POLITIQUE SOUS NAPOLÉON III
Remontons au commencement du second Empire et laissons parler le Censeur infatigable que nous citons si souvent et qui nous convient si peu :
« Les événements ((ui se préi)araient, dit-il, (on était aux premiers jours de iH.Vt) donnèrent une ceitaine imjjortance politique à la première i-eprésentation de VEloile du Nord et appelèi-ent lattention du gouvernement sur cet opéra. Toutefois |a question artistique l'emporta, et une note insérée au Moniteur avant la représentation prévint toutes
— aigles susceptibilités diplomatiques en expliquant qu'un opéra n'est pas une pièce de circonstance, et que Ton ne saurait, dans un ouvrage où les intérêts de l'art étaient tellement en jeu, attacher au poëme une importance exagérée. Plusieurs années plus tard, lorsque l'insurrection Polonaise éclata, on interdisait un drame, les Polonais, et les chants de circonstance étaient ou supprimés, ou tout au moins fortement adoucis. »
Un jour on protège la Russie, un autre jour on fait jouer les Cosaques. La Censure devient une antithèse à deux pattes. Au mois de mai 1859, les Autrichiens deviendront la proie des auteurs dramatiques ; au mois de juillet suivant, la paix intervenant au milieu des répétitions d'un drame, les Etapes de la Gloire, cela amènera tout un remaniement de la pièce. Plus tard, le Nouveau Cic/,deM. Hugelniann, drame en vers, qui met en scène la campagne de 1859, ne sera pas représenté sans de nombreux sacrifices.
« Cette même courtoisie internationale fait interdire, dit notre Censeur de tout à l'heure, en 1869, la reprise des Prussiens en Lorraine, vieux mélodrame qui mettait en scène les barbaries commises par les envahisseurs de 1815. On ne voulait point froisser l'ambassade prussienne. La guerre implacable de 1870 a répondu à ces procédés délicats. »
Et cela n'a pas encore corrigé Anastasie, elle fait la même chose de nos jours.
Le rétablissement de la Censure, en 1850, mit un terme à la politique irritante dont le théâtre vivait depuis deux ans.
Dès le retour de la Censure on interdisait Martineau ou la Fronde. Cette prétendue pièce historique mettait en scène, sous le manteau de Thistoire, tous les incidents, tous les acteurs de la Comédie contemporaine, les mouvements populaires, les émeutes et les barricades de la veille. Une autre fois, on arrêtait au passage les Deux Orphelins du Temple. Le moment était mal choisi. Cette pièce très royaliste dintention n'était pas faite pour être jouée sous l'Empire. La Censure le fit bien voir et l'interdiction remplaça la première.
« Vers la même époque, dit Î\L Dabot, une manifestation se produisit au Vaudeville, à la première représentation de Dominus Sampson ; c'était une comédie en deuy actes de MM. Dartois et Besselièvre, tirée du Guy Mannering, de "NValter Scott. On y voyait un jeune seigneur, expulsé du
domaine de ses pères, lutter contre riiommc qui, par ruse et par perfidie, s'était emparé des biens de la famille. La commission d'examen, sans méconnaître la possibilité des allusions aux familles royales exilées, avait pensé que le drame intime l'emporterait sur les rapprochements politiques. Elle s'était trompée. A certains couplets, le tumulte commença dans l'orchestre, et il continua pendant toute la représentation. Une fois lancé dans cette voie, le public no s'arrêta plus. Le lendemain, une décision ministérielle interdisait Dominus t^ampson. «
Ànastasic ne s'attaquait pas qu'aux hommes, comme dans Dominua Sampson, elle tombait aussi dessus les femmes, les demoiselles même. C'est ce qui arriva pour Mademoiselle de la Seiglière.
Les auteurs furent obligés de refondre leur pièce sur les ordres impératifs de la Censure; ce qu'ils firent de bonne grâce et la pièce passa. Le personnage du Marcjuis était blessant pour les royalistes ; dans la seconde édition il devint le gentilhomme que l'on connaît, le vieil enfant gâté, la physionomie vivante et toujours gaie, qui fait revivre au théâtre tout un coin de la vieille société française au lendemain de la rentrée des Bourbons. Néanmoins ce n'était pas la première idée des auteurs ; nous sommes loin avec la pièce actuelle, qui est restée telle que la refit ia Censure, de ce que voulait démontrer l'ancienne Mademohclle de la Seirjlière. Encore un des avantages de la Censure, qui nous l'ait dire ce ({ue nous ne voulions pas même écrire.
A l'occasion de l'Exposition de 1855, Paul Meurice donna à la Porte-Saint-Martin une pièce intitulée Paris. Le Paris de Meurice était une série de tableaux sans grande cohésion, où se déroulait devant les yeux des spectateurs l'histoire de la cai)itale. Ce panorama hislori([ue fournissait un prétexte à des décors et à une grande mise en scène. Les derniers tableaux rei)i'éscntaicnt les épisodes révolutionnaires (.lans les rues. Piien (pi'au mot de Révolution, la Censure tressauta et à la suite de la répétition générale elle fit biffer tout ce ({ui rapj)elait l'émeute et les mauvais jours pour l'aristocratie. Le directeur de la Porte-Saint-Martin substitua à ce retranchement, i)our terminer la pièce, un tableau en forme d'apothéose de la France de 1804. Ainsi la Révolution devenait l'Empire numéro 1. L'auteur subit cette transformation non sans protester de sa pensée qu'on venait d'crroner et d'anéantir api'cs ; cependant il laissa faire le théâtre (jui avait fait beaucou]) de frais pour monter sa pièce. Spectacle étrange, l'un vit se produire avec le
concours d'Anastasie, le cas extrêmement particulier d'un auteur républicain devenant impérialiste malgré lui.
Quelque temps après, l'Ambigu présentait un drame : le Marchand de Coco, qui mettait en scène la Terreur, les émeutes, les victimes marchant en cliarrettes à l'échafaud et le tumulte de la rue. La pièce ne fut point autorisée à cause de cela. Anastasie redoutait la Révolution et croyait toujours qu'elle allait revenir. On dit que la pièce reparut plus tard, mais on ajoute qu'elle était complètement remaniée. Comme cela je comprends, avec quelques coups de ciseaux dans l'original, la Révolution devenait un bal masqué et la suave Censure était en sûreté derrière son magistral Empereur.
Ah ! j'allais oublier de vous parler du Chevalier de Maison-Rouge, de Dumas...
Il parait que la Censure n'aimait pas le rouge et que la chevalerie était seule à lui plaire parce qu'elle descend des chevaliers, si la mémoire no nous fait point défaut.
Aussi pendant longtemps, on pensa chez la noble Anastasie qu'il y aurait un inconvénient grave à remettre en scène un drame qui, lors de son apparition, avait si violemment remué les masses et surtout les entrailles de la Censure. M. Walewski fut sur le point d'autoriser les Girondins; toutefois il maintint l'interdiction. Mais les événements marchèrent; les coalitions furent permises, les clubs rouverts, les journaux livrés à eux-mêmes ; enfln tout s'identifiait dans la rue et dans le drame de Dumas; l'administration crut alors que l'heure était venue de risquer la reprise du Chevalier de Maison-Rouge.
La pièce avait vieilli. La Révolution, les clubs firent leur effet; mais le choeur des Girondins n'empoigna plus le public. L'exécution et la mise en scène en furent peut-être cause, mais la première de toutes, ce fut la Censure qui l'avait interdite au moment le meilleur. Le drame se traina donc quelques représentations et disparut de l'affiche sans bruit. Anastasie soit bénie !...
, Nous retrouvons encore Alexandre Dumas en train de convaincre la Censure au sujet d'une pièce intitulée,: les Blancs et les Bleus. Le pauvre auteur a du mal et Anastasie est plus entêtée qu'une bourrique. Ecoutez l'historique qu'en fait un Censeur de l'Empire :
« Les Blancs et les Bleus montraient dans toute sa lâche cruauté un de ces tyranneaux démagogiijucs (jui imposaient leur despotisme à la France. Mais à côté de ce por-
trait odieux du strasbourû:eois Schneider se dressait, dominant le drame, la physionomie lièrc, intègre, héroïque de Saint-Just.
» L'honneur, la justice, le patriotisme, toutes les vertus civiciucs se résumaient dans la future du conventionnel. Les femmes, les vieillards, les enfants sollicitaient sa bénédiction, les armées ne vivaient (|ue par lui ; il apparaissait à cheval et, comme le Napoléon traditionnel du Cirque, par sa présence seule il réparait les désastres, mettait en fuite les ennemis et, sur le champ do bataille proclamait la République universelle en menaçant de son épée les rives du Rhin.
» La Commission d'examen pensa qu'au moment même où déjà une certaine presse et les réunions publiques donnaient le branle à une agitation sociale aussi accentuée, il était fâcheux de prêter à ces menées habiles le secours du théâtre en mettant à la scène, sous des couleurs aussi partialement sympathiques, une des plus terribles personnalités de 93, "le sinistre et froid acolyte de Robespierre. Elle estimait l'heure mauvaise ])our poétiser ces figures sanglantes et les rei)résentcr au peu})lc comme les types suprêmes de la Révolution. Interdire la pièce, c'était soulever une tempête dans les journaux. L'administration n'osa l'affronter. Elle préféra louvoyer et négocier avec l'écrivain, qui consentit d'abord à retarder la représentation, puis à faire une série de sacrifices, quand le théâtre, réduit aux abois, entendit jouer les Blancs et les Bleus.
« La physionomie de Saint-Just fut diminuée ; l'élément militaire prit dans l'œuvre une place plus importante, les déclamations révolutionnaires du proconsul, qui terminaient la pièce, disjjarurent. L'ouvrage, dans ces conditions, perdait les plus sûrs éléments de succès qu'il pût avoir auprès des esprits passionnés. L'attitude du public à la première représentation suffit pour indicjuer ce qu'aurait pu devenir le drame s'il avait été représenté dans sa forme originaire, et surtout si Alexandre Dumas, plus jeune, avait i)U soutenir l'ouvrage entier sur le ton des premiers actes ; les seuls (jui portèrent, c'était ceux qui cherchaient à idéaliser la figure de Saint-Just.
» Au commencement de l'un des tableaux militaires, le soir de la première représentation, le chef d'orchestre fit exécuter le Chant du Départ. Dès les premières mesures, un ébranlement se produisit dans toute la salle ; quatre fois de suite, l'air dut être exécuté au milieu des cris de joie et des trépignements des galeries su])éricurcs, qui accompa-
gmiient l'orchestre en reprenant en chœur le refrain célèbre. Le médiocre succès de la représentation porta le gouvernement à ne pas trop se préoccuper de cette surprise et du tapage qui en était résulté.
« L'affaire en soi n'avait pas de gravité, il ei^it été maladroit de l'exagérer; c'était un indice des mouvements de lopinion, un trait de lumière sur les tendances et les aspirations des partis. Il ne fallait y vouloir 'rien trouver de plus, mais il fallait voir et comprendre ce que révélait ce tumulte passager. «
Telles sont les paroles du Censeur. Pauvre Anastasie ! jusqu'aux tiens qui te jettent la pierre ! Si tes propres enfants au moins pouvaient t'étrangler ! Et encore, cela réparerait-il tout le mal que tu as fait depuis qu'un roi ou une reine t'ont mise au monde ?
Nous venons de voir la Censure défigurant l'Histoire de France et arrangeant « ad usum personas » la grande épopée révolutionnaire de 93; nous allons voir à présent comment elle protégeait les gros capitalistes, les grandes compagnies contre le petit commerce et le progrès.
En 1865, Anastasie fit défendre à la Porte-Saint-Martin un couplet en faveur du gaz qu'on essayait d'implanter à Paris. Le gouvernement favorisait alors le commerce de l'épicerie, qui voyait avec regret s'éteindre le règne de la chandelle.
Voici le couplet qui devait renverser les réverbères antiques et jeter la révolution dans l'éclairage, écoutez :
Et, près du ciel, par un coup de fortune, Si l'on peut mettre un chimique appareil, Bientôt le gaz éclipsera la lune Et pour la nuit nous aurons le soleil.
Toujours intelligente, la Censure!... Tout le monde connaît aujourd'hui la Compagnie du Gaz, elle n'a jamais éclipsé le soleil et elle est encore, à quelques chandelles près, bien loin de pouvoir remplacer la lune. Alors que pouvait faire cet innocent et médiocre couplet? La Censure seule le sait et peut le savoir. Notre perspicacité ne va pas JLis(iu'à distinguer des infusoires partout. Et dire qu'Anastasic les voit" sans lunettes. Par l'imagination, probablement !
Après, c'est Raymond Lindey, de M. Jules Claretie, directeur actuel de la Comédie-Française, qui après avoir été autorisé deux fois par la Censure, est impitoyablement in-
tcrdit par la police, qui ne vaut quelquefois pas plus qu'Anastasie.
Baymond Lindey fut autorisé une première fois par subterfuge. Voici la ruse qu'employa M. Claretic, qui recloutait beaucoup la Censure, « tout en professant l'opinion la plus hostile à la Commission d'examen. « Il chargea le directeur des Menus-Plaisirs de porter sa pièce aux Censeurs. Celui-ci, par ordre de l'auteur et après leçon préalable « arrive un jour, nous dit un Censeur qui était présent à la Commission dexamen, apportant un drame mystérieux, espoir du théâtre. L'auteur était un nouveau venu; son père, riche marchand de bronze, passait ses journées dans les couloirs des Menus-Plaisirs, toujours à la disposition du directeur. Ce bon père de famille attendait impatiemment les répétitions de la pièce de son fils. » Voilà avec quels arguments on ébranle le cœur de la Censure !
« Le récit, ajoute le Censeur, longtemps après avoir été berné, était présenté spirituellement; mais il parut étrange. Les premiers regards jetés sur le manuscrit, la forme littéraire de la pièce, si elle ne révélait point un auteur dramatique aux procédés connus, trahissait du moins, dans i)lus d'un passage, l'écrivain c^ui n'en est point à son premier début. » Enfin le directeur obtint l'autorisation qu'il demandait ; cela fait, il déclara qu'il n'était pas pressé de jouer la pièce de son jeune client et présenta un autre drame. Mais, quelle tête devait faire la Censure quand elle apprit qu'on l'avait bernée? C'est ce (]ui jjrouve qu'elle s'y connaît et que les affaires de théâtre lui sont aussi familières qu'à un épicier.
Cependant une nouvelle édition de Raymond Lmdey est présentée à la Censure désabusée. Celle-ci, malgré la mystification dont elle avait été l'objet, renvoya la pièce au directeur avec une seconde auto-risation. « On le prévint seulement, nous dit M. Dabot, que si les scènes révolutionnaires qui se trouvent dans le drame devenaient ))0ur les partis extrêmes un prétexte de troubles, les représentations seraient immédiatement suspendues. «
« Mais, ajoute le Censeur qui veut défendre son Anastasie prise en défaut, les incjuiétudcs que tant tl'hubiles et mystérieuses préoccupations n'avaient pas fait concevoir au ministère, les anxiétés du théâtre les insi)irèrent à un commissaire de police qui assistait à la répétition générale. Dans im excès de zèle malheureux, cet agent adressa au préfet, M. Piétri, un rapport où il présage, dit-il, des désordres graves dans la salle, et même du tumulte dans le
quartier, si Ton joue Raymond Lincley. L'affaire parvient jusqu'au conseil des ministres, et la même heure voit, aux Tuileries, autoriser le Chevdlier de Maison-Rouge et interdire Raymond Lindey. Le directeur-général de l'administration des théâtres s'émeut vivement d'une décision prise sur le rapport vague d'un commissaire de police, à la hâte et sans renseignements ; il intervient avec l'énergie la plus digne et proteste contre une mesure qui, à tous les points de vue, ne lui paraît pas équitable. On voit alors le maréchal Vaillant, le ministre de l'Intérieur et jusqu'à l'Empereur, s'occuper de ce mélodrame, qui est enfin autorisé et représenté le 1" novembre 1869. «
Comment trouvez-vous cette défense de la Censure par un Censeur ? Ne vous apercevez-vous pas que cette cramponnante Anastasie s'enferre de plus en plus dans la vase de l'arbitraire? Ce n'est plus qu'une affaire de quelques chapitres pour nous et notre opinion est déjà plus qu'arrêtée sur les faits et gestes de cette encombrante personnalité.
La Censure s'occupe de tout, il n'est rien qui lui échappe, si ce n'est l'art d'avoir plus d'esprit que d'activité.
Nous voyons, sous le second Empire, la Censure s'opposer, à diverses reprises, à l'intercalation dans les pièces, soit du chant, soit de l'air même de Rouget-de-l'Isle. On ne voulait rien savoir du Chant du Départ, ni du chœur des Girondins, ni de la Marseillaise ! Vint alors l'affaire de la Marseillaise. Au mois d'avril 1870, profitant de l'effervescence qui était dans l'air, les cafés chantants de Paris crurent le moment venu pour obtenir de la tolérance du gouvernement l'autorisation d'exploiter l'hymne célèbre. La commission d'examen, la Censure ])our l'appeler par son nom, eut l'idée sublime d'interdire le chant national, parce que, disait-elle : « la Marseillaise patriotique n'existe plus y> que pour les hurleurs de la rue ; les passions dos partis » en ont travesti le sens, la Marseillaise est devenue le sym- » bole de la Révolution; ce n'est plus le refrain de l'indé- » pendance nationale et de la liberté, c'est le chant de » guerre de la démagogie. Que la rue soit en mouvement, » qu'une réunion publique fermente, qu'une barricade » tente de se former, que l'atelier ou l'école s'agite, c'est le » rugissement de la Marseillaise ([ui retentit. »
Tout cela était-ce bien vrai ? N'était-ce pas plutôt que l'Empire se sentait dégringoler dans la tombe et qu'il craignait déjà de voir la Troisième République s'élever sur ses infectes débris ?... Qu'importe la raison qui fit agir
Anastasie, pour nous elle fut infâme et antipatriotique. Cet acte de vandalisme et de césarisme bâtartl suffirait à lui seul pour lui jeter à la face tout le mépris jjublic (jui couve depuis si longtemps dans les cœurs vraiment libres. Laissons ce triste souvenir de côté et poursuivons nos investigations ailleurs.
Là, c'est l'excitation à l'assassinat politique que l'on poursuit. L'Empire voit toujours une épcc de Damoclès suspendue sur sa couronne volée, il a peur qu'un poignard frappe dans l'ombre le digne représentant des Bonaparte. Et la Censure, de son côte, accable de toutes ses rigueurs déchaînées les pièces où elle prétend découvrir le germe do ces principes excitatoires.
Dès cjue ces théories se présentaient au théâtre ou étaient censé se présenter, les ciseaux d'Anastasie marchaient sur la pointe et s'ouvraient tout seuls, rien que par la force do l'habitude.
« Les auteurs trouvaient ces suppressions sévères, dit l'immuable Dabot, parce (ju'clles atteignaient des vers ou tirades (jui, pour la plupart du temps, reposaient sur une donnée histori(iue et découlaient alors naturellement des situations de leurs pièces. » Mais Anastasie faisait-elle attention à l'histoire? Que lui importait de dénaturer l'esprit des siècles, de refondre les événements pour le besoin de sa cause et d'altérer la vérité des faits? Elle en a fait bien d'autres plus pendables. Et puis, qui pourrait nous prouver (ju'elle ne péchait pas par ignorance ? Non, elle ne sait même pas l'histoire de son pays. Avec une ])areille femme, d'une érudition aussi primaire et d'un savoir aussi discutable, je ne vois pas la raison que l'on aurait de discuter la thèse du droit et de la liberté. Il vaut cent fois mieux la laisser cuire dans son ignorante prétention et attendre que l'émancipation sociale ou la marche scientilique du Progrès nous en débarrassent tous seuls.
Parmi les interdictions de ce genre, nous pouvons citer : la Fille du Czar, les Grands Vassaux, Diane, etc.
he Lorenzaccio de Musset fut dans le même cas. Voilà ce qu'en dit M. le Censeur iJabot, le même que plus haut ot qui commence à nous devenir indispensable :
« Le jour oii les héritiers du poète crurent devoir prendre sur eux de transporter aux théâtres cette fantaisie drama- . tique, l'autorisation ne fut point accordée; la principale raison de cette mesure (On peut voir le fragment de ce rapport i)ublié dans les papiers des Tuileries), était la théorie
même du meurtre politique légitimé, qui se trouvait nettement ressortir des développements historiques du drame.» Le Censeur a oublié de nous dire que le personnage visé par le couteau ou le poignard de l'assassin n'était qu'un tyran, qu'un condottiere, tel que l'Italie en était infesté au XIV* siècle. A ce compte-là, le meurtre politique n'est plus qu'une justice humanitaire, une punition méritée, une délivrance de ceux qui étaient opprimés. Il y a meurtre, assassinat, nous le voulons bien, comme la Censure le veut ; mais le meurtre dans ce cas-là n'est pas seulement légitimé par l'auteur, il est légitimé de par la nature : ce qui n'est pas tout à fait la même chose, ma toute blanche Anastasie! Enfin, que voulez-vous que j'y fasse, la Censure a vu cela, elle a double vue ; donc elle est somnambule extralucide. C'est tout ce qui ressort de plus clair dans cet amas de répressions politiques.
Puisque la Censure veillait avec autant de vigilance sur son Empereur, il était tout naturel que le socialisme en littérature devait être la petite bête pour elle ; aussi la cherchait-elle pour la couper en deux chaque fois qu'elle la rencontrait dans une œuvre théâtrale.
D'ailleurs les pièces socialistes ne manquèrent pas sous l'Empire. Déjà, l'on voyait les auteurs dramati({ues utiliser l'antagonisme des classes. On remuait le peuple par des tableaux où apparaissait l'antithèse du pauvre honnête et du scélérat riche, du noble couvrant de son titre les plus coupables passions et de l'ouvrier héroïquetrésor de toutes les vertus, enfin du triomphe de la blouse sur l'habit. La Censure, comme vous devez le comprendre, qui est avant tout une petite bourgeoise rageuse, ne vit pas d'un bon œil toutes ces productions littéraires et elle tailla de toute la force de ses petites mains de patricienne.
Dans les papiers des Tuileries l'on trouve des phrases supprimées, telles que celles-ci entre autres : « la société est mal faite... l'insolence du riche... la protestation du déshérité. » Quel crime!... Cela ne parait pas ; niais cela est tout de même, la Censure nous affirme que la Révolution se cachait sous de semblables locutions. Nous nous contenterons de répondre à Anastasie que la Commune est bien arrivée après, que ce n'est pas parce qu'un auteur optimiste a dit un jour : « la société est mal faite, » que les Parisiens et les V'ersaillais ont fait couler le sang français devant les Prussiens ébahis de tant de simplicité soldatesque et de courage perdu.
Dans un rapport sur le Vrai Courage, comédie de M,
Glais-Bizoin, la Censure après avoir coupé la pièce, s'exjirinie sur<:'0 ton : « Ces scènes oîi celaient dans toute leur » violence et leur brutalité les récriminations haincuscsdu )) socialisme contre l'orili'e et la loi, et cjui rappellent les » plus mauvais Jours des révolutions, nous paraissent » inadmissibles.» Et pal'!... Ton supprime le Vrai (Courage. Cela ne nous étonne point de la part d'Anastasie ; car le courage et elle l'ont deux.
Ponsard n'échappe pas aux griffes de la Censure. Dans une de ses pièces, Ce qui plaît aux Femmes (30 juillet 1860), Anastasie fut d'une sévérité peu justifiée. Un des trois tableaux de ce drame étrange était consacré à la peinture de la misère de l'ouvrière. Oi!i est le mal ?
Ponsard, dans riionnêteté de son bon cœur, n'avait vu qu'une plaie de la société qui exploite encore le travail des pauvres femmes et des jeunes filles qu'un si maigre salaire ne peut empêcher de succomber pour ne pas mourir do faim. Ponsard, dis-je, montrait, dans son drame, une jeune fille sage et pauvre, luttant encore contre le flot du liljcrtinage qui lui semblait la seule porte de sortie de ce monde si mal fait. Mais tout à coup la charité anonyme et discrète venait secourir la pauvre ouvrière, et la chute était ainsi évitée.
Où trouvez-vous de l'immoralité dans ce sujet? Oi!i voyezvous une attacjue à la politique napoléonienne? Dans la vérité d'un portrait peut-être, qui n'était pas fait pour prouver que tout allait pour le mieux dans le meilleur des Empires. Le lendemain de la première au Vaudeville, le tableau dut être remanié jusqu'à ce qu'il fut méconnaissable et plat. L'auteur se rendit aux demandes des Censeurs et l'on rejoua la pièce qui ne resta interdite que du 4 au 8 août '18G0. Quatre jours en somme, et c'était déjà trop. Une telle erreur de jugement n'est pas pardonnable même de la part de la Censure.
C'est encore à propos de politique et de socialisme que la divine Anastasie met l'embargo sur un drame : M. Pincliard ou un honnête homme. On y voyait le portrait d'un bourgeois de ]»rovince, riche, considéré, marguillier de sa ]jaroisse, honoré de tous, mais au fond, espèce de misérable, égoïste, impitoyable, sans scrupules et sans cœur. lia Censure, à la vue de ccjjortrait agressif du bourgeois, personnifié dans l'odieux Pinchurd, se dit en elle-même que l'Etat était menacé. A tout pi'ix il fiillait, selon elle, interdire la pièce ; |uir là seulement l'Empire était sauvé et la société bien pensante de la bourgeoisie ne craignait plus
rien de toutes ces haines sociales qui montent du bas peuple des prolétaires
Quelque temps après, l'auteur enleva une partie du titi^e de sa comédie, refit son Pinchard, l'atténua et la pièce fut représentée à Bruxelles. La Belgique n'était pas si susceptible que Paris ; mais aussi, elle n'avait pas le bonheur de posséder et d'entretenir une Anastasie comme la nô-
BoDaparte censuré...
...par Napoléon
28 novembre 1861. — Au nom d'Alexandre Dumas père, auteur de la pièce historique INTITULÉE : Napoléon Bonaparte, demande est faite, au gouvernement de Napoléon III, d'autoriser la reprise, a la Porte Saint-Martin, de cet ouvrage, créé, A l'Odéon, en 1831 : la censure impériale s'y oppose.
Les bévues d' « Anastasie », tant qu'elle sévit en France, furent innombrables.
Un recueil anonyme, publié chez Savine en 1892, et préfacé -par Edmond de Concourt, a relevé toutes celles qu'on peut imputer à La Censure sous Napoléon III.
La plus caractéristique semble bien être celle qui fit censurer l'oncle par le neveu. Elle vaut d'être rappelée.
Le 28 novembre 1861, à l'instigation de Marc Fournier. qui dirigeait alors le théâtre de la Porte Saint-Martin, Raphaël Félix (le frère de Rachel), mandataire d'Alexandre Dumas père, écrivit à « Son Excellence M. le Comte Walewsky, ministre d Etat, pour lui exposer que ledit Marc Fournier avait le désir ardent de reprendre, sur son théâtre, une grande pièce militaire de Dumas, intitulée : Napoléon Bonaparte ou Trente ans de l'Histoire de France, drame en 6 actes et 23 tableaux ».
« Jusqu'à ce jour, affirmait le signataire, cette pièce n'a .iamais été défendue. »
Et il ajoutait : « J'ai les pouvoirs suffisants pour vous assurer. Monsieur le ministre, que tous les changements actuellement jugés nécessaires seront faits au gré de votre
rut Claudie, aude réveilla me Pandore.
Durs ; ce sont n parcourt la
isposèrent la se de sabre.
y V Ouvrière.
èce montrait ne, faute d'un )ns du médee par la midrame, attéintroduire l'a sans cncom-
l 'ad mirent ni
la misère et
tout le monde
uelle profon-
mpire, Anaslait aux paur. Toutes les ■urs dramatiaux crève-la-
IX rebutés, à re les riches, e les patrons qui avait à se îvaient .se convie ceux qui lécs attaquait la politique à
Glais-Bizoin, la Censure après avoir coupé la pièce, s'exprime sur<.e ton : « Ces scènes où éclatent dans toute leur » violence et leur brutalité les récriminations haineuscsdu » socialisme contre lorclre et la loi, et qui rappellent les » plus mauvais Jours des révolutions, nous paraissent » inadmissibles." Et pal'!... Ton supprime le ]'rai Courage. Cela ne nous étonne point de la part d'Anastasie ; car le courage et el'^^ <''^"<. denv.
Ponsard n une de ses , letl860), An trois tableau ture de la mi
Ponsard, ( qu'une plaie pauvres femi ne peut emp faim. Ponsai fille sage et nage qui lui si mal fait. ^ venait secou évitée.
Où trouve vous une att rite d'un poi ver que tout pires. Le len Ijleau dut êti et plat. L'au Ion rejoua 8 août -18G0.
Une telle err de la part de
C'est enco la divine An.
cliard ou un bourgeois de paroisse, hoi ble, égoïste, Censure, à 1; son ni fié dan; l'Etat était r dire la pièce , société bien pensante de la bourgeoisie ne craignait plus
Excellence, ainsi que toutes les sujppressions. »
En dépit de cette e.xtrêine bonne volonté, le rapport de la Commission d'examen, cSaté du 13 décembre 1861, insinua qu'une telle autorisation risquerait d'entraîner les pires inconvénients : d'abord, au commencement, la mise en scène de l'époque républicaine, avec les cris de : « Vive la République » et le chant de la Marseillaise ; ensuite, à côté des splendeurs du Premier Empire, les désastres de l'Invasion. Puis, la trahison des généraux, sous la Restauration ; les deux abdications attribuées à la désaffection générale ; l'agonie du martyr de Sainte-Hélène, léguant, à la maison régnante d'Angleterre, l'opprobre de sa mort. Fâcheuse réminiscence au point de vue des relations internationales avec un pays allié, contre lequel il serait l)eut-être ino])portun de rappeler nos griefs !
Bref, Napoléon III était instamment sollicité de ne point tolérer la glorification des pages désormais gênantes dont s'émaillait l'histoire de son illustre prédécesseur à l'Empire !
Et, le 14 décembre, l'ostracisme de Napoléon-le-Petit contre Bonaparte-le-Grand se manifesta par cet invraisemblable oukase :
Refus d'autorisation. Il y aurait inconvé- Tbienl à ce que le ç/lorieux fondateur de la dynastie impériale paraisse sur le théâtre dans des conditions oulgaires !
Les « conditions vulgaires » de la Bérézina, de Waterloo et de Longwood !...
Il y a des choses qu'on n'invente pas !