CHAPITRE XXIl
ou f/on verra qu'anâstasie, ayant pris le voile, priait dieu
POUR LES pauvres AUTEURS DÉVOYÉS QUI s'eN PRENAIENT A LA RELIGION.
Reprenons encore une fois TEmpire, ce sera la dernière. Voyons ce que fit la Censure au point de vue religieux et après nous la vouerons au diable, le seul qui puisse la comprendre et l'inspirer du fond de son Royaume Noir.
Dès le commencement de l'Empire, le ministre Fould mit l'interdiction sur toutes les individualités religieuses. Anastasie sortit de son couvent et contre-signa l'ordre ministériel.
La défense est faite, gare maintenant aux pièces qui vont contrevenir aux volontés d'Anastasie, ma sœur en religion. Rig'olboche n'est plus, le diable s'est fait ermite, la danseuse profane et vicieuse des Délassements-Comft^ues a lâché les planches pour la sacristie qui lui rapporte davantage; enfin l'Anastasie, la fille Anastasie, comme dirait un bon magistrat d'aujourd'hui, s'est corrigée de ses égarements, le papillon est redevenu chrysalide, la grenouille s'est réfugiée dans le têtard. Elle a rétrogradé, elle est revenue de tout et sur ses pas ; elle a fait ses vœux et la voilà pour le quart-d'heure toute onctueuse encore de la grâce d'en haut et des bénédictions d'en bas. Anastasie est nonnette, quel changement !
La première pièce qui lui tomba sous la main fut Don Pèdre, opéra-comique en deux actes. Il y avait là-dedans un juif banal et rapace, celui que l'on voit toujours au théâtre : il n'y a pas deux manières de dépeindre un juif.
Aussitôt après la première représentation, une certaine Revue Juive, journal circoncis et qu'on appelait les Archives Israélites, se plaint dans une lettre adressée au Ministre d'Etat de ce que les écrivains dramatiques ne cessent de donner le mauvais rôle à leurs coreligionnaires. M. Fould communique le numéro de cette Revue à la Commission d'examen, lui reproche l'autorisation accordée sans ojjservations suffisantes et en même temps lui donne des instructions écrites qui enjoignent à la Censure de veiller à ce que désormais toutes les individualités religieuses soient écartées de la scène. Les instructions ministérielles reçurent leur exécution, les juifs disparurent de toutes les pièces anciennes ou nouvelles.
C'est de cette époque, croyons-nous, ([uc le Iciicndairo Juif-Errant sarrcla clans son pcrillcux voyai2:e et qu'il coninien^,'a à s'installer. Depuis, ses petits-enfants, ses petitsneveux (comme dit le poète Viri^ile) ont fait fortune. Dieu soit loue ! Que Jacob et Isaac soient bénis, et Anastasie aussi !
Comme nous venons de le voir, sœur Anastasie ne protégeait pas que la religion catholitiue, ai)Ostolique et romaine ; elle rendait aussi de bons petits services aux juifs, à Mahomet, à Boudha et à tous les dieux qu'enfanta l'imagination humaine en mal de divinité.
Un jour, le Théâtre de l'Ambigu-Comique voulut reprendre le Juif de Venise^ drame joué en 185i. Anastasie, pardon, sœur Anastasie, se souvint à propos des instructions du ministre et mettant de côté toute l'instruction religieuse qu'elle possédait, elle fit à la pièce ce qu'elle n'aurait pas voulu qu'on lui fît, c'est-à-dire que, selon les préceptes de la charité chrétienne, elle coupa le drame en deux parties égales : genre Salomon, à l'usage de la reconnaissance de la maternité. Qu'était-ce donc, me direz-vous, que ce Juif de Venise? Qu'avait-il de particulier, de plus recommandable que les autres ? Voici, chers lecteurs. Ce drame était un arrangement de l'œuvre de Shakespeare.
« Qu'allait devenir, nous dit le Censeur de nos rêves, le vieux Shylock, l'immortelle création qui fait revivre les siècles d'oppression que la race juive eût à traverser, ses luttes sourdes contre les chrétiens, ses joies, ses triomphes, ses humiliations ; Shylock, la figure saisissante, dont le rire sarcastique et les cris de désespoir éclairent tout un des côtés sombres de la vie du Moyen-Age ? Le vieux juif dut subir la loi commune. Le souvenir de Shakespeare, le côté légendaire du personnage, l'époque et le lieu de l'action, rien ne sauva Shylock. Le farouche circonc;is dut dépouiller sa physionomie caractéristi({ue pour devenir un banal usurier Vénitien. La pièce fut reprise sous le titre de ; Shylock ou le Marchand de Venise. »
Nous ne savons pas comment M. Dabot comprend son Shakespeare ; mais nous avons cru lii'C dans la pièce anglaise (jue Shylock était un usurier de jjremière force. Nous ne voyons donc pas en f(uoi le Shylock français fut plus mauvais que l'autre. Tous deux sont usuriers ; il n'y a pas d'ailleurs, avons-nous déjà dit, deux farons de dépeindre un juif. Donc, M. Dabot, pourciuoi défendre Shakespeare et attaquer l'auteur français du Juif de Venise. Les juifs se valent, je ne vois (jue cela.
Sœur Anastasie ne pouvait souffrir qu'on parodiât la religion catholique; c'est pourquoi Nofre-Dcime de Paris fut une de ses victimes.
La pièce de Paul Foucher avait été jouée en 1850; mais lors du rétablissement d' Anastasie elle fut interdite et ne put être reprise tant que dura TEmpire cagot.
« Le vrai motif de l'interdiction, nous apprend un monsieur versé dans les secrets de la Censure, fut le rôle de l'archidiacre de Notre-Dame, Claude Frollo. Le drame reproduit les principales scènes du roman. On voit sur le théâtre ce prêtre assassiner Phœbus pour s'emparer de sa maîtresse : on assiste au cortège religieux qui vient faire faire amende honorable à l'Esméralda, au marché honteux que le prêtre, en costume sacerdotal, propose à la pénitente sur le seuil même de la catliédrale, alors qu'il est supposé recevoir sa confession. La tentative de viol dans Notre- Dame est mise en scène. Ce prêtre assassin, ce prêtre débauché, ce prêtre livré à toutes les ardeurs de la luxure, ne reculant devant aucun crime pour obéir à ses sens parut le plus mauvais qu'il fut donné de mettre sous les yeux du public des théâtres... «
Pour une fois nous sommes de l'avis du Censeur. Mais alors, pourquoi avoir permis le roman de "Victor Hugo ? Tout ce que vous pourrez me dire du théâtre et du livre, de la différence que vous faites entre les deux, ne me convaincra qu'à demi. J'ai lu Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo, je n'ai pas vu jouer la pièce de M. Foucher et cependant j'en sais tout autant. L'impression pour moi est la même, l'imagination supplée aux décors, aux personnages, à la vie de l'action qui se déroule devant nos yeux. Après avoir lu le roman, ma conviction est déjà faite et la pièce ne ferait que me chatouiller la vue.
Donc, s'il y a un véritable danger pour le théâtre dans ces exhibitions religieuses mêlées de dépravation, il est de même dans le livre. Qui ne défend pas le livre ne doit pas interdire le drame, traitant le même sujet. Il n'y a pas de milieu ; si sœur Anastasie ne sort pas de là, c'est qu'elle lait le travail à moitié ou plutôt qu'elle n'est bonne à rien. Choisissez !...
Parlons de Séraphine, de M. Sardou. Cette pièce s'appelait, avant les affreux attouchements de la Censure, du simple nom de : la Décote. Or la Dévote se trouvait par coincidence être la sœur puinée de Tartufe, pas en talent, mais en religion Donc la Censure, pour relever la situation, en fit un séraphin comme ceux du paradis et, comme
c'était crunc foniino quelle s'occupait, elle eu fit au fcuiiniu une Sérapliiue. Laissons là Séraplùne, re|)renons la Dévote. Ce n'élail plus un type exceptionnel, une piiysionomie caractéristi([ue de la Tartulerie contemporaine ; mais le type universel, la physionomie commune de la femme confite en dévotions.
L'examen de la pièce dura de longs jours. Autorisée, suspendue, puis autorisée de nouveau, la Déoote eut à subir Une multitude de modifications de la part de la Censure courroucée. On demanda à l'auteur de vouloir bien supprimer ou atténuer, selon les termes habituels et hypocrites, ce qui touchait directement à la reliti'ion elle-même ou à la vraie dévotion. C'est alors que la Décote lit place à Seraphine. Malgré toutes ces rognures, le drame n'obtint pas tous les bravos du public, on dut faire de plus larges coupures et cela ne contenta pas encore tout le monde.
Quant à ce point-là, je crois que c'est bien difficile et que M. Sardou n'y arrivera jamais, même avec le secours d'Anastasie.
Pour terminer sa mission Rvangélique, sœur Anastasie exorcise et frappe de tous ses anathèmes les Deux Reines, de M. Legouvé.
L'interdiction de cette i)ièce vint de ce qu'elle touchait à la papauté et transportait sur le théâtre cette question ardente de Rome, au moment où, à Rome même, les troupes françaises protégeaient le pouvoir i^ontilical contre ce que, selon leurs opinions, les uns aj)pelaient les légitimes asjiirations, les autres les aml)itions iniques du Gouvernement Italien. La pièce de M. Legouvé fut sacrifiée à la question romaine. Anastasie avait ouhlié ce jour-là de faire sa prière du matin ; ce fut peut-être la cause de sa grande colère.
Quelques années après arriva la Révolution du 4 septembre et la bonne sœur Anastasie fut obligée de fuir son couvent de religieuses. Elle emportait ses malles, toutes ses nippes tricolores et ses ciseaux presque usés. Elle n'eut que le temps de prendre le chemin de fer et de partir incognito, déguisée en femme de maçon, comme Napoléon III s'était mis en Oaflinguet. Une minute de retard et les auteurs dramati(|ucs, jadis circoncis par elle, l'auraient assommée à coups de drames, de comédies ou d'autre chose ([ue nous ne dirons pas.
Nous lui dirons seulement :
Bon voyage, cher Dumollct! Puissiez-vous dérailler en route et, nous, ne jamais vous revoir !...