‹ Anastasie et sa besaceChapitre 30 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LES DERNIERS MOMENTS d'uNE MESSAUNE QUELCONQUE

On dit que la Censure est malade ? Ce ne sera peut-être rien. Une indigestion est si vite prise dans ce siècle du banquet, avec toutes ces inaugurations gratuites et ces voyages à l'œil ! Mais voilà-t-il pas que l'Agence Havas, la mieux renseignée de toutes ses pareilles, nous raconte que la pauvre Anastasie est au lit. Elle craclie le sang et toutes sortes de phrases dramatiques ou comiques qu'elle a jadis interdites dans sa laborieuse carrière de coupeuse-jurée de première classe. A cela, quoi d'étonnant? C'est le Jugement dernier qui s'avance, c'est l'expiation qui va commencer. Ma foi, tant pis pour elle, nous ne la plaignons que médiocrement. Si elle casse ses ciseaux, ce ne sera qu'une Messaline de moins.

Effectivement l'Agence Havas ajoute que la Censure est à toute extrémité et que de jour en jour l'on s'attend à un dénouement tragique. 0 l'habitude du tliéàtre! Il ne manque plus que l'apothéose. Nous proposons la suivante : Anastasie rendant sa belle àme à Dieu et dans le tond, soutenus par plusieurs nuages blancs, tous les drames, vaudevilles, opéras, comédies ou bouffonneries qui lurent interdits par sa volonté inflexible, se levant de l'oubli pour voir passer l'ennemie innée du théâtre, — Enfin, tout cela est-ce bien vrai? ou n'est-ce qu'un canard à trois pattes? Je ne sais pas au juste et n'y crois guère.

C'est une vérité de M. de La Palisse, qu'il faut tôt ou tard prendre le train de l'éternité et faire son paquet pour le royaume inconnu, tout aussi bien que :

Un quart d'heure avant sa mort, Le brave homme. . . était encore en vie.

Il en est ici-bas des hommes comme des choses : tout vieillit, tout s'en va, tout a besoin de rajeunir et l'hiver n'est qu'un printemps déchu qui redevient printemps.

Or la Censure, selon nous, est suffisamment caduque pour faire une morte. On devrait la supprimer pour mille raisons et beaucoup d'autres encore. Après tant de jours passés dans l'illégalité, il serait juste enfin que nous puissions respirer ce grand air de liberté que réclame toute République Française, Romaine, Américaine, Platonicienne ou Hottentote, Il serait temps d'en finir avec Anastasie, si l'on savait comprendre les destinées du théâtre, le vrai but de la scène et les revendications des auteurs, toujours arrêtés dans les fictions de l'esprit.

La question de la Censure a été discutée bien des fois, bien des gens ont parlé pour ou contre; mais l'on n'a pas daigné s'en occuper sérieusement. Soit dans les journaux, soit à la Chambre, cette question de la suppression de la Censure n'a jamais aboutie. Elle a toujours été défendue jusqu'ici par les divers Ministres de l'Instruction publique. On a reconnu toujours, après une grande dépense d'encre et de salive, que la dévote Anastasie était indispensable à la moralité publique. Sans elle, l'ordre intérieur n'était plus qu'une chimère de Notre-Dame ou d'ailleurs et les raisons diplomatiques devenaient impossibles, si la bonne Uanie ne présidait pas à tous nos secrets d'Etat.

Donc la Censure n'est pas prête de mourir^ elle a encore des beaux jours à passer, le gouvernement la protège et cette malicieuse personne le lui rend bien.

Cependant voilà quelque temps que Ton en parle beaucoup. Serait-ce enfin que le moment est venu de nous séparer pour quelques années? Oui, pour quelques années seulement; car Anastasie ne peut pas sombrer toute entière, elle est comme les immortels qui ne sauraient mourir sans être remplacés.

Si donc la Censure disparaissait, consolez-vous, auteurs dramatiques de toutes les écoles, vous en auriez bienîôt une autre qui ne céderait en rien à la première et qui vous fustigerait davantage peut-être que la défunte de la veille.

Nous ne sommes pas optimiste, encore moins sceptique; aussi ne croyons-nous pas à toute la comédie qui se joue depuis quelques mois autour de la Censure dramatique. On a l'air de vouloir la chasser, on prône la liberté dramatique, on parle de République, d'arbitraire, de Thermidor, de M, Sardou, que

— tm —

sais-je encore?... On veut bcaucou)) l'aire à la lois pour Taire réellenu'iit quelque chose.

Ronioutons à la source et expliquons les faits. Depuis la représentation orageuse du drame antirévolutioiinaire de ce veinard de M. Sardou, il s'est passé tout une histoire à propos de la Censure dramatique.

On a commencé à causer dans le public, l'opinion s'est réveillée olïensive et toutes ces bonnes pjens ont cru que la Censure était plutôt attentatoire au talent que protectrice de la morale, nous le croyons aussi. De simples paroles, on en est arrivé au fait : on a rappelé les interdictions les plus récentes d'Anastasie et l'on en a conclu, les uns qu'elle n'était pas bien méchante, les autres qu'il fallait la supprimer illico. Nous le croyons encore, mais nous n'y comptons pas.

De tout ce verbiage, qu'en est-il sorti? Pas grand'chose jusqu'à présent; mais le gouvernement, pour éviter une nouvelle interpellation désagréable, comme celle sur Thermidor, s'est levé dans la personne d'un député ministériel. M. Deloncle, homme dévoué pour la circonstance, a donc réclamé une suppression temporaire de la Censure. Aussitôt une Commission s'est formée à la Chambre pour examiner le bien-fondé de cette autre Commission dite d'examen des ouvrages dramatiques.

Nous ne vous dirons pas tout ce qu'a fait cette Commission pour la liberté dramatique, ce serait bien trop long. Le travail d'une Commission étant une quantité inappréciable pour le vulgaire, nous vous dirons seulement qu'elle ne donna point son avis de peur de se tromper ou de peur de se réunir trop souvent. Ce qui prouve que les membres d'une Commission parlementaire s'entendent généralement fort mal. Ces messieurs ne sont jamais pressés de conclure, même quand le public attend avec impatience.

Donc, disons-nous, la Commission ne décida pas du sort de la Censure ; au contraire elle voulut entendre, avant de donner son avis, celui des autres. On convoqua alors les auteurs dramatiques, ceux-ci comparurent devant la Commission chargée d'examiner les propositions tendant à supprimer la Censure. Puis ce furent les directeurs de théâtres parisiens et quelques artistes à la mode. En .dernier lieu la Commission eut l'honneur d'entendre M. Bourgeois, ministre de l'Instruction publique. Tout ceci fut l'alfaire do quatre séances et ne prit pas moins de quatre mois ! Fichtre ! on ne veut pas se fouler la rate dans notre cénacle du tapage.

A la première séance, la Commission a entendu M. Alexandre Dumas fils; l'auteur de la Damé aux Camélias prévoyait, comme beaucoup d'autres, que jamais le Gouvernement ne se résoudrait à renvoyer Anastasie, comme une bonne qui vous casse toute votre porcelaine et vos verres en cristal. C'est pourquoi il s'est prononcé en faveur de la Censure préventive, « préférant, a-t-il dit, mettre les auteurs et les artistes dans la main du Ministre des Beaux-Arts que do les mettre dans la main du Préfet de police. »

Ensuite la Commission a entendu M. Emile Zola; l'auteur de Germinal a déclaré qu'il ne comprenait pas qu'après vingt ans de République la Censure subsistât encore, a Tous les Républicains que j'ai connus sous l'Empire, a-t-il ajouté, étaient unanimes à demander la suppression de la Censure et tous l'inscrivaient en tète de leur programme. Depuis qu'ils sont au pouvoir, les programmes ont été oubliés et la Censure reste debout, i

M, Emile Zola a encore dit qu'il était venu devant la Commission avec le plus grand scepticisme et persuadé que si la Commission proposait l'abolition de la Censure, la Chambre ne la voterait pas.

Enfin MM. Edmond de Goncourt et Victorien Sardou, qui devaient être spécialement entendus, se sont excusés par lettres. Le premier s'est prononcé contre la Censure et a déclaré « qu'il voudrait le public seul juge des pièces. »

Le second disait dans son épître que, depuis la suppression de Thermidor, il n'avait plus d'opinion. Je comprends cela. Aussi a-t-il décliné l'honneur de venir devant la Commission pour s'expliquer plus clairement.

Dans la seconde séance^ la Commission chargée d'examiner la Censure dramatique a entendu MM. Meilhac, Jean Richepin et Bisson.

M. Meilhac, interrogé le premier, a répondu que le maintien de la Censure s'imposait et qu'il croyait cette institution nécessaire pour empêcher les auteurs de tomber dans la grivoiserie. Ce monsieur-là n'est pas de notre avis. Nous ne discuterons pas avec lui. Passons à Richepin.

M. Richepin, plus consciencieux, s'est déclaré, au contraire, l'adversaire absolu du maintien de la Censure et le partisan des plus grandes libertés. Nous aimons mieux cela. D'ailleurs l'avis de ce poète en vaut bien d'autres et si nous avions a

choisir outre lui et M. Meilhac, nous u'hésiterious pas uu seul instant.

Quant à M. Bisson, il a également renié la Censure ; l'auteur du Député de Bombignac a proposé la création d'un jury composé d'auteurs dramatiques qui formeraient une Censure absolument consultative. M. Bisson n'a oublié qu'une chose, c'est que la jalousie entre hommes de lettres rendait sa proposition presque impraticable. Avec un tel jury, toutes les rancunes, toutes les mauvaises jalousies de petits talents se feraient jour et l'on verrait des pièces irréprochables interdites par la cabale,- bien plus dangereuse encore que le veto d'un Censeur ignorant et pointilleux.

La Commission a ensuite lu deux lettres de deux auteurs qui n'ont pu se présenter.

La première, adressée au Président de la Commission, disait entre autre : « qu'il ne peut y avoir, en République, le moindre doute sur l'arbitraire de l'institution de la Censure. » Cette opinion appartient à M. Bergcrat, en journalisme : Caliban tout court.

L'autre lettre était de M. Jules Claretie. Le directeur de la Comédie-Française y déclarait nettement, qu'étant fonctionnaire du gouvernement, il ne lui était pas possible d'émettre des théories personnelles dans un débat où le Ministre des Beaux-Arts devra intervenir. En d'autres termes, M. Claretie n'est pas partisan de la Censure dramatique. C'est ce qui ressort d'une semblable retenue sur un sujet qui l'intéresse à plusieurs points de vue. M. Claretie a toutefois raison de déguiser Sa pensée, le gouvernement pourrait lui en demander raison et l'on comprend la suite.

Nous sommes au mois de mai 1891, la Commission a repris ses travaux parlementaires, les vacances de Pâques sont terminées et nous assistons à la troisième séance sur la Censure; c'est vous dire qu'Anastasie a la vie dure et qu'elle ne veut point encore périr dans toutes ces discussions.

Dans cette séance la Commission a entendu plusieurs auteurs dramatiques et quelques directeurs de théâtres.

Nous voyons M. Valabrôgue qui réclame la liberté théâtrale et la suppression radicale de la Censure.

Après, c'est M. Bergerat qui, n'ayant pu assister à la séance précédente, vient dire aussi que la Censure est usée et qu'il l'aut la supprimer.

M. CarrJ lui succède; le directeur du Vaudeville fait observer que la Censure ne garantit rien, qu'on peut à la rigueur la maintenir pour les théâtres subventionnés, mais qu'on doit aux autres théâtres la même liberté que celle du livre et du journal. L'Etat ferait en outre une économie de 30,000 fr. en supprimant la Commission d'examen et le traitement des Censeurs.

M. Carré a raison, il faut prendre le mal par sa racine. Supprimez l'argent, serrez les cordons du budget, vous n'aurez plus de Censeurs et, s'il n'y a plus de Censeurs, la Censure est bien malade. Nous croyons que la proposition Carré est une des plus rondes et des plus expéditives pour nous débarrasser d'Anastasie, qui devient encombrante dans le mobilier des Beaux-Arts.

N'oublions pas M. Antoine. L'intelligent directeur du Théâtre Libre a demandé l'abolition pure et simple de la Censure, au nom de tous les jeunes gens joués depuis quatre ans au ïhéàtre- Libre.

M. Got, au contraire, est partisan du régime de l'examen préalable, malgré ses nombreux inconvénients. Le doyen de la Comédie-Française veut sans doute rajeunir; mais nous, nous reculerions de plus de cent ans. Diantre ! Redevenir ce que nous étions avant 1789! Cela demande à réfléchir un peu, avant de se prononcer. M. Got est, ce me semble, en retard de quelques jours sur notre calendrier Grégorien. Nous ne lui cherchons point querelle; mais nous constatons simplement que nos deux montres n'ont pas la même heure.

Enfin, M. Ancey se prononce énergiquement contre la Censure.

Donc, sauf M. Got, tous ces messieurs ont appuyé la suppression de dame Anastasie. Pourquoi pas tous? Tôt capiit, tôt sententia ; voilà la raison.

Arrivons à la quatrième séance. La Commission de la Censure entend cette fois le ministre des Beaux-Arts. M. Bourgeois s'est nettement prononcé pour le maintien du statu quo. S'il eût fait autrement, il n'aurait point agi en ministre. M. Bourgeois reconnaît que la suppression de la Censure serait une mesure libérale si l'on supprimait en même temi)S le pouvoir de police. Or, comme l'on ne veut pas supprimer le pouvoir de police, nous aurons la Censure ad vitam œtemam. C'est toute la conclusion que l'on peut tirer des paroles ministérielles.

Le ministre a, en outre, prétendu que dame Anastasie était

uiK' iiersouue fort couvoiiablo on société et que co serait grand ilomm âge de se passer de ses petits services culinaires. Il trouve, en un mot, que tout est pour le mieux et que l'on aurait tort de changer de système. Que ceux qui se plaignent se lèvent, le gouvernement est satisfait et la Censure fait ses délices.

La Commission n'a plus qu'à se ranger du côté conservateur et nous conserverons tout ce que nous voulions mettre au rancart.

Vingt jours après cette quatrième séance, le 22 juin 1891, la Commission de la Censure dramatique, réunie pour entendre M. Ueloncle, a voté à l'unanimité moins deux voix la proposition de ce député. Elle ne comprend que trois articles, nous la reproduisons ici in-extenso :

« Art. 1. — Les effets de la loi du W juillet I8S0 sont suspendus jusqu'au 31 décembre 1892.

» Art. 2. — Les œuvres dramatiques resteront soumises à la Censure préventive en ce qui concerne les délits contre les chefs d'Etat, les agents étrangers, d'après les termes de la loi sur la Presse du 27 juillet 1881.

» Art. 3. — La présente loi cessera d'être en vigueur si elle n'est expressément prorogée avant le 31 décembre 1892. »

Comme on peut voir, la Chambre a tout le temps voulu pour préparer son vote et elle n'a pas l'air de se presser. Nous avons déjà entamé fortement l'année 1892 et le procès de la Censure dramatique est toujours pendant au Palais des Lois.

Ajoutons pour être complet que l'on supprima le traitement d'Anastasie.

Voilà ce que disait le 11 juillet 1891 un journal parisien : ï La Commission du budget, malgré l'avis de M. Bourgeois, sest décidée, hier, à couper les vivres à dame Anastasie. Elle a voté, en effet, la suppression des 19,700 francs que coûtaient par an les fonctionnaires qui formaient, à eux trois, la Censure. Ce serait cepen lant une erreur de croire que cette institution caduque est enfin morte. Elle a seulement du plomb dans l'aile. «

En effet, le même journal disait le G septembre 1891 : a lia Commission chargée d'examiner la proposition portant suppression de la Censure a conclu à la suspension de celle-ci pendant deux ans. De son coté, la commission du budget a voté la suppression jiour 1892 des crédits destinés à assurer le fonctionnement de la Censure. Il s'ensuit que si la Chambre ne

discute pas clans la session prochaine les conclusions du rapport de la Commission spéciale, elle sera forcée cependant de se prononcer sur le maintien ou la suppression des crédits delà Censure et, par suite, sur l'institution elle-même, au moment où elle discutera le budget des Beaux-Arts pour 1892, qui, comme toutes les autres parties du budget de l'exercice prochain, doit être voté avant le 31 décembre 1891. »

Et le 8 novembre 1891, la môme feuille quotidienne, ajoutait :

« L'avions-nous assez prédit !. , , La Commission du budget, après avoir entendu le ministre des Beaux-Arts, a décidé de maintenir le crédit relatif au bureau de la Censure dramatique. Il était bien certain que nos ministres ne permettraient jamais qu'on les blaguât sur la scène. Aussi les Censeurs peuvent-ilfi dormir sur leurs deux oreilles : leur emploi ne sera pas supprimé de sitôt. »

Depuis cette époque, la Chambre des Députés n'a pas statué sur le sort de la Censure. La question est bien venue en discussion le 16 février 1892 ; mais l'incident Laur-Constans et la chute du ministère de Freycinet ont mis obstacle à la fin des débats.

On sait que la Commission parlementaire propose la suppression, à titre d'expérience, pendant trois ans, de la Censure dramatique, et ne maintient l'examen préalable des pièces durant cette période, qu'en ce qui concerne nos relations extérieures, en conférant ce droit au ministre des affaires étrangères. Durant ces trois années, les dispositions de la loi sur la presse seront applicables à la police des spectacles ; c'est-à-dire que les pièces et les directeurs, ainsi que les auteurs et les acteurs, seraient soumis au droit commun, pour les délits commis dans les représentations auxquelles ils auraient contribué.

Il est probable que cette proposition ne sera pas votée et qu'Anastasie reviendra. On le disait bien du général. Boulanger» il n'est pourtant pas revenu ; mais pour la Censure, c'est une autre chanson. Anastasie, selon le gouvernement, est indispensable à la bonne politique ; c'est donc Anastasie qu'il nous faut et, soyez tranquille, nous l'aurons.

Toutefois, en attendant que la Chambre veuille bien tran cher la question dramatique, nous allons en entamer une autre plus intéressante.

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