CHAPITRE PREMIER
ou l'auteur présente son héroïne sans feuille de vigne
Connaîtriez-vous point, frère, vous à qui le ciel a donné une plume pour écrire et souffrir tout ensemble, une clame toujours voilée de noir, aussi sociable que ma concierge les jours de terme, ne disant jamais son âge de peur de vous montrer des dents qui ne tiennent plus, ridée, usée, grincheuse, coléreuse, maussade, longue comme un poteau télégraphique, maigre comme plusieurs clous à la fois; enfin que vous dirai-je ? — une dame qui s'habille encore à l'ancienne mode, qui se drape h la Romaine, qui pose, qui se croit indispensable pour l'épanouissement des bonnes mœurs ou pour augmenter la quantité des bons ménages de France et faire que les jeunes filles ne fautent plus, qui porte la bonne parole de paix aux hommes sans volonté et qui charcute impitoyablement, de ses immenses ciseaux, le génie qui ose secouer le voile des anciens préjugés où dorment, dans l'attente du grand soleil, les jeunes idées d'un peuple qui se lève à peine du tombeau de son ignorance.
Sûrement, vous l'avez rencontrée le long des quais de la Seine, aux flots lents, douce image du statu quo, flairant de son nez épaté de tant de vie les bouquinistes en plein vent ou bien détaillant de ses yeux verts de crapaud, à la lueur d'un prosaïque bec de gaz, la devanture de nos grands et petits. éditeurs.
C'est la Censure ! ! !
Frère ! ne l'approchez pas, fuyez-la plutôt comme la peste, comme l'ouragan qui se déchaîne parfois aux beaux jours de l'été sur nos récoltes dorées, passez votre chemin, ne lui parlez point si elle vous accoste de sa voix doucereuse, laissez la pauvresse décatie, n'ayez pas pitié de sa
grande vieillesse de Juive Errante : Croyez-moi, frère; car elle vous ôtcrait toute originalité, tout espoir d'atteindre le but rêve, tout pouvoir de penser, de dire, de crier ce qui vous tient au cœur; elle vous rendrait plus impotent qu'un invalide, plus soumis qu'un caniche, plus nul qu'un zéro ou plus vide qu'une outre défoncée; elle ferait de vous un être inutile, n'ayant aucun droit de penser seul, et ne vivant et végétant que par la Censure ([ui le protège et lui coupe au besoin les ailes lorsqu'il veut s'élever trop haut dans le ciel des connaissances humaines.
Si toutefois, frère, vous ne l'avez point vue, de vos yeux uite, comme disait notre maître Molière, vous en avez entendu i)arler. D'ailleurs la noble dame aime assez que l'on parle d'elle; elle a soif de publicité, de louanges, do renommée et quelquefois, par malheur très souvent, ce n'est ([ue la criti(|uede (luehiue esprit aigri et vengeur qui vient la fouailler avec le fouet d'une satire bien méritée. Alors la mégère se réveille lourdement de son sommeil de personne
repue et, pour ne pas en perdre l'habitude, elle coupe
les oreilles à l'auteur si hardi qui n'a pas tremblé en s'attaquant à cette institution sacrée et conservatrice des bonnes moeurs, du respect dû aux lois et à la religion. Cela n'empêche pourtant pas le vice de se glisser partout et notre littérature française est aussi pourrie en expressions naturalistes ou j)ornographiques que toutes les littératures d'Europe et même d'outre-mer.
Néanmoins, frère, si vous connaissez la terrible Censure, vous ne la connaissez point encore suffisamment pour que je ne puisse pas vous en parler sans vous redire tout ce que vous savez déjà. C'est pourquoi, j'ai pris ma plume la plus pointue, la plus i)iquante, pour vous parler de celle qui nous pique tous plus ou moins, nous autres auteurs, non avec une plume, mais avec une paire de ciseaux aussi vieille que l'affreuse pseudo-couturière qui s'en sert si mal.
Je vais donc vous initier, non aux mystères de Vénus, que vous connaissez déjà, mais aux faits et gestes de cette bonne à tout faire qu'on appelle Censure tout court dans le monde officiel et Anastasie dans la presse prétendue libre.
Sur ce, passons à la vie et aux calembredaines de la superficielle et très vieillotte demoiselle.