CHAPITRE II
qu'est-ce que la censure et pourquoi l'auteur en parle-t-il?
Tout le monde se souvient, pour en avoir entendu parler, de la seconde de Thermidor, pièce anti-révolutionnaire de M. Victorien Sardou, que nous ne jugerons point ici, pour ne pas médire d'un auteur encore vivant. M. Sardou, appartenant à l'opinion publique, qui l'a d'ailleurs souvent jugé à sa juste valeur, ne relève que du jugement populaire. C'est pour cela que nous ne jugerons point la pièce au point de vue de l'histoire littéraire et que le charmant auteur de Thermidor pourra dormir tranquillement à l'ombre de ses anciens lauriers, dans le genre du Crocodile par exemple, pour n'en citer qu'un et des plus verts.
Thermidor donc, si l'on veut bien se reporter au commencement de l'année 1891, fut autorisé par M. Bourgeois, ministre de l'instruction publique. La première eut lieu à la Comédie-Française le "24 janvier. Tout alla bien, sauf quelques mécontents ; mais gare à la seconde, tout se gâta ! Le public siffla et ne voulut point voir un Robespierre aussi malmené que celui que lui présentait M. l'académicien Sardou. Le lendemain, même tumulte, malgré la protection bienveillante de la police. Enfin le ministre de l'intérieur, M. Constans, sans autorisation pour cela et sous prétexte de sauvegarder l'ordre public (encore un mot à double sortie !) osa interdire le drame de I\L Sardou et méconnaître ainsi le talent d'un homme qui fit la Famille Benoîton, ce qui valut à son auteur la croix de la Légion d'honneur. Mais hélas ! en ce temps-là nous étions sous l'empire, Napoléon III régnant, et aujourd'hui nous sommes en République, la troisième encore, si cela peut vous être agréable !
La pièce est interdite, disions-nous; alors qu'arrive-t-il ? Il arrive que la Comédie Française, qui a monté le drame à grands frais et qui se voit frustrée dans ses propres intérêts, se révolte ; son directeur, M. Claretie, menace de donner sa démission si l'on ne fait pas droit aux réclamations des sociétaires, et l'on adresse une pétition au ministre qui dirige nos beaux-arts. Le ministre reste muet ou tout comme, l'interdiction est maintenue et la Chambre des Députés s'empare de la question brûlante sous forme d'interpellation, qui ne fut que chaude. La Chambre, ainsi consultée, donne raison à son ministre de l'intérieur et la
pièce demeure interdite, bien qu'ayant été autorisée légalement par la Censure.
C'est à ce moment que la question de la Censure dramatique revint sur l'eau et que Ton se demanda à quoi servaient nos braves gens de Censeurs, si un ministre quelconque, voire même de l'Agriculture ou des Postes et télégraphes, avait le pouvoir illimité de défaire ce que ces messieurs de la Commission avaient statué. La question fut à nouveau portée par devant la Chambre des Députés et notre Parlement décida qu'une Commission rogatoire serait nommée pour s'occuper de savoir si la Censure dramatique serait maintenue, quoique sous un Gouvernement Républicain, ou bien si elle serait rayée du chapitre du budget, où il est question des appointements des Censeurs, et niaise tout bonnement au rancart avec les vieilles guimbardes à deux roues et nos diligences d'il y a cinquante ans.
Tel est le véritable motif qui nous fait parler Censure, la seule raison qui nous autorise à gribouiller un volume sur un sujet qui a fait couler déjà plus d'encre que nous ne voulons en répandre durant toute notre vie d'écrivain. Néanmoins nous avons pensé qu'un pareil sujet, quoique n'étant pas nouveau, était pourtant plein d'actualité. C'est pourquoi nous vous dirons l'histoire de cette petite vieille qui règne encore en maîtresse souveraine sur les œuvres dramatiques de notre pays de France. Lui du moins, le pays, il a su s'affranchir de ses rois, il a conquis sa liberté avec le sang de ses meilleurs enfants ; pourquoi ne nous affranchirions-nous pas aussi de cette muselière de l'esprit? Pourquoi ne lancerions-nous pas à notre tour la Censure par dessus bords ? Qui nous empêche, puisqu'on nous trompe, puisqu'on nous ment toujours, qu'on nous vante le progrès, la lumière, la liberté puissante et régénératrice ?
La liberté!... Eh bien ! oui, il nous la faut pleine et entière!... Autrement, retournons au Moyen-Age, redevenons serfs, soyons vassaux, manants ou moutons et que le bon roi Louis, Charles ou Henri nous tonde avec les grands ciseaux de sa fidèle Censure. Mais pas de milieu, pas de moyen terme, pas de demi-mesure, pas une hypocrisie de plus : nous ne voulons plus vivre dans l'indécis, entre les pattes de l'ours prêt à nous déchirer ou à nous caresser; nous voulons la liberté dramatique, comme toutes les autres libertés, ou qu'on nous mette des fers aux pieds, qu'on nous coupe les mains et (ju'on nous cloue la langue. A ce compte-là nous saurons à quoi nous en tenir et nous pour-
rons gaiement, en gens avisés, en auteurs avertis, nous jeter dans la gueule du monstre qui n'attend que nos œuvres pour en faire une hécatombe agréable au pouvoir.
De ce pas nous arrivons enfin à la Censure ou plutôt nous venons de nous emballer un petit peu à propos de la susdite dame. Nous ne l'aimons pas. Oh ! mais là, pas du tout, sans ambage. Cela dit, parlons-en tout de même.
S'il est vrai, dit-on, que :
A l'œuvre on connaît l'artisan,
ce n est qu'à « l'œuvre aussi qu'on connaît la Censure ; » j'ajouterai même que ce n'est qu'à ses ciseaux. C'est donc à l'œuvre qu'il faut la voir pour juger de sa valeur, c'est dans l'exercice de ses fonctions toutes sacerdotales qu'il faut la surprendre pour pouvoir apprécier la quintessence de son esprit soi-disant infaillible et l'odeur d'hypocrisie qui se dégage de sa petite personne à chacun de ses grands mouvements de répression. De môme que l'on juge un grand homme d'après ses ouvrages, un roi d'après ses actes, un saint d'après sa vie, un pays d'après son histoire, de même aussi l'on doit juger la Censure d'après son œuvre, ses actions, son existence arbitraire, en un mot, d'après son histoire.
Mais avant d'entreprendre l'histoire d'une aussi puissante personne, il est bon de savoir ce que c'est que la Censure en général. D'abord, que veut dire le mot Censure?
Le mot Censure par lui-même ne veut rien dire de bon, et soit qu'il réprime, qu'il blâme, qu'il corrige, qu'il retienne, en mettant le îrein du pouvoir qu'on donne à la vieille institution qu'il désigne, il fait encore et veut dire beaucoup d'autres choses. On l'applique à tout propos et toute personne qui fulmine contre son voisin, tout homme qui en critique un autre, tout père qui réprimande son rejeton, tout ministre du culte qui vous fait la morale, vous parle du beau paradis, du péché noir, de l'enfer éternel et cherche par toutes les formules colorées de la mythologie chrétienne à convertir votre âme au trône de son Dieu bon et vengeur; tous, grands et petits, convaincus ou farceurs, tous, en ce faisant, font acte de Censure.
La Censure, en d'autres termes, est donc une dame fort curieuse qui se mêle souvent de ce qui ne lui regarde pas. Elle trouve à redire à tout, excepté sur sa conduite cependant, passe son temps à critiquer les livres et les actes les plus inoffensifs, éprouve un besoin de ne jamais penser comme tout le monde et, sans porter préjudice au caractère
irascible et maniaque de l'honnête dame, nous pensons fortement que, si elle ne se retenait pas ou plutôt si on ne la retenait pas, elle bifferait avec plaisir d'un coup de crayon bleu la moitié de la Genèse pour recommencer une création du monde à sa façon et façonner aussi une créature à sa vilaine image.
Do là, deux espèces de Censures. La Censure libre ou répul)licaine, dite opinion pul:)lique. qui peut se tromper comme tout le monde ; mais qui du moins a un semblant de justice, puisqu'elle est faite et acceptée par tout le monde. Ensuite la Censure politi(|ue, celle-là découle du pouvoir, par conséquent elle punit selon les besoins de sa cause et ses jugements, n'étant pas a l'expression de la volonté de tous », fatalement une telle Censure tombe dans l'arbitraire d'où elle est sortie.
Ecoutez à ce sujet la différence qu'en fait un Encyclopédiste moderne :
« La Censure, magistrature républicaine et morale, est une antique et salutaire institution; arbitre suprême de l'honnêteté publique, sa juridiction ne s'arrête ni devant les faisceaux du pouvoir, ni devant les lauriers de l'illustration. Ici le Censeur défère à l'opinion les vices qu'il signale, il accuse : le peuple seul juge, c'est-à-dire que la Censure nepeut exister là où l'opinion n'est pas souveraine, là où l'égalité devant la loi n'est point un dogme consacré par le temps et les moeurs.
» L'autre Censure, magistrature politique, est ce monstre créé par les usurpations des Césars : juge cruel et lâche de tout ce qui porte ombrage au pouvoir, elle surveille, dénonce, accuse et condamne les hommes et les choses dont la vertu la gêne ou l'obsède. Dire que c'est un grand instrument de tyrannie, c'est ajouter que toutes les puissances s'en sont emparé.
» Hors des Etats républicains, il ne peut donc exister qu'une Censure politique toujours ombrageuse parce qu'elle veut tout embrasser, toujours persécutrice parce qu'elle est exercée dans l'intérêt du pouvoir. Tantôt l'ambition ou la crainte, colorées de la gloire du ciel ou de la paix de la terre, veulent régler les croyances religieuses ; alors la religion dominante, c'est-à-dire la raison du plus fort, porte la terreur dans les consciences ; l'islamisme persécute les anciennes traditions de l'Orient ; le paganisme extermine les vieux sectateurs de .Jupiter et d'Esus ; les catholi({ues assassinent les protestants; les protestants massacrent les catholiques. Tantôt le pouvoir combat les
vérités ou les erreurs que la raison seule a le droit de rejeter ou d'admettre, et Descartes s'exile, et Galilée languit dans les fers, et Sidney meurt sur l'échafaud ; et dans ces luttes follement sanglantes, déshonorées par les persécuteurs, illustrées par les martyrs, la puissance n'a que la force pour appui et succombe avec elle, tandis que l'opinion, soutenue par le temps et la vérité, triomphe à la fin pour l'opprobre des tyrans et le bonheur du genre humain.
» La Censure politique tend quelquefois à là morale, et met alors à nu toute son immoralité. Louis XIV envoie à la Bastille le duc de Fronsac qui ne veut pas vivre avec sa femme, et exile le marquis de Montespan, parce qu'il veut vivre avec la sienne. Louis XV punit comme immoraux les écrivains qui osent censurer les turpitudes des Pompadour et des Dubarry : et Piron, exclus de l'Académie pour une ode licencieuse, reçoit de ce même roi, et pour ce même ouvrage, une pension sur sa cassette.
» Cependant, même dans les monarchies, les écrivains parlent de je ne sais quelle Censure placée dans je ne sais quelle opinion, dont ils se font les ministres Quels juges que ces hommes, et quel tribunal que ces livres ! L'ignorance produit l'erreur, l'injustice, la haine, la calomnie, et les passions jugent les hommes, lors même que la raison voudrait s'établir juge des choses. Non, dans les monarchies, la justice n'est pas contemporaine, et cette voix du genre humain, arbitre suprême de toutes les renommées, n'éclate que sur les tombeaux. »
Maintenant que vous savez ce que c'est que la Censure, nous ajouterons quelopinion publique n'est plus une Censure, dans l'acception mauvaise du mot, mais un simple jugement qui a pour guide les mœurs, le patriotisme et les vertus d'un peuple. Dans ce cas la Censure populaire devient une résultante forcée de l'oeuvre produite, qui veut que tout acte soit jugé en ce monde par quelqu'un ou, comme disaient les partisans-coiffés du roi, tout seigneur par ses pairs. Et puis l'on écrit, si je ne m abuse point, pour avoir l'admiration de ses concitoyens et non pour le plaisir de noircir du papier. Alors qu'advient-il ? Le public nous juge, nous applaudit si Tœuvre ne va point contre les idées de l'époque, ou nous siffle si nous sommes allés trop loin. Quoi de plus naturel à cette manière de voir?.. N'estce pas pour plaire au public que tout auteur travaille, en échange de cette gloire factice et bruyante qui se manifeste par des bravos? Donc, s'il nous rebute, s'il n'a que faire de notre gribouillage, s'il accueille notre prose ou nos vers à
coups de pommes cuites, ne l'accusons pas de Censure et disons-nous seulement que nous n'avons pas su trouver la véritable note, celle qui ne froisse point son oreille. Plutôt que de nous plaindre, recommençons notre ouvrage sur un autre ton et, tenons ce verdict d'une foule offensée dans ses croyances ou ses préjugés, comme un bienveillant avertissement de notre faiblesse d'écrivain et jamais pour un acte authentique de Censure.
Selon nous, la véritai)le Censure n'est pas l'acte spontané d'une foule refusant d'écouter tel ou tel drame, qui attaque ses opinions, déchire les pages les plus héroïques de son histoire et la blesse dans son amour propre. C'est son droit, elle ne fait qu'en user, elle devient furibonde lorsqu'on lui impose ce qu'elle ne veut pas entendre ; mais, entendonsnous bien, elle ne dépasse jamais ce même droit : c'est le droit, plus fort que la loi, c'est le droit de nature.
Quant à la Censure, à proprement parler, celle qui réprime pour le plaisir de réprimer, qui coupe, qui découpe, qui s'opiniâtre méticuleusement sur les mots, qui va chercher midi à quatorze heures, enfin celle qui porte la haine au front et sur le dos les quolibets de tous les esprits vraiment li])res ; celle-là n'est plus l'opinion, c'est la loi, c'est le bon plaisir d'une poignée d'hommes qui, pour vouloir brider le génie et lui faire suivre l'ornière des vieux clichés, lui brise la mâchoire et l'arrête.
C'est donc de cette Censure, la seule digne d'en porterie nom, que nous voulons parler; c'est de cette Censure toute gouvernementale dont nous voulons vous entretenir ; c'est de cette protectrice du pouvoir, inventée pour le besoin des têtes couronnées, dont nous allons vous raconter les hauts faits et les scandales ; c'est sur cette loi, sur cette institution barbare et illogique, que la nature n'avait pas prévu en donnant le jour aux vipères et aux autres bêtes malfaisantes, que nous nous permettrons de jeter aussi notre jugement, en vous esquissant l'histoire parfois amusante de la Censure dramatique.