‹ Anastasie et sa besaceChapitre 32 sur 45 · MÉDECIN « TANT MIEUX ». A QUI LA 'SUCCESSION? LES · texte numérisé non relu

MÉDECIN « TANT MIEUX ». A QUI LA 'SUCCESSION? LES

HÉRITIERS NE SONT PAS d'aCCORD.

Je vous ai déjà dit, il me semble, que cette folle d'Anastasie était niiilade ot en danger de mort. Les médecins sont venus voir où en était le progrès du mal, chacun d'eux a donné son avis et signé une consultation gratuite, parce qu'ils connaissent Madame de longue date. Les uns ont dit que c'était fini, qu'il n'y avait plus d'espoir de guérison, qu'elle succomberait un de ces quatre matins d'un accès de toux catarrheuse-dramaticolitléraire, qu'elle avait pris un refroidissement de partialité à la première de Thermidor, de M. Sardou ; les autres ont soutenu, au contraire, que ce n'était rien, qu'elle t^'en tirerait avec quelques mois de repos et de chambre, qu'elle avait attrapé une

angine théâtrale point sérieuse, que ce n'était qu'une extinction de voix passagère et qu'elle reprendrait son rôle de mère noble. En un mot, ces messieurs ne furent pas d'accord, on discuta fort longtemps pour ne pas aboutir, pendant que la pauvre vieille attendait sur son lit de douleur la guérison qui ne vient pas souvent.

On lui fait prendre aujourd'hui des médicaments de toutes sortes et quelques laits de poule pour ne pas trop lui charger son estomac délabré. Un docteur a même ordonné des lavements avec des fleurs de « camélias » ; mais Anastasie, qui a de la pudeur et qui déteste ces fleurs-là depuis que Dumas fils a osé en parer sa fameuse « Marguerite Gautier », n'a point voulu suivre l'ordonnance de ce « Diafoirus » contemporain. Elle aime mieux, dit-elle^ mourir que de transiger avec ses anciens préjugés; ses ancêtres furent courageux devant la peste, en Palestine; elle sera aussi courageuse devant l'opinion publique, qui l'étrangle, que les descendants des Croisés,

Tous ces bruits autour de la Censure, toutes ces hypotlièses sur une institution bien malade et plus que déchue, ne sont pas faits pour que nous nous taisions et pour que nous ne soutenions pas l'avis de ceux qui trouvent, comme le médecin « Tant mieux » que, si la Censure succombe à l'examen de la Commission et au vote de la Chambre des Députés, c'est qu'elle était bien assez mûre pour faire une morte.

Aussi, pendant qu'un reste de défenseurs fidèles s'acharnent à vouloir nous prouver que la Censure est nécessaire à tous les gouvernements et à toutes les époques, qu'il faut une répression si l'on ne veut pas se laisser déborder par la licence des mœurs et, qu'enfin, Anastasie est utile à toute société qui se respecte et veut être respectée; nous, pendant ce temps-là, nous allons passer en revue tous les défauts de ladite Censure et plaider la cause de l'opinion publique, qui veut que toute puissance soit impartiale et autorisée par le peuple, sous peine d'être nulle et arbitraire.

Il est impossible, en voyant ce qui se passe encore aujourd'hui, de ne pas se poser cette question, toute platonique: la Censure est-elle utile? C'est ce que nous faisons, tout en répondant oui et non. Oui (c'est-à-dire utile), elle l'est dans le sens propre du mot. En effet, nous reconnaissons une Censure, m'iis qui n'est point celle que l'on croit bien appliquer. Nous reconnaissons que l'homme, le plus lettre soit-il, n'est point

parfait et qu'il a besoin, presque toujours, d'un censeur généreux^ d'un Aristarque, comme le dit Horace dans son Art poétique, et comme l'a repris plus tard Boileau en disant :

Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage, Polissez-le sans cosse et le repolissez; Ajoutez quelquefois et souvent elïacez.

Oui, nous reconnaissons que l'auteur dramatique a besoin d'être repris amicalement lorsqu'il s'égare dans le champ vaste de l'inspiration, par un jugement raisonnable qui le ramène au véritable but du théâtre qui est d'émouvoir tout en instruisant. Mais nous rejetons toute Censure qui commande, qui ordonne, qui veut ou qui ne veut pas, qui autorise ou qui interdit, qui coupe ou retranche, au nom d'un pouvoir institué et établi. Quand ce serait même depuis des .siècles, cela ne prouve rien, nous lui refusons tout droit de régir théâtres et auteurs.

Oui, nous rejetons toute prévention comme anti-républicaine, tout au plus si nous admettons la répression, mais à une condition, que ce soit l'opinion publique qui la réclame et pour empêcher de nouveaux désordres de se produire. Donc, loin de nous la Censure préalable, loin de nous la Censure répressive par cette habitude qu'a l'autorité de réprimer tout ce qui ne lui convient pas d'abord, sans s'inquiéter si cela peut convenir à la foule des spectateurs.

Attendez que l'opinion publique ait parlé, laissez faire le jugement de ceux dont l'auteur sollicite les bravos, attendez le verdict populaire et après, vous pourrez interdire, arrêter, censurer, faire ce que vous voudrez. Je ne vois rien de mieux pour un peuple libre et qui se dit être en République, que ces deux mots : l'opinion publique. C'est là notre seul juge et non pas les Censeurs, ni la Censure.

Il ne s'agit pas d'interdire sous protexte qu'il y aura du bruit, que la pièce peut soulever le spectre de la Révolution et qu'une fois le mal fait, il peut devenir irréparable. Il s'agit de réprimer quand il faut et an bon moment ; de ne froisser personne, sans quoi la répression n'est plus de la répression simple, mais de l'arbitraire l)Ourré d'une loi illogique.

Mirabeau, le grand tribun du peuple, l'a dit :

« La force publique est destinée 'à réprimer la licence, et non pas à la prévenir aux dépens de la liberté. »

Nous approuvons ces paroles, parce que c'est vrai, et nous soutenons en outre que la Censure dramatique est complètement inutile, en temps qu'institution, agissant au nom du Gouvernement comme le commissaire de police agit au nom de la loi. Elle est môme nuisible, parce qu'elle sert les intérêts d'un seul sans servir les intérêts de tous, parce qu'elle est autocratique et que toute autocratie est incompatible avec la forme républicaine qui nous régit actuellement.

Mais, dira-t-on, que deviendraient la politique, la morale et la religion ? On insultera le Président de la République, le Gouvernement et toute la magistrature, si vous supprimez la toute bonne Censure ? On verra la licence s'emparer du théâtre et toute la pudeur se retirer de la scène ; les actrices ne se gêneront plus pour faire valoir leur petite personne, le nu deviendra le mets du jour et un père ne pourra plus conduire son fils ou sa fille dans un théâtre sans s'exposer à se casser le nez .sur quelques immondices en vogue? Et la religion, c'est encore pire ; on renversera toutes les croyances sacrées, on tournera en ridicule les ministres du culte, on ira même jusqu'à Lafouer le représentant de Jésus-Christ sur la terre ? 0 horreur 1 Sans la Censure, tous les vieux principes reconnus seront attaqués ! Un auteur s'en prendra à la famille, un autre à la religion, un troisième à la Société et tous, sous le nom de Progrès, seront pour le renversement de ce qui existe !...

Halte là ! Permettez que je vous arrête au beau milieu d'une période. Lorsqu'on insultera quelqu'un de resjjectable dans sa vie privée ou que l'on touchera aux choses sacrées sans raison, la loi est là qui vous ordonne de sévir au nom des principes de 89 j ces principes disent que :

« Tout citoyen est libre ; que la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; que la loi est l'expression de la volonté générale; que la communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme; tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Est-ce clair ? On était en République alors et ne sommesnous pas encore en Piépublique ? Pourquoi u'appliqucrait-on donc pas de tels principes? Pourquoi vouloir encenser la Censure au lieu la liberté ? Non, il n'y a pas de milieu, ou la liberté n'est qu'un vain mot, ou les immortels principes de la

Révolution française no sont que des mensonges, ou nos gouvernants appliquent la loi comme les prêtres expliquent la Bible ou bien il faut en revenir à ce que nous disions tout à rheure, que la Censure est inutile et que l'opinion publique est seule compétente.

Et d'abord, pour riez- vous me dire, vous qui défendez la Censure, à quoi peut bien servir cette dernière au point de vue politique ?

Je vous entends^ à protéger le Gouvernement. Il y a longtemps que nous nous en sommes aperçu. Ce n'est pas tout; comment expliquez-vous que l'on permette la liberté de la presse ? Il serait au contraire de toute logique, que la République qui admet encore la Censure dramatique la maintienne à plus forte raison pour les journalistes. Hélas! ce n'est pas à souhaiter ; mais ce serait le vrai moyen de n'être pas en contradiction avec soi-même.

Or, nous dirons pour répondre aux preneurs de la Censure dramatique, que le Gouvernement qui permet la liberté de la Presse ne doit pas défendi'e la liberté dramatique. Le théâtre, il est facile de s'en convaincre, ne peut pas faire plus de mal que le journal. En effet, le journalisme est tellement répandu aujourd'hui, qu'il n'est pas en France un petit village, même de ceux qui sont perdus dans les neiges, au sommet des Alpes ou dans les plaines incultes de la Maurienne; qu'il n'est pas, dis-je, une petite bourgade qui ne reçoive au moins quelques exemplaires d'une de nos feuilles parisiennes. Par les journaux, on sait, on connaît tout, deux jours suffisent avec la presse actuelle pour tout apprendre, pour savoir ce qui se passe à Paris et ce que font là-bas dans la Chtmbre nos ministres et nos députés réunis.

L'opinion publique est souveraine en jiolitique, elle commande, elle flétrit ceux qui llétrissent le pays par leurs tripotages et, lorsqu'une crise s'cléve parmi la gent diplomatique ou gouvernementale, ce n'est que le résultat de la presse éclairant l'opinion de tous les citoyens.

Par contre, que fait le théâtre en |)olitique ? Il nous présente parfois des tableaux sanglants et hideux de ceux qui ont gouverné jadis, il met en scène les Saints-Barthélémy, il fouille dans la Terreur et en retire quelques épisodes de la Révolution. Quant à la morale du drame, elle prend parti pour tel ou td qui lui convient, elle abaisse certains personnages pour en re-

lever d'autres et suit, en cela, le courant populaire qui juge le passé selon les besoins du moment.

Ces sortes de représentations où se mêle la politique, peuvent, il est vrai, amener des allusions fâcheuses sur les gouvernements en général et sur les hommes en particulier ; il peut se faire qu'il y ait tumulte au théâtre, que les passages les plus anodins excitent la fureur des partis et réveille un semblant d'émeute; mais tout cela n'est que flamme vite éteinte et feu de paille, que dispersent la police et les policiers.

Nous ajouterons que l'on ne peut pas empêcher le public de voir de la politique partout et d'en faire à tout propos; mais, il est une chose évidente, c'est que les sujets qui donnent si souvent matière à Censure sont des sujets historiqnes ; or, à moins que l'on interdise l'histoire aux écrivains et la presse aux journalistes, je ne vois pas pourquoi l'on défendrait au théâtre de faire de la politique ; ce qui, en réalité, n'est que du théâtre avant tout.

Nos gouvernants s'occupent trop des conséquences de la scène et pas assez du jugement populaire, ils font parfois un monstre d'une vétille, ils jouent la peur et le public qui se voit frustré dans ses plaisirs, se figure que le mal était bien plus grave et qu'on lui cache un nouveau scandale qui en réalité n'existe pas. Au lieu de se couvrir par une juste retenue, le Gouvernement se démasque par de telles interdictions et la Censure ne lui sert qu'à le rendre ridicule auprès des gouvernés.

La Censure ne protège donc rien, elle compromet plutôt.

On a dit souvent et l'on dit encore : que la liberté de la presse n'a pas les mêmes inconvénients que celle du théâtre Et les amateurs de Censure nous ont donné pour raisons : qu'on lit oi-dinairement un livre seul à seul et à froid, et que l'on ne communique qu'à peu de personnes les impressions qu'on en a reçues. Les représentations théâtrales au contraire, ajoutent nos adversaires, parlent à l'iujagination et aux sens ; elles peuvent mettre en mouvement toutes les passions, et les impressions qui en résultent acquièrent une énergie extraordinaire par la réaction simultanée de toutes celles qu'éprouve une multitude d'hommes rassemblés.

Nous réfuterons cette insinuation perfide, en disant que jamais une représentation théâtrale n'a été jusque là et qu'un drame, le plus révolutionnaire soit-il, n'a pas encore occa-

— î>8i2 — sionnt' une révolution dans le monde de la politique. Est-ce le théâtre qui a fait 93 ? Est-ce le théâtre qui a iiréparé 1830, 1848 et 1871 ? Non, c'est la philosophie du XVIII* siècle d'un coté et de l'autre les mensonges de la Charte, les Ordonnances de juillet, la lassitude d'être gouverne par la bourgeoisie devenue plus rapace que la noblesse et le socialisme aidant, qui firent tous les troubles et barricades que l'on rejette sur le théâtre pour mieux le museler.

C'est très facile d'accuser lorsqu'on veut se débarrasser de quelqu'un de gênant ; mais encore faut-il prouver ce que l'on avance. Et les accusateurs de nos plaisirs dramatiques ne prouvent rien ou plutôt sont impuissants à prouver quelque chose.

Donc, le drame, le théâtre ne sont pas le foyer des Révolutions que l'on veut bien nous dire. On s'y enflamme, on y discute, je le veux bien ; mais de là à dire que c'est un mal et qu'il nous faut la Censure pour le réprimer, il y a tout l'Océan Atlantique à traverser. Nos bons Censeurs nous font l'effet de gens trop courageux, car ils pourraient bien se noyer dans une aussi grande quantité d'eau !

Voilà pour le côté politique de la Censure. Voyons ce que Anastasie prétend faire au nom de la morale et si ses grands ciseaux peuvent changer un iota à ce qui existe déjà.

On a dit que le théâtre pouvait corriger les mœurs, par conséquent il peut aussi en aggraver les désordres. Mais qu'est-ce qui nous prouve que le théâtre corrige quelque chose. Je crois plutôt qu'il ne sert qu'à nous distraire ou à nous charmer, qu'il nous fait sourire ou pleurer, selon que ce soit une comédie plaisante on un drame un peu noir; mais pour ce qui est de la correction ou de la dépravation, nous n'y croyons pas. Nous ne somni.cs pas le seul à avoir cette opinion ; M. Pages, un des collaborateurs de r£'nc//c^02)^(iîe Moderne, s'exprime ainsi :

f Je ne dis rien de cette autre Censure, dont on investit le théâtre. Peindre les mujurs, est-ce les réformer ? Que fait Harpagon à l'avarice, Tartufe à l'hypocrisie ? Ce rare talent qu'on eût médité comme le plus profond des philosophes, s'il n'était admiré comme le premier des comiques, Molière fut le peintre et non le réformateur de ses contemporains ; et toutefois il est le seul dont les hautes conceptions sont le développement d'une pensée philosophique, et tendent vers un Imt moral.

» Les satiriques s'arrogent le titre de Censeurs, et parce qu'ils frondent les ridicules, ils pensent bien mériter de la vertu. Il faut cependant l'avouer, à la honte de l'esprit humain, la littérature, expression des mœurs, n'a rien de commun avec la morale qui les règle et les guide. Horace n'est pas Caton, Boileau n'est pas L'Hôpital, Pope n'est pas Sidney. »

Il ressort donc de tout cela que, si le drame ou la littérature ne font pas les mœurs, c'est la morale seule qui est responsable des écarts qu'elle fait commettre au théâtre, qui n'est que l'expression fidèle des mœurs ambiantes.

Or, lorsque la Censure s'attaque au drame ou à la comédie, au nom de la morale outragée, cette prude personne fait tout bonnement fausse route. Elle devrait remonter plus haut dans son acte de répression ; mais, comme elle a été instituée spécialement pour réglementer les théâtres, elle ne peut anticiper sur cette autre Censure qu'on appelle les lois d'im pays et qui sert, au moyen du Code pénal, à guider le public dans ce qu'il doit faire pour n'être pas passible des tribunaux correctionnels ou de la cour d'assises.

Ce qui revient à dire que la Censure dramatique n'a que faire, philosophiquement parlant, et que le théâtre est libre par lui-même, d'autant plus qu'il n'est que le reproducteur et non l'auteur du mal qu'on lui reproche comme un crime fait à la vertu.

Il est donc de toute logique de ne pas maintenir une institution qui ne sert à rien. La Censure est dans ce cas ; il faut la supprimer.

Maintenant supposons un instant que le théâtre déprave les mœurs, que la Censure dramatique soit nécessaire au respect de la morale et que tout ce que nous venons de dire ne soit qu'un sophisme dépourvu de toutes probabilités. Qu'arrive-til? Il arrive ceci : que, transportant la question sur un terrain plus élevé, nous en arrivons au même résultat ; c'est-à-dire que la Censure n'a aucun mandat pour agir dans les affaires de mœurs ou de morale.

En effet, qui a autorisé la Censure ? C'est le Gouvernement. D'un autre côté, qu'est-ce qui fait les mœurs ? Est-ce le Gouvernement ? Sont-ce les lois ? Est-ce la répression ? Non, c'est au contraire les mœurs qui font les gouvernements. Regardez Napoléon III et l'Empire. Est-ce lui qui a changé les mœurs françaises ? Est-ce lui qui a empêché le peuple de se ruer aux

spectacles des Délassements Comiques ? Est-ce lui qui a arrrté le cancan et toutes les Rigolboches de l'époque ? Est-ce lui qui a défenrlu aux femmes do la scène de lever la jambe ? Est-ce lui qui a proscrit le nu et le décolletage des bals de la Cour? Estce lui en un mot qui a donné l'exemple d'une morale sévère, en prenant pour épouse l'Espagnole Eugénie?

Donc, il est bien certain que les gouvernements ne font pas les mœurs; mais que c'est par une antithèse toute naturelle, les gouvernements qui se fondent dans les mœurs et qu'ils s'écroulent souvent à leur contact malsain. L'Empire Romain, allant finir dans les orgies de Byzance et l'énervement d'une morale trop rebYchée, voilà encore une preuve palpable de ce que nous osons avancer.

Nous en concluons que si les gouvernements sont entraînés par les mœurs et que si ce sont ces mêmes moeurs qui font les gouvernements, la Censure dramatique, qui vient réprimer les mœurs pour sacrifier à la morale, devrait commencer par censurer aussi le pouvoir qui n'est que le reflet des mœurs qu'elle prétend conduire. Autrement dit, ce serait le monde renversé.

Que la Censure et les Censeurs sortent de ce mauvais pas et nous consentons à crier avec eux : « Vive Anastasie ! » En attendant, nous maintenons l'illugisme d'une telle entrave à la liberté dramatique et nous soutenons que l'opinion publique est seule compétente en matière théâtrale. Nous dirons donc api'ès cela : « A bas Anastasie ! Plus de Censure ! Il n'en faut plus !... »

La philosophie nous dit que les mœurs ne sont que la résultante de l'esprit social. Si l'esprit est mauvais, les mœurs ne valent pas davantage et, si Tesprit est bon, les moeurs sont pures.

Or, de quel droit le gouvernement viendrait-il régenter le théâtre et changer les mnairs dramatiques? Si cela n'est pas dans son pouvoir, et s'il ne peut pas plus arrêter la fermentation des idées nouvelles que les vices d'une société mal faite, la Censure, agissant en descendante de M. Prudhomme le moraliste,n'est qu'uneCensure sans autorité et condamnéed'avance en raison de celui qui l'envoie.

Il nous reste encore à vous parler de la Censure, en tant que protectrice de la religion. Au point de vue religieux, la Censure est une affaire de goût, ce qui ne l'empêche point d'être aussi

arbitraire qu'au point de vue politique. Nous ne répéterons donc pas ce que nous avons dit sur ce point de vue-là.

On nous a enseigné jadis et nous avons lu dans plusieurs philosophes, qu'il n'y avait pas de société sans religion. Nous voulons bien croire, jusqu'à preuve du contraire, que cela soit vrai, nous ne discutons pas ; mais, je vous le demande en toute confiance et sans parti pris, est-ce que cela veut dire que, sans la Censure dramatique, il n'y a point de religion?

Donc, vous n'avez plus besoin de moi; vous pouvez maintenant conclure tout seul. Et si vous êtes juste dans votre raisonnement, ce que votre jugement conclura ne sera certes pas qu'il nous faut une Censure pour l'amour de Dieu.

Pour l'amour de Dieu aussi, laissez-nous tranquille, 6 grande Sainte-Anastasie !

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