CHAPITRE VII
l'avis dk l'auteur, faut-il conserver la censure, la faire embaumer ou simplement incinérer?...
En commençant ce livre, je ne voulais que critiquer la Censure, la démolir par son histoire contradictoire, par ses actes trop optimistes, par sa routine, par sa façon de changer de jugement comme Protée changeait de corps et par l'opinion des plus grands hommes tant anciens que modernes; mais je ne pensais pas le moins du monde à vous donner ici mon avis personnel sur cette institution mal comprise et mal appliquée.
Puisqu'il le faut; puisque, paraît-il, c'est la conclusion qui fait le poids de l'œuvre ; puisque tout auteur, tout écrivain, après s'être appuyé sur les épaules d' autrui et sur le raibonnement de ceux qui l'ont précédé dans la carrière des lettres, doit
s'appuyer sur son pro[ire justement et dire ce qu'il pense luimême de la question qu'il vient de traiter; alors puisqu'il en c=ît ainsi, je vais m'exécuter en quelques mots.
Souvent les plus courts discours sont les meilleurs. Aussi ne serons-nous pas long.
Donc, pour ce qui est de notre avis, nous refusons toute espèce de Censure dramatique, quelque déguisée qu'elle soit, en raison de la mauvaise application qu'on en a fait et de la pression pernicieuse qu'elle exerça sur les mœurs et sur les œuvres théâtrales, depuis qu'elle existe d'une façon arbitraire.
Nous ne blâmons pas la Censure, en tant que Censure ou institution qui réprime pour rendre meilleur; mais nous blâmons le mode de répression qu'elle exerce sur l'esprit et le. talent. Que la Censure cesse d'être gouvernementale et nous lui ouvrons les bras. Qu'on l'arraché aux grilles du pouvoir qui la rend ombrageuse, injuste, vindicative et partiale; alors nous jurons de nous ranger du côté de la nouvelle Anastasie, di'pouillée de ses anciens préjugés et des oripeaux qui l'empêchent d'agir ouvertement et d'elle-même. Qu'on nous donne l'opinion publique et, en dernier ressort, des jurés qui ne soient que des citoyens libres de toute attache ministérielle ou de corps constitué, et nous courbons le front devant la loi qui protège et qui défend.
Mais qu'on ne vienne plus nous parler, en considération de la politique étrangère, de la morale, de la religion, de la protection de la société et de l'honneur individuel des citoyens; quon ne vienne plus, disons-nous, nous chanter un hymne de triomphe et d'utilité à l'adresse de cette commission d'examen, de cette Censure qui émarge au budget des Beaux-A.rts et qui agit pour le compte de celui qui la paye.
Car, en effet, de quel droit le gouvernement s'arroge-t-il le monopole de Censure sur les ouvrages dramatiques? De quel droit le petit nombi-e prime-t-il le plus grand ? De quel droit se targuent les représentants d'une nation libre pour attacher, comme une îlote, le drame au poteau de la Censure répressive? De quel droit ces mêmes représentants s'occupentils de la morale, quand la morale ne s'occupe pas d'eux ? En quoi sommes-nous redevables de la taille, de la corvée de Censure à des hommes qui peuvent se tromper comme nous et qui se trompent à chaque instant? En quoi, je vous prie, l'opinion publique est-elle plus mauvaise que l'opinion privée ?
Je vous le demande, au nom de la liberté d'écrire et de penser; je vous le demande, au nom des auteurs dramatiques, de cette foule de citoyens qui attendent encore qu'on ne les mette pas hors la loi et qu'on les considère comme les autres soldats de la pensée, comme tous ceux qui contribuent à l'instruction du peuple, à en augmenter l'esprit, le courage et toutes les vertus civiques.
Pour être juste, pour être équitable, pour avoir même un semblant de compétence, pour ne point paraître en contradiction monstrueuse avec tout ce qui raisonne froidement et sans parti-pris, la Censure ne doit pas venir de ceux qui ont des intérêts visibles à s'en servir. Sans quoi vous n'atteignez pas le but et, d'une institution bonne dans le principe, on nous fait une t3-rannie, une espèce de veto qui pèse dessus tout ce qui pense ou veut penser librement. Or, si on n'est pas libre de penser ou d'écrire, à quoi sert-il d'être en République depuis plus de vingt ans ? Pourquoi promettre la liberté et la retirer ensuite illicitement, sans passer par les raisons plausibles du code ou de la loi ? Dans ce cas également à quoi peut bien servir le code ?
Toutes autant de questions qu'on peut et que l'on doit se faire, en face de la Censure actuelle, et qui prouvent, sans les approfondir, que la Censure a besoin de passer en d'autres mains moins soupçonnées pour se relever du ridicule qui la talonne et qui la talonnera toujours, tant qu'elle restera politique ou mauvaise politicienne, aux dépens de la morale qu'elle devrait protéger et qu'elle ne fait qu'entraver, en excitant le vice à se produire jusque sur nos plus grandes scènes.
Oui, la Censure, selon nous, a besoin d'un replâtrage ; il faut la laver à grande eau pour que toutes ses anciennes souillures disparaissent; il faut la mettre à nu pour la revêtir ensuite à neuf; il faut la renverser enfin pour élever en son lieu et place, cette autre Censure plus naturelle et plus dans nos goûts contemporains, qu'on nomme l'opinion publique.
Donc nous voulons pour le théâtre et les œuvres dramatiques que l'opinion publique tienne lieu de Censure. Que l'opinion soit seule juge et vous verrez demain se relever le ihéàtre. Les chefs-d'œuvre si longtemps introuvables apparaîtront rari nante^i ; mais enfin ils apparaîtront. Et l'on no dira plus : c'est la décadence, ce sont les vices de l'époque, la mauvaise éducation, les mœurs trop relâchées qui sont cause que
nous u'iivous plus des lluciue, îles Corneille, des Molière ou des Voltaire.
En quoi, je me le demande, le siècle de Louis XIV était-il moins dépravé que le nôtre ? Donc, si ce ne sont pas les mouirs qui sont la cause de tout le mal, ce doit être la Censure. Et n'allez pas dire que c'est précisément une preuve que la Censure n'empêche point les chefs-d'œuvre de sortir, puisque sous Louis-le Grand elle était dans toute sa splendeur? Si, malgré la Censure, nous avons eu des grands hommes, tels que Racine et Molière, ce n'est pas grâce à Anastasie. Que n'a-t-elle pas suscité d'intrigues aux comédies de Molière? Que n'a-t-elle pas fait à Racine ? Non, si ces deux grands hommes sont arrivés à la gloire et au théâtre qui les honore aujourd'hui, c'est que le génie et le talent sont quelquefois plus forts que la Censure, quand ils ont la patience d'attendre et la ténacité qui dit toujours à l'homme qui lutte que le moment de cueillir ses lauriers est proche. La seule preuve la voilà.
Reprenons notre sujet. Donc si la Censure ne peut être que gouvernementale (et nous en avons la preuve, puisqu'elle se cramponne au gouvernement qui ne veut point se priver de ses immenses services), il faut la supprimer.
Mais il ne faut pas la supprimer à l'essai, pour un an, pour deux^ pour trois ou môme davantage; c'est pour toujours qu'on doit la chasser de son ancien fief, c'est pour toujours qu'on doit lui ravir ses vieux privilèges royaux, comme la Révolution de 91 enleva ceux du Clergé et de la Noblesse.
Une révolution s'impose dans le théâtre. Que le théâtre fasse donc aussi son 1789, qu'il proclame sa liberté, qu'il inscrive au fronton de ses édifices les droits de l'écrivain dramatique et qu'il fête aussi l'opinion publique, cet Etre Suprême qui le délivre de toute Censure royale ou républicaine.
Mais, pour Dieu, gardons-nous de la licence, de cette Terreur qui suit toute liberté, toute Révolution, tant utile soitelle! Soyons libres; mais que la liberté ne grise jamais le talent et que le génie qui doit voler dans les régions éthérées du beau, de l'idéal, ne vienne jamais ramper sur notre pauvre terre et souiller ses ailes blanches dans le ruisseau fangeux de nos vices sociaux. Laissons cela aux écrivains de bas étage, à ceux qui ne sont pas dignes de se réclamer du drame et de la scène. Que la Censure garde ceux-là, qu'elle emporte avec elle ces épaves de la littérature, mais qu'elle nous laisse enfin notre
art dramatique, le vrai, celui que nous comprenons, celui qui nous cliarme, qui nous fait pleurer ou qui nous fait rire, celui en un mot qui nous instruit.