‹ Anastasie et sa besaceChapitre 36 sur 45 · ATROPOS · texte numérisé non relu

ATROPOS

De quoi donc est-il permis de jaser?

LA CENSURE

De rien. J'impose silence à toutes les pensées. »

N'est-ce pas la Censure peinte par elle-même ? Quelle vérité de tableau ! c'est vernis jusque sur les bords du cadre.

Mais voilà qu'Atropos se rebiffe contre sa maîtresse et la suivante, qui aime parler, comme toutes les femmes d'ailleurs, dit son fait à la Censure :

« Vous êtes, s'écrie-t-elle, la noble fille du Soupçon et de la Peur, madame la Censure, de sorte que les oreilles vous bourdonnent sans cesse comme deux trompes et que vos yeux écarquillés sont tels que deux microscopes. Le moindre vers applaudi vous semble un roulement de tonnerre prêt à vous écraser; le moindre mot finement écrit se grossit sous vos regards ainsi qu'une large affiche au peuple des faubourgs. La Tyrannie fut votre aïeul; de là votre naturel ombrageux, poltron et impitoyable, Avez-vous garanti vos i Comités de salut public » par vos mesures acerbes ? Nous vous avons vue et connue tour à tour jacobine, dictatoriale, impériale, sans que vous ayez pu sauver Tautorité ni les tètes de vos chefs. Vous vous dites monarchique aujourd'hui; vos façons de faire étaient pourtant les mêmes à toutes les époques; à quel mal ont-elles remédié ? Vos ouvriers étaient les mêmes, sont les mêmes et ne vous servent encore qu'à persécuter, sans avantage pour vos maîtres, et le bon sens, et Tesprit, et le génie. Les éplucheurs que vous avez associés aux anciens suivent la même routine que leurs devanciers; qu'en résulte- t-il? Un mépris général de vos vexations et des haines pour vos instruments; c'est ce désordre excessif dont ces pauvres gens s'aflligent et redoutent le blâme universel.

LA CENSURE

Mais six mille francs !»

C'est tout ce qu'elle répond. Avouons que la défense n'est pas bien serrée, mais quelle femme vicieuse tout de même que cette Anastasie ! Avec six mille francs elle achète un homme et sa conscience pour en faire un Censeur. On ne peut pas mieux faire le mal.

Voulez-vous savoir ce que vaut la morale de la Censure? Elle vient de se vendre, elle avoue sans malice :

— Le public ! le public, dit-elle, a- t-il besoin d'autres amusements que ceux dont je lui prodigue le plaisir aux boulevards ! Lui ôté-je les farces grossières, les i^antomimes à riches décors, les chevaux du Cirque, les dramaturgies forcenées, les noirs mélodrames où triomphent les héros de potence, h s empoisonneurs, les brigands vertueux, les galériens sensibles, les solitaires, les vampires, les FuaMès, les assauts, les incendies, les échafauds, les révolutions accompagnées des concerts du canon et de la mousqueteric, et tous les spectacles ravissants de la Gaité ?

Clotho lui répond :

— Oui, vous soulfrez qu'on étourdisse les oreilles de la mul-

titude et qu'on éblouisse ses yeux, iDourvu qu'on n'adresse rien à sa raison.

La Parque nous paraît assez bien renseignée.

M. Duplagiat, défendant les Censeurs, qu'il appelle les tranche-pièces de la Censure, s'exprime ainsi :

— Chacun des Censeurs peut blâmer l'arbitraire : le libéral en rejetant le tort sur l'ultra; celui-ci sur celui-là; tous deux sur le révolutionnaire des années antécédentes ou subséquentes, et le poète, ne sachant plus à qui s'en prendre, accuse vaguement le despotisme ministériel de l'avoir soumis à votre littéraire Conseil des Dix. Ainsi personne n'est responsable, et ces messieurs, bien à couvert, peuvent aller leur train dans leur inquisition réactionnaire.

C'est du Machiavel tout pur.

Ecoutez maintenant l'Esprit-de-Parti se présentant à la Censure; c'est dans la scène III :

l'esprit-de-parti

a Hommage à notre digne plénipotentiaire!

LA CENSURE

A qui, mon beau monsieur, ai-je l'honneur de répondre ?

L'ESPRrr-DE-PARTI

Mon nom de famille est Tourne-au-Vent; maison m'appelle l'Esprit.

LA CENSURE

Sortez, vous n'avez que faire chez moi.

I/ESPKIT-DE-PARTI

Ecoutez jusqu'au bout. . .

LA CENSURE

L'Esprit ! Jamais je ne dois l'accueillir.

l'esprit- DE-PARTI

Je ne me nomme pas l'Esprit tout court; mais l'Esprit-de- Parti, chef de division de tous les départements.

LA CENSUPE

Ah ! c'est bien différent ! Pardonnez, je n'apercevais qu'un

de vos trois visages L'Esprit-de-Parti ! . , . La Censure est

sa très humble servante. 0 mon beau seigneur ! que vous avez honne mine! quelle tournure! quelle élégance! quel ruban blanc à votre cape et à votre épée. »

Un peu plus loin l'Esprit-de-Parti dit à son tour : (( Oh! moi je ne change jamais: ce sont les circonstances qui changent. Sais-je ce qu'elles voudront du pauvre Tourneau-Vent? Les nécessités font les caméléons. »

Ah! que c'est bien vrai et comme la Censure doit bien se reconnaître !

Ici, c'est encore l'Esprit-de-Purti qui fait admirer aux Vices et aux Ridicules les appartements de dame Censure.

« Admirez, dit M. Girouette, le grave ameublement de la salle des coupures; ces tentures noires et sombres qui absorbent la lumière ; ce lustre enfumé que recouvre une large écaille de tortue ; cette bordure de limaces et de vipères entrelacées ; cette table à tiroir sans fond, surmontée par une lampe aux yeux de cbauve-souris et de chat-huant dorés; enfin cet encrier à pattes et à queue d'écrevisse, tout garni de plumes d'oie. Admirez encore sur les lambris ces tètes d'A-nes, d'ànesses etd'ânons encadrés : ce sont autant de portraits de famille. »

Là, c'est la Vanité, réclamant auprès de la Censure qui s'empresse de lui donner raison,

— Moi, dit la Vanité, je souhaiterais que vous supprimassiez du répertoire théâtrale les Hobereaux dn Sottenville, le Bourgeois gentilhomme, pleins d'allusions cruelles pour mon mari; la Comtesse (VEscarbagnas, les Bourgeoises de qualité et Madame Angot, pleines de personnalités contre moi qui suis préfète.

LA CENSUEE

J'entends, excellente dame Vanité.»

Après, c'est M. Mille-Œil, frère de la Censure, qui, parlant des pièces de théâtre à sa charmante sœur aînée, lui dit gravement :

— Si quelqu'une vous embarrasse à proscrire, laissez-la marcher après l'avoir mutilée et déchaînez sur elle vos cabales et vos journaux, de sorte qu'elle combe avec opprobre ou qu'elle se traîne rebutée par les acteurs, faute de grossir les recettes, ou qu'elle se démonte par l'humeur de quelques actrices maltraitées.

Et la Censure répond sans se déranger :

« Nous le faisons ! •

Holà ! qu'arrive-t-il ? On dirait que ça se gâte ? Non, n'ayez crainte ; c'est le Génie qui vient d'entrer chez dame Censure et qui voulait casser les vitres, parce qu'on ne lui ouvrait pas assez vite. Voici le dialogue qui s'entame entre eux :

LA CENSURE

«!Tout beau ! n'affrontez pas ainsi une autorité constituée, monsieur le Génie, tout génie que vous êtes.

LE GÉNIE

Constituée? Vous ! en quoi et par qui? Vous défendiez de citer les rois sous votre démagogie, et vous défendiez de citer les citoyens sons votre oligarchie. Vous n'êtes qu'une créature temporaire, accidentelle, sans nul caractère de fixité. Vous ressemblez à ces bizarres chimères que j'ai livrée? jadis à mon Aristophane, à mon Lucien, à Dante et à Rabelais. »

La Censure se défend et finit par vouloir couper le Génie en deux; ce que c'est que l'habitude ! Mais suivons-la.

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