‹ Anastasie et sa besaceChapitre 43 sur 45 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ou l'on embarque la censure dans le rapide n" 1

François pr disait après la défaite de Pavie : « Tout est perdu, fors l'honneur. » Nous, nous dirons après la victoire d'Anastasie : « Tout est perdu, fors la Censure. » Mais cette victoire facile ne nous a pas vaincu nous-même ; nous restons toujours l'ennemi insensible et convaincu de cet ignoble basbleu, de ce crampon, de cette femme aux tenailles, de cet enfant du pouvoir, de cette Anastasie enfin, qui ne vaut pas même

la peine qu'on lui mette le nez dans sa vie. Nous l'avons

fait pourtant. Nous avons dit les hauts et les bas d'Anastasie. Nous avons joué la Censure en cinq sec contre l'opinion publique et nous avons gagné la partie. Nous avons jugé cette institution persécutrice du drame, sa cause est entendue et vous, Messieurs les Censeurs, vous pouvez vous asseoir. Nous avons vu la Sainte-Censure dans son pèlerinage; nous l'avons montrée telle qu'elle est, mauvaise et sans raison d'être; puis, sous la pression de l'indignation, nous l'avons jetée toute nue à l'opinion publique, qui nous dira demain si nous avons fait acte de justice et de patriotisme.

Que nous reste-t-il à faire maintenant ?

Il nous reste à dire à la Censure et à ceux qui la défendent : Prends garde, Anastasie ! Prendsgarde auProgrès qui sape tous les préjugés, qui détruit toutes les antiquités vermoulues et qui ouvre la porte aux idées nouvelles, aux idées fortes, humanitaires et capables de rajeunir toutes nos vieilleries sociales !

Prends garde à toi ! car le jour de colère est arrivé, déjà j'entends tous les auteurs dramatiques de France chantant le Dies irœ des funérailles, je vois ton catafalque hideux s'élever comme un instrument de justice expiatoire et j'écoute venir dans le lointain l'opinion publique qui nous apporte la grande voix de la liberté. Et, moitié riant, moitié pleurant, je ne puis m'emjîècher de te dire, ô Anastasie : Adieu, tes vendanges sont faites ! En route donc; il faut partir. Madame ! Le vieux spectre du Temps est là qui vous attend avec sa faulx pour reporter votre âme au diable, qui seul a pu la façonner.

Ainsi dirai-je à la Censure chaque fois que je la rencontrerai sur mon chemin ; ainsi je l'accablerai de ma voix récalcitrante; ainsi dans le concert de ses amis, de tous ceux qui

la courtisent avec intérêt^ elle m'entendra toujours dominant le bruit des louanges ; ainsi je lui crierai mon dédain de toute la force de mes poumons et, si mon souffle ni ma plume ne peuvent point la renverser de son trône de superstitions, j'aurai du moins le plaisir de lui avoir fait aussi mon entaille et d'avoir jeté comme tant d'autres un peu de mépris sur cette grande méprisée de l'art.

Et après ? Après, Messieurs, nous aurons l'opinion publique tant réclamée, l'opinion publique au théâtre et en matières dramatiques, l'opinion publique seule juge!

Oh ! nous ne sommes pas le seul à la réclamer. Ecoutez l'Encyclopédie du XVIIIe siècle :

« Cependant, dit-elle, si l'on y fait bien attention, on verra que sans avoir recours à aucun pouvoir arbitraire, il s'est établi une Censure générale qui frappe les hommes dont les vices peuvent altérer le bonheur public, Censure qui est vraiment l'ouvrage de notre civilisation ; ce tribunal qui juge et condamne, flétrit ou récompense est « l'opinion publique, » puissance terrible qui acquiert tous les jours de nouvelles forces, et qui règle la conduite de tous les gouvernements actuels. Son activité lente agit invisiblement et partout. Elle réforme les moeurs et les usages, dicte des sentences dont on ne peut pas appeler ; et telle est son autorité, que le despotisme le plus absolu est enfin obligé de s'y soumettre.

» On voit donc que si l'on peut regarder en général la Censure comme un établissement utile pour le maintien des moeurs publiques, il est des temps et des lieux où son intervention serait tout-à-fait superflue. Chez nous, par exemple, l'opinion publique, rivale d'abord de la Censure, la dominerait bientôt, et si les décisions de l'une cessaient d'être celles de l'autre, on verrait un conflit qui tournerait infailliblement à la perte de la première. La Censure ne peut être que l'énoncé de l'opinion publique pour être efficace, mais cette opinion qui l'aurait précédée serait encore plus sûre que ses coups. »

Non, plus de Censure, plus de Censeurs, tout cet attirail de répression jure affreusement avec notre esprit social.

Faisons comme ce chroniqueur de la Révolution, qui s'écriait dans une lettre écrite à un représeritant de la Commune de Paris, sur la Censure théâtrale :

t Mais faudra-t-il soumettre aux caprices, disait-il, ou aux opinions particulières d'un Censeur le libre effort de la pensée

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