CS — CHAPITRE II
LE BOUDOIR d'aNASTASIK. A-T-KLLE EU DES AMANTS ?
Si Anastasie a eu des amants ? Cela ne se demande pas et les Censeurs donc ! Pour qui les prenez-vous ? C'est la garde d'honneur de cette reine morganatique ; ce sont eux, les Censeurs, qui assistent au petit lever do madame et au déshabiller du soir de cette étoile passée à l'état de bolide informe, tombé du ciel chez les auteurs dramatiques.
Ah'! cuil.,. Si Anastasie a eu dos amants? Mais, à l'heure qu'il est, elle ne les compte plus !
Nous serons moiris dédaigneux que cette grande dame et nous allons en nommer quelques-uns. Nous jugerons ces messieurs à leur juste valeur et, d'après leur degré de moralité, nous déduirons de quelle utilité peut bien éti'e la Censure, appliquée par de tels personnages.
Et d'abord qu'est-ce qu'un Censeur, convaincu de son métier?
Un Censeur, c'est un coupeur de pièces. Voici ce qu'en dit un journaliste qui écrivait dans la République Française, en 1873 : « Un Censeur ne peut être que Censeur; c'est une sorte de paria littéraire. Il est gros et gras, mais chacun lui tourne le dos, si ce n'est les gens do théâtre, dont il saurait vite punir les dédains. »
Comment trouvez-vous ce petit portrait? Il est tout à l'ait flatteur pour la Censure, n'est-ce pas?
Mais ce n'est pas tout. Ecoutez encore ce passage du môme article et du môuie journaliste. Il vous prouvera tout l'acharnement qu'ont les Censeurs à défendre leur maîtresse et toute la protection que lui donnent les législateurs, qui retirent toujours quelque chose d'une Censure bonne et dévouée au pouvoir.
« Avoir, dit-il, au coin du feu, la primeur de toutes les productions dramatiques ; pouvoir les corriger ou les interdire ; recevoir les directeurs, les auteurs; leur parler en juges dont ils viennent implorer la clémence; se grandir à leurs yeux de toute la supériorité qu'on a sur ceux des intérêts de qui on dispose; se grandir, aux yeux du pouvoir, de toute rimi)ortance qu'on avis-à-vis de ceux dont on défend les intérêts; faire dans sa magnanimité telle concession longuement implo-
rée; questionner ces suppliants, trop heureux qu'on leur demande quelque chose, sur les affaires intérieures des théâtres, sur ce monde, si divers, si attachant, si pittoresque, le seul, peut-être, avec lequel on ne se lasse pas de frayer; assister aux répétitions générales et voir, avant la lettre, l'épreuve dont le Tout-Paris lui-même n'a que le premier état; se trouver en relation permanente et directe avec le personnel des théâtres et des coulisses ; avoir, à toutes les « premières, » quand même les fauteuils font prime de cent écus, sa place marquée; obtenir partout^ en échange de sa facilité, des liasses de coupons pour ses amis et leurs amis, et se ménager, à l'aide de ces largesses, une influence dont on n'a l'idée que lorsqu'on l'a vue à l'œuvre ; pouvoir à toute heure entrer dans tous les théâtres et fréquenter les coulisses ; recevoir aussi les actrices : quand un rôle par trop scandaleux menace d'exercer les ciseaux, elles se dévouent, par amour de l'art; elles viennent implorer le sauf-conduit, et alors quel charme secret d'équivoquer sur des polissonneries avec de jolies femmes !. . . Voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour expliquer les plaidoyers des Censeurs en faveur de la Censure. Ajoutez à cela que le service des théâtres proprement dit ne peut non plus la laisser tomber : n'est-ce pas le seul canal par où lui arrivent les billets pour les scènes non subventionnées, depuis que la liberté des théâtres lui a enlevé tout contact avec elles ? »
Ce qu'on disait en 1873 peut encore se dire aujourd'hui ; la Censure d'il y a vingt ans n'est pas changée et les Censeurs, si ce ne sont pas les mêmes, procèdent cependant de la même façon. Hier et maintenant, c'est identique et tout l'appareil censorial n'est guère plus i-ecommandable. Dans l'un et l'autre cas, nous ne donnerions pas quatre sous d'un auvergnat, pour qu'on élevât une statue à la grande Anastasie. Aussi, nous venons de citer ce passage pour nos Censeurs contemporains. Ceux qui voudront, pourront s'y reconnaître; c'est leur affaire. Ne sont-ils pas d'ailleurs à la taille de leurs aînés ?
Voulez-vous maintenant l'opinion d'un auteur dramatique sur les Censeurs ? L'auteur des Lionnes pauvres va combler cette lacune :
« Quant à moi, nous dit Emile Augier, je les plains de tout mon cœur : ces pauvres juges perplexes me font l'eft'et de sentinelles dans le brouillard, ils crient «. au large, » et il n'est amis, ni ennemis qui tiennent; ils tirent dessus avec rintrèitidité de la peur. »
Le jiortrait ti'c'^t pa^ bien uu'chaiit; mais encore u'absout-il point les Censeurs du ridicule qui les accompagne partout, ainsi que l'ombi'e suit le corps.
Emile Augier nous dit encore à propos des Censeurs ou de la Censure :
« Voilà une commission chargée d'empêcher le théâtre d'offenser la pudeur de l'auditoire et de parler des affaires politiques, en un mot de lui faire respecter la décence et l'ordre public : ce sont là des attributions simples et nettes. Pour avoir mis le pied hors de ce cercle étroit, ils ne savent plus où s'arrêter ; comme protecteurs de la décence, ils se sont immiscés dans les questions de morale et de philosophie; comme protec tenrs de l'ordre public, ils ne veulent plus qu'on siffle dans les rangs; ils se croient responsables de la chute des pièces, et de cette responsabilité se font un droit de collaboration, révisant le style, donnant des conseils, « dans l'intérêt de l'ouvrage, » imposant des dénouements de leur cru... et quels dénouements ! »
Donc, d'après Emile Augier, les Censeurs vont toujours trop loin et dépassent généralement le but que la Censure leur a assigné. Dans ces conditions, tout en faisant tort à leurs personnes raisonnables, ils donnent le coup de pied de l'âne aux jambes de cette pauvre institution, dont ils sont chargés par le gouvernement de représenter aux incrédules l'utile nécessité. Ils passent tout leur temps à défendre la Censure et ce qu'ils font le mieux, c'est de la condamner chaque fois qu'ils se mêlent d'agir au nom de la morale ou de la politique,
Etes-vous suffisamment édifiés sur les Censeurs dans l'exercice de leurs fonctions ? Vous faites-vous une idée de ce que peut être la Censure exercée par un ennemi contre son ennemi? Souvenez-vous alors de Beaumarchais et de Marin ; l'un coupe le Mariage de Figaro, parce que l'autre l'a attaqué vertement dans l'affaire Goezman. Ce n'est plus de la Censure, c'est do la basse rancune. Et pourtant l'institution qui favorisait de tels scandales est encore debout ; ce n'est pas encourageant pour les auteurs dramatiques, qui peuvent aussi bien que Beaumarchais tomber sous les ciseaux jaloux d'un Marin rancunier- Tout le monde connaît ces démêlés de Beaumarchais avec la Censure et sa lutte contre le Censeur Marin ; nous en avons déjà parlé dans la première partie de cet ouvrage, donc nous n'y
reviendrons pas. Nous nous contenterons de vous parler de Marin.
Marin fut un piètre Censeur; sa moralité fut toujours empreinte d'une mauvaise renommée et l'on peut dire qu'elle n'était pas à l'abri de l'équivoque, même pour ses concitoyens.
L'histoire nous le monti-e englobé dans une triste affaire avec Beaumarchais. Plus tard, on l'accuse de vénalité. Ou va jusqu'à dire qu'il a reçu de l'argent de Voltaire pour ne point censurer les pièces de ce philosophe. Et Marin ne se défend jamais, il laisse jaser les gens et continue à couper les manuscrits. Un tel homme ne pouvait pas être autre chose que Censeur. Il était suffisamment impudique pour faire respecter la pudeur et les mœurs.
Beaumarchais nous a laissé son portrait. Nous ne pouvons résister au plaisir de le donner ici :
« Il censurait, dit-il. mes pièces de théâtre, il prétend aujourd'hui qu'il les corrigeait, qu'il les faisait même ; il n'y a que
mes mémoires sur lesquels il ne prétend rien Cela prouve
seulement que le Censeur Marin veut avoir eu tout l'air d'une importance au-delà de ses pouvoirs ; son bonheur est de paraître tout savoir, tout faire et tout arranger. Il conseille la magistrature, il dirige les opérations du ministère, il refait les ouvrages des auteurs, il est de tous les conseils, entre dans tous les cabinets ; sa fureur est d'être pour quelque chose dans tout ce qui se fait, c'est VOmnis homo, la mouche du coche, il bourdonne et tourne et sue pour les chevaux qui tirent, et se donne la gloire de tous les événements où il n'est pas prouvé qu'on l'a forcé de se taire. Le parti pris par un tel homme, on sent que les moyens sont comptés pour rien.
« L'habitude de mal faire lui a peut-être môme ôté la conscience du mal qu'il me faisait. Je ne le hais pas non plus, et si tout le monde l'estimait aussi juste que moi, il y a longtemps que pour toute peine on l'aurait réduit à l'inaction et au silence, seul vrai tourment des gens de son caractère. »
Après cela, Ton peut dire que si la Censure s'était servi d'un tel homme pour examiner les œuvres dramatiques, c'est qu'elle ne valait pas plus que lui. Qui se ressemble, s'assemble, dit le proverbe, et il n"a jamais été plus vrai que pour Marin et Anastasie.
Beaumarchais disait encore :
Qui méprise Marin n'estime pas son roi, Et n'a, selon Marin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Enlin quoi, c'était un fat, mais, ce qui est plus grave, uu fat doublé d'un Censeur taré. Là-dessus nous le laisserons à la postérité, qui a pi'is la peine de nous le faire connaître avec toutes ses qualités.
Nous ne parlerons pas de Crébillon jeune. L'auteur d'un livre tel que le Sofa nous semble bien incapable de faire respecter la morale. Son autorité auprès des auteurs dramatiques nedevait pas être très grande et cependant nous l'avons vu censurer ses contemporains. A. quel titre? Parce qu'il était Censeur? Mais, naïf que vous êtes, cet homme avait écrit des choses immorales et il aurait dû commencer par taillader ses ouvrages avant de toucher aux pages d'autrui.
La Censure peut se vanter d'avoir eu un amant sérieux, il fut digne d'elle et de la morale qu'elle prétend vouloir protéger. Qu'elle nous laisse plutôt tranquille avec ses grands mots! Quand on choisit si mal son personnel, on n'a pas le droit de venir s'indigner en face d'une phrase trop libre et de crier à l'attentat aux mœurs, parce qu'une actrice bien faite nous montre ce que Adam et Eve ne cachaient point au Créateur, dans le paradis terrestre.
En parcourant la vie joyeuse d'Anastasie, nous trouvons le nom de Fouché ; nommé ministre de la police par le Directoire, Fouché fut un admirateur delà Censure. On le trouve toujours dans le boudoir d'Anastasie,. on dirait qu'il y a pris racine. Le premier consul, voyant ses aptitudes et son penchant pour la répression, l'utilisa contre la presse, les livres et les écrivains. Fouché répondit aux vues de Napoléon et l'Empereur n'eut garde de se priver des services rendus au Premier consul.
Fouché était un personnage fort personnel et usa quelquefois de la Censure pour se venger des attaques des écrivains, qui étaient loin de le mettre dans les litanies des saints. Une anecdote pour vous le prouver.
L'abbé Guillon de Montléon était l'auteur des Mémov-es pour servir à la ville de Lyon pendant la Révolution. Fouché ne lui pardonna pas d'avoir lb''tri les crimes qu'il commit de concert avec CoUot-d'Herboiô dans cette malheureuse cité, et d'avoir laissé de lui un portrait trop ressemblant. Il saisit l'occasion de la brochure du Grand Crime de Pépin le Bref pour assouvir sa vengeance et fit jeter l'abbé Guillon à Sainte-Pélagie pendant une année, puis l'enferma en 180'2 dans le fort Saint-Geor-
gcs, prés de Mantoue. 1^'abbé y resta captif jusqu'en 1803 et à cette époque fut interné à Milan jusqu'en 1814.
Ce n'pst déjà pas trop mal pour un ministre de la police, mais pour un grand maître de la Censure, ce n'est pas d'une impartialité trop visible. Et sur qui cela retombe-t-il ? Qu'est-ce qui est responsable ? Qui doit payer les pots cassés? Anastasie, parbleu ! Anastasie qui recevait un Fouché dans son boudoir de satin crème 1 Anastasie qui prêchait la justice pour tous et qui permettait à l'arbitraire de laisser la boue de ses souliers dans les salons de la Censure !
Du temps que Fouché faisait antichambre chez la Dame aux ciseaux, l'on voyait sortir Félix Nogaret par une porte et Brousse-Desfaucheret par l'autre, Esménard venait tous les jours demander des nouvelles d'Anastasie la belle; quant à Lacretelle, il apportait des sucreries. Il n'y a que Lemontey qui venait là pour passer le temps; ce fut le moins terrible de tous les Censeurs impériaux.
Félix Nogaret était presque de l'âge de celle à qui il rendait visite. Il avait 60 ans lorsque la Censure, l'ayant remarqué, l'appela parmi les élus de son cœur, aux vastes oreillettes et aux ventricules dignes d'une chambre à coucher. Nogai-et est l'auteur d'un roman intitulé : Arcésilas, jeune grec, ci-devant Epagneul, qui fit couler bien des larmes de femmes sous l'Empire. La Censure, qui ne voyait en lui qu'un brave homme doublé d'un homme juste, lui ferma la porte de son boudoir en 1807, sous prétexte qu'il était trop vieux pour continuer ses travaux de Censeur. Le fin mot n'était pas là ; Félix Nogaret était trop coulant à l'égard des auteurs dramatiques pour plaire à une femme aussi décidée qu'Anastasie.
Brousse-Desfaucherets fut auteur dramatique par goût avant de devenir Censeur par faiblesse. Il eut même une pièce représentée au Théâtre-Français, en 1786. Nous voulons parler du Mariage Secret, qui fut un succès pour son auteur. Il fut administrateur des Hospices civils après la Révolution, puis Napoléon ler en fit un Censeur. Il mourut en 1808. Comme Nogaret il ne fit pas grand bruit dans les salons de la Censure.
On ne peut pas en dire autant d'Esménard. Lui, par exemple, était provençal et, par conséquent plus enthousiaste à la répression. C'est le feu du soleil, le Midi comme on dit, qui doit pi'oduire cet effet. Passons sa vie en revue pour le mieux connaître. En 1790, il collaborait à Paris à des journaux modérés
et fat de ce fait proscrit comme royaliste à la suite di; 10 août, Ce petit malheur lui procura le plaisir de faire de nombreux voj^ages; il visita l'Angleterre, la Hollande, l'Italie, l'Allemagne, la Turquie et la Grèce. Revenu en France, le 18 Fructidor Texile encore et le futur Censeur va faire un tour à Suint-Dominique et à la Martinique. Tout ne fut pas perdu ; de tous ses voyages au long cours, il tira un poème de la Navigation qui obtint un joli succès dans le monde des lettres. On n'était pas très difficile alors. Il le faut bien, puisque Fontanes appelait Esmènard < un ébéniste en vers. » Esniènard lui répondait en disant que le grand maître de l'Université était le monsieur/«cîmhï Asinos.
En 1805, nous voyons Esmènard reprendre la place de chef de bureau des théâtres qu'il avait occupée un instant en 1800, Cependant, comme il écrivait toujours dans les journaux, entre autre dans le Bulletin de l'Eiii^ope. Napoléon s'en alarma et en fît la remarque à Fouché dans une lettre datée de Milan :
« Dites à Esmènard, disait l'empereur, que je vois avec peine qu'il fasse un journal. » Napoléon lui offrit la direction officielle de la Gazette de France, qu'il accepta, puis la place de Censeur des théâtres, qu'il fut loin de refuser. Ce nouveau poste l'engagea à écrire pour la scène et lui donna la facilité de censurer ses propres chefs-d'œuvre, ce qu'il se garda bien de faire. Au contraire, son opéra, le Triomphe de Trajan, fut représenté en 1807 plusieurs fois, et l'on ne pensa pas à l'interdire le moins du monde.
Un autre opéra, toujours du même cru, Fernand Cortez ou la Conquête du Mexique, bien qu'il laissa le public très froid pour l'auteur-Censeur, fut autoi'isè haut la main et sans remarque aucune de la part d'Anastasie. Le meilleur moyen pour n'avoir rien à craindre de la Censure, c'est de la faire soi-même et d'être le propre Censeur des pièces que l'on fait ou que l'on fabrique avec les coupures faites dans celles des autres. Esmènard ne fit pas autrement. Il alla jusqu'à quémander des sommes d'argent et des places, ce qui n'est pas pour le rehausser à nos yeux. Le public ne l'aimait pas. Il fut aussi Censeur de la 3« division de la police générale.
Fouché a dit à ce sujet : « La direction de cette partie morale du ministère de la police était confiée au poète Esmènard, écrivain d'un vrai talent, mais si décrié que j'avais cru devoir le tenir en bride tout le temps que je l'avais mis en omvre. »
Le successeur de Fouché, Savary, duc do Rovigo, prit eu affectiou Esménard et le secourut personnellement de cette infortune dont il se plaignait toujours sous Fouché. Savary le fit même nommer académicien. Pour témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur et au Gouvernement, Esménard s'acquitta de son rôle de Censeur d'une façon toute militaire. Tout marcha à la baguette, rien n'échappait à l'œil de ce digne lieutenant du maître; les livres, les pièces et les journaux furent enrégimentés et tous les auteurs durent marcher au pas, sous peine de voir leur plume brisée et leurs écrits coupés en mille moi*ceaux par les grands ciseaux d'une Censure toute puissante. La fortune d'Esmënard sombra dans le fiel d'une satire qu'il publia dans le Journal de l'Empire contre un agent diplomatique du Czar. Disgracié, exilé en Italie, Esménard le terrible mourut d'un accident de voiture près de Fondi. Ce fut une grande joie parmi les écrivains de toutes sortes, on crut que la Censure était morte, mais point du tout, elle ne fit que de ch anger de main.
Esménard fut souvent accusé de vénalité. Voici un fait qui justifie cette accusation. Le comte de Seufft, ministre de Saxe à Paris, sous l'Empire, affirme dans ses Mémoires qu'il obtint, par l'entremise d'Esménard, le salut d'une parente compromise, en lui faisant détourner de leur emploi des rapports favorables de police. Le comte de Seufft appelle Esménard « un homme de plaisir, sans principes, attaché aux pas des étrangers de marque et des membres du corps diplomatique », il affirme lui avoir donné en cette occasion quelques centaines de louis.
De son côté, Sismondi accuse Esménard d'avoir fait supprimer l'ouvrage de Mm« de Staël, parce que le libraire se serait refusé à gagner le Censeur à prix d'argent.
Au suivant ; c'est Charles-Joseph Lacretelle. Celui-là débuta par le journalisme. Il écrivit pendant la Révolution dans les Débats ; passa après le 9 thermidor au Précurseur; puis fut enfermé pendant vingt mois, connue suspect de royalisme, par le Directoire et mis en liberté par la protection de Fouché. Nous avons de ce Censeur dramatique un Précis historique de la Révolution française, qui lui valut les faveurs du Premier Consul et la direction du Publiciste, et une Histoire de France depuis la Restauration, qui lui valut également la succession d'Esménard à l'Académie française.
Nommé Censeur dramatique par Napoléon, il célébra l'Empereur et chanta en vers pindaresques la naissance du roi de Rome. Celui cependant qui avait célébré l'Empereur et qui l'avait comparé à Auguste et à César, accepta de Louis XVIII une tabatière ornée de son portrait et déblatéra contre Bonaparte tombé. Le Censeur impérial avait retourné sa veste et était devenu Censeur roj^al ; la chrysalide, le ver rampant devant le pouvoir du guerrier fûudro5'é était maintenant papillon et voltigeait en courtisan autour des hauts- de-chausses et jarretières des Bourbons. 11 n'y a qu'aux écrivains qu'il ne prodigua pas son encens; il n'eut pas môme la réputation d'un homme affable et bienveillant envers les auteurs.
Enfin nous abordons Pierre -Edouard Lemontey ; ce Censeur l'ut député à la Législative avant que d'être Censeur et dut s'expatrier pour raison politique. De retour à Paris en 179."^, il quitte la tribune et se jette dans les lettres. Parmi ses productions, il est à remarquer un volume agréable intitulé Raison- Folie. En 1804, Il fut nommé chef du bureau de police littéraire. En 1806, Napoléon, sur l'avis de Fouché, le chargea de continuer l'Histoire de France de l'abbé Millot. La Restauration conserva Lemontey, le Censeur dramatique. Il jouissait, dit-on, de la réputation d'un aimable sceptique et d'homme qui, » entre quatre zyeux, n'en médisait pas moins des rois et des empereurs. » Son Essai sur l'établissement monarchique de Louis XIV lui fit avoir le poste d'Académicien au fauteuil vacant de Morellet.
M"»« de Staël trouvait que Lemontey avait un jugement littéraire très sur, ce qui prouve en faveur de la bonhomie de ce Censeur. Il ne fut jamais bien nuisible pour le théâtre. C'est le plus loyal des Censeurs de l'Empire, si l'on peut appeler loyauté le fait qui consiste à couper un drame ou à émonder une comédie.
Tels furent les assidus d'Anastasie pendant le premier Empire. C'était alors les beaux jours du commérage, et l'on tripotait ferme dans le boudoir de satin crème. Les ciseaux marchaient presque tous les jours et l'on faisait des hécatombes de pièces dans tous les coins pour être agréable à la Censure, maîtresse de céans.
Noua ne citerons pas tous ceux qui, depuis le premier des Bonaparte, soutinrent la Censure et se perdirent de réputation en s'asseyant dans les « sofas » de son boudoir capitonné. Ce
serait bien trop long et nous n'en finirions pas avec ce volume. La kyrielle des amants qui passèrent dans la loge de cette concierge, est comme les Litanies, qui ne finissent jamais et qui recommencent toujours.
Nous ne retiendrons que ce portrait de M. Hallays-D.ibot, le Censeur que vous connaissez :
« Censeur et, en outre, bien connu pour ses idées cléricales, ce monsieur, qui traite de « stupides » tous les ouvrages qui combattent la Censure et qui proposent d'arracher le théâtre à la corruption administrative, a fait lui-mèmo deux volumes où son adresse à dénaturer les choses a généralement été reconnue assez mince, puisque les quelques personnes qui se sont occupées de lui ont unanimement dit que, sous prétexte de raconter les hauts faits de la Censure, il est arrivé à en dévoiler tous les méfaits. »
Voilcà un homme qui devait bien connaître son métier.
Nous ajouterons que tous les Censeurs, quels qu'ils soient, ' ne furent jamais que des simples employés du pouvoir ou de l'administration; que, par conséquent et de toute logique, ils ne pouvaient avoir une opinion à eux. De là à juger les auteurs dramatiques avec impartialité, il y a plusieurs abîmes que ces messieurs n'ont jamais pu franchir sans indisposer le gouvernement. Il en résultait alors que ce qui était permis par monsieur le Censeur un tel, sous l'Empire, était forcément interdit par le même sous la royauté constitutionnelle. Oh! la belle invention que la Censure !
Le même chroniqueur, que nous avons cité tout à l'heure, dit, en effet :
« Sous l'Empire, ils se sont vite inclinés, en gardant leurs places, devant l'ordre que leur dicta, le lendemain du "2 décembre, M. de Morny : « interdire les œuvres morales^ laisser passer les œuvres immorales. » C'est l'un d'eux, M. Hallays- Dabot, qui le confesse avec une adorable naïveté dans la Censure dramatique (page 19).
« C'est, en conséquence des ordres du condottiere de dé(;embre, que ces messieurs ont interdit pendant vingt ans le répertoire de Victor Hugo et laissé le champ libre à la littérature pornographique, aux féeries, à l'argot, aux exhibitions de femmes nues, enfin à ce déchaînement d'œuvrea abêtissantes, qui ont contribué largement à énerver le pays. »
Après cela, comprenez-vous le rùle de la Censure vis-à-vis
de la Société? Vous êtes bien Tort si vous la croyez nécessaire aux bouiK'8 mœurs; pour moi, plus je vais, je m'aperçois qu'elle est nuisible à toute sorte de morale et qu'elle ne protège rien. Pardon, je me trompe, elle fait le jeu du gouvernement; mais le nôtre, ce n'est pas dans les prix de Madame ! , . .
La seule chose qui ressort clairement de tout ce gâchis de police ou de répression, c'est que la Censure est digne des Censeurs et que les Censeurs sont à la hauteur de la Censure. Le tout ne vaut pas la peine de s'en moquer. Avec le temps, cette institution décriée, cetLe Anastasie et tous ses amants, vieux beaux, tout cela veut disparaître et s'en aller en lambeaux pour pourrir demain avec les détritus de Paris et les grandeurs de Babylone.
Le ridicule, la satire, le pamphlet peuvent s'émousser sur les écailles de la tortue ou sur la peau d'un pachyderme; mais le temps passe toujours à travers tous les obstacles.
Le fer se rouille, la terre s'effrite, le marbre pleure, l'arbre s'effeuille, l'homme s'affaisse et le temps reste toujours impassible devant le délilé humain de toute la nature. Or, à moins qu'Anastasie ne soit pas dans l'ordre naturel des choses^ qu'elle ne soit qu'une intruse qu'il faut chasser nous-mêmes et sans retard, le temps ou, si vous aimez mieux, le progrès, auront raison de cette carcasse antique sans aucun effort; si ce n'est pas déjà fait, on peut dire que « c'est écrit! »