CHAPITRE XX
LES GALLIl'PÈTKS d'aNASTASIE-RIGOLBOCHE SOUS NAPOLÉON III
Anastasie reprit son fief dramatique un an avant le Coup dEtat du 2 décembre, qui devait nous ramener un Bonaparte sur le trône. Voyons comme elle passa cette année de recueillement en attendant la résurrection de l'Empire, qui allait lui rendre d'autres bénéfices. Mais avant, quelle était son organisation et comment fonctionnait-elle?
^L Ilallays-Dabot qui, sans contredit, doit connaître les rouages de la Censure puisqu'il en a fait usage, veut bien nous en donner l'explication. C'est lui que nous allons encore citer faute d'un autre.
« La Commission d'examen, dit-il, mise d'abord dans les attributions du Ministère de l'Intérieur, y resta (juatre années. C'était là sa véritable place. Mais la gestion tics théâtres entraînait pour le haut personnel administratif des agréments de diverses natures, qui avaient le don de la faire rechercher d'une manière toute spéciale; aussi, selon linflucnce dominante, après avoir été enlevée au Ministère de l'Intérieur, elle resta quelque temps au Ministère d'Etat;
du Ministère d'Etat elle passa au Ministère des Beaux-Arts et, enfin, au Ministère de l'Instruction publique. La préfecture même, croyons-nous, montra quelques velléités de s'adjoindre la censure des théâtres. Céder à cette mesure eût été une erreur à plusieurs points de vue. »
Voilà la théorie, passons à la pratique.-
Le 4 août 1850, la Commission reçut verbalement du Ministre la mission qu'elle avait à remplir. C'était : de mettre un terme au désordre moral qui résinait sur le théâtre, puis de fermer la scène à ces personnalités brutales qui lavaient envahie, d'en écarter les peintures antireligieuses, les thèses socialistes, les excitations à l'antagonisme des classes et ainsi de suite, toujours sur le même ton, pendant plusieurs pages identiques; la Censure ne parle pas autrement ; elle serait bien en peine de changer de langage et nous connaissons d'avance tout ce qui peut sortir de son gosier gouvernemental.
Dès lors, elle n'avait .plus qu'à interdire, le gouvernement ne lui donnait-il pas la marche à suivre .' Elle se mit aussitôt en campagne et, quelque temps après les recommandations verbales du Ministre, Anastasie interdisait au Théâtre-Français le Chandelier, d'Alfred de Musset. Elle donnait comme prétexte, assez futile en lui-même, que les amours soldatesques de Clavaroche, les passions de Jacqueline, le rôle de chandelier que l'on faisait jouer à Fortunio, étaient un spectacle trop immoral et do mœurs trop intimes.
Toujours de même, d'une susceptibilité virginale, que cette Censure déjà plusieurs fois centenaire!
Dans deux autres occasions, la Commission, lisez toujours Anastasie, fit des observations à Musset qui retrancha de bonne grâce, parce qu'il ne pouvait pas faire autrement. Ce fut dans les Caprices de Marianne d'abord ; le poète y atténua plusieurs passages un peu raideset dont la verdeur première faisait rougir derrière le manuscrit cette pudiiDonde Censure. Ce fut ensuite André del Sarto. Là, les coupures furent ridicules; on enleva les tirades sur l'adultère, on coupa l'herbe sous les pieds de la jiassion trop amoureuse qui envahissait l'ouvrage, et le dénoùment, où le mari laissait par sa mort sa femme à son amant, fut complètement retourné.
Voilà du beau travail, par ma foi ! Mais nous le connaissons déjà.
Ainsi finit celte année 1850 cl la Rc])ubliquc ne tarda pas à la suivre.
Le Coup d'Etat une l'ois consommé, Napoléon III prit les rênes tlu g-ouvernemenl et yVnastasio vint s'asseoir magistralement à coté de lui, après linéiques quadrilles naturalistes, surnommés cancans, que rEn"ii)creur lui avait vu danser probaljlement aux Délassements-Comiques et qui la firent apprécier de Sa Majesté bien-vivante.
Puis([ue nous en sommes au second Empire, enfourchons le cheval de la bataille de Crimée et parcourons, sur cette •nouvelle cavale du poète Barbier, les annales d'Anastasie, première danseuse tic Sa Majesté l'Empereur.
Hue, cocotte! Et dépêchons-nous, car le torchon brûle à la Chambre des Députés et notre bonne Censure dramatique est en train d'y cuire dans son jus, en attendant qu'on la proclame encore indispensable à toute République honnête. C'est le mot en cours, nous n'y changeons rien. Hue donc, Rossinante! Laisse la mule de Pedro et; filons plus vite que ça. Nous n'arriverons jamais à temps, si tu t'arrêtes à chaque kilomètre pour jjrouter le loin vert de la route.
Tjecteur, je t'avertis, tiens-toi bien à la crinière; nous allons partir au petit trot.
C'est la Commission d'examen que nous voyons d'abord sous les ordres immédiats do M. le directeur des Beaux- Arts, de Guizard; on nous dit qu'elle passa ensuite sous la direction de M. Romieu. Nous voulons bien le croire; c'est de l'histoire, donc c'est vrai.
Mais quelle est cette Dame avec des fleurs rouges à la ceinture? Elle a l'air triste, interrogeons-la.
Ah ! je la reconnais, c'est la Dame aitx Camélias, d'Alexandre Dumas fils! Je sais son histoire et ce qui la chagrine; écoutez, je vais vous la raconter.
La Dame aux Camélias ieia. la révolution dans les mœurs thcâl*'ales et souleva les foudres ordinaires de la Censure. Cette pièce ne put être représentée (|ue grâce au Coup d'Etat du 2 décembre 1851 et à l'avènement du duc de Morny au Ministère. Sur la proposition de la Commission d'examen, la Dame aux Camélias ne fut point autorisée. On réi)éta quand même et la dernière répétition d'ensemble eut lieu vers la fin de septembre 1851.
" Alors on pressa vixcmont, dit M. Dabot, le ministre, M. Léon Faucher, de rapport(;r la décision pi-iso. La pièce
ayant été remaniée; un grand nombre de détails choquants, notamment au 4' acte, avaient disparu ; l'optique de la scène modifiait les impressions de la lecture. Tels furent les principaux arguments sur lesquels s'appuyait la réclamation du théâtre. M. Léon Faucher, tout en admettant la réalité de certaines modifications, ne crut pas qu'il y eut lieu d'autoriser la Dame aux camélias. Il maintint l'interdiction. »
Ceci se passait au Vaudeville.
Vers la même époque, Mercadet fut donné au Gymnase. C'était la peinture du financier moderne; comédie de moeurs du domaine dramatique plus que tout autre, cette pièce flagellait les spéculateurs véreux, bafouait les exploiteurs et les exploités par trop naïfs. La Commission dite d'examen, parce qu'elle n'examine que superficiellement les ouvrages, en proposa l'autorisation.
a Cependant le soir même, dit encore M. Dabot, malgré le grand succès de cette première représentation, ce fut un scandale dans les couloirs du théâtre d'abord, sur le boulevard ensuite; le lendemain les plaintes redoublèrent; les influences les plus actives furent mises en jeu. Le ministre , M. Léon Faucher, s'émut de tout ce tapage ; il suspendit la représentation de Mercadet, se fit remettre le manuscrit et le lut le soir même. Le ministre approuva l'autorisation accordée, et la pièce fut immédiatement remise au théâtre. «
Qu'est-ce que c'est que cette pièce autorisée puis interdite le même soir et réautorisée le lendemain? Pour de la Censure, en voilà, je crois, et de la véritable. Anastasie, reconnais-toi, ma chère !
Mais revenons à la Dame aux caynélias: je ne vous ai pas fini l'histoire de cette charmante personne.
La pièce de Dumas fils restait donc toujours interdite. Quelques jours après le 2 décembre, le nouveau ministre;, M. de Morny, fait appeler l'auteur dans son cabinet et l'entretient des points scabreux de son drame. Au sortir de là, M. Alexandre Dumas fils emportait l'autorisation de la Darne aux camélias.
Les répétitions commencèrent de suite et, un mois et demi après, le 2 février 1852, la pièce remportait le plus éclatant succès qu'ait jamais vu Anastasie. Les applaudissements du public lui firent une véritable ovation et condamnèrent avec justice l'interdiction (jui avait pesée sur sur cette œuvre d'un talent régénérateur et nouveau.
La Ocnsuri" rcccvail: un maUre soufllot de la part du duc de ]Morny et la Dame aux camélias faisait école.
Dès lors, les détails de mœurs et les dessous de la débauche parisienne firent leur entrée en scène. Le théâtre les accueillit à bras ouverts et comme une nouveauté facile à exploiter sur les instincts publics. La vogue se fit pour ces exhibitions de courtisanes et d'amourettes illégitimes. Et pourquoi pas? Tout cela, c'est la vie, cela existe, cela est vrai et tout ce (jui est vrai est beau, a dit le poète. Donc, la Dame aux camélias et toutes les pièces du même genre, qui naquirent après, ont pour moi leur raison d'être.
On en prend ce cju'on en veut, et si a le théâtre; ne fait point les mœurs d'un pays d'une façon absolue », comme le dit hautement un Censeur de l'époque, en parodiant stupidement J.-.T. Rousseau, et si, au contraire, « il n'est même que le reflet des mœurs du jour «, oh! alors, qu'estce que les mœurs ont à craindre de ce même théâtre, et pourquoi la Censure opiniâtre vient-elle toujours, au nom des mœurs attaquées, couper ou interdire des œuvres de talent ou de génie; que réclame l'opinion publique?
Oui, pourquoi, après cet aveu innocent et d'un homme du métier, avons-nous encore un droit de redevance, une dîme, un impôt de gabcdle et d'intelligence à payer à cette Anastasie, instrument passif et automatique des rancunes ambitieuses et des gouv(>rnements craintifs et mal assis? Allez, quand on n'a rien à se reprocher sur la conscience, on ne craint rien du théâtre et la Censure devient une; machine inutile pour ceux (jue le vice n'atteint pas, les ridicules seuls font sourire.
L'impression de la Dame aux camélias fut grande dans toutes les classes de la société, et Ion plaignit vivement cette pauvre Marguerite Gauthier dans les péripéties de son amour malheureux avec Georges Duval. Un jour que, sortant de ce spectacle, un père, auteur lui-même, se plaignait à son fils de ces exhibitions mondaines et s'effrayait du résultat fâcheux qu'amènerait bientôt l'envahissement du théâtre par des mœurs aussi débraillées, son fils lui fit cette réponse sans réi)lique : « Tu auras ])eau dire, il n'y a que CCS femmes-là (jui sachent aimer! »
Le jeune homme avait raison dans plus d'un cas, sans avoir peut-être rex|)érience, et c'est ce (jue nous répondrons à M^L les Censeurs, ([ui \iennent encore nous [)arler Censure :
« Ces femmes-là ,sa\ciit aimer », et c'est aous (pii ne
savez qu'estropier le talent et l'esprit. Si la Dame aux camélias a fait son chemin, et si on la joue encore de nos jours, c'est que les moeurs et la curiosité réaliste n'y sont pas pour grand'chose, mais que le vrai, la passion, la peinture franche de ces pauvres amours et la jeunesse vivante des personnages du drame de M. Alexandre Dumas fils ont stigmatisées du sceau de l'avenir cette œuvre qui fera et qui a déjà fait pleurer tant de beaux yeux.
Telle est l'histoire de la Dame aux camélias.
Je vois venir à nous Diane de Lys. Souffrez que je vous en parle cin([ minutes.
Diane de Lys est une pièce qui a encore pour auteur Dumas fils; eHe fut interdite et autorisée quelques mois plus tard, après changements et corrections imposées par la Censure dans la première édition de l'ouvrage. La première eut lieu le 15 novembre 1853. M. Hallays- Dabot, pour répondre à l'accusation de « revanche » de la Censure, portée par M. Alexandre Dumas fils dans sa préface de Diane de Lys, dit, à propos de cette pièce :
« Les ouvrages de talent ne pouvaient guère trouver de lecteurs plus sympathiques que les examinateurs. «
Ceci n'est pas tout à fait prouvé, et les interdictions de la Censure nous prouvent à chaque pas le contraire. Mais laissons continuer M. Dabot, défenseur-avocat d'Anastasie :
« Lorsque par profession, dit-il, on vit au milieu des platitudes ou des grossièretés dont s'alimentent tous les théàtricules parisiens, on salue avec un plaisir tout particulier l'esprit et la pensée quand on les rencontre sur son chemin, et si le Censeur fait son devoir en donnant franchement son avis sur les questions morales ou politiques que peut soulever le drame, il n'est pas moins sympathique à ces œuvres, qui fournissent sans doute matière à des discussions et à des controverses, mais qui, du moins, maintiennent le théâtre dans le domaine de l'art. »
Nous la connaissons celle-là ! Ce sont les litanies de Tartufe annotées par Anastasie. Non, mon cher Censeur, vous ne nous ferez pas croire que vous faites votre « devoir » et que vous êtes « sympathique » en même temps aux œuvres d'art.
Le métier de Censeur est incompatible avec la profession de critique ; l'un juge, d'après modèle et sur les indications plus ou moins ministérielles ({u'il est forcé d'écou-
ter; l'autre, au contraire, juge d'après son goût et le jugement qu'il s'est fait dans la fréquentation des chefsd'œuvre de l'esprit. Comme vous le voyez, mon pauvre Censorinus, ce sont là choses fort différentes (^t doubles qualités, qui ne peuvent se trouver rcuni(>s dans un seul homme, comme vous, par exemple.
Nous voyons ensuite les Filles de marbre, Violettes et camélias, Thérèse et i)lusieurs autres pièces, qui mettaient en lutte les femmes honnêtes et les filles perdues. Toutes durent subir de sérieuses coupures de la part de la judaïque Anastasie. La circoncision, c'était et c'est toujours ce qui attend les auteurs trop entreprenants. Parlez-moi des vieux clichés, dc-s scènes plates comme ceux qui les font, et je vous dirai tout de suite : N'ayez pas peur de la Censure...
L'Amant aux bouquets fut refait trois fois avant d'être définitivement autorisé. Celte petite scène d'intérieur montrait diverses catégories d'amants, qui entretiennent simultanément les femmes à la mode. La Censure trouva cela mal. Que voulez-vous, elle n'est pas à la mode, et c'est peut-être la jalousie qui lui fit prendre trois fois ses ciseaux.
Comme diversion, voici un extrait de l'Almanach des Spectacles, de Palianti :
I80I, 30 janvier. — Le préfet de police lance une circulaire prescrivant le visa préalable pour les cantates, les romances, les chansons ou chansonnettes, etc.
Le 14 février. — Le préfet du Loiret interdit la représentation de Paillasse; le ministre de l'intérieur autorise ce drame.
Le '27 février, — M. le ministre interdit le drame de M. Ferdinand Dugué, que le théâtre de la Porte-Saint-Martin répétait sous le titre de Monsieur Pinchart. L'auteur se fait représenter à Bruxelles.
Le 2 avril. — Arrêté du ministre de l'intérieur portant qu'aucune représentation extraordinaire ne pourra avoir lieu sans une autorisation spéciale du ministre, et que ces représentations ne pourront avoir lieu que sur le théâtre auquel le bénéfice est attaché.
Le 21 mai. — La tragédie de M. Soubrac, la Mort de Jésus, est saisie par ordre du parquet.
Le 30 juillet. — L'Assemblée législative vote à une grande majorité la prorogation de la loi sur la police des théâtres jusqu'au 31 décembre 185-i.
Le 31 juillet. — L'autorité fait suspendre les représentations des danses espagnoles aux Variétés.
Le o août. — Le ministre autoi-ise à nouveau les représentations des danseurs espagnols. (Compagnie de M^ie Rosa Expert.)
lie "24 août. — Le ministre invite le directeur du Gymnase à suspendre les représentations de Mercadet.
Le 26 août. — Seconde représentation de Mercadet ; le veto est levé.
Le l**"" septembre. — Fermeture, par ordre du ministre, jusqu'à la nomination d'un directeur.
Le 3 décembre. — Quelques théâtres du boulevard affichent un spectacle, mais, vu les événements, ils n'ouvrent pas leurs portes. Le 6, à l'exception de quelques théâtres des boulevards, les autres ouvrent leurs portes. Les recettes atteignent partout le maximum.
185-2, le 21 avril. — M. le ministre de l'intérieur réunit les directeurs des théâtres de Paris pour leur exprimer l'intention du gouvernement, en ce qui concerne les tendances.de la littérature dramatique contemporaine.
Le 30 juillet. — Circulaire de M. le ministre de l'intérieur concernant les théâtres des départements.
Que vois-je!... La Sensitive, donnée au Palais-Royal en 1860, déplait à la Censure parce que, dans ce vaudeville, on voyait un homme physiquement impressionnable comme une sensitive. La commission d'examen proposa de suite le refus de la pièce, mais, comme on était en janvier 1860 et vers la fin du ministère Fould, le ministre pensa, très judicieusement pour lui, que ce n'était point la peine et le moment d'inquiéter le théâtre pour une pauvre petite pièce, qui n'avait qu'un tort, d'être un peu trop épicée. De son côté, la Commission tint bon et insista pour l'interdiction.
Tout cela finit par des coupures, pour ne pas contredire carrément la trop sensible Anastasie. Les situations principales furent gazées, tant bien que mal, avec de mauvais chifïons et de la littérature encore plus mauvaise. La pudeur était sauvée et la morale ne recevait que quelques égratignures insignifiantes.
Nous arrivons à parler du comte Walewski. Ministre des affaires étrangères, le 7 mai 1851. il fut remplacé, en janvier 1860, par M. Thouvenel, et, le 24 novembre même année, il reçut en compensation le portefeuille de ministre d'Etat, avec la direction des beaux-arts. Son administration, dans ce nouveau poste, fut signalée par l'élaboration et la présentation de la loi sur la propriété littéraire
M La Censure n'en fut pas moins, nous dit M. Dabot, une
doses plus vives préoccupations; les instructions qu'il s'empi'essa de donner à la Commission d'examen forment une contre-partie singulière avec celles de M. de Morny Tl signala à la sévérité du Comité d'examen les données scabreuses, l'exploitation du vice, l'exhibition perpétuelle des drôless(^s; il fit plus, il prévint directement les auteurs dramatiques de ses intentions, et il les engagea à sortir de l'ornière dans laquelle se trouvait le tliéâtre. Il recommandait également à la Censure dv S(> montrer tolérante pour la politique, mais l'ai'faissement de la vie publique au théâtre ne lui donna pas lieu de faire voir comment il aurait appliqué ce principe. »
C'est bien dommage pour votre protégé et pour la Censure, cher M. Dabot. Il aurait, à coup sûr,- fait comme ses prédécesseurs, mais je ne vois pas pourquoi vous soutenez avec tant d'acharnement le comte Walewski, pour rabaisser et dauber à chaque instant sur le duc de Morny.
Serait-C(î à cause de la Dame aux camélias, que le duc rendit à la scène?... Ah! je comprends, maintenant ! Sans le duc de Morny et son autorisation, nous n'aurions pas des mœurs si dépravés... C'est là, du moins, votre avis et ce que j'ai cru lire. Si vous y tenez, mon cher Censorinus, pour vous prouver que M. le comte Walewski ne valait pas le duc de Morny, je vais vous raconter une petite histoire, tout en feuilletant le Dictionnaire Larousse.
Donc, nous dii'ons que votre fameux comte Walewski n'avait pas toujours été diplomate, par conséquent ministre.
Venu en France vers 1830 (car il est né au château de Walewice, en Pologne), il fut en relations amicales avec le duc d'Orléans et chargé d'une mission en Pologne. Plus tard, il devint capitaine dans la Légion étrangère, au 4"'" hussards, je précist;. Happelé en France, et fatigué de la vie oisive des garnisons, tout en étant désireux de briller dans le monde, il donna sa démission en 1837, acheta le Messager des Chambre^ et entreprit de se faire connaître, dans la société parisienne, comme homme élégant, comme publiciste et comme auteur dramatique. Vous avez bien entendu, cher Censorinus, comme auteur dramatique.
Continuons, car je commence à m'amuscr avec vous. Le 8 janvier 1840, M. le comte Walewski, l'ami de la Censure, fit jouer au Théâtre-Français, avec un luxe d'ameublement peu ordinaire à cette scène, VEcole du Monde ou la Coquette sans le savoir, comédie en cin([actes,à laquelle
Anaïs Aubert, selon Quérard, aurait apporté une très vive collalDoration. Lue au comité par cette actrice, reçue avec empressement, soutenue, vantée, protégée par de hautes influences, par des célébrités littéraires (ces célébrités-là peuvent parfois se tromper comme les autres!...) qui en suivaient avec complaisance les répétitions, par Victor Hugo, par Casimir Delavigne, VEcole du Monde n'obtint pas grâce devant le parterre.
Jamais pourtant plus brillante assemblée ne s'était réunie pour entendre une œuvre de l'esprit humain. Une polémique ardente, où les horions ne furent pas ménagés, s'éleva pour prouver que la critique des journaux avait eu le plus grand tort de méconnaître l'œuvre d'un homme du monde, d'un gentilhomme, lequel était journaliste cependant. Quoiqu'il en soit, les comédiens en furent pour leurs frais d'étude; le public s'obstina à ne rien vouloir comprendre aux personnages qui s'agitaient et parlaient sur la scène ; il ne crut pas (jue ce monde qu'on lui représentait était réellement celui qui existe, et l'ouvrage tomba.
Avez-vous compris maintenant, mon vieux Censeur endurci, pourquoi l'auteur sifflé par l'opinion publique etdevenu entre temps ministre d'Etat, se soit tant occupé de la Censure dramatique et qu'il ait voulu la renforcer d'une paire de ciseaux de plus ?...
Atout à l'heure, M. Censorinus. Je vous quitte pour reprendre votre cliente Anastasie que vous défendez si bien!
Après M. Walewski, ce fut le maréchal Vaillant qui prit la haute direction des Beaux-Arts. Militaire avant tout, nous dirons sans crainte que le maréchal était animé des meilleures intentions vis-à-vis du théâtre. Ses goûts particuliers rcntraînaient plutôt vers les grandes spéculations de la science ; aussi se borna-t-il le plus souvent à se tenir au courant des ({uestions qui se présentèrent et à s'en faire rendre compte. M. Camille Doucet lui succéda et devint directeur-général de l'administration des théâtres.
Pour ramener le théâtre, selon M. Dabot, dans la voie prescrite par riionnêtetô et par le comte Walewski, il fallut interdire un certain nombre de pièces consacrées aux scènes de libertinage vulgaire. Citons, entre autres, un grand drame, BaptistcL; deux vaudevilles, les Ama,nts de la Dame de pique et les Femmes sérieuses. Ces deux dernières furent représentées dans la suite.
Ce système de sévérité ne fut pas sans exaspérer les auteurs. Survint une affaire qui fournit aux mécontentements
de chacun un prétexte pour éclater : ce fut l'intcrdicLion des Diables noirs de M. Sardou. Peinture de mœurs très osée, cette pièce avait soulevé de vives objections, surtout en présence des inslruclions récentes. M. Walcwski en prononça l'inlerdiction.
« Le théâtre, dit un Censeur, était prêt à jouer les Diables noirs ; aussi se plaignit-il vivement de hi mesure, et il eut, pour Tappuyer, les auteurs que les rigueurs nouvelles avaient atteints ou du moins inquiétaient. »
Oh ne peut pas mieux avouer (|ue cela !... Et « ces rigueurs nouvelles » dont parle le Censeur ne sont pas, je présume, un brevet de justice pour Anastasie.
C'est ce que pensa le public de Tépoque et cette interdiction des Diables noirs lit gloser sur la Censure bien plus qu'elle n'aurait voulu. Jusqu'aux journaux qui s'emjîarèrent de la querelle et formulèrent tous des plaintes. Seul, leMonAleur retraça dans un article l'historique de l'alTairc et défendit la Censure attaciuée. 11 disait que la pièce avait été examinée et cjue la décision avait été rendue dans le plus bref délai. Qu'en dites-vous? Est-ce une défense bien sérieuse et peut-elle absoudre Anastasie du jugement public.
Quelques mois plus tard M. Sardou fit plusieurs changements à vue dans son drame, et la pièce fut, dit-on, jouée au Vaudeville, en 18G3.
La folie du luxe dans la haute société parisienne et même dans la moyenne, l'importance que prenaient les filles entretenues et l'espèce de lutte engagée entre les notoriétés du vice et les femmes honnêtes ou prétendues telles, anienèrcnt l'éclosion fatale de deux pièces qui firent quelque bruit. Nous voulons parler des Lionnes yjauvres, d'Emile Augier et de la Famille Benoîton, de M. Sardou.
Les Lionnes pauvres mettaient à nu une plaie sociale ; mais au lieu de louvrir davantage, elles y passaient le ter rouge pour la cicatriser. La Censure n'entendit pas de cette oreille et la pièce d'Augier fut interdite.
Ecoutez ce qu'en dit l'auteur lui-même dans la jjréface de sa comédie :
tt La Censure avait fait un premier rapport concluant à l'interdiction de la pièce ; M. (Jamille Doucet, directeur de la division des théâtres, M. Planté, inspecteur des tiiéâtres, se portèrent caution de la moralité de l'ouvrage auprès de S. Ex. le ministre d'Etat. M. Fould, malgré la libéralité de
ses intentions, ne put passer outre ; sa protection dut se borner à demander un second rapport après quelques modifications à la pièce, et le second rapport ayant confirmé le premier, le ministre se déclara sans pouvoir pour relaxer les auteurs. Il ne fallut pas moins, pour rendre la pièce au public et au théâtre, que l'Empereur s'en mêlât et cassât l'arrêt de la Censure. »
Emile Augier ajoute :
« Les Censeurs exigeaient que Séraphine, entre le 4^ et 5' acte, fût victime de la petite vérole, châtiment naturel de sa perversité ; à cette condition seulement, ils amnistiaient la pièce ; c'est là ce qu'ils appellent la moralité du théâtre. En somme les Lionnes pauvres auraient très bien pu s'in-: tituler, après le coup de ciseaux de ces messieurs : de l'Utilité de la vaccine. »
Quelle leçon pour Anastasie dans ces quelques lignes ! Si elle n'est pas contente, c'est qu'elle ne le sera jamais.
Parmi les corrections faites dans la comédie des Lionnes pauvres, nous citerons les suivantes ;
Dans cette phrase : «J'entends Monsieur... courez donc l'amuser, « la Censure en mal de pruderie souligna le mot « amuser » et mit en marge de son plus beau crayon bleu ; « indécent. »
Dans cette autre phrase ; « Demande huit jours de répit, il n'est ni anglais ni arabe...», la Censure écrivit à côté : « atteinte à l'alliance. «
Dans ce passage : « D'ailleurs ces turpitudes ne sont plus que le secret de Polichinelle...» M^e Anastasie trouve cela de mauvais goût, et l'écrit en marge du manuscrit.
Enfin dans celui-ci : « A tous les étages de la société...», elle s'écrie, sur l'air des Femmes sensibles que cela est « dangereux! » Et que sais-je encore?... Plus de vétilles que d'arguments sérieux.
Quant à l'autre pièce dont nous avons parlé, la Famille Benoîton, loin d'être interdite, fut jouée avec empressement au Vaudeville, en 1865, et valut à son auteur la croix de la Légion d'honneur.
La Censure qui venait d'interdire, le 22 mai 1858, les Lionnes pauvres pour des vétilles, ne trouva rien à retirer dans le rôle du lils Benoîton, le petit Fanfan, l'enfant terrible, qui parle argot comme Gugusse ou comme Valcntin le Désossé.
Pourquoi cela? Pourquoi M.Sardou plutôt (.\uv M. Emile Auuirr.Si l'on critique l'un, il fallait éplucher rautv(> aussi, si l'on coupe Augier en deux, il va falloir couper Sardou t>n quatre ; si /es Lion77(?s paifrres font rougir les mœurs et les demoiselles Cardinal, la Famille Benoîlon devait faire sauter la Censure et les Censeurs sur leurs chaises rembourrées. Il n'en fut point ainsi; hier, conmie aujourd'hui et toujours, ce sera de même : nous verrons deux poids et deux mesures pour les auteurs dramatiques ; des risettes pour les uns et des gros yeux pour les autres ; ici des récompenses et là des coups de ciseaux.
Je comprends pleinement M. Dabot quand il nous dit : « Il se passait peu de jours où la Commission n'assistât à un singulier et triste spectacle. C'était le reproche continuel de libertés excessives laissées aux voisins, l'indignation scandalisée de l'œuvre jouée la veille, la plus amère critique de l'autorisation accordée à un confrère, enfin l'éternelle histoire de la paille et de la poutre. »
Oui, je comprends maintenant pourciuoi l'on ac plaignait, et ce n'était pas sans raison, comme a l'air de le dire le charmant Censeur Dabot, avec son « histoire de la paille et de la poutre. » Qu'il regarde plutôt l'œil de la Censure, il saura à quoi s'en tenir.
Nous avons parlé tout à l'hcuire du Fils Benoîton et de l'argot. La Commission d'exanu'ns'en était déjà occupée en 1858. Sous le ministère de M. Fould, le 24 avril môme année, les directeurs de théâtres et la Commission reçurent la lettre-circulair(; suivante :
Monsieur le Directeur,
.Je vois avec regret s'introduire de plus en plus, dans le langage du théâtre l'usage des locutions vulgaires et de certains termes grossiers euipruutés à l'argot. C'eHt là un mauvais élément de bas comique dont le bon goût se choque et qu'il ne m'est pas permis de tolérer davantage. La Commission de Censure vient de recevoir à ce sujet des instructions sévères et je m'empresse de vous en prévenir en vous priant de me seconder de votre légitime influence.
Toutes les œuvres dramatiques ne sont pas, sans doute, assujetties à la même jiureté de langage. La diversité des genres implique et autorise la diversité des formes. Mais pour les théâtres, même les ]Au^ frivoles, il est des règles et des bmites dont on ne saurait s'écarter sans inconvénient et sans inconvenance.
Recevez, etc
Le Ministre d'Etat, .Achille FouLD.
Vous voyez ce que le ministre disait de l'argot, en 1858, à l'apparition des Lionnes panvrcs. Or, en 18G5, pourriezvous me dire pourquoi il était permis à M. Sardou de faire argoter son petit Fanfan Benoîton?... Est-ce que la Censure avait changé de tète ou simplement de bonnet y... Est-ce que les Censeurs étaient fatigués de toujours couper les mêmes choses ou ignoraient-ils l'ancienne circulaire du ministre? Je ne sais pas. Le fait prouve seulement que ce qui, en 1858, était défendu comme « locutions vulgaires, termes grossiers » et autres appellations, était tout à fait permis en 1865 sous le même régime censorial et sous le même Empereur; la remarque est un peu longue, mais nous tenions à la faire ressortir pour bien montrer, en son jour et lumière, la grande justice et l'excessive délicatesse de tout ce qui touche à la Censure dramatique.
M. Dabot, qui prend toujours en main la cause d'Anastasie, dit à ce sujet :
« Où s'arrêter dans cette proscription? Ce point juste est si difficile à trouver ; dans cette guerre aux locutions vicieuses, on bat toujours en retraite. «
C'est un tort; il faut interdire ou ne pas s'en mêler; c'est ce que M. Dabot n'a pas l'air de comprendre ou qu'il fait semblant d'ignorer. Tl ajoute :
« Ce qu'on a interdit l'an passé est devenu peu à peu d'un usage assez commun pour qu'il ne soit plus permis de lui fermer le passage, et, une à une, toutes les trivialités argotiques passent par les mailles du tilet.
(Parce qu'on le veut bien... Ce n'est pas une excuse et. parce que mon voisin parle mal je ne suis pas forcé d'en faire autant !)
« C'est parce que la Censure se trouve sur un terrain mauvais... (Oui, très mauvais!.... Elle patauge, même... ) et qu'elle a toujours pris à tâche d'éviter le terrain du goût. (On ne peut pas mieux dire et je le crois au.ssi!...) Les questions de goût lui échappent, de même que les questions littéraires. »
Pauvre Censure! Plaignons-la, mes frères, plaignons la pauvre aveugle qui n'a pas même un toutou pour la guider dans ce grand Paris qu'elle a la prétention de connaître. Allons, vieille, il va falloir mettre tes lunettes! .. Et'^vous, M. Dabot, vous choisirez mieux une autre fois vos clients quand vous voudrez nous montrer votre talent oratoire.
Un petit air de ilùto pour varier, c'est le Joueur de flûte^ d'Emile Augier qui va nous donner le fa dièze.
Cette comédie était en vers, assez leste de forme et de fond ; la Censure l'autorisa en ces termes :
« La couleur grecque, la scène à laquelle la pièce est destinée, le talent que Ion trouve dans cette œuvre ne permettent pas d'y appliquer les lois de la Censure absolue. Quelques passages trop vifs ont été modifiés ; nous pensons que la pièce peut être autorisée pour le Théâtre-Français. »
Diantre! la Censure admiratrice du talent!... Cela ne s'était pas encore vu jusqu'ici. Voyons la suite.
Le Joueur de flûte fut en effet représenté en 1850. Quelques temps après, le Théâtre-Français cessa de jouer la comédie d'Augier. On prétendit à l'époque que la suppression tacite de cette comédie venait de la part d'une haute personnalité, du prince Napoléon, peut-être? Il n'y aurait rien de bien surprenant. Néanmoins la Censure n'y était pour rien, toujours daprès les racontars. Ce fut plutôt une espèce de Ccn.suie littéraire et toute de caprice. 11 est à remar([uer cependant que, lorsque la Comédie-Française voulut reprendre le Joueur de flûte, personne ne s'y opposa. Il y a des choses envelopjiées d'ombre dans la Censure dramatique tout comme dans l'histoire des gouvernements. Plus d'un drame se cache sous des explications nébuleuses. On ne peut donc généralement pas se prononcer sur un fait que l'on n'a point vu ni touché; il faudrait pour cela être de tous les temps et pouvoir écouter aux portes, ce qui est bien vilain entre parenthèses.
Nous voyons, en 1860, la Censure impuissante à arrêter le torrent des mœurs qui l'entraine dans une ronde échcvelée, où l'on danse le « cancan, » Anastasie la prude, la femme honnête par exception, l'immaculée, celle qui défendait la morale au prix de sa renommée, n'est plus qu'une fausse Censure qui permet tout. Elle devient fille, grisette, biche, comme on disait sous l'Empire et notre ancienne ennemie fait le grand écart aux Délassements comi(|ues en compagnie de la célèbre Rigolboche et de ses imitatrices.
Cela ne prouve pas en sa faveur et nous nous demandons ce que la terrible coupeuse de drames pouvait bien faire en si joyeuse compagnie. Qu'avait-clle donc fait de ses ciseaux? Et SCS scrupules, où les avait-elle fourrés ? Non, ce n'est pas possible ; la Censure n'aurait pas permis de semblaliles oriries. de telles débauches théâtrales et des exhi-
bitions de jambes aussi vicieuses, C'est pourtant la vérité ; nous n'amplifions rien ; nous ne faisons que raconter ce qui s'est passé alors. M. Hallays-Dabot, le Censeur au dévouement plus léger que les pieds de l'Achille d'Homère, va vous prouver que je ne mentais point.
Ecoutez ce qu'il en dit ;
« Lorsque les théâtres inférieurs eurent épuisé les tableaux de débauche parisienne, les appétits émoussés du public demandèrent d'autres épices. C'est alors que les danses échevelées des bals publics envahirent la scène. Le mal commencé par la prose de quelques vaudevilles, continua par les excentricités grossières de la mimique. Le premier soir où l'héroïne de Mabille et d'Asnières, RigoliDoche, vint se déhancher sur un théâtre et lancer son pied au nez de ce public de digéreurs, comme un directeur définissait spirituellement ses clients, l'inspecteur des théâtres, indigné, demanda que Rigolboche fût renvoyée sans retard à son jardin de tolérance. Ses observations ne furent point écoutées. Rigolboche devint une célébrité, elle trouva un historiographe et le théâtre du Palais-Royal en lit l'héroïne d'un long vaudeville des plus vifs, trouvant ainsi le prétexte d'exhiber à son tour les merveilles du cavalier seul.
» Le cancan était le maître de la place; il s'imposa à tous les théâtres. Ce fut la danse nationale et, sous ce titre vraiment honorable pour la France, on vit des sauteuses connues la promener à travers les capitales de l'Europe. A ces danses éhontées que l'on fit exécuter, même par des enfants, vinrent se joindre les féeries d'un genre nouveau ; ce n'était plus la féerie du bon vieux temps avec ses trucs ingénieux, ses naïvetés un peu enfantines, mais de bonne humeur. Sous prétexte d'art plastique, ces féeries déroulaient leurs immenses cortèges féminins remplaçant trop souvent esprit et truc par ces vastes décors uniformément composés des mêmes amoncellements de chair humaine.
» On a beaucoup reproché à l'administration ces nudités effrontées; elle était sans force contre l'entraînement public et contre l'impunité à peu près assurée à tout ce personnel de hasard (jui ne s'enrôle dans ces exhibitions productives... (Oh ! M. Dabot ! Il faut bien que tout le monde vive...) que pour montrer ses formes et c(ui emploie son temps à lutter de ruse avec le théâtre, avec les costumieis, avec les habilleuses, afin d'arriver à se glisser devant la rampe le plus nu qu'il lui est possible. »
Ça, M. Dabot, c'est un talent que les Ccnseiu's ne sau-
raient avoir parce qu'ils ne gagneraient point à être vus ainsi. Ils sont déjà assez vilains tout habillés que le public leur fait griice de la culotte. Gardez donc votre habit, M. le Censeur, et ne blâmez plus ce (jui vous échappe ou ce que vous êtes impuissant à délendrc.
Ainsi la liberté au théâtre devenait sans bornes. Napoléon III donnant le l)on exemple, le théâtre ne pouvait mieux faire t[ue d'imiter l'Empereur. Tous les vices, toutes les orgies, tous les chahuts les plus insensés furent à la mode et i)assèrcnt devant les yeux éblouis et écarquillés de la Censure convertie, qui n'avait jamais été à pareille fête.
En a-t-elle vu alors des jambes, des mollets ronds, des jupons courts, des gorges nues, des bas roses ou mauves, des maillots chair, des torses cambrés, des grands écarts et des petits, des danseuses, des amoureuses, des femmes de toute sorte et de toutes les couleurs !... En a-t-elle dansé des cancans la vieille!... Ah! oui, elle fut passablement dévergondée !... Eh bien ! quoiqu'en disent tous les Censeurs du monde, elle me plait mieux ainsi et cette Censurelà eût méritée qu'on l'eût couronnée rosière pour ses entrechats naturalistes ; c'est la morale de cette histoire.
A l'inverse de Napoléon I'"", Napoléon III laissa éclore tous les théâtres ([ui pouvaient s'installer commodément en un local suffisant. Le privilège n'existait plus. On était libre, avec de l'argent, do monter un théâtre ou un caféconcert et de l'exploiter comme bon il vous semblait. Le directeur d'un théâtre n'était plus un homme de la partie; mais simplement un commerçant farci d'une dose de littérature multicolore et productive avant tout. Les auteurs devaient en souffrir forcément ; mais quel est le système qui n'a pas un défaut à sa cuirasse? Je n'en vois pas. La liberté, selon nous, vaut mieux (jue le privilège et le commerçant peut tout aussi bien lancer une œuvre dramatique que le connaisseur. L'un et l'autre sont souvent empêchés par la Censure, qui n'est ni commerçante, ni connaisseuse, tant s'en faut.
^I. A. I^ougin dans son Dictionnaire historitjuc et pittoresque des théâtres, nous dit : « Depuis que la liberté industrielle des théâtres a été rétablie en 1864, ces établissements sont rcphicés sous le droit commun et régis par lois et règlements relatifs à la police des lieux publics. »
M. Dabot dit de son côté que : « L'émancipation de l'industrie théâtrale délivra l'administration des lourdes res-
ponsabilités que faisaient peser sur elle la nomination et la surveillance des directeurs. Ceux-ci pouvaient dorénavant conduire leurs affaires aussi mal qu'il leur plairait, se montrer maladroits, insuffisants, peu scrupuleux même, sans que le gouvernement délivré de cette tutelle, eût à subir les reproches, parfois même les calomnies, que certains choix lui attiraient. Un théâtre devenait donc, et non sans raison, une maison de commerce qui s'ouvrait librement. La nature toute spéciale de l'exploitation nécessitait une surveillance particulière. Telle fut la doctrine qui prévalut au Conseil d'Etat et qui, après une sérieuse discussion, tempéra la liberté industrielle par le maintien de la Censure préventive. »
Ce n'est pas ce qu'on a fait de mieux. On avait bien commencé en donnant la liberté aux directeurs de s'établir, on finissait mal. Pourquoi ? Pour être agréable à M""' Anastasie. C'est tout de même un peu raide de voir un commerçant, « puisque commerçant il y a » aux prises avec la Censure qui lui empêche de gagner son pain et au besoin le pousse à la faillite. Allons, je crois, que ce jour-là, lorsqu'une semblable bouffonnerie fut votée, Anastasie-Rigolbo.che ne dansait pas le fameux cancan.
« Le côté fâcheux de la liberté des théâtres, nous dit encore M. Dabot, fut la lutte inégale qui, malgré le texte formel de l'article G, s'établit, comme conséquence tacite du décret, entre les théâtres vraiment dignes de ce nom et les cafés concerts, qui pullulèrent bientôt aux quatre coins de Paris; ainsi que ces petites scènes, espèces de bouges dramatiques, qui naissaient de droit, mais pour mourir, renaître et mourir de nouveau. »
Et le bon Censeur ajoute, dans sa rage de censurer : « Le nombre des chansons et des scènes interdites fut très considérable ; on en ferait un répertoire curieux.
(cela ne m'étonne pas, comme je connais Anastasie ) Ce
nombre toutefois aurait pu avec avantage être considérablement accru. En dernier lieu, depuis le 2 janvier 1870, la tolérance se changea en une liberté que l'on aurait pu croire absolue, si l'on ne savait déjà, par ce qui s'est chanté dans Paris, ce que se permettent les cafés chantants et ce qu'accepte le public. A cette époque l'examen n'était plus qu'une vaine formalité. « Et M. Dabot a l'air de le regretter pour la morale. Mais laissez donc les gens tranquilles, M. le Censeur, chacun prend son plaisir où il le trouve. Si vous aimez Anastasie, embrassez-la et ne dites plus rien pour la défendre ; car vous l 'enlisez davantage dans la
vase (lu dédain puldic et bientôt ce ne sera plus qu'un cadavre étoulïe par vos soins paternels.
Ecoute/ maintenant l'opinion de M. Ilazard sur la liberté théâtrale :
« Jusqu'au 1*' juillet 1864, dit-il dans son livre sur la 11iDcrtc de lart dramatique, les théâtres étaient soumis au régime du privilège ; ils lurent affranchis de la tutelle de l'administration par le décret du G janvier 1864, qui, sans faire dis])araîtrc complètement le privilège, y associait désormais le principe de la liberté ; on a même dit spirituellement que ce n'était guère que la liberté pour les directeurs de se ruiner. »
Nous ne disions pas autre chose il y a un instant.
« La liberté au théâtre, dit encore M. Hazard, c'est le mouvement, la vie, l'effort, le besoin du mieux, toutes choses qui peuvent faire peur en politiciue, mais qui, dans l'art, sont les conditions essentielles du progrès et qui ne sauraient exister tant que les œuvres dramatiques devront être soumises avant la représentation au contrôle de l'autorité, tant que ne sera pas proclamé le droit pour chacun de faire jouer une pièce sous sa responsabilité personnelle: »
Nous sommes encore de cet avis.
Là s'arrête pour nous l'histoire de la Censure-Morale sous l'Empire numéro 2 ; en fait de morale, nous ne voyons qu'une chose, c'est (jue Anastasie levait la jambe comme une simple lîigolboche.