LE RIDEAU TOMBE
Traduction de M. Maurice Rémon.
PERSONNAGES
MAX
ELSE
Chez Anatole, à la tombée de la nuit. La pièce est d'abord un moment vide, puis Anatole et Max entrent.
MAX
Allons... Voilà encore que je suis monté avec toi!
Reste encore un peu.
MAX
Est-ce que je ne te dérange pas ?
Reste, je t'en prie. Je n'ai pas envie d'être seul, et qui sait seulement si elle viendra 1
Ah!
Sept fois sur dix j'attends pour rien.
MAX
Moi, je ne supporterais pas ça.
Et souvent il faut avaler les excuses... ah, elles sont si vraies !
MAX
Les sept fois ?
Est-ce que je sais ! Ah, je te le jure, rien n'est plus épouvantable que d'être l'amant d'une femme mariée.
MAX
Oh si... d'être son mari.
Et cela dure déjà depuis... combien de temps?... deux ans... allons doncl... plus que ça. Il y a eu deux ans au carnaval, et nous en sommes maintenant au troisième « printemps de notre amour... »
Mais qu'est-ce que tu as ?
ANATOLE, qui s'est jeté, sans ôter son pardessus ni poser sa canne, sur un fauteuil, près de la fenêtre.
Ah, je suis las, je suis nerveux, je ne sais pas ce que je veux, . .
MAX
Fais un voyaj Pourquoi ?
MAX
Pour abréger la fin.
Que veux-tu dire par « la fin » ?
MAX
Je t'ai déjà vu comme ça plus d'une fois,., la dernière fois, tu te rappelles, quand tu ne pouvais pas te décider à congédier une certaine petite dinde, qui ne méritait vraiment pas tes tourments.
Tu veux dire que je ne l'aime plus?
MAX
Oh, ce serait superbe... Arrivé à ce point-là on ne souffre plus!... Tu traverses en ce mo-
ment quelque chose de bien pire que la mort, les affres des derniers instants.
Tu as une manière de vous dire des chose s agréables ! Mais tu as raison... c'est l'agonie.
MAX
C'est quelquefois consolant d'en parler, et nous n'avons même pas besoin de philosophie pour ça. Inutile de s'élever jusqu'aux généralités . Il suffit parfaitement d'examiner le cas particulier à fond, jusqu'aux racines les plus cachées.
Ce n'est pas drôle ce que tu me proposes là.
MAX
Oh, je n'y tiens pas autrement. Mais je l'ai vu toute l'après-midi déjà, au Prater, où tu étais pâle et ennuyé, comme la fatalité.
Elle devait s'y promener en voiture, aujourd'hui.
MAX
Mais tu as été bien content de ne pas rencontrer sa voiture, parce que tu n'as certainement
plus à ta disposition ce sourire dont tu Tas saluée il y a deux ans.
ANATOLK, se leVELTlt.
Comment cela se fait-il? Dis-moi, comment cela se fait ? Ainsi il faudra voir encore ce dépérissement de l'amour graduel, lent, morne. Tu ne sais pas comme cela me fait peur.
MAX
C'est bien pour cela que je te dis : Pars en en voyage. Ou bien aie le courage de lui dire toute la vérité.
De lui dire quoi ?
MAX
Eh bien, tout simplement : que c'est fini.
Il n'y a pas de quoi être fier de ce genre de vérité-là. C'est la franchise brutale de ceux qui sont las du mensonge.
MAX
Bien entendu. Vous aimez mieux vous cacher par mille ruses que vous n'êtes plus les mêmes vis-à-vis l'un de l'autre. Mais pourquoi cela?
Parce que nous ne le croyons pas nous-mêmes. Parce que, dans ce désert infini qu'est une agonie de ce genre, il y a des moments extraordinaires d'illusion, de renouveau, où tout est plus beau que jamais. Nous n'avons jamais une plus ardente soif de bonheur que pendant ces derniers jours d'un amour, et quand survient une disposition d'esprit, une griserie, un rien qui se travestit en bonheur, nous ne voulons pas soulever le masque... Alors viennent des instants où on a honte d'avoir cru que c'en était fait de toute douceur, alors on se demande mutuellement pardon de tant de choses, sans l'exprimer par des mots. On était si accablé par l'angoisse de la mort, et voici que soudain la vie est revenue, plus ardente, plus brillante que jamais... et plus trompeuse que jamais.
MAX
Seulement n'oublie pas une chose : cette fin commence souvent plus tôt que nous ne le soupçonnons. Il y a plus d'un bonheur qui a commencé à mourir avec le premier baiser. N'as-tu pas entendu parler de ces malades gravement
atteints qui se croient en bonne santé jusqu'au dernier moment?
Je ne suis pas de ces gens heureux, c'est certain, j'ai toujours été un hypocondriaque de l'amour. Peut-être mes passions n'ont-elles jamais été aussi malades que je l'ai cru... et ça ne vaut pas mieux ! Il me semble souvent que le conte du « Mauvais regard » a été vrai pour moi. Seulement le mien est dirigé vers Tintérieur et mes sensations les meilleures s'étiolent sous son intluence.
En ce cas, il faut avoir au moins l'orgueil de son mauvais regard.
Ah non, j'envie au contraire les autres. Tu sais... les heureux de ce monde, pour lesquels chaque parcelle de vie est une nouvelle victoire. Il faut toujours que je projette de terminer quelque chose ; je fais halte, je délibère, je me repose, je me traîne !... les autres, dont je parle, triomphent, en se jouant, tout en vivant...
MAX
Ne les envie pas, Anatole, ils ne triomphent pas, ils ne font que passer.
Tant mieux pour eux ! En tous cas ils n'ont pas cet étrange sentiment de faute, qui est la cause secrète des souffrances de la rupture.
MAX
Quelle faute ?
N'avions-nous pas l'obligation d'enfermer, dans les quelques années, ou les quelques heures, que nous les avons aimées, cette éternité que nous leur avions promise ? Et nous ne l'avons jamais pu... jamais! Nous savons cela quand nous nous séparons de toutes les femmes, et notre mélancolie ne signifie pas autre chose qu'un aveu silencieux. C'est notre dernier acte d'honnêteté.
MAX
Quelquefois aussi le premier...
Et tout cela fait si mal.
MAX
Mon cher, pour toi ces liaisons prolongées ne valent rien... tu as le nez trop fin.
C'est-à-dire?
MAX
Ton présent traîne toujours avec lui tout un lourd fardeau de passé mal digéré... Les premières années de ton amour s'en ressentent... Même autour des heures les plus saines et les plus radieuses de ta vie actuelle, flotte toujours comme une odeur de putréfaction, et l'atmosphère de ton bonheur présent en est irrémédiablement empoisonnée.
C'est bien possible.
MAX
Et voilà pourquoi se produit éternellement en toi ce pméli-mélo de jadis, maintenant et plus tard : ce sont des transitions continuelles et confuses. Le passé n'est plus pour toi un fait simple et déterminé, et il se dégage en même temps des impressions que tu y as ressenties... ou plutôt, non, ces impressions pèsent lourde-
ment sur lui, seulement elles pâlissent, se fanent... et meurent.
Mon Dieu, oui. Et cette atmosphère gâte mes meilleurs moments. Et je veux m'en défendre.
MAX
Je vois que personne n'est sûr de ne pas avoir à prononcer un jour des paroles graves. Et je voudrais te dire : Sois fort, Anatole, sois sain .
Tu ne peux pas t'empêcher de rire toi-même en le disant... Il est possible que j'en sois capable. Mais il me manque quelque chose de bien plus important : d'en éprouver le besoin. Je sens tout ce que je perdrais si un beau jour, je me trouvais « fort »... Il y a tant de maladies, et il n'y a qu'une santé ! On est obligé d'être bien portant comme tous les autres, mais on peut être malade d'une tout autre façon que son voisin.
MAX
C'est de la présomption.
Quand cela serait? Tu sais très bien que la présomption est un défaut, n'est-ce pas?
Tout cela veut dire que tu ne veux pas voyager .
Je partirai peut-être, oui, c'est entendu. Mais il faut que ce soit par surprise... il ne faut pas qu'il y ait préméditation... la préméditation gâte tout. C'est ce qu'il y a d'épouvantable dans ces histoires-là, qu'il faut faire sa malle, envoyer chercher une voiture et lui dire : « A la gare ».
MAX
Je ferai tout cela pour toi. [Comme Anatole est allé vivement h la fenêtre et a regardé dehors.) Qu'as-tu donc?
Rien...
MAX
Ah, oui, j'oubliais... Je m'en vais,
Vois-tu... en ce moment, il me semble encore...
MAX
... Que je l'adore.
Il y a à cela une ex[)lication très simple, à savoir que tu l'adores réellement... pour le moment.
Alors, adieu... Ne comiiande pas encore la voiture.
Ne sois donc pas si arrogant. Le rapide de Trieste ne part que dans quatre heures... et on peut se faire envoyer ses bagages.
Merci bien.
MAX, à la porte.
Je ne peux pas m'en aller sans un aphorisme.
Je t'en prie ?
MAX
« La femme est une eiiigme ».
Oh ! 1 !
MAX
Dis donc! La femme est une énigme. Mais
quelle énigme ne serions-nous pas pour la femme, si elle était assez raisonnable pour rélléchir sur nous?
Bravo, bravo ! (Max s'incline et sort. Anatole reste un moment seul et va et vient dans la pièce, puis il se rassied près de la fenêtre et fume une cigarette. On entend les sons d'unviolon, qui viennent deVétage supérieur . Un silence, puis des pas dans le corridor. Anatole prête VoreiUe, se lève, pose sa cigarette dans un cendrier, et va vivement audevant d'Else qui entre, très voilée.) Enfin!
ELSE
Il est tard, oui, oui, je sais ! (Elle ôte sa voilette et son chapeau.) Impossible de venir plus tôt... impossible.
Tu aurais peut-être pu me faire prévenir? L'attente m'énerve tellement. Mais... tu restes?
ELSE
Pas longtemps, mon chéri. Mon mari... (Anatole se détourne d'un air boudeur.) Regarde...
172 AIJ^ATOLE
quelle tête tu me fais encore. Je n'y peux rien pourtant.
Enfin, oui, tu as raison... C'est comme ça, et il faut bien se résigner. Viens, mon trésor... viens ici. (Ils vont à la fenêtre.)
ELSE
Et si on me voyait!...
Il fait sombre... et puis le rideau nous cache. Gomme c'est désolant que tu ne puisses pas rester longtemps ! Voilà deux jours que je ne t'ai vue. Et même, la dernière fois, tu n'es restée que quelques minutes.
ELSE
Tu m'aimes donc ?
Ah, tu le sais bien!... tu es tout, tout pour moi. Ne pas te quitter...
ELSE
Moi aussi, je suis toujours heureuse près de toi.
Viens !.., (Il l'attire près de lui sur le fa.u-
teuiJ.) Ta main ! {Il la porte à ses lèvres.) Tu entends, le vieux qui joue, là-haut? Joli... n'estce pas?
ELSE
Mon trésor !
Ah oui, être avec toi comme ça... sur le lac de Côme... ou à Venise...
ELSE
J'y ai été pour mon voyage de noces ! ANATOLE, avec une irritation contenue.
Est-ce bien le moment de le rappeler?
ELSE
Mais je n'aime que toi, je n'ai jamais aimé que toi. Aucun autre, pas même mon mari, ne m'a...
ANATOLE, joignant les mains.
Oh ! je t'en prie ! Tu ne peux donc pas, pour une seconde au moins, oublier que tu es mariée? Savoure donc cette minute... imagine que nous sommes tous deux seuls au monde... {Sonnerie de pendule.)
ELSE
Quelle heure?
Else, Else, ne le demande pas. Oublie qu'il existe d'autres êtres... tu es près de moi.
ELSE, tendrement.
J'ai déjà oublié bien des choses pour toi!
Mon bijou... {Il lui baise la, main.)
ELSE
Mon cher Anatole...
ANATOLE, avec émotion.
Quoi encore, Else?... [Else en souriant fait signe de la main qu'il faut qu'elle parte.)
Tu dis?
ELSE
Il faut que je m'en aille.
nie faut?
ELSE
Oui.
Il le faut? Tout de suite? Immédiatement? Eh bien, va-t'en {Il s'éloigne d'elle.)
ELSE
On ne peut pas te parler !
On ne peut pas me parler 1 (Elle va et vient dans la pièce.) Mais tu vois bien que cette vie me rend fou !
ELSE
Voilà comment tu me remercies !
Te remercier! Te remercier... de quoi? Ne t'ai-je pas donné autant que tu m'as accordé? Est-ce que je t'aime moins que tu ne m'aimes? Est-ce que je te rends moins heureux que tu ne me rends heureux? L'Amour... folie... douleur! Mais de la reconnaissance? Comment peux-tu prononcer ce mot absurde? ^
ELSE
Alors je n'ai droit à aucune gratitude... absolument aucune, de ta part? Moi, qui t'ai tout sacrifié...
Sacrifié? Je ne veux pas de sacrifice... si c'en a été un, alors tu ne m'as jamais aimé.
ELSE
Ça, c'est le comble ! Je ne l'aime pas, lui, pour
qui je trompe mon mari... moi, moi... je ne l'aime pas.
Mais je n'ai pas dit ça !
ELSE
Oh! qu'ai-je fait!
ANATOLE, s'arrêtant, debout devant elle.
« Oh ! qu'ai-je fait ! » Il ne manquait plus que cette admirable exclamation! Ce que tu as fait? Je vais te le dire... Tu n'étais, il y a sept ans, qu'une petite dinde, et tu as épousé ton mari parce qu'il faut bien se marier. Tu as fait ton voyage de noces, et tu as été heureuse... à Venise...
Jamais.
Tu as été heureuse... à Venise... sur le lac de Côme : c'était pourtant bien de l'amour... à certains moments, tout au moins.
ELSE
Jamais!
Gomment? Il ne t'a pas prise dans ses bras ? couverte de baisers? Tu n'as pas été sa femme?
Puis vous êtes revenus, et tu as commencé à t'ennuyer... naturellement, car tu es jolie, élégante... et tu es femme. Et lui c'est tout simplement un imbécile. Alors vinrent des années de coquetterie... j'admets que c'était uniquement de la coquetterie. Tu n'as aimé personne avant moi ? Mon Dieu, cela ne se prouve pas, mais je veux bien le croire, parce que le contraire me serait trop désagréable.
EXSE
Anatole! De la coquetterie, moi!
Oui, de la coquetterie! Et qu'est-ce que c'est qu'être coquette? C'est être à la fois pleine de désirs et de fourberie.
ELSE
J'étais cela, moi?
Oui, toi! Ensuite ce furent les années de lutte... et tu chancelais. « N'aurai-je donc jamais mon roman? » Tu devenais de plus en plus belle, ton mari de plus en plus ennuyeux, stupide et odieux. Finalement ce qui devait arriver arriva et tu pris un amant. Je me suis trouvé par hasard être cet amant.
ELSE
Par hasard... toi!
Oui, par hasard ce fut moi... car si je n'avais pas été là, un autre s'y serait trouvé. Tu t'es sentie malheureuse dans ton ménage... ou pas assez heureuse, et tu voulais être aimée. Tu as flirté un peu avec moi, tu as rêvé de la grande passion, et, un beau jour, comme tu regardais une de tes amies passer dans sa voiture, ou peut-être une jolie femme qui occupait une loge à côté de la nôtre, tu t'es dit : Pourquoi donc ne prendrais-je pas moi aussi mon plaisir? Et voilà comment tu es devenue ma maîtresse. Ce que tu as fait, le voilà. C'est tout, et je ne vois pas pourquoi tu as besoin de si grandes phrases pour cette petite aventure.
ELSE
Anatole, Anatole! Une aventure !
Oui.
^ ELSE
Retire ce que tu viens de dire, je t'en prie.
Que veux-tu que je retire ! Qu'est-ce que c'est donc pour toi?
ELSE
Tu crois cela, vraiment ?
Oui.
ELSE
Eh bien, alors, il faut que je m'en aille.
^Va... je ne te retiens pas. {Un silence.)
ELSE
Tu me chasses?
Comment, je te chasse! Il y a deux minutes tu me disais : « Il faut que je m'en aille. »
ELSE
Oui, Anatole, il le faut. Tu ne le comprends donc pas ?
ANATOLE, avec résolution.
Else.
ELSE
Quoi donc ?
Else... tu m'aimes?... Tu le dis du moins.
ELSE
Je le dis... quelles preuves veux-tu donc?
Veux-tu le savoir? Bon. Peut-être pourrai-je croire que tu m'aimes...
ELSE
Peut-être? Tu me dis cela, maintenant!
Tu m'aimes?
Je t'adore.
ELSE
Eh bien, reste avec moi.
ELSE
Comment?
Fuis avec moi... oui, avec moi, dans une autre ville, dans un autre monde... je veux être seul avec toi.
Qu'est-ce qui te prend ?
Ce qui me prend? La seule chose qui soit naturelle... parfaitement. Comment puis-je te laisser partir... pour le retrouver... comment ai-je jamais pu le faire? Oui, coiffment peux-tu te résoudre à cela, toi, toi qui m'adores? Comment? En sortant de mes bras, toute brûlante encore de mes baisers, tu rentres dans cette
maison, qui t'est devenue étrangère depuis que tu m'appartiens? Non, non... nous nous sommes laissé surprendre... nous n'avons pas songé combien c'est monstrueux. Il est absolument impossible que nous puissions continuer à vivre ainsi. Else, Else, tu viens avec moil... Eh bien, .'..tu ne dis rien... Else, en Sicile, où tu voudras, au delà des mers, si tu préfères... Else!
ELSE
Ah ! que dis-tu là !
Plus personne entre toi et moi... au delà des mers, Else, et nous serons tout seuls.
ELSE
Au delà des mers?
Où tu voudras.
Mon cher, cher petit...
Tu hésites?
ELSE
Écoute, mon chéri, en somme pourquoi faire ?
Comment?
ELSE
S'expatrier... ce n'est pas du tout nécessaire... Nous pouvons nous voir, même à Vienne, à peu près aussi souvent que nous voulons.
A peu près aussi souvent que nous voulons. Oui, oui... ce n'est pas du tout nécessaire...
ELSE
Ce sont des rêves chimériques...
Tu as raison... {Un silence.)
ELSE
Pas fâché? (Sonnerie de pendule.)
II faut que tu partes ?
Gomme il est tard.
Eh bien, va donc.
ELSE
A demain. Je serai chez toi à six heures.
Comme tu voudras.
ELSE
Tu ne m'embrasses pas?
Ohsil