I.A. CKNSURli
« Non, vous en serez quitte pour une très petite opération,
LE GÉNIE
Une opération ?. . . Laquelle, je vous prie ?
LA CENSURE
Tenez, je veux seulement vous couper. , .
LE GÉNIE
Me couper!... quoi?... Je ne veux pas que l'on me coupe rien.
LA CENSURE
Oh ! je ne vous ôterai que peu de chose. . .
LE GENIE
Qu'en savez-vous ?.. . Père de Sophocle, père de Corneille, je n'ai que ce qu'il faut pour faire de bonnes tragédies.
LA CENSURE
Patience ! je vous couperai seulement le. . .
LE GÉNIE
Le ?.. . qu'est-ce ?
LA CENSURE
Eh ! la, la ! ne vous fâchez pas, il faut absolument que je vous coupe le.. .
LE GÉNIE
Le quoi ?. . . Diantre, 'que de façon ! La réticence est fort indécente.
LA CENSURE
C'est vous qui la prolongez, comme Agnès qui n'ose dire à son tuteur ce qu'on lui a pris. Quelle basse équivoque naît Je" vos interruptions. Fi, monsieur, li ! vous imitez les saletés de Molière; vous parlez aussi grossièrement que lui. Je n'ai simplement la volonté de vous couper que le toupet, le génie a toujours trop de toupet. »
Comme coup de pied, voilà qui n'est pas trop mal envoyé. Qu'en pensez -vous ?
Dans le passage suivant, la Censure cherche à s'excuser auprès de la muse de la comédie.
« Pourquoi, dit-elle avec un petit air indigné, s'en prendre à mon zèle iimfïcnsif ? Hélas ! créature de l'autorité, je ne vous fais que le mal qu'elle m'ordonne de vous faire. Quel est mon tort envers vous ? Ma fidélité aux légitimités immémoriales.
ÏHALIE
Plaisante fidélité qui s'attache à toutes les polices contraires et qui trahit tous les gouvernements l'un après l'autre.
LA CENSURE
La religion, l'ordre, la morale prescrivent...
TIIALIE
La religion, l'ordre, la morale ne prescrivent pas qu'on change d'axiomes et de principes chaque semaine, ni qu'on tor-
ture en tous sens les principaux littérateurs capables d'illustrer un pays ou la durée d'un règne. «
La discussion continue, la Censure cherche à enjôler Thalie. Voyons ce que ces dames se disent d'intéressant.
LA CENSURE
* Ça, Muse comique, faisons nos conditions à l'amiable et je vous passerai des gaietés; mais plus de militaires au théâtre, pas même l'uniforme d'un soldat.
THALIE
Mais mon Larissole ?
LA CENSURE
Plus d'ecclésiastiques, pas même de petit collet ni de rabat.
THALIE
Mais mon abbé du cercle...
LA CENSURE
Plus de magistrats, de juges.
THALIE
Mais mon Perrin-Dandin, disant à son fils Léandre : Chacu7i de tes rubans me coûte une sentence.
LA CENSURE
Plus de grands seigneurs, ni de comtes, ni de barons, ni de marquis de la vieille cuisson, ni même de ceux qui sortent tout dorés de la nouvelle fournée.
THALIE
Mais mon Glorieux, mon seigneur de Trufières... Mais mon risible mot : Saute, marquis !
LA CENSURE
Plus de gentishommes, même campagnards.
THALIE
Qu'est-ce qu'un gentilhomme ? Qn pilier d'antichambre.
LA CENSURE
Enfin plus de plébéiens parvenus et décorés, plus de libéraux cosmopolites, plus de constitutionnels.
THALIE
Fort bien ! ni nobles, ni roturiers, ni l'église, ni la robe, ni l'épée. Il ne me reste que les médecins et les cocus que Molière a retournés de toutes les façons.
LA CENSURE
Plus de cocus, c'est immoral d'en parler. Nos mœurs et l'enseignement mutuel les ont fait disparaître.
THALIE
Me voilà bien à mon aise !
LA CENSURE
Amusez-vous, amusez-vous, belle; mais seulement sur le compte des partis qui nous unissent.»
Enfin au dernier tableau, à la dernière scène si vous préfé-
rez, Mercure, de par l'ordre de Jupiter, ordonne aux trois Parques de couper le fil de la vie de la Censure. A.u môme instant Anastasie s'écrie :
« 0 miséricorde ! Que deviendront nos pauvres découpeurs?... »
Mercure alors impassible lui répond :
« Ils tondront les chiens et couperont la queue des chats sur le Pont-Neuf.»
C'est aussi notre avis et nous croyons qu'ils seraient mieux à leur place qu'à charcuter les pièces comme ils le font toujours.
.Ainsi finit la comédie et l'on coupe le cou à la Censure avec ses propres ciseaux.
De Len'.ercier nous passerons à Béranger. Déranger aussi a eu à se plaindre de la Censure et il exhala sa bile dans quelques couplets satyriques que nous allons vous servir pour compléter la collection.
En avril 1820, M. le préfet de police Angles fit une ordonnance contre les sociétés chantantes dites Goguettes. Béranger lui-même répondit par une chanson, La Farido^idaine ou La Conspiration des Chansons, dont voici les trois derniers couplets :
« Sur Mirliton fait un rapport,
La Cour le trouve (>bscène, Dénonce aussi Malb>'ouyh est mort,
A sa grâce il fait peine.
Surtout transforme avec éclat La faridondaine En crime d'Etat.
Donnons des juges sans jury,
Biribi A la façon de barbari Mon ami.
Biribi veut dire en latin
L'homme de Saint-Hélène; Barbari, c'est, j'en suis certain,
Un peuple qu'on enchahie.
Mon ami, ce n'est pas le roi;
Et faridondaine
Attaque la foi.
Que dirait de mieux Marchangj^
Biribi Sur la façon de barbari.
Mon ami?
Du Préfet ce sont les leçons,
Tu les suivras sans peine.
Si l'on ne prend garde aux chansons
L'anarchie est certaine.
Que le trône soit préservé
De faridondaine
Par le God Save Substituons VO filii,
Biribi A la façon de barbari Mon ami. »
Béranger avait le Censeur en horreur, et înous laissa une chanson de ce titre. Permettez que je vous la dise :
« On me disait : il est temps d'être sage ; Au Pinde l'on change de drapeaux.
Tentez la gloire, et, dans un grand ouvrage, Pour le théâtre abdiquez les pipeaux.
De mes refrains j'ai repoussé le livre ; Mais, quand j'invoque et Thalie et sa sœur, Leur voix me crie : Ah ! que Dieu nous délivre Nous délivre au moins du Censeur !
La liberté, nourrice du génie, Voit les Beaux-Arts pleurant sur son cercueil : Qui va d'un joug subir l'igaorniaie A de son vers d'avance éteint l'orgueil. Réponds, Corneille, oserais-tu revivre ?
Et toi, Molière, admirable penseur ?
Non, dites-vous, ou que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du Censeur !
Tu veux encor ravir le feu céleste, Jeune homme épris des lauriers les plus beaux, Quand la Censure, à son rocher funeste De ton génie a promis les lambeaux !
D'affreux vautours, que leur pâture enivre. Vont mutiler le noble ravisseur.
Fils de Japhet, ah ! que Dieu te délivre, Te délivre au moins du Censeur !
Avec Thalie, en satires fécondes, Peignons nos grands, leurs valets, leurs rimeurs, Les vils ressorts qui font mouvoir le monde, Et la cour même envenimant les mœurs.
Délateur, tremble! en scène il faut me suivre. Jeffrys en vain t'a pris pour assesseur. Quoi 1 tu souris !... Ah ! que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du Censeur !
De Louis XI évoquons les victimes ; Que dévoré d'un sanguinaire ennui,
Ce roi bigot, pour se sioùler de crimes Mette sa Vierge entre le diable et lui. ^lais, tout sanglants, nos Tristans vont poursuivre Ce vœu formé contre un l;\che oppresseur. Morts, taisez-vous ! ou que Dieu nous délivre, Nous délivre au moins du Censeur !
Je laisse donc Thalie et Melpomène Pour la chanson, libre en dépit des rois. Sans le régir, j'agranrlis son domaine; D'autres un jour lui traceront îles lois. Qu'en République on puisse y toujours vivre ; C'est un Etat qui n'est pas sans douceur. Pauvre Français, ali ! que Dieu vous délivre, Vous délivre au moins du Censeur ! »
On pourrait encore chanter cette chanson aujourd'hui. Nous ne sommes pas non plus délivrés du Censeur. Il le faudrait pourtant et la Censure devrait bien écouter un peu Béranger, si elle était intelligente. Mais que voulez-vous demander A une vieille sourde qui n'entend pas et qui croit seulement entendre que l'on se moque d'elle.
Il ne nous reste plus qu'à continuer. C'est le meilleur, puisque par la persuasion et le raisonnement, il est impossible de rien faire ou de changer à ce qui est. Raillons donc la Censure, tournons-la en ridicule ; c'est la seule arme qui puisse l'atteindre dans la haute idée qu'elle a de sa personne et c'est le seul moyen que nous ayons pour la secouer du lit de plume que lui ont fait tous les gouvernements successifs. Peut-être alors comprendra-t-elle qu'en République on n'a plus besoin de ses services et qu'elle est assez démodée pour aller augmenter le stock de vieilles nippes d'une marchande à la toilette ou pour finir le restant de ses jours au Musée Grévin.
Reprenons Béranger. En 181'2, le célèbre chansonnier disait dans la Bonne fille :
« Pour le théiitre ayant quitté l'aiguille, A mon début Craignant quelque rebut Je me livre en tribut Au Censeur Mascarillc, Et ce cuistre insolent Dénigre mon talent... »
Oh ! ces Censeurs, ils ont donc tous les vices ! 11 ne leur manquerait plus que cela. Quoi ? s'attaquer aux actrices !... Mais ils n'ont donc pas assez des pièces dramatiques ? Dame ! il faut le croire, puisque la chanson le dit.
Et la Bonne fille ajoutait à la fin de chaque couplet :
« Mais moi j'en ris, tant je suis bonne fille.»
C'est encore ce qu'il y a de mieux à faire, en attendant le jour delà grande crémation d'Anastasie au Père Lachaise.
Plus que celle-ci; c'est encore une chanson de Béranger et qui a pour titre : La Censure. Elle courut les rues de Paris et les concerts au mois d'août 1814, et n'était que manuscrite. On venait de discutera la Chambre une loi restrictive de la liberté de la Presse, présentée par l'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur.
Béranger chantait ainsi :
« Que sous le joug des libraires, On livre encor nos auteurs Aux Censeurs, aux inspecteurs, Rats de cave littéraires
Riez-en avec moi.
Ah ! pour rire,
Et pour tout dire
11 n'est besoin, ma foi.
D'un privilège du roi !
L'État ayant plus d'un membre Que la Presse eût fait trembler, Qu'on ait craint son frauc-parler Dans la chambre et l'antichambre.
Riez- en avec moi, etc..
Que cette chambre sensée Laisse avec soumission Sortir la procession Et renfermer la pensée.
Riez-en avec moi, etc.
Qu'un Censeur bien tyrannique De l'esprit soit le geôlier Et qu'avec son prisonnier Jamais il ne communique.
Riez-en avec moi, etc..
Quand déjà l'on n'y voit guère.
Quand on a peine à marcher.
En feignant de la moucher.
Qu'on éteigne la lumière.
Riez-en avec moi, etc. . .
Qu'un ministre qui s'irrite Quand on lui fait la leçon. Lise tout bas ma chanson, Qui lui parvient manuscrite.
Riez-en avec moi, etc. . . »
Non, jamais la Censure n'empêchera de tout dire et nous n'a-
vons pas besoin d'un privilège du roi ou d'un autre pour l'avouer. Nous en rions aussi. Qui nous empêchera de rire ? De rire à plein gilet, si nous en avons envie?
Nous pourrions citer encore une quantité d'épigrnmmes à l'ailresse de la Cen^^ure. Voltaire lui-même, dans sa correspondance, nous en offririiit plus que nous ne voulons. Tous les auteurs, petits et grands, nous apportmaient le tribut de leurs réflexions badines et spirituelles, à l'endroit d'Anastasie. Il n'est pas jusqu'à nos contemporains qui ne feraient bonne figure dans cette levée de plumes, de crayons et do boutades.
Mais, hélas! l'espace nous manque et nous sommes obligés, à regret, de les lire sans pouvoir vous en donner la curiosité. En effet, ce serait un livre curieux que celui qui reproduirait, tout ou à peu près ce qui a été dit de spirituel, de railleur, d'épigrammatique ou de satirique contre la Censure et ses fiflèles découpeurs. Espérons qu'un érudit se lèvera parmi nous et qu'il dira^ sur le ton gaulois du vieux Rabelais ou du burlesque Scarron, le roman comique de très haulte et très extravagante dame Anastasie, tailleuse et faiseuse de pièces dramatiques, en la rue de Valois, à l'enseigne des ciseaux d'argent. Voilà le titre, qu'un autre fasse le volume, il ne sera pas de trop, surtout s'il nous fait rire.