chanter que la Censure est infaillible? Excei^té lorsqu'elle se trompe, ce qui lui arrive presque chaque fois qu'elle se lève pour instrumenter. Voyez plutôt.
Le Censeur Royou fait passer une pièce de son crû, probablement parce qu'il était Censeur. Dans cette tragédie les idées républicaines furent applaudies sous le nom de César et tout ce qui était en 1 honneur de la Monarchie, Ui;é pour le peuple, fut sifflé sans merci.
L'idée de l'auteur ne fut pas comprise ou du moins on ne voulut pas la comprendre, et le 4° acte fut couvert par des cris et des huées. Royou voulut faire cesser sa tragédie, mais le parterre, qui avait acheté son droit de siffler en entrant, voulut à son tour siffler jusqu'au bout. La pièce fut achevée au milieu du bruit du public et tout le monde
s'en l'ùl c'cnlont, 0X001)11- l'autour-censcur, c|ui vouait de faire trébucher encore une fois la trop partiale Censure.
Pendant les premières années du règne de ('harlesX, les étudiants régnaient en maîtres sur l'esprit des théâtres et de la scène. L'Odéon était leur théâtre et leur lieu de manifestations favori. Les auteurs, pour s'éviter une chute malheureuse ou ({ueliiues coups de silTlels au beau milieu de leurs pièces, s'aplatissaient devant ce nouveau pouvoir des écoles et allaient jus(iu'à les l'ialtor dans leurs productions.
Bayard et Romieu, auteurs d'une nouvelle comédie Dernier joiu^ de Folie, flattaient ainsi la jeunesse du Quartier Latin et prévenaient par une adresse sup})liante, faite dans les journaux du temps, la fureur vengeresse de nos futurs carabins.
D'autres auteurs allaient encore plus loin, ils prenaient leurs titres et leurs sujets dans le milieu môme où se mouvait la jeunesse turbujante des Etudiants Comme de juste ces derniers avaient toujours le joli rôle et les flatteries surannées marchaient bon train. On voyait des comédies telles (jue celles-ci : l'Ecolier cVOxford, de Wal'flard, et r Ecole des jeunes gens, à l'Odéon ; la. Coutume Allemande, de Mazères, au Gymnase.
Cependant la Censure, qui n'aime pas l'opinion publique et qui la refoule chaque fois (juc l'occasion s'en présente, la Censure, dis-je, veillait dans un fauteuil de cuir orné de boutons d'or.
A l'apparition de V Ecolier d'Oxford, elle tressauta si fort qu'elle se trouva sur ses pieds. Ayant examiné la pièce, elle ordonna des changements nombreux et signa sa consultation après, tout comme un docteur qui permet à son malade de boire du vin de Bordeaux quand le ])auvre diable n'a môme pas de quoi se payer du petit bleu à vingt sous le litre.
Quant à l'Ecole des jeunes gens clic trouva cela trop jeune pour sa vieillesse et ajourna l'autorisation à quelques années de jjortefeuille pour la pièce.
Elnfin la Coutume Allemande, selon la coutume d'Anastasic, fut coupée en plusieurs endroits. Cela fait, elle prononça le fameux : allez en paix et ne péchez plus, du confesseur catholiiiue Comment la trouvez-vous? Ne reconnaissez-vous pas rimmual)l(! C(!nsuri!? Il serait, je crois, impossible de faire autrement. Anastasie ne change jamais
de caractère, elle change de gouvernement comme nous, voilà tout.
La pièce à la mode, c'est Tartufe ! Autres temps, autres mœurs !... La Censure, elle qui ne croit pas à la mode et qui la suit encore moins, ne veut pas entendre parler de ce chef d'oeuvre de Molière Témoin une représentation de cette pièce à l'Odéon, où le parterre est expulsé par la force armée.
On joue Tartufe dans toute la France; c'est un parti pris pour manifester contre la prétraillc.
Un jour, cest à Tours que l'on doit jouer Tartufe, W^" Mars doit y tenir un rôle; mais l'autorité locale refuse l'autorisation de jouer cet ouvrage. Ceci se passait en juillet 1826. La Censure avait cru peut-être faire un bon tour.
Deux mois auparavant (mai 1826), c'était à Angoulême. Le public ayant demandé Tartufe, M. le Maire, digne descendant d'Anastasie, déclara qu'on ne jouerait point cette pièce et de fait on ne la joua que quelques jours après.
V. Enfin, nous apprend VAlmanach de Merville, la même pièce a été encore le sujet d'un scandale à Brest. La salle de spectacle a été fermée à cette occasion et plusieurs jeunes gens ont été arrêtes. Le théâtre a été réouvert le 25 octobre 1826. «
Nous nous plaignons de la Censure, nous la trouvons trop radoteuse par moments, mais nous ne voyons que la nôtre. C'est peut-être un tort; c'est pourtant notre droit. Toutefois, pour vous donner en passant une idée de la Censure étrangère, de celle d'Espagne, par exemple, écoutez ceci :
tt En 1826. une ordonnance de la police de Madrid défendait au public d'exiger les bis, de donner des marques d'improbation aux acteurs, de les faire reparaître sur la scène, de jeter des couronnes, des bonbons, etc. — Les délinquants devaient être punis, suivant les cas, à l'amende, à la prison et même aux travaux forcés. »
Nous n'exagérons pas, nous venons de copier un chroniqueur. Mais alors, que faisait-on de l'opinion publique? La Censure espagnole l'étoutTait sous son arrête de police pour mieux la poignarder ensuite. 0 Anastasie de France et de Navarre, voilà un bon exemplc.à suivre ! Cela nous paraît être du ressort de tes capacités intellectuelles. Encore un petit effort sur tes vieux jours et tu vas bientôt dé-
passer les Espaç^nols. Tl ne faut pas cependant être en rctai-il avec la nionli-e de les voisins. Vite, les ciseaux légendaires ! Que le nouveau Sabbat commence, nous allons te regarder lairc; c'est toi qui va nous jouer la pièce.
Vers 1827, la loi sur le sacrilège, les tendances cléricales du gouvernement, la protection (ju'il affecte de donner à l'Eglise, amcn(Mit la lutte sur le teriain religieux. Le théâtre s'en mêle aussi.
On joue à l'Opéra-Comlquo ?es Deux Jonrnées, de Cherubini ; mais la Censure s'éxanouit prestjue pour une phrase. Un personnage de la pièce dit de Mazarin ; « Ce » ministre fait le malheur de la France. » Vite, mes lunettes, s'écrie Anaslasie qui croit revenir d'un voyage dans les nuages ou d'une petite excursion dans le siècle de Louis XIV. On apporte les lunettes demandées et la bonne myope incurable y voit une allusion politicpie. Les Deux Journées sont condamnées dans une seule, le lendemain la pièce était suspendue. Ce n'est pas plus difficile (jue ça !
A rodéon, cent Blanche et Montcassin ou les Vénitiens, d'Arnault. Là, la Censure assiste, au i' acte de la pièce, à une scène de mariage, Mais, par je ne sais quelle analogie burlesco-comique, elle trouva que le mariage en question était anticatholi(iue. Comment pouvait-elle le savoir, elle, la vieille fille qui coiffa sainte Catherine de peur de coiffer autre chose ?
C'est de cette épo({ue que date une histoire plaisante qui prouve la bêtise de la Censure. Oyez, vilains, nous allons vous la conter :
Un auteur, un jour, s'avisa de faire un vaudeville ; c'était déjà un crime, il lit i)lus, il y mit des personnages qui faisaient de resi)rit (autre crime !), mais la Censure laissa faire. Quand tout à coup elle entend un personnage de la pièce qui raconte qu'il a mangé de la salade à son dîner. Elle est toutoreilles...; mais voici (jue le personnage ajoute que c'était de «la barbe de ca[)ucins.» Alors Anaslasie bondit, coupe la salade inoffonsivc et veut faire raser la barbe du capucin, comme barbe profane. Que voulez-vous de plus ? Est-ce assez bestiole ?
Ce fut le signal de cette guerre d'épigrammes, où l'on se battit à coup d épingles, de mots à double sens et de plaisanteries parfois un peu grosses. La itestauralion nous en donne un exemple des plus récréatifs et, si nous avions res])ace. nous en citerions qufhjues échantillons Les journaux de répoque en sont pleins, tous les matins, ceux de
l'opposition s'entend, parlaient des capucinades de la cour du roi Charles X ; le mot était en vogue comme certaines chansons aujourd'hui,
La Censure proscrivait d'une façon absolue les personnages et les costumes ecclésiasti(|ues. Aussi coupait-clie dans le Tasse, de Duval; dans Amy Robsart, de Paul Foucher, et dans Jeanne d'Arc, de Soumet.
Le ministère de Villèle venait de présenter la loi sur la presse, lorsqu'arriva l'affaire du Censeur Lacretelle, qui no voulant pas se prêter aux tripotages du gouvernement, lâche la Censure avec tout l'éclat dû à son rang. Voici l'histoire de ce petit incident :
L'Académie Française, à l'apparition de la loi sur la presse, envoya, sous l'instigation de Lacretelle, une Commission au .Nlinistre pour le prier de bien vouloir retirer ladite loi. La Commission, chargée de cette requête épineuse, était com])osée de Lacretelle, promoteur ; de Chateaubriand et de Willemain, qui rédigea l'adresse.
Deux jours après un décret enlevait à Ijacretelle ses fonctions de Censeur dramatique, on lui donna une pension en compensation. Villemain, qui était alora maître des requêtes, fut aussi révo(jué pour s'être mêlé d'en faire une mal à propos. Ce fut vers la même époque que la Commission d'examen des oeuvres dramatiques s'enrichit, pour combler le vide qu'avait laissé Lacretelle, du terrible Laya, cet ennemi juré d'Anastasie et auquel on avait probablement coupé les cheveux, comme au Samson de la Dible.
On accepta également le concours de Brifï.iult, le rédacteur du Moniteur, de Sauvot et du journaliste Chéron. "Vraiment il fallait que ces gens-là n'eussent rien à faire de leur peau pour s'engager ainsi dans cette galère de la Censure ?
Anastasie, qui s'érige encore on protectrice du pouvoir, ne tolérait pas, en 1827, que l'on soulevât, au théâtre, la question de légitimité.
Bla7iche d'Aquitaine ou. le Dernier des Carlovingiens, était dans ce cas. Présentée à la Censure, elle est refusée par M. de Corbières. Quelques mois après l'auteur modifie les passages incriminés et le ministre de Villèle l'autorise.
Le gouvernement et la Censure se relâchent. L'idée de liberté se réveille avec la lutte des Romantiques et des Classiques. L'expé<lition de Grèce accentue ce mouvement révolutionnaire qui flotte dans l'air. Alors Masaniello de-
vient le type populaire, l'apôtic de la liberté et il entraîne le peuple à sa suite.
La Muette de Portici, à l'Opéra, fait de même et les deux pièces sont jouées avec un succès immense dans toute la France. Enfin Marina Faliero plaide la même cause sur un théâtre du boulevard. A(juoi rêvait donc Tancicnnc i)rotcctrice du pouvoir? La liberté n'était jias, ce me semble, une fille des Bourbons pour ne pas soulever les foudres de l'interdiction.
. Anastasic se relâche toujours, elle prend le chemin de la caducité et tolère des pièces révolutionnaires que jadis elle coupait sans sourciller. Ce sont : Avanl^ pendant et après, Antoine ou les trois générations, CAotilde ou trois ans après.
Cependant M. de Martignac ajourne, au théâtre du Cirque, une pièce militaire, le Général L'Empereur défunt, Napoléon, était trop visiblement désigné et l'on ne permettait pas cette allusion à la famille de Bonaparte que le gouvernement des Bourbons redoutait toujours de voir apparaître dans quelque neveu du grand homme de guerre.
Si Anastasie se taisait à I^aris, elle ne faisait pas de même en province. Ecoutez un peu V Abnanach des Spectacles, de Merville ;
« En 1827, M"' Georges, actrice, n'a i)u obtenir l'autorisation de faire représenter Léonidas à Amiens Cette tragédie avait cependant été jouée dans beaucoup d'autres villes de province et surtout à Paris, avec la haute protection du baron Taylor. Il parait (juc la Censure change avec le climat.
» Dans le courant de février de la même année, on joua Tartufe sur le grand théâtre de Marseille, et au moment où l'on couronne le buste de Molière, on exécuta l'air: « Où y> peut-on être mieux qu'au sein de sa famille? » M. Pépin, chef d'orchestre, a été pour ce fait traduit à la police municipale.
)> En 1827 encore, d'après les réclamations du Ministre de l'Instruction, on a défendu le Coureur de Veuues, opéra qu'on avait déjà joué au théâtre des Nouveautés. — Cette pièce, revue et corrigée, a reparu quelc^ucs jours après, le l^'mars.
). Le 18 novembre 1827, les artistes de la troupe de Caen donnaient une représentation du Landau, où Perlet remplis.sait le rôle principal; on redemanda le couplet final à l'éloge des Grecs ; le maire refusa cette permission. Le
bruit ayant augmenté, les acteurs reparurent et répétèrent ce couplet. Le lendemain on les mit en prison, en vertu d'un règlement de police municipale du 12 février 1818, approuvé par le préfet du Calvados, ainsi conçu :
« Vu les articles 3 delà loi des 16 et 24 août 1790, 6 et 7 » du décret du 13 janvier 1791, et l'arrêté du Directoire T> exécutif du 25 pluviôse an IV. — Il est défendu aux ac- » teurs de lire aucun billet, de rien débiter d'étranger » aux pièces, représenter, ni de répéter aucun passage ni » couplet. »
Le maire a fait signifier au directeur que les acteurs qui avaient contrevenu au règlement ne reparaîtraient plus sur le théâtre deCaen. Une souscription a été ouverte pour les artistes emprisonnés et dont voici les noms : Edouard, Saint-Firmin, Alexis et Moireau. »
Après cela, comment trouvez-vous que la Censure se relâchait?
Elle se relâchait pourtant lorsque cela lui faisait plaisir ou lorsqu'elle ne pouvait pas moins faire. Toutes les œuvres interdites achevaient de sortir de l'oubli, sous l'œil bienveillant d'Anastasie. On jouait : Les Intrigues de la Cour, changées seulement pour la circonstance en Une Journée à la Cour; le Complot de Famille, do Duval ; Une Journée d'Election, comédie de Delaville.
Une revue de l'année 1828, les Bêtises de T^lnnee, montre bien cet état de somnolence et la tolérance qui commençait à se faire jour,
M. Hallays-Dabot,dans son Histoire de la. Censure, nous dit que : « Les Censeurs, à la fin de la Restauration, parti- » sans déclarés de l'ancienne école, avaient en horreur » et regardaient comme une monstruosité tout l'appareil » mélodramatique des pièces modernes. Les échafauds, les » cimetières, les empoisonnements, les suicides leur sem- » blaient dangereux. »
Victor Hugo apparaît et la lutte commence. Voilà donc pourquoi la Censure était si coulante, elle se réservait pour mieux couper, elle accumulait tout le venin de sa colère pour d'autres chefs-d'œuvre, pour l'école nouvelle, pour les romantiques. Victor Hugo allait apprendre à la connaître.
Dans Cromwell, ce n'est qu'un manifeste, un programme lancé dans le public. Victor Hugo n'aborde véritablement
le thôâlro que dans Mario?! Delorme. L'autorisation do cette pièce fait grand bruit dans le camp adverse. Victor Hugo s'en lût trouver M. de Martignac, alors ministre, lui remet son manuscrit et le prie de censurer lui-même son œuvre
Le poète, disons-le tout de suite, redoutait les Censeurs qui, pour la plupart auteurs dramatiques eux-mêmes et, qui plus est, de l'ancienne école, pouvaient, par leurs indiscrétions presque certaines, prévenir ses ennemis et monter une cal)ale pour faire avorter la première représentation. En cela Victor Hugo n'avait peut-être pas tort. La Censure ne sait pas ce que c'est que l'impartialité, quand il s'agit de protéger ses opinions personnelles. L'auteur, par contre, les attacjuait d'une façon indiscutable et avec un talent au-dessus do rintellcct de ces messieurs.
Le ministre pour donner une satisfaction personnelle au poète, nomma Briffault pour censurer Marion Delorme. Brit'fauU s'occupa seul de l'ouvrage et allait donner son autorisation, quand M. de la Bourdonnaye succéda à M. de Marlignac par un renversement de ministère, imprévu par cette obéissante Anastasie.
Le nouveau minisire .n'eut rien de plus pressé que de refuser son autorisation. Anastasie fit comme lui, en vertu du théorème géométrique appelé « le pont aux ânes » qu'elle n'a jamais pu passer. La pièce de Victor Hugo fut ainsi interdite et dut attendre la liévolution de juillet pour se refaire une virginité devant le public.
Après, ce fut au tour cVIlernani. Victor Hugo fait recevoir sa pièce à la Comédie-Française et la Censure donne son autorisation sur un manuscrit ({ue lui avait envoyé l'auteur. l\ arriva alors un vrai charivari autour de la pièce. Des vers iVIIernani coururent la ville, on en parodia des scènes entièros; puis l'on prétendit que la pièce avait été lue en entier chez un haut fonctionnaire ; on cita le Censeur Briffault comme violateur du secret professionnel, on l'accusa d'abus de confiance ; on trouva aussi (j:ue la Censure avait jasé, qu'elle avait la langue trop longue, qu'il fallait la lui couper comme elle faisait pour les oeuvres dramatiques. Bref, le journalisme s'en mêla; les Débats soutenaient Victor Hugo, d'aulrcs feuilles, classiciues dans leurs goûts, l'attaquaient et l'on s'injuriait de part et d'autre.
Briffault, dans l'extrait du rapport do la Censure, juge ainsi Ilernani :
« L'analyse ne peut donner qirune idée imparfaite de la bizarrerie de cette conception et des vices de son exécution. Elle ma semblé un tissu d'extravagances, auxquelles l'auteur s'efforce vainement de donner un caractère d'élévation, . et qui ne sont que triviales et souvent grossières. Cette pièce abonde en inconvenances de toute nature. Le roi s'exprime souvent comme un bandit ; le bandit traite le roi comme un brigand.
» La fille d'un grand d'Espagne n'est qu'une dévergondée sans dignité, ni pudeur, etc.. Toutefois, malgré tant de vices capitaux, je suis d'avis quil n'y a aucun inconvénient à autoriser la représentation de cette pièce ; mais qu'il est d'une bonne politique de n'en pas retrancher un mot. Il est bon que le public voie jusqu'à quel point d'égarement peut aller l'esprit humain, affranchi de toute règle et de toute bienséance. »
Hélas ! en ce moment nous ne voyons que l'égarement du Censeur jaloux et que la bizarrerie d'Anastasie qui s'efforce de rendre grossière et triviale une œuvre qui la défrise. Quel petit malheur, madame ! Vous aurez toute la peine d'aller vous peigner... Oui, allez donc vous peigner avant de vous mêler de critiquer Hernani !
Hernani fut néanmoins autorisé et M. Trouvé, directeur des Beaux-Arts, fit changer par Victor Hugo quehfues vers de peu d'importance. Le brave homme avait « trouvé « cela tout seul.
Tout ce qui sentait la poudre et respirait l'air des combats mettait cette vaillante Anastasie dans une frousse et des transes terribles. Elle sortait ses grands ciseaux pour l'attaque ou la défense, et gare au pauvre diable qui passait alors avec une pièce sous le bras, elle n'en faisait qu'une bouchée.
Ainsi fut défendu à Bordeaux en 1828, le mélodrame intitulé, la Bataille de Pultawa, parce que l'acteur chargé du rôle de Charles XH portait une redingote grise, qui lui donnait quelque ressemblance avec Napoléon I"". 0 la science des couleurs ! O la mémoire des similitudes ! Anastasie possédait toutes ces qualités au suprême degré.
La Censure n'admettait pas que quelqu'un sifflât lorsque la pièce lui convenait. Au mois de février 1828, au théâtre d'Arras, l'on jouait la Fille de VExilé. Des jeunes gens s'amusèrent à siffler; aussitôt le commissaire de police, averti par Anastasie, dressa procès-verbal contre les siffleurs. Quel crime ! Pensez voir, ils pouvaient faire tomber la Fille de VExilé !
Pauvre exilée sur la terre étrangère !... Et l'on traduis! les jeunes gens en police correctionnelle ; par bonheur ils furent acquittés, au grand étonnement d'Anastasie qui croyait avoir la justice dans sa poclie. Elle n'eut (|ue les rires do son côté. Çonspuons-la, en atlendant tl'aller à ses funérailles.
\'oici pour changer un peu, comme le fait si bien notre héroïne, un extrait des instructions qui ont été données par ordre du ministre de l'Intérieur, à Messieurs les examinateurs des pièces de théâtre, en l'an 1828 :
« L'examen des ouvrages dramatiques, dit cet avis, a » pour olîjet d'éloigner de la scène tout ce qui pourrait « porter atteinte à la religion, aux bonnes mœurs et au » respect que l'on doit au roi, aux institutions et aux pou- » voirs reconnus dans l'Etat. »
Un petit cours de Censure, une répétition de coupe; c'est adniiralîlc comme théorie. Qu'est-ce ([uo doit être la pratique ? Ecoutez le ministre, il va vous l'apprendre :
« Il importe, ajoute-t-il, de ne tolérer, même dans la tra- » gédie, aucun personnage qui, par son caractère ou son )) costume, pourrait rappeler un ministre de la religion » chrétienne, aucune représentation qui aurait trait à ses » rites. Les meurtres, les exécutions doivent être éloignés » de la vue des spectateurs, surtout dans les drames plus » particulièrement destinés au peuple, et l'on doit bannir » de ces pièces l'apologie et l'aspect du suicide. »
Quelle précision ! Notre fusil Lebel n'est rien en comparaison de la portée de cette petite harangue ministérielle. Pourquoi ne pas bannir, pendant que vous y êtes, ô ministre intègre, les acteurs et les décors ?... Le mal serait moins à craindre et, c'est cecju'on appelle, en style de bon Censeur, prendre la maladie par sa racine.
En 1829, l'Almanack des Spectacles nous dit : « Pour la première l'ois depuis la Restauration, on n'a pas joué cette année des pièces destinées à célébrer la fête du roi. — Plusieurs théâtres avaient préparc des ouvrages, mais une décision ministérielle en a interdit la représentation. » C'est ce qui fut fait aux Français pour Agnès Sorel, que l'on devait jouer pour la fête de CUiarles X.
Pourquoi la Censure agissait-elle delà sorte? Pour rien, elle venait de jjrendre un coup de soleil, elle avait encore eu une lubie ; ce n'était pas dangereux pour sa santé. Quel dommage !... Nous serions si heureux de lui voir faire son testament un de ces jours !...
Tantôt c'était la Censure, tantôt c'était le ministre ; c'était Anastasie tout de même.
On avait toléré deux ou trois fois le mélodrame sur les boulevards ; mais voilà qu'il arrive une décision du ministre de l'Intérieur, qui porte qu'aucun ouvrage de ce genre n'y sera joué désormais. En l'honneur de quel saint? En vertu de quelle formule chimique ? Monsieur le ministre n'a pas daigné nous en dire aussi long.
Une circulaire du même ministre, en date du 10 octobre 1829, prescrivait aux maires de nouvelles mesures à l'égard des saltimbanques et de tous les spectacles de curiosités qui s'établissent ordinairement dans les foires. Rien ne doit être offert, d'après cette circulaire, aux regards ni délîité publiquement sans une autorisation préalable, spéciale. Un préfet a écrit à ce sujet une lettre dont voici un extrait :
« Il faut que les objets proposés à la curiosité publique, n'offrent rien de contraire au respect dû à la religion, aux bonnes mœurs, à la majesté royale et aux convenances ; rien qui puisse rappeler le souvenir de Bonaparte et donner une fausse direction à l'opinion.
« Les autorités se feront donc rendre compte préalablement des explications, parades, chants, dont les spectacles forains, tels que marionnettes, ombres chinoises, etc., seraient accompagnés, afin d'exiger la suppression de ce qui pourrait s'y trouver de dangereux pour l'ordre, les moeurs et le gouvernement du Roi ; » c'est parfait comme aplatissement d'un rond de cuir en face des diamants de la Couronne.
Cette fois, c'est la Censure qui instrumente, on la reconnaîtrait de plusieurs kilomètres sans l'avoir jamais vue.
Le 30 octobre 1829, M. Schaffner, chef d'orchestre du Théâtre de Rouen, ayant fait donner une sérénade à M. Boieldieu, à la suite de la représentation des Deux Nuits, a été cité au tribunal de police de cette ville et condamné pour ce à onze francs d'amende. "Vainement If défenseur de "NI. Schaffner a fait valoir que le loi du 22 juillet 1791 avaitbien donné aux maires le droitd'empccher les bruits et tapages nocturnes, tels que les charivaris et autres semblables, mais que la sérénade en question ne pouvait être placée dans cette catégorie ; rien n'y fit, et Anastasie ne voulut point entendre raison. Elle n'aime peut-être pas la musique ? Je le crois fortement ; alors on lui fora de la réclame pour remplacer.
\S?)0 approche ûc joui- m jour, la révolution do juilletse fait pressentir, les pièces populaires et démocratiques naissent à présent de partout, la Censure commence à battre do Tailo et seule elle n'y comprend plus rien. Un jour elle autorise, le lendemain elle interdit; ou bien encore, elle interdit, puis elle autorise. Nous la voyons s'attaquer à VHomme du Peuple, drame pour la Portc-Saint-Martin. Elle ne sait plus ce qu'elle fait.
Enfin la Censure do la R(\stauration achève son ouNrage ])ar deux interdictions, celle de la reprise du Ctd d'Andalousie et celle du Balafré, de Lebrun. Et après? C'est toujours la mémo chose, il faut refaire son pacjuet, reprendre^ sa besace, il faut partir. Le Ilot populaire gronde déjà, il brise digues et lois ; alors Anastasie regarde une dernière fois le palais qu'elle quitte, les meubles qu'elle abandonne, essuie une larme furtive et se môle à la foule qui hurle dans le faubourg, à tous ces révolutionnaires qui viennent de briser encore un trône.
« Le drame qui se joue dans la rue, nous dit M. Dabot, va rendre toutes les autorisations inutiles, toutes les défenses illusoires. La Révolution de juillet renversera la Censure, sans abroger le décret impérial qui l'institue et que le nouveau gouvernement gardera, comme une arme au fond d'un arsenal, pour s'en servir aux heures de danger. »
Donc, Anastasie so tire vulgairement des flûtes devant rémeute ])opulaire ; elle oublie de défendre son roi, comme toujours dans les moments critiques ; il n'y a qu'une chose qu'elle n'oulilie pas, c'est d'emporter ses ciseaux... Ce qui lait, chers amis lecteurs, que la Révolution de juillet passée, nous revoyons Anastasie mettre son épée de couturière au service du nouveau roi de France.