‹ Anastasie et sa besaceChapitre 41 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

OUE METTRE A LA PLACE d'aNASTASIE? UN SYSTÈME A DÉBROUIL- LER. LE MEILLEUR NE VAUT RIEN

Il est bon de démolir avec la critique, mais encore faut-il reconstruire ce que l'on a renvei'sé par le ridicule. Il est bon de fouiller dans la plaie pour y enlever le germe du mal ; mais, l'opération faite, il faut la refermer. Ainsi, après avoir combattu la Censure dramatique sur son propre terrain, après l'avoir traînée jusque sur le bord de l'abîme où l'opinion publique la jettera certainement un jour, nous chercherons ce que l'on peut bien metti'e à la place d'Anas-tasie ; car tel est le préjugé des hommes, qui veut comme dans la nature, qu'à chaque être ou à chaque chose qui s'en va, il succède un autre être ou une autre chose.

Puisqu'il faut remplacer, remplaçons, je le veux bien. Mais je vous avertis d'avance que n'étant pas législateur, que n'ayant pas à ma disposition '25 francs par jour pour élaborer des projets de lois et que n'étant pas assez autorisé pour me faire entendre de mes concitoyens, je ne vous donnerai rien de nouveau. Ce que je vais vous en dire ne sera que de l'histoire ancienne, qu'un système déjà connu et proposé. Après tout, à quoi servirait-il de vous donner le mien, auquel je n'ai point encore songé ? Tous les systèmes se valent et le meilleur, selon moi, ne vaut rien.

Vous allez en juger par vous-mêmes. Remontons en 1886 et examinons le projet de loi de M. Claude Michu, qui dans sa brochure sur la Suppression de la Censure donne le moyen de la remplacer par un théâtre utopique et qu'il appelle le Théâtre d'essai.

Voici le préambule de ce législateur improvisé :

« Quelques jours après la première représentation de la Conjuration d'Amboise, nous allâmes faire une visite à Sainte- Beuve. L'événement littéraire était la pièce de Bouilhet; le célèbre académicien, qui avait assisté à la première, en fit une critique très sévère et termina l'entretien par cette rt'tlexion :

— MO — » Quand j'écris un livro, qu'il soit lu ou non, après sa publication, mon oeuvre est complète. J'ignore si j'eusse réussi dans le genre dramatique, mais j'ai toujours pensé que composer une pièce n'est pas la moitié de la besogne, car il est encore bien plus facile de l'écrire que de la faire représenter. »

Et là-dessus M. Michu demande la suppression de la Censure et propose le projet suivant pour rendre la liberté au théâtre :

« Que la République subventionne la Comédie-Française et le Second-Théàtre-Français, afin que les chefs-d'œuvre des classiques, savamment interprétés, soient connus des générations qui n'ont pas le temps de les lire, c'est un devoir national I Mais la véritable institution démocratique qui profiterait aux auteurs comme aux artistes dramatiques, ce serait l'institution d'un thoûtre subventionné, dans le centre de Paris, pour jouer quatre fois seulement, à titre d'essai et telles quelles, toutes les pièces comprises dans ces genres: tragédies, comédies et drames en prose ou en vers, mélodrames, vaudevilles, monologues et opérettes.

» Deux livres à souche seraient ouverts au secrétariat. L'un contiendrait les pièces inscrites par tous les directeurs de nos théâtres, acquéreurs d'ouvrages; l'autre contiendrait les pièces inscrites par les auteurs propriétaires de leurs œuvres.

M Chaque intéressé recevrait un récépissé détaché de la soucbe, signé par le directeur du théâtre et portant un numéro qui indiquerait le tour de la représentation de l'ouvrage en matinée ou en soirée.

» L'Etat ne serait pas plus entrepreneur de théâtre en subventionnant celui-là qu'en subventionnant l'Opéra, l'Opéra- Comique, la Comédie-Française et l'Odéon, dont il nomme les directeurs.

ï Du reste, les auteurs ne toucheraient pas de droits, et la subvention serait nulle, car cette entreprise théâtrale ferait certainement ses frais, à cause de la variété du spectacle qui serait une curiosité continuelle.

» Ce tliéâtre, bien entendu, serait privé de claque; durant la représentation de son o3uvre seulement, l'auteur y disposerait de vingt places,

» Les décors n'y seraient que suffisants, afin que la satisfaction des yeux n'égarât point les esprits;

» Les prix des places y seraient un tiers meilleur marché que ceux des places du théâtre le moins cher de Paris, afin que le public put toujours être nombreux;

» Un tiers au plus des loges, des places d'orchestre et de balcon pourrait y être loué d'avance;

» Il y serait permis de siffler comme d'applaudir ;

y> L'auteur aurait la faculté de faire, avant la 2«, 3e ou ¥ représentation, les coupures qu'il jugerait nécessaires;

» Le nom de l'auteur serait proclamé après le premier essai, et imprimé sur les affiches annonçant les 2% 3« et 4e représentations.

» Les pièces qui n'auraient pu passer avant le 31 décembre, passeraient les premières l'année suivante, d'après leurs numéros d'oi'dre;

» Les journaux de Paris auraient le droit d'envoyer un de leurs rédacteurs à tous les essais et les directeurs des théâtres de Paris et de la province y auraient leurs entrées libres,

» On ne jouerait jamais, au ïhéàtre-d'Essai, moins de cinq actes et plus de sept par matinée, moins de cinq actes et plus de sept par soirée.

i Les soirées seraient absolument consacrées aux ouvrages des auteurs qui se seraient inscrits ou fait inscrire comme propriétaires de leurs ouvrages; les matinées seraient consacrées aux ouvrages vendus à tel ou tel directeur de théâtre ; car s'il s'agit de n'arrêter l'essor d'aucune originalité dramatique, il s'agit en même temps de ne porter aucune atteinte à l'industrie théâtrale.

» Voilà la liberté et la volonté des auteurs réellement respectées; un droit égal aux bravos comme aux sifflets; une Commission d'examen des ouvrages dramatiques; un marché ouvert aux producteurs et aux acheteurs de ces genres d'ouvrages : ce serait la foire aux idées ! »

Je ne sais si ce serait la foire aux idées, mais je crois qu'un semblable projet serait une vraie foire où il n'y aurait plus moyen de s'entendre. Le nombre des auteurs dramatiques incompris et injoués est si grand qu'il serait impossible de tous les inscrire sur le registre du Théàtre-d'Essai et encore moins de les jouer. On aurait comme cela des milliers de noms et des milliei-s de pièces; les derniers inscrits ne verraient leurs ouvrages sur la scène que deux ou trois ans après présentation. Ce serait comme les afl'aires au rôle du Tribunal de commerce où l'on a le temps de manger son argent vingt fois avant de pouvoir obtenir audience. ;

Un tel projet a du bon pour la liberté théâtrale et drama-

tique; mais en théorie seulement. Mettez-le en pratique et vous verrez la longue queue-leu-leu d'auteurs que vous aurez à la porte de votre théâtre. L'essai est facile à faire, mais le Théâtre-d'Essai ne sera jamais qu'une utopie sortie d'un cerveau amoureux de liberté. L'idée est irréalisable, quoique bonne; mais il ne suftit pas de n'avoir qu'une bonne idée pour remplacer la Censuz'e. Il faut prouver aussi que cette idée est praticable ; c'est par là que pèche le système de M. Michu. Mais ce n'est pas fini. Ecoutez encore l'auteur de ce projet : «^ Que l'on ouvre donc, dit-il, un théâtre franc comme on ouvre un marché franc où les premiers venus exposent leurs marchandises telles quelles, et le public choisira

a Tous les artistes qui, engagés, se réserveraient cette faculté, comme ceux qui grouillent dans Paris ou se morfondent en province sans engagement, auraient le droit de se faire inscrire au Théâtre-d'Essai en désignant chacun son emploi, . .

» L'Essai devant remplacer la Censure pour les pièces qui seraient la propriété des auteurs comme pour les pièces vendues aux directeurs de nos théâtres, voici ce qui arriverait dans le second cas. Un fournisseur de l'Ambigu, par exemple, viendrait donner les quatre représentations d'essai en matinées, sur le théâtre ad hoc, avec la troupe de l'Ambigu, et ces représentations deviendraient, pour la troupe, de véritables répétitions générales. »

Comme conclusion, M. Claude Michu ajoute :

« Donc plus de Censure; plus de gratteurs de mots. Mais comme toute société doit veiller sur ses mœurs et ses institutions, doit s'opposer à ce qui peut troubler l'ordre chez elle, le gouvernement de la République aurait le droit formel de défendre la représentation des pièces obscènes ou calomnieuses, dans la crainte que, épreuve faite au Théâtre-d'Essai, le directeur d'une entreprise théâtrale, amateur du scandale, prétendit monter les unes ou les autres.

» En conséquence, le ministre des Beaux-Arts désignerait un certain nombre de témoins attachés au Théâtre-d'Essai ; ces témoins qui assisteraient trois par trois et seraient les mômes aux quatre repi'ésentations du même ouvrage, produiraient un rapport très bref après chaque représentation, dans lequel ils constateraient que le public a bien accueilli l'œuvre dramatique et que le public a sifllé tel ou tel passage.

< Si une pièce provoquait le désordre, soulevait des protestations à cause des obscénités ou des calomnies qu'elle pourrait contenir contre le chef de l'Etat ou contre un des membres du Gouvernement, les trois témoins assistés du commissaire de police, sans porter préjudice aux droits des calomniés, arrêteraient la première représentation et défendraient les trois autres, en présence du public.

« Quiconque s'avise d'abuser de la liberté pour blesser la pudeur ou satisfaire ses haines doit tomber sous le coup de la loi; et l'auteur d'une pièce obscène ou calomnieuse saurait ce qui l'attendrait; ajoutons que les interprètes de la pièce supprimée, considérés comme de simples instruments, ne seraient pas poursuivis, »

Tel est le système de M. Claude Michu, qui a cru un instant qu'il était possible d'arracher le drame aux griffes de la Censure. Hélas ! son système n'arrachait rien du tout ! Ses trois témoins, choisis pai- le ministre des Beaux-Arts, n'auraient jamais été que les créatures du Gouvernement et peu à peu, au lieu de trois citoyens libres de leur jugement, l'on aurait plus trouvé que trois Censeurs déguihés.

Que voulez-vous, la bonne volonté y était pour une bonne part, mais le but n'était pas encore le vrai.

Combien j'aime mieux entendre Rochefort donnant aussi un système, pour se moquer de la Censure. S'il n'est pas plus applicable que le premier, du moins il a sur lui l'avantage de la joyeuse critique. Et Rochefort ne cherchait que cela; donc le but est atteint.

Que disait Rochefort, me direz-vous ? Rochefort écrivait, lors des troubles de Thermidor à la Comédie Française, un article que nous citerons tout entier, pour vous donner en même temps l'opinion du plus grand pamphlétaire de France. Sous ce titre : le Théâtre pour tous, voici ce qu'il disait avec l'esprit que vous lui connaissez :

« Il résulte des derniers troubles que le théâtre, en France, est une distraction inférieure, et l'art dramatique une simple amusette, dont il sera toujours impossible de faire un enseignement,

T> En effet, si un auteur écrit une pièce républicaine, elle est sifflée par les royalistes, comme le drame intitulé Garibaldi, où l'on a jeté non seulement des sous mais des petits bancs à la tète des acteurs; comme un autre drame Juarez, que les bo-

napartistes accompagnaient tous les soirs de protestations et de hurlements ; comme aussi les Rois en exil, d'Alphonse Daudet qui, après quelques représentations, dut retirer son œuvre du Vaudeville, où les membres du cercle aristocratique se donnaient rendez-vous pour se livrer à un boucan échevelé.

» Si la pièce est réactionnaire, ce sont les républicains qui viennent protester contre les verres de sang qu'on fait boire à Mil* de Sombreuil;, et les viols qu'on attribue aux membres du Comité de salut public, sur des jeunes filles qu'ils font ensuite guillotiner pour les empêcher de faire des révélations.

• » L'écrivain dramatique se voit donc éternellement contraint à se tenir dans la banalité des intrigues amoureuses et à chercher les moyens les plus ingénieux de faire, au dénouement, épouser Mi>e Victorine par M. Léopold.

»Une seule comédie, ayant une grande portée politique et sociale, le Mariage de Figaro, a pu tenir bon sous les cris et les colères d'une partie de l'auditoire; mais Beaumarchais a dû postuler et intriguer treize ans avant de parvenir à faire jouer son chef-d'œuvre.

» Et l'intolérance du public interdit à quelqu'un de porter sur la scène les opinions qu'il lui est permis d'exprimer dans un livre ou dans un journal; la pudeur ombrageuse des Censeurs lui défend également d'aborder les études de mœurs, comme le démontre la suppresion de la Fille Elisa.

» Pour ce genre de théâtre, c'est une autre antienne, on nous dit : « Comment voulez-vous que la mère y conduise sa fille? ). On croirait que Molière, Shakespeare, Corneille, Victor Hugo n'avaient, en écrivant^'? Misanthrope, Macbeth, Cinna on Ruy-Blas, d'autre préoccupation que de plaire aux demoiselles des pensionnats. Lorsque Voltaire écrivait Candide, dont l'héroïne est violée par trois Bulgares, il ne pensait certainement pas à dédier cet admirable conte aux ingénues du Sacré-Cœur. Quand une mère ne peut pas conduire sa fille à un spectacle, elle ne l'y conduit pas et voilà tout.

^) Mais comme il est inadmissible qu'une pièce composée par un républicain puisse plaire à un monarchiste ; qu'une autre pièce écrite par un monarchiste plaise à un républicain, et qu'une troisième pièce faite pour retracer la vie et la mort d'une fille publique soit offerte à une jeune pensionnaire du couvent des Oiseaux, il n'y a qu'un parti à prendre : c'est de donner aux différents théâtres de Paris, des dénominations en

rapport avec le genre que les directeurs déclareraient d'avance vouloir représenter.

» Nul n'ignore que la Gasette de France est un journal légitimiste, le Soleil, un jourual orléaniste et le Temps, xinionrnal gouvernemental. Nous aurions ainsi le « Théâtre républicain » où l'on représenterait des ouvrages exaltant les hauts faits des hommes de la Révolution.

» Le « Théâtre royaliste » où l'on se livrerait à l'apothéose de La Rochejacquelin, de Charette et autres chouans célèbres ;

» Le « Théâtre opportuniste » où un comédien, affublé des favoris et du nez de Jules Ferry, viendrait prouver que le Tonkin est un merveilleux placement de père de famille ;

» Le « Théâtre radical » où, dans un mélodrame très mouvementé, on verrait Richaud et Puig y Puig essayant d'assassiner ce pauvre Constans qui, on le sait, ne ferait pas de mai à coléoptère ;

» Et même le « Théâtre pornographique » où les amis d'une gaité aussi franche que pimentée iraient réveiller leurs sens endormis.

» Il n'y aurait ainsi aucune surprise et chacun connaîtrait d'avance la nature du plaisir qu'il irait chercher, en se présentant au contrôle. Personne ne s'étonnerait qu'on jouât une pièce républicaine dans un théâtre républicain, et une pièce rétrograde sur une scène royaliste.

» Jusqu'à ce que le Gouvernement ait pris cette détermination, ce ne sera dans les salles de spectacles, comme dans les réunions contradictoires, que discussions et pugilats. »

Ainsi parlait Rochefort. Si son système n'apporte aucun bien dans la situation actuelle, il ne peut faire aucun mal; cela prouve simplement que de tous les systèmes le meilleur est encore le ridicule.

Nous ne chercherons donc pas davantage à remplacer la Censure par une autre commission, comme celle que Lamartine proposait autrefois et dont nous avons parlé dans l'histoire d'Anastasie. Nous avons déjà proposé l'opinion publique; or nous croyons que cela suffit pour maintenir le théâtre dans la voie de l'honneur et de la morale.

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