CHAPITRE V
ANASTASIE JUGÉE PAR SES PAIRS. CE QU'eN PENSENT LES AUTEURS CONTEMPORAINS.
Anastasie ! vous pouvez enfin sortir de votre cachette, je crois que la pluie a cessé I
Nous venons d'ouvrir notre fenêtre, il n'y a plus d'épigrarames dans l'air; il reste bien encore quelques brouillards dans votre dossier et quelques nuages gris suspendus sur votre tète de matrone. Mais cela n'est pas suffisant pour vous arrêter dans une petite promenade que nous allons faire dans les vieux bouquins de la Bibliothèque Nationale. Allons, Anastasie,pour une fois : « Soyons amis, » comme dans Cinna et donnez-moi le bras. Je veux vous faire voir ce que l'on a pensé de vous et ce qu'on en pense encore à présent.
Nous lirons ensemble, ou plutôt je lirai; car, je crois que vous n'avez pas été à l'école. Oui, je comprends, vous avez une
raison : de votre temps l'instruction n'était pas laïque et obligatoire. On peut bien se permettre un peu d'ignorance à votre âge, que diable I Allons, en route ! Partons pour le Jardin des Souvenirs et nous finirons dans celui du Palais-Royal, à deux pas de chez vous.
Excusez-moi, si je ne vous offre pas une voiture; ce n'est pas dans mes habitudes et j'ai pensé que ce n'étiiit peut-être pas non plus dans les vôtres. Nous irons donc à pieds, appuyez-vous sur mon bras; allez, ne vous gênez pas. Je n'ai pas l'intention de me gêner moi-même, avec une aussi gracieuse personne que la Censure.
Tout en parlant^ Madame, voici que nous sommes arrivés. Entrez la première, je vous prie. Nous autres auteurs, nous sommes toujours polis avec les dames; c"est là notre moindre défaut, dirait Lafontaine que vous avez sans doute connu, mais dont vous ne vous rappelez pas en ce moment. C'est vrai, il y a si longtemps de ça et vous n'êtes plus jeune. On peut bien oublier ses classiques.
Entrez donc, entrez! A vous l'honneur! Je n'en ferai rien. Après vous, ma toute belle !...
Et la Censure entra dans le Palais des Souvenirs...
Maintenant à nous deux ! Vieille sorcière, tu n'en sortiras pas sans que je t'aie tout dit! Il y a longtemps que je voulais te jeter à la face tout ce qu'on pense de toi, ceux dont tes ciseaux mutilaient sans raison les ouvrages.
Ecoute, Anastasie, écoute J.-J. Rousseau. Il disait :
« Que là où il y a des mœurs, la Censure est bonne pour les conserver; quand elles sont perdues, elle ne sert à rien pour les rétablir, et elle ne peut enfanter que des troubles sans fruit. »
Donc, la répression, qui ne réprime que pour réprimer, est condamnée par le puissant philosophe.
Ecoute aussi l'Encyclopédie du XVIlIe siècle :
« Quand la Censure, dit-elle, n'est bonne à rien, elle est très pernicieuse. »
Et Diderot que dit-il ? Il affirme que :
« Tout peuple a des préjugés à conduire, des vices à poursuivre, des ridicules à décrier, et a besoin de spectacles, mais qui lui soient propres. Quel moyen, si le gouvernement en sait user, et qu'il soit question de préparer le changement d'une loi, ou l'abrogation d'un usage !...
» Attaquer le spectacle par son abus, c'est s'élever contre tout genre d'instruction publique; et ce qu'on a dit jusqu'à présent là-dessus, appliqué à ce que les choses sont, ou ont été, et non à ce qu'elles pourraient être, est sans justice et sans vérité. b
Tiens, Anastasie, lis si tu sais lire. C'est J. -M. Chénier qui parle. C'est sa brochure sur la Liberté des Théâtres. C'est 1789, qui se lève. C'est l'auteur de CAar/(;.y /X que tu as censuré jadis, qui se défend.
« Ceux qui pensent et qui savent exprimer leurs pensées,ditil, sont les plus redoutables ennemis de la tyrannie et du fanatisme, ces deux grands fléaux du monde. »
Poursuivons : i II ne faut pas s'imaginer qu'on pense librement chez une nation où le théâtre est encore soumis à des lois arbitraires, tandis que la presse est libre...»
« Il doit donc être permis de représenter ce qu'il est permis d'imprimer. Il ne peut être nuisible de faire réciter ce qu'il est utile d'écrire. »
Ecoute encore ce que Chénier raconte de tes Censeurs écoute comme il les arrange :
« On a établi des Censeurs, dit-il, agents subalternes du gouvernement, qui recherchent, avec un soin scrupuleux, dans les pièces de théâtre, ce qui pourrait choquer la tyrannie et combattre les préjugés qu'il lui convient d'entretenir. Tout ce qui est dépourvu de sens est approuvé par ces messieurs; les adulations basses et rampantes sont protégées ; les farces mêmes les plus indécentes sont représentées sans obstacles ; les vérités fortes et hardies sont impitoyablement prescrites. La commission des Censeurs est de faire la guerre à la raison, à la liberté : sans talent et sans génie, leur devoir est d'énerver le talent et le génie; ce sont des eunuques qui n'ont plus qu'un seul plaisir, celui de faire d'autres eunuques. «
Voilà un auteur dramatique qui a l'air do bien connaître sa Censure et ses Censeurs.
Il ajoute plus loin :
• Du moins si l'on connaissait des lois établies qu'il ne fût pas permis de transgresser;... si l'on savait bien précisément jusqu'à quel point la raison est tolérée en France, nous pourrions tenter de nous y soumettre. Mais tout est arbitraire. Tout suit la volonté d'un garde des sceaux, d'un lieutenant-général de police, ou même d'un Censeur. C'est du caractère particulier, c'est du degré de lumière, c'est du caprice de quelques hommes,
que dépend la permission de représenter une pièce de théâtre. Crébillon déclare à l'auteur de Mahomet qu'il lui est impossible d'approuver cette pièce, Crébillon suffit pour suspendre, pendant plusieurs années, la représentation du chef-d'œuvre. 11 faut obtenir le suffrage d'un Souverain Pontife, moins scrupuleux parce qu'il était plus éclairé; il faut contrebalancer le refus d'un rival timide et jaloux, en trouvant un Censeur raisonnable ; il faut vaincre la froide obstination d'un prêtre octogénaire et de quelques autres ministres, à peine capables de comprendre cette profonde tragédie. »
Il dit encore : « On a vu Voltaire luttant, à chaque nouveau chef-d'œuvre, contre la foule des envieux et des fanatiques, forcé de ménager les courtisans qu'il méprisait, déplorant la pusillanimité de ses concitoyens, disant la vérité par vocation, par besoin, par enthousiasme pour elle, se rétractant, se reniant lui-même pour échapper à la persécution; admiré sans doute, mais dénigré, mais haï, mais enfermé deux fois dans les cachots de la Bastille, exilé, contraint de vivre éloigné de sa patrie, osant à peine venir expirer dans cette ville qui se glorifie de l'avoir vu naître, jouissant des honneurs d'un triomphe, et trouvant à peine un tombeau; avant ce dernier opprobre, poursuivi pendant trente années, jusqu'au pied du Mont-Jura, par des mandements et des réquisitoires; flattant sans cesse et les flatteurs et les maîtresses du feu roi ; et laissant à la postérité, avec un exemple de force, un exemple de faiblesse, qui déposera moins contre lui, que contre son siècle, indigne encore, à bien le regarder, d'être regardé par un si grand homme. >•>
Et tout cela, à cause de qui ? à cause de la Censure. A cause de toi, Anastasie.
L'auteur de Charles IX poursuit toujours :
« Ce qui est juste, déclare-t-il, ce qui est injuste à l'égard
d'un vrai citoyen, est juste, est injuste à l'égard d'un autre. 11
s'en suit très évidemment qu'il n'est pas raisonnable d'intei--
dire au théâtre la représentation d'un seul état de la société, s'il
en est un seul dont la représentation soit permise. »
Enfin voilà le grand mot, la preuve qu'il est bon de retenir :
4 La liberté individuelle, dit J.-M. Chénier, n'existe pas dans
un pays où il n'est pas permis de publier ses pensées; mais il
n'est pas permis de publier ses pensées dans un pays où le
théâtre ne participe point à la liberté de la presse. En effet, la
représentation d'une tragédie, d'une comédie, est une manière
de publier ses pensées. D'ailleurs pour qu'une nation jouisse de la liberté individuelle, il faut que tout citoyen de cette nation puisse faire librement tout ce qui n'attaque point la sûreté des autres citoj'ens; aucun homme juste, aucun homme doué de raison ne peut révoquer en doute l'évidence de ce principe ; et la constitution n'est pas libre, je ne dis pas quand uneclassede citoyens, mais quand un seul citoyen ne jouit pas de cette liberté dans sa plus grande étendue, v
Avis à qui de droit.
Courage, Anastasie ! Ne te lasse pas, tu n'es pas encore au bout de ton calvaire.
Dans sa brochure sur la Liberté des Théâtres, Millin de Gandmaison disait en 1790 :
« La Censure doit-elle être rétablie sur les pièces de théâtres ? »
Et à la question ainsi posée, il répondait : « L'article 9 de la Déclaration dos Droits ne prononce-t-il pas que tout homme est libre de publier sa pensée, de quelque manière que ce soit, sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi?
j> Le théâtre est sûrement une manière de publier sa pensée; ainsi un auteur dramatique ne doit rendre compte de sa pensée qu'à la loi.
» La Censure ne peut être rétablie sans l'opinion d'un homme, et l'opinion d'un homme n'est pas la loi.
» Relativement au théâtre, où finit la liberté, là commence la licence ; — non : là commence la loi. « Il vaut mieux prévenir les délits que de les punir. » — Ces mots sont l'abrégé de tout le code du despotisme, et le prétexte dont ses agents se sont toujours servi pour exercer une autorité prohibitive, vexatoire et arbitraire; c'est cet axiome qui nous a donné la Bastille et les lettres de cachet, l'espionnage et les dix-sept inquisitions de la pensée.
€ C'est cette belle maxime qui faisait qu'on privait un homme de sa liberté et de l'usage de ses facultés intellectuelles, pour prévenir un prétendu délit qu'il aurait pu commettre, on l'emprisonnait enfin pour n'être pas obligé de le punir,
» Si la Censure existait pour la représeiitation, l'uuteur aurait toujours le droit de faire imprimer sa pièce. On sait combien le peuple est avide des ouvrages prohibés.
» La liberté du théâtre est une liberté, et la violation d'une
seule liberté conduit nécessairement à la perte de toutes les libertés.
« Le pouvoir arbitraire, comme ces mauvaises herbes qui croissent et se multiplient, repousse bientôt, et couvre de ses rejetons malfaisants l'autel même de la liberté. Malheur au pays où les magistrats sont législateurs; et ils le sont partout où l'opinion particulière peut décider. »
Je te dirai tout, va, Anastasie ; tu sauras après à quoi t'en tenir sur l'avis de tout le monde. Ce livre que tu vois là, c'est un pamphlet de Laya sur tes abus. L'auteur l'a écrit pendant la Restauration, après une dernière interdiction de son Ami des Lois. Tu dois t'en souvenir. Cherche bien? Ouvro)is-le tout de même. Tiens, écoute ce i^assage :
« La faculté d'exprimer librement sa pensée existe pour toutes les classes de citoyens, quels que soient les formes et le mode de langage qu'ils emploient pour la rendre; quand je dis qu'elle existe, je veux dire que la loi a reconnu « ce droit » sans exception, ni restriction : la loi n'en a pas fait une prérogative en faveur des uns et au détriment des autres. Elle n'a pas dit que telle profession en jouirait; que telle autre en serait privée.
» Cette faculté de penser librement à la tribune, au barreau, dans la chaire, ou bien par le ministère de la presse, ou bien encore par imitation, en empruntant les procédés artificiels de la gravure, de la peinture, etc.; cette liberté, dis-je, de produire sa pensée au dehors, par toutes les voies, soit en personne, soit par interprète, devait emporter celle de l'exposer non moins librement sur la scène; sauf, je le répète, la responsabilité légale de ceux qui la manifestent par l'un ou l'autre de ces moyens; sauf aussi les peines à encourir dans le cas de dommages portés à la morale publique, aux institutions de l'Etat, à l'honneur ou à la personne du prince, à tous les objets du respect des hommes en société.
» Cominent donc se fait-il que, par une exclusion tout à fait injurieuse, par une sorte de privilège flétrissant, nous voyons encore aujourd'hui une classe de citoyens privés de ce droit concédé à tous ? Ceux qui le lui ravissent sont-ils autorisés par la loi à exercer cette spoliation ? Inféreraient-ils de ce que la loi ne l'explique pas^ que le droit n'existe pas? Mais, la loi s'expliquant en général, toutes les espèces particulières rentrent dans le cercle de cette généralité, et d'ailleurs, ne serait-il
pas plus noble de leur part, comme aussi plus juste, d'interpréter le silence de la loi en faveur de ceux que son texte n'exclut pas d'un bienfait qui doit être commun à tous.
» Tout ce qui n'est pas défendu par la loi est permis : Où est la loi qui défende de manifester aussi librement ses opinions sur le thétitre qu'au forum, ou en quelque autre lieu ? Où est la loi d'exception rendue ou maintenue contre les auteurs dramatiques? Où est la loi qui les assujettit à une Censure? Et quelle Censure !
» Ce n'est que par un abus de pouvoir, par un oubli de la protection qu'on doit à cette classe d'écrivains, comme à toutes les autres; ce n'est, il faut le dire, que par une prévarication très réelle qu'on les retient dans les entraves rompues pour tous, qu'on attaque, à leur égard, le plus sacré de tous les droits, le droit de propriété; qu'on les frappe dans leur fortune, dans leur renommée, et même dans leur honneur.
» Reproduira-t-on les arguments, usés aujourd'hui, qu'on tirait autrefois de la différence qu'il y a, dit-on, entre une salle de spectacle et un salon, entre des auditeurs et des lecteurs, entre un petit cercle de personnes qui causent ensemble et délibèrent tranquillement ou froidement et plusieurs centaines de spectateurs qui s'animent l'un par l'autre, quelquefois l'un contre l'autre, s'exaltent, se communiquent l'étincelle, prennent feu et peuvent se porter aux plus scandaleux, aux plus funestes excès ?
» Qui ne sait que de tout temps il y a eu des hommes habiles à grossir un danger qui n'était que faible, ou même à supposer véritable un danger imaginaire? Qui ne sait que, de tout temps, il y a eu des hommes qui se sont plus à semer l'effroi dans les âmes pusillanimes, et qu'il y a eu des bonnes gens qui, sans consulter les faits, ont commencé par trembler, sur la foi des donneurs d'alarmes ? Comme il nous faut, à nous, quelque chose de plus positif que des paroles, nous demanderons des faits. Nous demanderons quels grands malheurs ont été causés par les rixes survenues dans nos salles de spectacle? Quelle est la comédie, la tragédie, l'opéra-comique, le vaudeville ou le mélodrame qui ait fait verser le sang des citoyens? Ce sang a quelquefois coulé dans les réjouissances de la place publique, jamais dans les jeux de la scène (du moins que je sache). »
Et Laya conclut en ces termes :
» Si la Censure doit s'exercer sur les compositions dramati-
ques, il faudra qu'on dise quel genre de Censure, afin que le poète sache, pour sa part, quel genre de sujet il lui sera loisible de traiter, sans qu'il risque d'avoir travaillé en pure perte. Où commencera le droit de l'autorité ? Où Unira le droit de l'autorité? Ces deux questions sont importantes. .le sais bien que l'autorité confond le droit avec le pouvoir; mais voilà l'abus. La force donne le pouvoir; la loi seule donne le droit. »
Rien qu'avec un semblable plaidoyer il y aurait de quoi faire couper le cou à la Censure plusieurs fois, si la Censure, par hasard, n'était pas mise en accusation pour rire et pour satisfaire les clameurs pei"sistantes de l'opinion publique.
Passons à d'autres. Benjamin-Constant disait :
» La Cen?ure est la calomnie en monopole, exercée par la bassesse au profit du pouvoir. »
Royer-Collard s'exprimait ainsi :
« Combien peu, je ne dirai pas d'ouvrages d'histoire, de philosophie, de politique, mais combien peu de sermons, d'oraisons funèbres, de tragédies, d'apologues, d'où on ne puisse, en les tordant avec quelque force et quelque habileté, faire dégoutter la Censure indirecte. »
Et Chateaubriand s'écriait en maints endroits :
« Loin de calmer l'opinion, le silence imposé par la Censure ne fait que l'irriter. »
Ou bien : « Le fait de la Censure est par lui-même destructif de tout gouvernement constitutionnel. »
Ou encore : « Depuis la découverte de l'imprimerie jusqu'à nos jours, il y a eu liberté de la presse pendant douze ans et Censure pendant tout le reste. »
Enfin : « Tout ce qui est sans talent recherche l'abri de la Censure; les tempéraments faibles aiment l'ombre. »
Boiste nous apprend que :
« Les partis dominants s'arment de la Censure pour étouffer la voix de leurs ennemis, v
Emile de Girardin pose ce dilemme :
« Ou il faut appliquer la Censure à tous les livres et à tous les journaux, ou il ne faut l'appliquer à aucun. »
Tu entends, Anastasie, les passe-droits sont défendus, Injustice pour tous ou bien il no faut pas s'en mêler.
M. Edmond About est plus sévère, il certifie que :
« La Censure est inepte à Rome, comme dans tous les pays affligés d'une Censure. »
Le 9 mars 1830, dans sa préface d'Hemani, Victor Hugo écrivait :
R Nous y reviendrons du reste quelque jour, et nous
parlerons aussi de cette Censure dramatique qui est le seul obstacle à la liberté du théâtre, maintenant qu'il n'y en a plus dans le public. Nous essaierons, à nos risques et périls et par dévouement aux choses de l'art, de caractériser les mille abus de cette petite inquisition de l'esprit, qui a, comme l'autre Saint-Office, ses juges secrets, ses bourreaux masqués, ses tortures, ses mutilations et sa peine de mort. Nous déchirerons, s'il se peut, ces langes de polices dont il est honteux que le théâtre soit encore emmailloté au XIX« siècle. »
Dans son discours du 19 décembre devant le Tribunal de commerce, Victor Hugo disait encore :
«... Jamais la Censure ne sera en France autre chose que rillégalité impopulaire. Quant à moi, que la Censure des théâtres soit rétablie par une ordonnance qui serait illégale ou par une loi qui serait inconstitutionnelle, je déclare que je ne m'y soumettrai jamais que comme on se soumet à un pouvoir de fait, en protestant. Et cette protestation, messieurs, je la fais ici solennellement et pour le présent et pour l'avenir. »
Si Victor Hugo n'aimait pas la Censure, Alexandre Dumas ne la soutenait pas précisément quand il disait :
« Il y a toujours eu une Censure, excepté dans les deux ou trois premiers mois qui suivent le jour où les Princes montent sur le trône, et les deux ou trois mois qui suivent le jour où ils sont chassés. Mais ces trois mois écoulés la Censure, qui a fait le plongeon, reparaît sur l'eau, et trouve toujours quelque ministre, autrefois libéral ou même républicain, pour lui tendre la perche. »
Cette simple constatation en dit plus long qu'une accusation en règle. Dumas s'y connaissait et son appréciation prouve tout au moins que le mal existe. A nous de l'extirper aujourd'hui et de rendre à l'art dramatique cette liberté créatrice qui lui fait défaut. Après, si la liberté est néfaste et si, au lieu de produire des chefs-d'œuvre, elle ne donne naissance qu'à des obscénités pornographiques, vous pourrez l'accuser et dire que la Censure est préférable.
Mais avant l'épreuve, je crois qu'il est bon de vous taire. On ne peut pas juger d'une cause sans l'effet; on ne peut pas condamner un fait ou une chose sans l'acte même qui produit ce
fait ou cette chose. Voyez la liberté à l'œuvre, essayez-la, et si Ja Censure n'est pas éclipsée par la déesse républicaine, c'est qu'Anastasie a des qualités supérieures que nous ne lui connaissions encore pas ou qu'elle s'était plu à nous cacher jusqu'à présent; cela ne coûte pas bien d'essayer, et l'opinion publique sera satisfaite.
Voyons ce que Guizot pensait de la Censure :
I Pour traiter, disait-il, convenablement avec les lettrés et les artistes, ce n'est pas assez d'une sympathie générale et protectrice ; il faut vivre avec eux dans des habitudes un peu intimes; il faut leur témoigner et leur inspirer une confiance sans prétention et sans apprêt. L'esprit est une puissance libre et fière, et qui ne donne sincèrement sa bienveillance que lorsqu'elle se sent respectée dans sa dignité et sa liberté; c'est aussi une puissance qui veut être comprise et aimée; elle attend de ses patrons autre chose que leurs faveurs; elle n'est satisfaite et reconnaissante que lorsqu'elle rencontre en eux une appréciation intelligente et vive de ses mérites et de ses œuvres. »
Ce n'est pas le fait delà Censure. Par conséquent la conclusion ne se demande pas.
Savez-vous comment Victor Hugo se passait de Censure et comment il entendait que l'on agisse en matière d'art? Voyez sa préface de Marion Delorme. Il nous dit que ;
« C'est précisément quand il n'y a plus de Censure qu'il faut que les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement, sévèrement; c'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand on a toute liberté, il sied de garder toute mesure. »
II y a donc quelque chose de meilleur que la Censure. Elle n'est pas indispensable au théâtre et l'on peut très bien s'en passer en République.
Ce n'est pas ce que pensait et ce que soutenait à la Chambre des Députés, en 1835, M. Thiers, ministre de l'Intérieur, quand il s'écriait à la tribune :
« Je crois que la licence tue le talent. Je suis convaincu, avec beaucoup de gens de lettres fort éclairés de ces temps-ci, que, lorsque le talent se permet tout sous le rapport moral, il se permet tout aussi sous le rapport littéraire; il méprise la langue, les règles de l'art et se livre à tous les désordres. »
Nous ne discuterons pas avec M. Thiers. Remarquez qu'il était ministre et qu'il avait donc des raisons pour conclure à
lu Constuo préalable ; c'est lo pouvoir et non le droit qui parlait par sa bouche. Nous n'avons fait que donner l'avis d'un liomnie illustre sur la Censure, les considérations sont à part* De tous points nous préférons le raisonnement du poète à celui du politicien, Victor Hugo l'emporte sur Thiers; c'est tout ce que nous voulions vous dire.
Fouillons toujours dans les vieux manuscrits, feuilletons tous les volumes anciens et nouveaux, afin d'en extraire cette voix du talent et du génie, qui n'est autre que la voix du peuple, de celle que l'on dit : Vox pupuli, vox Dei.
Le premier qui se présente à nous est Alexandre Dumas fils; comme son père, il eut à souffrir de la Censure, et sa Dame aux Camélias fut largement coupée pour calmer la peur factice du gouvernement. Dans la préface de cette comédie M. Dumas fils nous donne les raisons qui font que la Censure n'est pas l'objet de ses rêves.
L'auteur censuré s'exprime ainsi sur la trop empressée Anastaeie :
t La Censure n'a jamais pu arrêter ni dénaturer une œuvre de mérite, depuis Tartufe jusqu'au Mariage de Figaro, depuis Marion Z^eî^orwe jusqu'au Fils de Giboijer. L'œuvre a toujours passé par-dessus ou à travers. Quant aux pièces qui sont définitivement arrêtées, qu'est-ce que cela prouve ? Que les gouvernements, tout en faisant grand tapage de leur force, de leur intimité avec la nation, de leur confiance en elle, ont peur de nous, qu'ils tremblent devant un mot, qu'ils reconnaissent enfin une puissance supérieure à la leur, celle de la pensée... — Ça nous coûte quelques billets de mille francs que nous regagnons au centuple sous le gouvernement qui succède ; car il y en a toujours un qui succède et qui est forcé, pendant quelque temps, de faire le contraire de ce que faisait son prédécesseur. o
Nous trouvons ceci dans un autre livre :
« La Censure, disait l'académicien Etienne en 183S, a été exercée tour à tour par les gentilshommes de la Restauration, par les Chambellans de l'Empire, par lu police générale, par les bureaux de l'Intérieur, et toujours elle a été vexatoire et tracassière. »
Nous le savions déjà, mais rien ne i>eut nuire à notre thèse et l'avis d'un académicien est d'autant plus précieux que nombre d'académicien.s furent choisis par la Censure pour porter ses immortels ciseaux.
Il serait difficile de soutenir à présent que la Censure est nécessaire, en raison de sa haute antiquité et en rappelant qu'elle a été pratiquée partout et de tout temps. Le lieu et le temps ne font rien à l'afifaire. Aujourd'hui ce qu'il convient de prouver, c'est le mérite seul des institutions et non pas leur durée. Pour ce qui est du mérite dWnastasie, nous laissons à un grand poète le soin de l'apprécier à sa juste valeur.
« L'auteur, a dit M. de Lamartine à la Chambre en 183.'), n'écrira qu'avec incertitude et préoccupation, en voyant toujours l'ombre de la police sur son génie, et le fruit de son travail aboutir à une interdiction sans appel. Et d'ailleurs, est-il digne de nous, est-il libre, est-il moral qu'une grande nation parles lettres et par les mœurs, remette à la merci d'un commis sa gloire et son génie ? »
Lamartine disait encore dans son discours à la Chambre :
«t Le caractère de toutes lois de circonstance et de tyrannie, c'est la précipitation, c'est l'ii-réllexion, c'est de dépasser le but. »
On ne peut pas reprocher cela à la Chambre actuelle. Il y a déjà plus d'un an qu'elle doit statuer sur le sort de la Censure et elle n'a pas l'air de vouloir se précipiter pour nous donner une solution intelligente et que l'art dramatique réclame depuis si longtemps. Quant à l'irréflexion et à dire qu'elle dépassera le but, nous ne pouvons rien préciser. Mais ce que nous pouvons affirmer d'avance, c'est qu'elle ne dépassera certainement pas nos espérances.
Pour en finir avec l'opinion de Lamartine, citons encore ce passage. L'auteur des Méditations poétiqius et de Jocelyn terminait ainsi son discours :
« Arrêtons-nous, messieurs ! la liberté politique est perdue : sauvons au moins la liberté des lettres. Ne permettons pas qu'avec la liberté de la Presse, cette faculté presque divine, puisqu'elle multiplie la liberté de la pensée et de la parole, ces deux plus beaux dons de Dieu, cette faculté qui a élevé le niveau de l'intelligence populaire, toutes nos autres facultés de publicité soient traînées ainsi sans défense, sans garanties, en accusation devant nous et immolées sans discussion, comme d'infâmes complices, entre le crime et l'échafaud d'un scélérat. »
Faut-il vous en citer d'autres? N'ètes-vous pas encore convaincu de la grande inutilité de la Censure ? Alors, continuons.
C'est Emile Souvestre qui parle devant le Conseil d'Etat de 18 50 :
« Je ne crois pas, dit-il, qu'il soit possible que le (Conseil d'État et, par suite, le législateur admettent la Censure, s'ils admettent la liberté industrielle des théâtres. Il faudrait adopter, pour les théâtres, quelque chose d'analogue à ce qui existe maintenant pour les journaux. . . »
Nous n'avons jamais dit autre chose, encore faudrait-il appliquer la loi de 1881 et non lui substituer une accoladecommo l'on fait aujourd'hui pour la Presse. La loi dit que les délits de Presse seront jugés par la Cour d'assises, donc que ce soit la Cour d'assises qui juge les délits de scène et que l'on laisse à la Police correctionnelle les délits individuels et de droit commun.
Voulez-vous de l'Emile Augier ? En voilà :
« La Censure, dit-il, manquerait autant à son devoir en désarmant la comédie qu'en tolérant quelle tournât ses armes contre la société ; cependant de ces deux écueils, le dernier est le seul qui la préoccupe; quant au premier, elle semble n'y pas attacher d'importance. Singulière contra'liction que j'observe chez la plupart de ceux qui parlent de la comédie ! Ils lui concèdent pleinement la puissance de faire le mal ; ils lui refusent celle de faire le bien. Il faudrait choisir cependant et les lui reconnaître ou les lui dénier toutes les deux.
Ses adversaires disent qu'elle n'a jamais corrigé personne; soit, mais, pour être logiques et justes, ils devraient ajouter qu'elle n'a jamais perverti personne, auquel cas elle serait simplement un jeu innocent, un divertissement puéril sur lequel l'Etat n'aurait pas de surveillance à exercer. Or puisqu'il en exerce une, et très active, c'est qu'il ne voit pas la chose ainsi, et il a raison.
» Je ne voudrais pas exagérer le rôle social de la littérature, mais il y a dans la structure des sociétés une charpente intérieure aussi importante à l'économie générale que la charpente osseuse à celle de l'individu ; ce sont les mœurs. C'est par là que les nations se maintiennent plus encore que par leurs codes et leurs constitutions. Nous en avons eu la preuve au lendemain des révolutions, pendant l'interrègne des lois, mais les mœurs semblent ne relever que d'elles-mêmes ; elles échappent à l'action gouvernementale; il n'est ni décret ni ordonnance qui puissent les réformer ou les transformer. Quel moyen d'influence a-t-on sur elle ? »
L'auteur des Lionnes pauvres dit encore dans la préface de cette comédie :
1 Vous dites que le théâtre n'a corrigé personne ; je le veux bien, mais la même objection pourrait s'opposer aux livres de morale et à l'éloquence de la chaire ; d'ailleurs le but n'est pas de corriger quelqu'un, c'est de corriger tout le monde ; le vice individuel n'est pas possible à supprimer, mais on peut en supprimer la contagion, et de tous les engins de la pensée humaine, le théâtre est le plus puissant, voilà tout.
ï C'est donc un instrument précieux et dangereux tout à la fois qu'il importe au moins autant de ne pas émousser que de bien diriger. Souvent, j'en conviens, le milieu exact est difficile à tenir. INlais l'inconvénient d'empêcher le bien étant égal à l'avantage d'empêcher le mal, je voudrais que dans le doute la commission de Censure s'abstînt, d'autant plus qu'il y a derrière elle une Censure bien plus sûre que la sienne, celle du public. «
Vous le voyez, jusqu'à Emile Augier qui trouve que l'opinion publique est plus efficace que la Censure. Que faire ? Remplacer l'une par l'autre; c'est peut-être le plus court chemin, c'est peut-être aussi ce qu'il y a de mieux à faire après tout ; mais ce n'est pas assurément ce que feront nos législateurs présents, pas plus que les futurs. Anastasie peut dormir tranquille, le jour qui doit la voir trépasser n'est pas encore dans notre calendrier.
II nous reste encore à vous parler des auteurs contemporains ou de ceux dont le jugement a quelque poids en matière d'art.
La commission d'examen chargée d'examiner le pour et le contre de la Censure l'a fait pour nous en interrogeant MM. Alexandre Dumas, Emile Zola, Edmond de Concourt, Victorien Sardou, Henri Meilhac, Jules Claretie, Jean Richepin, Emile Bergerat et Alexandre Bisson. Elle interrogea également MM. Albin Valabrègue, Carré, Antoine, Got et Georges Ancey; mais, je crois que nous en avons déjà parlé dans un chapitre précédent. Nous n'y reviendrons pas.
Cependant ce n'est pas là le Tout-Paris littéraire, me direzvous?ll est bien d'autres notabilités dont vous pourriez nous donner l'avis ? C'est très vrai. Nous le reconnaissons avec vous, mais, comme il faut aller inteiwiôver les gens pour savoir leur opinion et comme ce mode de publication ne nous
— 3H — sourit guère, nous ne pouvons pas plus donner l'avis de M. Sarcey sur la Censure que celui de M. Dennery et de tant d'autres que la coniniission n'a pas daigné entendre et qu'elle aurait dû, il nous semble, interroger, si elle eût tenu à ce que la clarté se fasse sur une question aussi capitale pour l'avenir de l'art dramatique en France.
Donc nous ferons comme la commission, mais du moins nous sommes excusable par le fait de notre spontanéité à défendre le drame contre la routine de la trop antique Anastasie. Quant à ces messieurs de la commission parlementaire, je ne vois- pas leur excuse pour semblable omission.
En fait de contemporains nous ne pouvons que citer M. Jean JuUion. L'auteur de la Mer, drame joué à l'Odéon eiàn Maître, joué au Théâtre-Libre, a daigné lui-même nous envoyer un article paru dans l'Avenir dramatique, ^onvnsd qui a vécu, et dans lequel il donne son avis sur la Censure dramatique.
Quoique n'étant pas complètement de l'avis de M. Jean Jullien, nous en extrayons le passage suivant :
« Je sais bien qu'on pourrait tourner la loi, comme font les journalistes, par l'interposition d'un gérant qui signerait les pièces des auteurs timides ; mais, nos dramaturges sont tellemont habitués à faire le contraire, c'est-à-dire à signer les pièces dont ils n'ont pas écrit une ligne, que ce procédé ne me semble avoir aucune chance d'être adopté par eux. Entre faire travailler dans les piisons et y travailler soi-même, il existe une différence qui frappera certainement les partisans les i)lus convaincus de la suppression de la Censure.
» Malgré tout, ils préféreront l'esthétique des subordormés de M. Larroumet à celle des agents de M. Lozé ; à routine égale, la demi-compétence des ronds-de-cuir des Beaux-Arts à l'ignardise noire des chats fourrés du Palais, et contre l'arbitraire du droit commun en matière d'ait, ils auront tôt fait de réclamer le préservatif de la rue de Valois.
» Je ne dis pas qu'il faille conserver la Censure telle qu'elle existe aujourd'hui, on peut apporter à ce rouage administratif des perfectionnements et le rendre plus accessible aux idées modernes ; mais le supprimer, c'est supprimer la seule garantie que nous ayons contre le poing du sergot, et, tout paradoxal que cela paraisse, c'est enlever au théâtre le peu de liberté qu'il possède encore. »
Voilà ce que dit M. Jean JuUien, il a peut-être ses raisons pour cela ; mais la peur n'est pas une raison pour nous.
A propos, où donc est passée Anastasie ? Je ne la vois plus. Et nous étions partis ensemble au commencement de ce chapitre pour feuilleter les vieux volumes de la Bibliothèque Nationale. Il paraît que madame m'a lâché en route ou qu'elle a eu peu!" que je lui en fasse lire de trop raide sur son compte. Allons bon, elle a bien fait ; puisse-t-elle toujours me fuir ainsi et moi ne jamais la rencontrer sur mon chemin, pendant que ma plume joyeuse s'amuse à piquer sur du papier les ridicules d'autrui.