CHAPITRE IX
ou l'on entend dire que madame se meurt, mais qu'elle n'est PAS encore morte
Tandis que, à force de coups de plume et de raisonnements, nous clierchions à démanteler cette vieille forteresse moyenâge où se renferme encore la Censure dramatique; tandis que nous luttions pour la cause de la liberté, que nous défendions le drame, la Chambre des députés au contraire s'obstinait à protéger la Censure et refusait de passer à la discussion des articles de la proposition de loi contre la commission d'examen des ouvrages dramatiques.
Pour nous renseigner au sujet de cette séance parlementaire, nous n'avons qu'à ouvrir le premier journal venu et à consulter la rubrique du Palais-Bourbon.
Voici ce que dit l'Echo de Paris du 7 mars 1892, sur la séance du samedi S mars et sur la discussion de la censure :
« La séance est ouverte à deux heures et quart.
L'ordre du jour appelle la suite de la discussion (urgence déclarée) des propositions de loi :
lo De M. Antonin Proust sur la lil)erté des Théâtres, portant abrogation de la loi du HO juillet 1850;
2» De M. Le Senne tendant à obtenir l'abolition de la censure et la suppression de la commission d'examen des ouvrages dramatiques.
M. CiiAKLES Floquet, président. — La parole est à M. Louis Hémon.
M. Louis Hémon. — Vous n'avez certainement pas oublié, messieurs, le discours que j'ai eu l'honneur de commencer le 18 janvier dernier
Ceci demande des explications. En effet, le 10 janvier dernier M. Hémon, député du Finistère, a commencé son discours sur la censure dramatique. Que d'événements se sont passés depuis la Saint-Sulpice. Il y a eu les vacances, il y a eu le renversement du ministère, il y a eu crise, etc., etc.
Aussi, la reprise du discours de M. Hémon n'est-elle pas sans susciter une certaine hilarité.
M, Hémon demande le maintien de la censure. A son avis la suppression amènerait une véritable révolution dans les théâtres !
Le défenseur de la censure prétend que le public n'aura qu'un moyen pour exercer son droit: «le tumulte», et qu'il faudra recourir à des bagarres pour faire respecter la dignité des spectateurs.
A M. Hémon — qui est mùr pour faire partie de la ligue moralisatrice Jules Simon, Frédéric Passy, and C, — M. Guillemet, rapporteur de la commission, répond qu'il est temps d'appliquer au tliéâtre le droit commun.
M. Guillemet, rapporteur. — Est-ce que la censure a empêché le scandale du Théâtre-Réaliste? Nullement, mais le public a su faire son devoir. La censure laisse passer tous les sous-entendus les plus grivois et les costumes les plus légers. L'esprit ombrageux et méticuleux de la censure contribue, d'autre part, à la ruine de l'art, et jamais la censure n'atteindra le bat moral, le seul dont la République ait à se préoccuper.
Quel inconvénient voit-on à ce que le théâtre s'occupe de politique ? Ne doit-il pas constituer, aussi bien que le livre et le journal, un enseignement? La censure est aujourd'hui, il est vrai, pratiquée d'une façon très large et libérale. Mais, en réalité, sous la République, c'est une institution inutile.
La censure est forcément arbitraire et capricieuse, son histoire est pleine de contradictions. Le ministre d'aujourd'hui peut avoir les idées les plus libérales, mais les ministères se suivent et ne se ressemblent pas toujou-rs. (On rit.) 11 a fallu un coup d'Etat pour qu'on pût jouer La Dame au.c Camélias, et pour qu'on put reprendre Ruy Blas, une révolution.
L'honorable M. Guillemet conclut en priant la Chambre d'adopter les conclusions de la commission.
M. Antonin Proust rappelle en des termes fort nets que la censure dramatique n'a pas cessé de garder toutes ses traditions. Elle a pu faire certaines concessions dans le sens de la littérature obscène, mais elle n'a pas cessé de fairs obstacle aux manifestations politiques. Elle a perverti l'esprit français et dénaturé le sens dé la langue en en faisant une langue hypocrite, contraire au génie national.
Avec M. Michou, nous tombons dans le burlesque; ses théories seraient à leur place au Palais-Royal, au milieu des folies débitées par le commandant Laripète et l'amiral Lekeladubec.
C'est avec des mouvements fébriles de vieilles petites qu'il déclare qu'à présent, au théâtre, on cherche à attirer le public par des « séductions qui émoustillent. Avec de bonnes serrures on se préserve des voleurs, on n'est jamais à l'abri d'un voleur moral ! «
Voyons, Casimir Michou, ne fais pas ton étroite !
M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique et des beaux-arts, monte à la tribune et arrête l'hilarité générale qui, grâce à la mère Michou, avait gagné toute la Chambre.
Il ne s'oppose pas à ce que la suppression de la censure soit expérimentée, mais à la condition que cette expérience n'ait pas une longue durée.
Un débat assez confus s'engage alors au milieu des cris de « aux voix, aux voix, clôture, clôture ! » M. Lecomte parle en
laveur de la suppression de la censure; M. Isambert demande la suspension de la discussion générale, pour que la commission examine son contre-projet. MM. Guillemet et Antonin Proust^ appuient cette denmnde de renvoi. Puis soudain, M. Isambert monte à la tribune et dépose un nouveau projet de loi réclamant la suppression delà censure, projet pour lequel il réclame l'urgence.
M. Bourgeois ne s'oppose pas à la demande d'urgence, mais la Chambre renvoie projet et contre-projet à l'examen de la commission d'initiative.
Il y a encore de beaux jours pour les cartons du Palais - Bourbon.
La séance est levée et renvoyée à lundi deux heures. »
Ainsi la première proposition est enterrée, la Censure est rétablie sur ses quatre pieds. Il nous reste, il est vrai, encore un petit espoir ; mais quand reviendra la discussion du contre projet de M. Isambert ? Est-ce dans un mois ? Sera-ce dans trois ou dans six? Sera-ce même pour l'autre législature ? Nous ne savons pas. Ce que nous voyons de plus lumineux dans cette affaire de la Censure dramatique; c'est qu'on disait partout que la brave dame allait trépasser, qu'elle avait pris une indigestion de tirades anti-républicaines, que la pièce de M. Sardou lui était restée sur l'estomac et que le 9 Thermidor avait aussi sonné pour elle; c'est que les Censeurs criaient déjà que Madame se mourait et que les couloirs se remplissaient de larmes, en prévision d'une date fatale; c'est que enfin tout, le monde croj^ait que la vieille sorcière allait nous quitter pour tout de bon.
Mais tout à coup la Chambre, faisant acte de docteur, lui a administré un bon verre d'ammoniaque qui vient de nous la rendre un petit peu houspillée ; quoique encore pleine de vie et de mauvaise volonté ; ce n'était donc qu'une petite excursion dans le clos du père Noé. Anastasie assurément avait trop fêté le dieu Bacchus, et, ma foi, en titubant, elle avait failli tomber dans l'abime qui la guettait et qui la guette encore.
Il ne nous reste qu'une chose^ le statu quo et la Censure dedans.
Pour avoir discuté si longtemps ; voilà un résultat, non pas inattendu, mais presque nul pour l'art dramatique. Allons, bon courage, messieurs, tout est à recommencer !