CHAPITRE XVIII
ANASTASIli I:T LOl'IS-l'UILU'I'K nF.NDKNT LA CENSURE A l'OMBRK d'un l'Kl'IN (iKJANTKSuUi:, NOMMI'; PAUAl'LUU': DE FAMILLE.
La lutte continue, c'est toujours le combat acharné; seuls les combattants sont changés. Ce n'est plus entre l'opposition constitutionnelle et le gouvern.emcnt monarchi([ue ({u'il faut chercher la (jucrelle, mais entre la société et la réforme sociale, entre ce qui est et ce qui doit venir, entre le bourgeois et le prolétaire.
Ceci posé, nous allons reprendre cette vieille besace d'Anastasie, et nous en extraierons tout ce qui nous tombera sous la main.
Que fit-elle après les barricades de Juillet ? Elle reste inutile^ elle regarde passer le mouvement de liberté qui emporte avec lui le théâtre et les auteurs.
Ainsi, pendant tout le mois d'août 1830, on joue, sous l'œil presque fermé de la Censure : les Visitandines^ Charles IX, Robert chef de brigands, le Mariage du Capucin, le Jésuite, le Te Deuni et le Tocsin, le Congréganiste, etc.
A la fin de l'année 1830, Napoléon devient pour les théâtres ce que Henri IV avait été en 1775, en 1790, en 1814 et en 1815, c'est-à-dire l'homme populaire. On voyait partout la légendaire redingote grise de l'empereur défunt, c'était comme jadis le panache blanc du roi vert-galant.
On ne pouvait faire un pas dans les théâtres parisiens sans rencontrer toujours devant soi le spectre du conquérant tombé; l'aigle, les batailles, les drapeaux, les trophées pris à l'ennemi, tout ce qui rappelait l'apogée héroïque de cet Empire plus pompeux i[ue productif, réapparaissait à la barbe de la Censure sans qu'elle eût des velléités de faire sentir son ancienne autorité.
On donnait donc tranquillement : à l'Odéon, Napoléon, de Dumas ; à l'Opéra-Comique, Joséphine ou le retour de Wagrani ; aux Nouveautés, VEcolier de Brienne ; au Vaudeville, le Lieutenant d'artillerie ; aux Variétés, lo. Redingote grise; à l'Ambigu, Napoléon ; à la Porte-Saint-Martin, Schœnbrun et Sainte-Hélène ; au Cirque-Olympique, VEmpereur.
A la longue le gouvernement, lisez Anastasie, s'émut do tant de pièces à la louange de Bonaparte. C'est pourquoi le Fils de VHomme, où Ton crut voir Napoléon II, duc de Reichstadt, mit le comble à l'épouvante dans le camp des d'Orléans. Là, disons-le, Anastasie fit acte de présence et la pièce fut traversée de part en part au fil des ciseaux.
La Censure est lancée, nous allons maintenant la voir reprendre le petit cours de ses opérations productives, sans crainte du qu'en dira-t-on.
Dès le mois de janvier 1831, lo gouvernement, qui ne perdait pas son temps, demande aux Chambres de lui donner une arme contre l'émancipation trop grande. Que
vous (.lisais-jc? La Censure manciuaità tous ces braves gens de salisl'aits. On lil mieux, on la leur rendit.
Parmi les pièces qui motivèrent alors l'intervention ministérielle d'Anastasie, furent : Napoléon, d'Alexandre Dumas, que nous avons vu tout à l'heure ; le Curé Miaqrat\ Napoléon en Paradis; la Papesse Jeanne, une i)icce à Censure également ; 7vo6espte/'/e ; Benjamin-Constant aux Champs-Eliisées ; Joachim Murât et, enfin, Madame de la Valette. Toutes ces pièces, disait la Censure sagace, étaient pleines de personnalités blessantes pour des morts connus ou pour des noLal)ilités vivantes. Nous ne nous sommes pas donné la peine de contrôler la chose ; mais certainement ({ue la Censure mentait par la bouche ou par son crayon bleu. Après tout, il fallait bien dire ({uelquc chose pour avoir Tair d'interdire à propos. Et Anastasic avait trouvé celle-là. Malheui'cuscment, nous la connaissions déjà. Bonne Dame, il vous faudra chercher autre chose, les ficelles ne prennent plus depuis que M. Thiers en a parlé à propos de gouvernements.
Nous avons parlé plus haut de Madame de la Valette. Cette pièce fut cause d'un petit incident. On la jouait au Vaudeville. M'"" de la Valette, une descendante sans doute de celle dont on parlait dans l'ouvrage, prit la mouche et, aidée de sa fille, se plaignit à la Censure, comme autrefois le paon à Junon. La Censure, ce jour-là, était probablement atteinte de surdité; elle n'entendit pas la plainte amère de la noble dame ou elle ne voulut rien entendre, c'est ce (|uc nous croyons le plus véridique.
M"" de la Valette ne se découragea point, les femmes ont de ces courages pire (jue les anciens Romains! Elle s'adresse à un homme de sa caste, à M. de Larochefoucault. Naturellement celui-ci avait les oreilles moins bouchées ; il entendit et prit la défense des dernières de la Valette devant la Chambre des Députés. Tout cela valait-il bien la peine d'une interpellation et n'y avait-il rien dans la législation qui pres.sàt davantage que de s'occuper de théâtre sans que le besoin s'en fasse sentir ?
Cependant l'intorpollation eut lieu et, le 18 janvier 1831, le ministre déposait un projet de loi pour remédier à cet état de choses.
M. de Montalivet dit dans ce ])rojct ({ue : « le Oouvernei> ment réjuidie la Censure ; mais il veut établir une série h de garanties ({ui, sans arrêter la liberté théâtrale, assu- » rent la liberté du plaisir que chacun peut prendre au » spectacle, sans crainte d'être surpris par l'aspect de son
» visage imité par un acteur ou l'image de quelqu'un des » siens insulté par un figurant. »
Ce n'était pas le cas dans la pièce de Madame de la Valette, il ne s'agissait pas de figurant, ni de visage imité, encore moins d'insulte. Où voulait-on en venir avec tous ces à-peu-près ? Bien simple, si vous ne le voyez pas, moi je l'aperçois les yeux fermés, on voulait rendre une nouvelle loi sur la Censure. On ne voulait pas de Censure, dit le ministre? C'est possible, mais si on ne voulait pas la cause, on désirait l'effet. Et que vous appeliez l'acte de répression d'une pièce. Censure ou non, du moment que le Gouvernement interdit, il fait preuve de Censure ; Anastasie a brisé sa coquille.
Par la suite du projet de loi suscité, l'administration ne devait pas empêcher la représentation d'une pièce ; le législateur s'en référait, pour ce qui est de l'action, à l'autorité judiciaire. La Censure, avec ce nouveau procédé, devenait toute répressive et, d'après le Code pénal modifié, l'on ne voyait que la prison, l'amende et la suppression de la pièce. Le résultat était donc le même et c'est ce que l'on voulait arriver à démontrer.
La manière employée était moins franche que la Censure directe, mais elle avait cela de bon que l'on nous faisait avaler le poison avec du miel autour.
Néanmoins, ce système n'était pas fait pour concilier tous les intérêts, les directeurs y devaient faire forcément faillite et les auteurs se casser le nez sur une censure plus impitoyable que celle du Gouvernement, puisque l'intérêt pécuniaire guiderait dorénavant jusqu'aux plus petits directeurs de théâtres ; ce projet de loi resta à l'état de projet et n'eut môme pas l'indulgence de .la discussion. Il était tellement mauvais que même la Chambre vit qu'elle faisait fausse route en lui livrant passage. On l'enterra, comme l'on fait encore aujourd'hui pour ce qui gêne la majorité parlementaire de notre République à moitié libre.
Pendant qu'on s'occupait de lui en haut lieu, ([ue faisait le théâtre? Le théâtre suivait toujours son polit bonhomme de chemin, il marchait avec le courant populaire et l'on jouait des pièces telles que : Camille Desmoulins ou bien Charlotte Corday. Le vent des révolutions soufflait toujours et l'on sentait que la liberté allait un beau jour grimper sur le dos voûté d'.\nastasie. Tous les théâtres exploitaient quelques actualités, sans se soucier des ciseaux légendaires. Les scènes sur le mariage étaient particulièrement goûtées flu iniblic. On allait écouter des comédies
telles que : Deux jours ou la nouvelle Mariée^ la première Xuit de Xoce ou encore le Lit du Mairie. En un mot, la liberté au théâtre continuait, malgré la loi de 1806 qui existait toujours, mais que Ton n'osait guère applitjucr.
Cependant la Censure n'avait pas dit son dernier mot, elle faisait de temps en temps (juelque sortie pour se rappeler au souvenir de Messieurs les auteurs.
Vous voulez une preuve. En voici une :
En 1831, le Procès d'un Maréchal de France en 1815, qui avait été ajourné en 1830, d'un commun accord entre les auteurs et M. de IMontalivet, souleva de nouveaux troubles. M. Gisquet, préfet de police, défendit de laisser jouer cette pièce ; le directeur, homme pratique, refuse d'obéir, et malgré les bandes apposées sur ses affiches par le commissaire, il donne le môme spectacle; alors, au milieu de la représentation, la police en uniforme et au nom de la loi fait évacuer la salle. Le lendemain, le même spectacle et le même scandale; des gardes municipaux dispersent les spectateurs et forcent le directeur à fermer boutique.
Sur ces entrefaites, paraît le Roi s'amuse, de Victor Hugo. M. d'Argout veut lui ap])lit|uer la loi de 1806, mais Hugo ne veut pas entendre parler de la Censure et le Ministre cède pour des raisons inconnues. Le Roi s'amuse passe donc sans corrections. Le lendemain M. d'Argout, qui avait sans doute touché le mal que ce drame pouvait faire à la royauté, alla réveiller Anastasie et, cette fois, les ciseaux firent leur office sans demander la permission à Victor Hugo.
Ce dernier se contenta d'envoyer une proclamation à la jeunesse des Ecoles, dans laciuclle il disait de respecter l'arrêt du Ministre; tandis que lui, de son côté, attaquait devant les tribunaux le Théâtre-Français, qui se mit sous la garantie ministérielle en raison de la subvention qu'il recevait de l'Etat.
Les débats de ce procès furent un événement pour le Paris de l'époque; tout le monde se précipitait au Tribunal de Commerce pour entendre la défense du poète. Hugo, en effet, plaida lui-même sa cause ; il était assisté de M" Odilon- Barrot. M'' Chaix-d'Est-Ange plaida pour le Ministre et chacun se retrancha derrière la Charte. Ce qui prouve qu'elle était assez amphibologique pour fournir ainsi matière à controverse dans un procès comme celui-là.
Enfin, après aAoir entendu les deux plaidoieries, la partie plaignante et la partie adverse, le Tribunal se déclara
incompétent en matière censoriale et Victor Hugo fut condamné aux dépens.
Depuis la musique s'est emparée du sujet du Roi s'a.muse, on en a fait un opéra intitulé Rigoletto, où le duc de Mantoue remplace François I" et qui no ressemble presque plus à l'oeuvre d'Hugo. Aussi l'opéra en question n'a-t-il jamais été interdit.
Cet exemple de sévérité n'arrêta point le débordement d'émancipation du théâtre. Là, on jouait le Moine; ici, le Dominicain ou le Couvent de VAnnonciade. Le 29 juillet 1833, le Cirque, bravant la Censure, va jusqu'à donner le Mariage du Capucin-^ tandis que le théâtre du Panthéon lui donnait la réplique avec Louvel à Saint-Germain. Anastasie restait la bouche ouverte en face de tant de toupet. Mais alors, à quoi servait-elle? A rien, nous l'avons déjà démontré plus de cinquante fois. Quand nous serons à cent nous recommencerons,
La Censure, ne pouvant se payer des perdrix, se contentait de manger des grives. Par le décret de Moscou, qui accorde au Ministre le droit de surveillance sur la scène, Anastasie se rabat là-dessus et fait arrêter au Théâtre- Français : le Cardinal Voltaire, de Desnoyers et Lafitte; Clément VIII, de M. de Custines; Caïus Gracchus ou le Peuple et le Sénat, de Dartois. Mais voilà que de Custines change sa pièce qui est jouée sous le titre de Béatrix Çenci; Désnoyers et Lahtte changent aussi leur titre en : Voltaire et Madame de Pompadour et sont joués la même chose.
En i833, la discussion du budget ramène la question de la Censure à la Chambre. Le Ministre renonce à faire une loi ; que la Chambre avise, si elle veut. Puis il avoue qu'il existe déjà une Censure volontaire et qu'il se contente de la loi de 1806. Garnier-Pagès veut une Censure répressive et Barthe, le garde des sceaux, une Censure préventive. De Vatimesnil veut la Censure préventive, mais confiée aux Municipalités et non au Gouvernement qui voit partout la politique. Odilon Barrot veut également une loi qui défende les intérêts des théâtres livrés à l'arbitraire. Enfin, orateurs et Ministres se succèdent à la tribune sans (^ue la question fasse un pas. Le budget est voté et la Censure reste dans le statu quo.
Cela n'empêche pas le théâtre de jouer les mêmes pièces et les mêmes scandales de se reproduire.
On voit défiler successivement : la Tour de Nesle, V Auberge des Adrets, Robert Macaire, le Juif-Errant, etc..
Cependant le Ministre fait interdire un drame, le Brasseur du Roi, tiré d'un roman do d'Arlincourt, par Thomas. Jacques d'Arteveld, le Brasseur du Roi, iî "était autre que Louis-Philippc-prélcndant et la critique de la nouvelle royauté ne pouvait invoquer un droit de passage pour cette pièce.
La Censure, ne sachant plus ([uoi faire de ses dix doigts, s'amuse un jour d'interdire Antony, pièce de Dumas. On venait do jouer ce drame quatre-vingts fois à la Porte- Sainl-Marlin. En quoi la ({uatre-A ingt-unicme fois méritait-elle une telle inconsé(juence de vues? Aussi cet acte de Censure fit-il grand bruit dans le monde des théâtres et de la Presse. L'autour attacfua la Comédie-Française au Tribunal de Commerce. M. Joulin de la Salle, directeur de la ISLaison de Molière, gagna son procès. Aussi je me demandais ce que venait faire la Comédie-Française dans cette histoire? Diantre! Soyons conséquents, c'est Anastasie qu'il fallait traîner devant les magistrats.
En 1834, M. Cave, directeur des Beaux-Arts, adresse une circulaire aux directeurs do théâtres pour leur rappeler la loi de 180G et les invitant à soumettre d'eux-mêmes les pièces qu'ils veulent faire représenter, sous peine de les voir interdire par le Ministre après la première. Cette circulaire fit crier à la Censure et l'on n'avait pas tort, ce n'était pas autre chose qu' Anastasie déguisée en autorisation préalable-spontanée.
L'attentat de Fioschi eut son contre-coup au tliéâtre. On surveilla la scène et, quelques jours après, la Censure assassinait à coups do ciseaux une pièce do Pyat et Luchet, qui avait pour titre Ango. Ce fut une compensation pour Louis-r*hilipi)c, et la fidèle Anastasie reçut des félicilations de la part do son seigneur et maître.
Quelques mois s'écoulèrent sans orage, quand tout d'un coup le ciel devint noir de pluie, un nuage creva et toutes les lois de septembre tombèrent sur la France comme une giboulée de mars. Alors la Censure préventive fut rétablie, et aucune pièce ne put être jouée sans examen préalable.
TjOuis-P]iili|)[)e. pendant celte tempête qu'il déchaînait lui-même, eut la bonne idée d'ouvrir son parapluie, et Anastasie vint se mettre à l'abri sous l'immense ))épni royal ; ce fut là, sous ce rouge parasol (il était peut-être bleu, l'histoire ne le dit pas) que, comme saint Louis sous un chêne, la noble châtelaine des ciseaux se mit à rendre la justice. Seulement, avec cette différence que saint Louis rendait la justice selon sa conscience, et (luc la belle Anas-
tasie jugeait avec celle de son voisin, qui venait de la lui acheter pour une pièce de cent sous ou quelquefois moins.
Pendant la discussion de la loi sur la Censure, Lamartine proposa un système qui mérite d'être cité, quand cela ne serait que par son originalité. Le bon poète, qui voyait tout en rose, croyait que la Censure pouvait encore se refaire une virginité et, qu'avec de bons guides, elle redeviendrait sage, chose qu'elle n'avait jamais été.
Il voulait donc, cet amoureux du rêve et de tout ce qui chante, un jury composé de la façon suivante : 10 pairs de France, 10 députés, 10 membres du Conseil général, 10 membres du Conseil d'arrondissement, 10 conseillers municipaux, 10 académiciens, 10 membres de l'Université et 10 auteurs dramatiques ; cela faisait en tout 80 personnages, comme qui dirait une petite armée.
L'idée était bonne ; elle empêchait la corruption de se glisser dans les membres de la Commission d'examen, c'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas tout. La mise en pratique d'un tel projet était pour ainsi dire impossible et, quant au résultat, Lamartine avait oublié que la Censure est un être incorrigible, une espèce de petite personne entêtée qu'on ne peut pas môme conduire, mais qui vous mène.
Ilàtons-nous d'ajouter que la proposition de ce bon Lamartine n'eut pas de suite. La loi fut tout bonnement votée, elle consacra tous les principes que la Révolution de Juillet avait mis en question, mais non pas abrogés. Comme le décret de 1806, la loi de septembre 1835 rétablissait la Censure en même temps que tous les anciens privilèges.
Deux jours après cette loi d'exception, M. Thiers faisait nommer quatre Censeurs : MM. Pcrrot, Florent, Ilaussmann et Basset. A.nastasie était rajeunie de vingt ans!
La première pièce qui arrive sous le fameux pépin d'Anastasie (Louis-Philipjie lui en avait fait cadeau sur sa demande réitérée), fut le Roi en vacances^ de Ménissier et Charrin. Naturellement elle fut interdite, cela ne se demande même pas.
La seconde était une tragédie de Casimir Dclavignc, Une Famille au temps de Luther. Anastasie protesta contre les attaques religieuses de l'auteur, mais Casimir Delavigne était sous la protection du ministre, il n'y avait rien à faire contre lui. La Censure fut obligée de fermer son parapluie et la pièce fut autorisée sans une coupure.
Anastasie se venge sur M"*' de Girardin. Sous prétexte que cette dame a commis (iu(d(|ues personnalités dans sa pièce VEcole des Journalistes, on interdit la mise en scène. Par exemple, voilà qui dépasse la mesure du comique à laquelle nous avait accoutumés la Censure, Défendre les journalistes ! Pour la Censure, cela s'appelle de Ihéroïsme littéraire ou je ne m'y connais pas.
Nous pourrions encore citer la Conspiration de Mallet, au Gymnase, La Censure ne voulait pas entendre parler de conspiration et... celle de Mallet fut mal reçue.
Balzac donne, en 1840, Vautrin; cette pièce était une reproduction de Robert-Macalre, et fut jouée avec le concours de Frédérick-Lemaître. La Censure tout d'abord voulait interdire. Hélas ! l'habitude! Mais Balzac arrache l'autorisation à M. de Kémusat. Frédérick-Lemaître, t[ui faisait le rôle du forçat devenu général mexicain, se grima si l)ien que la Censure trouva qu'il avait la tête de Louis- Philippe. Il n'en fallut pas davantage, M. de Rémusat retire aussitôt Tautorisation donnée et Vautrin retourne à Balzac.
La Censure faisait toujours des politesses à nos voisins d'Angleterre. Ainsi les Pontons anglais indisposent Anastasie et pour se montrer, elle fit couper le mont anglais ; il ne resta plus que les Pontons.
Léon Gozlan donne un drame, le Mari de la Reine. La scène se passait en Angleterre. Anastasie qui aimait ce pays-là ou qui parlait probablement l'anglais, craignit que l'on fasse une allusion au prince Albert et à la reine Victoria. Que fait-elle':' Elle empêche la représentation. Quant à Gozlan, il retouche sa pièce; Stockholm remplace Londres; la reine change aussi de nom; tout est repeint à neuf, même les décors. Ce voyant, la Censure se laisse attendrir, on lui arrache la permission et le nouveau drame est joué sous le titre de la Main di'oite et la Main gauche.
En somme, tout cela était assez mesquin, mais ne savez vous pas déjà que la Censure est d'une petitesse d'esprit infatigable et qu'elle rendrait des points à M. Prudhomme lui-même. C'est malheureux que cett(; femme n'ait jamais été comprise, A la place du gouvernement, j'en ferais un homme et peut-être un ministre de la guerre.
Comme nous venons de le voir, la Censure de Louis- Philippe se servait de ses ciseaux à tout venant et avec autant de maladresse que sous les gouvernements précédents.
Elle ne put pourtant point empêcher le courant populaire, qui menait tliéàtres, royauté, bourgeois et prolétaires, sans distinction de caste ni de rang, à la 'Révolution de Février.
Le gouvernement autorisa à contre-cœur, mais autorisa quand même le Comte de Cha^^olais, VOuvrier, le Riche et le Pauvre, le Pacte de Famine, les Deux Serruriers, Vautrin, les Mystères de Paris, Diogène, le Facteur, le Chiffonnier de Paris et tous les drames humanitaires de l'époque,
La Censure n'avait plus assez de pouvoir, on ne l'écoutait plus; elle avait toujours voix au chapitre, mai» ses avertissements aux auteurs se perdaient dans le bruit populaire. Pauvre Anastasie ! elle ne peut pas arrêter la Reine Margot ni le Chevalier de Maison-Rouge. Le ministre non plus ne pouvait pas agir, car c'était souvent s'aliéner des iniluences parlementaires que les auteurs savaient mettre toujours dans leur jeu avant d'affronter les foudres d'Anastasie-Jupiter.
Chaque auteur se faisait donc protéger, qui par un député, qui par un ministre, et avec ce système de protection, de camaraderie, le diable aurait passé, même en chemise. A plus forte raison, les drames sanglants et les comédies trop décolletées.
Voici la liste des pièces interdites de 1838 à 1848, publiées dans l'enquête du Conseil d'Etat de 1849; ce sont : une Nuit chez Putiphar, un Ménage cVétudiants, une Petite-Maison, une Scène au Parc-aux-Cerfs, Louis XV chez M"^ Dubarry, la Petite Maison du faubourg Saint-Marcel, Impéria et le curé de Loudun.
Nous ajouterons : le Fils de Vhomme, Schœnbrunn et Sainte-Hélène, le Fils de VEmpereur et la Bataille cVAusterlitz. Toutes ces pièces furent interdites vers la fin du règne de Louis-Philippe. Anastasie, qui sentait déjà que le trône s'en allait dans une dernière émeute, ne voulait pas entendre parler de Napoléon et de ses descendants. Elle avait toujours peur qu'un Bonaparte reprît les rênes du gouvernement, et que ces bons rois de France, qui l'avaient faite châtelaine et grande directrice de la morale publique, ne soient encore obligés de reprendre le chemin de l'exil.
Elle savait bien qu'elle resterait malgré le changement de pouvoir, mais ce n'était plus la même chose. Et puis, elle était au sein de sa famille depuis la Restauration;
Anastasie ne voulait pas reperdre ses parents, elle avait eu trop de peine à les retrouver. Tout cela et beaucoup de choses encore, nombre d'autres considérations que nous omettons ou que nous ignorons, faisaient ({u'clle coupait sans relâche, même lorsqu'elle aurait pu rester tranquille.
C'étaient alors les satires ministérielles ou parlementaires qui déplaisaient au gouvernement. Anastasie s'empressait aussitôt de venir à l'aide de ses maîtres, et elle coupait à tour de rôle les pièces dont voici les titres seulement : les Commettants^ une Guerre de clocher, une Démission et le Député.
Jusqu'aux Bâtons flottants, de Liardères, peinture des mœurs politiques sous Louis-Philippe, qui n'obtint pas grâce devant la mégère en fonction de raccourcissement. On dit que Duchâtel et la Révolution en furent la cause; quoi qu'il en soit, Anastasie mit son veto sur la pièce, et elle ne fut jouée qu'en 1851.
Ce fut son dernier coup de ciseaux ; la Révolution de 1848 arrive, Louis-Philippe décampe et notre pauvre héroïne de tant d'aventures royales ou romanesques est forcée de fermer son pépin rouge, cadeau princier, et où elle avait rendu tant de jugements biscornus et raccourci tant de drames ou de comédies.
Elle tombe dans les bras de la Révolution, se pose comme révolutionnaire de race, fait valoir ses titres de 93 et de la grande Terreur, enfin elle cherche à se mêler à la foule des citoyens libres et crie comme eux dans la rue « Vive la Liberté ! »
Que fit la Révolution de 48? Elle comprit qu'Anastasie n'était pas sincère, c|u'elle avait du sang de Tartufe dans les veines. (;t, de fait, elle en a autant que trente-six jésuites. Mais n'empiétons pas sur \c chapitre suivant. Je vous y donne rendez-vous, chers lecteurs.
La suite au prochain numéro; vous n'avez qu'à tourner la page.