I.E MAITRE o'nOTEL
On a sonné.
MAX
La suite... (Le maître d'hôtel dessert.)
ANNIE, un grand temps.
La grande Valérie va faire une tournée en Angleterre, c'est décidé. En voilà une qui danse bien.
MAX
Elle ira loin.
ANNIE
Très loin, puisqu'elle va aussi à New-York.
ANATOLE, énervéy se lève de table et arpente la pièce. Au maître d'hôtel.
Et le vin ? Voyons, Jean, vous dormez !
LE MAITRE d'hOTEL
Il est monté, le vin.
Je ne parle pas du bourgogne qui est sur la table; mais du Champagne; il n'y a pas de Champagne, c'est fou.
LE MAITRE d'hOTEL
Bien monsieur. {Il sort.)
ANATOLE, se rB.sseyd.nt.
Reprenons, s'il te plaît.
ANNIE
Vous autres, hommes, on ne devrait jamais vous croire, jamais. Quand je pense que tu m'avais si joliment dit cela : quand nous sentirons que ça va mal, nous nous séparerons en paix...
Qui est-ce?
ANNIE
Eh bien, séparons-nous en paix...
Qui est-ce?
ANNIE, en buvant lentement.
Ça t'intéresse?
Allons, dépêche-toi! Vide, ton verre...
SOUPER d'adieu 141
Je ne suis pas pressée.
Tu bois généralement d'un trait...
ANNIE
Mon cher Anatole, laisse-moi prendre égale-' ment congé de ce vieux bourgogne... Qui sait pour combien de temps... {Elle claque la, langue.) Adieu, bourgogne!
Tu dis ?
ANNIE
Qu'il n'y aura plus pour moi de bourgogne, plus d'huîtres, plus de Champagne... (Le maître d'hôlel apporte un plat.) Plus de perdreau froid trulfé... Tout ça va passer... Adieu, mon petit perdreau.
MAX
Comme vous avez l'estomac sentimental !
Dois-je vous servir ?
ANNIE
Avec plaisir... Je meurs de faim. [Elle tend son assiette.) Merci.
MAX, à Anatole.
Tu ne manges plus ?
Non. (Le maître d'hôtel sort.- A Annie.) Qui est-ce?
ANNIE
Quand je te l'aurai nommé, ça ne te dira rien.
Enfin quelle sorte d'homme est-ce ? Gomment Tas-tu connu? Gomment est-il?
ANNIE
Admirable. Je te jure qu'il est admirable.
Ah!
ANNIE
Od... Il n'y aura plus d'huîtres, plus de bourgogne.
Tu Tas déjà dit.
ANNIE
Et plus de Champagne.
Mais tonnerre de Dieu ! je m'en fiche bien qu'il
SOUPER d'adieu 143
ne te fasse pas boire de bourgogne ni de Champagne.
Anatole a raison; le Champagne n'est pas une nécessité...
ANNIE
Et qu'est-ce que ça me fait, si je l'aime? Je renonce à tout... Il est quelque chose de nouveau, d'unique et de simple à la fois.
MAX
Si vous tenez tant que ça à faire de mauvais repas désormais, Anatole peut parfaitement vous offrir un dîner détestable... Quand vous voudrez... il a des adresses. {A Anatole.) N'estce pas, Anatole ?
ANATOLE, à Max.
Fiche-moi la paix ! (A Annie.) Qu'est-ce que c'est alors? Un camelot, un calicot, un garçon de bains?
ANNIE
Je ne le laisserai pas insulter devant moi... (Elle se lève, va pour sortir. Elle est rattrapée par Max. A Max h mi-voix.) Il est grossier... mais qu'est-ce qu'il a ce soir?
MAX, la calmanL
Il est un peu nerveux... C'est tout naturel... Il ne dira plus rien... Calmez-vous.
Son métier ? Quel métier a-t-il ?
ANNIE, se rasseyant et a\-)ec quelque fierté.
C'est un artiste.
ANATOLE, en se moquant.
De quelle espèce? Un gymnasiarque... Vous autres femmes... Peut-être bien qu'il fait de la voltige dans un cirque ?
ANNIE
Ah ! ne t'emballe pas, c'est un de mes collègues.
Un, danseur?
ANNIE, Vimitant.
Un danseur! Oui. Nous valsons ensemble...
Ah! très bien. C'est une vieille connaissance alors. Comme tu danses avec lui depuis des mois, tu dois me tromper avec lui depuis pas mal de temps !
SOUPER d'adieu 145
ANNIE
Jamais. Je te l'aurais dit. Je te le dis bien aujourd'hui, avant qu'il ne soit trop tard. Parce que c'est demain qu'il sera trop tard.
Alors tu es amoureuse...
ANNIE
Ce n'est pas défendu.
Tu es une...
MAX
ANATOLE, un temps.
Est-ce que je le connais?
ANNIE
Tu ne l'as certainement pas remarqué... Il danse dans le fond du théâtre ; mais il avancera...
Depuis quand te plaît-il ?
ANNIE
Depuis ce soir.
Ne mens pas.
ANNIE
C'est la pure vérité... C'est aujourd'hui que j'ai senti qu'il était ma destinée.
ANATOLE, ironique.
Sa destinée ! Sa destinée ! Tu entends, Max, sa destinée !
ANNIE
Oui... C'est ainsi.
Ce soir, tu es encore ma maîtresse...
ANNIE
Moi?
Mais oui, puisque tu soupes librement avec moi... J'ai donc encore des droits sur toi. Je désire savoir à quel sujet, à quel propos, tu as senti que cet individu t'était désigné par le ciel, tout à coup, pour devenir ton amant définitif.
ANNIE
Allons, ne fais pas de phrases. Si j'avais voulu te tromper, comme Fritzel trompe son baron, car voilà trois mois qu'elle est avec un lieutenant du 5® hussards, je t'aurais trompé,
SOUPER d'adieu 1'i7
va ! Je suis aussi roublarde qu'elle, mais ce n'est pas mon genre. Et puis, tu n'aurais jamais rien découvert... jamais... Je suis trop fine... et toi... trop bête... {Elle vide son verre.)
Tu vas te griser. Pose ton verre.
ANNIE
Je veux avoir une légère pointe... C'est la dernière... J'adore les pointes.
MAX
Bah! dans huit jours nous serons loin.
Évidemment, puisque c'est pour toujours!... J'aime Karl, je l'aime sérieusement, je resterai avec lui, parce qu'il est doux, parce qu'il est gai, parce qu'il est un brave garçon.
Tu as manqué à ta parole ! Il y a longtemps que tu t'es amourachée de lui... Tu mens, en disant que ce soir seulement...
ANNIE
Eh bien, ne me crois pas.
MAX
Voyons, Annie, vous faites de la peine à Anatole... Et si vous devez vous quitter, quittezvous sans aigreur, à cœur ouvert...
ANATOLE, rageur, à Annie.
Après ça, moi aussi je te raconterai quelque chose.
ANNIE
Eh bien, voilà, mon chéri... Ça a commencé... {Entre le maître d'hôtel.) Ah ! il peut bien entendre si ça l'amuse. {Elle agace un peu le maître cVhôtel en le regardant et en riant.) Je reprends : ça a commencé il y a une quinzaine. Il m'a attendue à la sortie et il m'a offert deux roses... J'ai ri... II est timide, le pauvre garçon, il est devenu tout rouge...
Tu aurais pu me le dire...
A ce compte-là, je n'en finirais jamais...
Continue.
ANNIE
Le lendemain, à la répétition, il a tourné au-
SOUPER d'adieu 149
tour de moi... J'ai bien remarqué que je lui plaisais... Tout d'abord ça m'a vexée, et puis ensuite ça m'a fait plaisir...
Ça t'a fait plaisir ; c'est simple.
ANNIE
Alors on a causé tous les deux...
De quoi avez-vous parlé?...
ANNIE
De beaucoup de choses... de sa jeunesse... il a été renvoyé de l'école, il devait aller en apprentissage... puis la folie du théâtre l'a pris.
Tu ne m'as jamais raconté ça !
ANNIE
Et nous avons découvert que, lorsque nous étions enfants, nous avons habité tout près l'un de l'autre, à deux maisons de distance... Nous étions voisins !.,.
Voisins!... C'est touchant.
ANNIE
Alors il m'a tout de suite plu. (Elle boit.)
Ensuite.
ANNIE
Ça a suffi... Je t'ai tout raconté... C'est ma destinée et contre ma destinée, je ne puis rien.
Et ce soir vous avez décidé que demain...
ANNIE, la tête sur la table.
Tu me fatigues avec toutes tes questions. .. Tu me rases !
ANATOLE, à Max.
Qu'est-ce qu'elle a dit?
MAX
Tu la rases.
ANNIE
Je dors à moitié... c'est ce Champagne... Adieu, Champagne ! Ce soir, il m'a dit qu'il m'aimait... Alors comme il m'aime, il ne faut plus que je reste ici... Ce serait mal... Aussi je m'en vais... Adieu, mon vieux. (Elle se lève vivement.)
SOUPER d'adieu 151
ANATOLE, la tirant par la. manche.
Assieds-toi, c'est entendu, tu vas t'en aller.. . mais retiens bien ceci : Il t'aime, tu l'aimes... {Très gâi.) Eh bien, ça m'est égal.
ANNIE
Ah !
ANATOLE, même jeu.
Parce que nous sommes exactement dans la même situation... J'en aime une autre.
ANNIE, riant.
Ahl ah! ah!
Demande-le à Max... Je lui racontais ça à l'instant...
ANNIE, riant.
Vraiment !
Elle est même très jolie celle que j'aime et qui m'aime.
ANNIE, riant
Ah ! ah ! ah !
C'est une petite femme tout à fait délicieuse.
ANNIE, se tordant.
Ah ! ah ! ah !
ANA.TOLE
Demande-le à Max.
ANNIE
Tu es comique ! Tu veux me faire croire... Sale blagueur !
Je te jure que c'est la vérité... Quand je suis à côté de l'autre, je t'oublie, et quand je t'embrasse je pense à elle... à l'autre, tu entends, à l'autre...
ANNIE, toujours en riant.
Alors nous sommes quittes...
ANATOLE, sévère.
Non, nous ne sommes pas quittes...
ATSNiE, redevenant sérieuse.
Comment ça?
Parce que mon histoire diffère de la tienne... en ce que...
ANNIE
En quoi ?
SOUPER d'adieu 153
ANATOLE, énergiquement.
En ce que, moi, je t'ai trompée.
ANNIE, debout.
Quoi? Tu dis ?
Demande-le à Max. Je t'ai trompée... comme tu le méritais... jour pour jour... nuit pour nuit... je la quittais pour toi, je te quittais pour elle...
ANNIE, en se levant.
C'est dégoûtant... C'est dégoûtant... {Elle empoigne son manteau et son boa.)
Avec des femmes comme toi il faut prendre les devants... sans quoi ce sont elles qui s'en chargent. Heureusement, j'ai eu du flair.
ANNIE
On s'en aperçoit. Oui... et on constate aussi qu'un homme comme toi est cent fois plus indélicat qu'une grue.
ANATOLE, fat.
J'en conviens !
ANNIE a enfin mis son manteau et son boa, puis son chapeau. Elle tient ses gants à la main.)
Oui, indélicat. Sale type! va! Tu t'es conduit comme une fille.,.
ANATOLE. // court apvès.
Quoi ' Répète-le,
MAX se lève.
Laisse-la donc tranquille... Te voilà repincé.
Ah! pour ça! non! Ah! non, vrai... {Entre le maître d'hôtel.)
LE MAITRE d'hOTEL
Pardon.
Allez au diable avec votre crème.
ANNIE
Quoi? Il y a delà crème?
LE MAITRE d'hOTEL
Vanillée.
ANNIE
Vanillée ?
SOUPER d'adieu 155
LE MAITRE d'hOTEL
Oui, madame. C'est la spécialité de la maison... ua velours...
Du velours?...
Tu en voudrais peut-être ?...
MAX
Si elle veut dire adieu à la crème...
ANNIE
Certainement que je veux lui dire adieu aussi. {Elle trempe son doigt dans la crème et le lèche.) Adieu, crème ! [A Anatole.) Et non seulement tu t'es conduit comme une fille de rien, mais tu as manqué de tact.. .
Parce que...
ANNIE
Parce que je n'ai pas éprouvé le besoin de te dire que... moi aussi je t'ai trompé... parfaitement... (Elle va à la boîte de cigares, en prend une poignée. Au maître d'hôtel.) Quelle marque ?
LE MAITRE d'hOTEL
Des Bocks?
ANNIE
Ahl rassurez-vous, ce n'est pas pour moi... {Elle sort. Anatole court après elle et s'arrête à la porte.)
Eh bien, mon petit, tu vois que ça s'est passé très gentiment.