MA
Jamais de la vie. Je ne suis pas un modèle de vertu, mais ça !...
Tu ne veux pas m'écouter ?
MAX
Raconte, mais fais vite : je suis invité à ton mariage. {Ils s'asseyent.)
ANATOLE, tristement.
Ah oui !
MAX, avec impatience.
Eh bien, voyons?
Eh bien... eh bien il y avait une réunion hier soir chez mes futurs beaux-parents.
MAX
Je sais... J'y étais.
C'est vrai, tu y étais... il y avait d'ailleurs un
monde fou. On était très en train, on a bu du Champagne, porté des toasts...
Moi entre autres... à ton bonheur.
Oui, toi entre autres, à mon bonheur. (Il lui serre la main.) Je te remercie.
MAX '
Tu m*as déjà remercié hier.
Enfin on a été très gai jusqu'à minuit.
MAX
Je sais.
Un instant j'ai eu l'impression que j'étais heureux.
MAX
Après ton quatrième verre de Champagne.
ANATOLE, tristement.
Non, après le septième seulement... c'est triste, et j'ai peine à concevoir ça.
MAX
Assez là-dessus.
Il y avait aussi là ce jeune homme qui a été la première passion de ma fiancée.
Ah oui... le jeune Ralmen.
Oui, une espèce de poète, je crois. Un de ces garçons, qui semblent destinés à être la première passion d'une quantité de femmes, mais la dernière d'aucune.
MAX
Si tu voulais bien en venir au fait?
Il m'était d'ailleurs parfaitement indifférent ; au fond même je me moquais de lui... A minuit on se sépara. Je pris congé de ma fiancée en lui donnant un baiser. Elle aussi elle m'embrassa... froidement. En descendant l'escalier, je sentis un frisson.
MAX
Aha !
Sous la voûte je reçus encore les félicitations de celui-ci et de celui-là. L'oncle Edouard, cora-
plètement gris, m'embrassa. Un docteur en droit chantait une chanson d'étudiant. « La passion de jeunesse», je veux dire le poète, disparut, en relevant son col, dans une petite rue transversale. Quelqu'un me blagua : « J'allais certainement passer le reste de la nuit à me promener sous les fenêtres de ma bien-aimée. » Je souris avec dédain... Il avait commencé à neiger. Les gens se dispersaient peu à peu... je restai seul.
MAX, avec compassion.
Oh!
ANATOLE, s'animant.
J'étais tout seul, dans la rue, par cette froide nuit d'hiver, et la neige tourbillonnait autour de moi en gros flocons. C'était, dans une certaine mesure, à frissonner d'horreur...
MAX
Accouche, je t'en prie, et dis-moi où tu es allé?
ANATOLE, avec noblesse.
Je fus réduit à aller... au bal masqué.
MAX
Ah!
Gela t'étonne, hein?
MAX
Maintenant je me figure assez bien la suite.
Eh bien, non, mon vieux. Comme j'étais là, debout, dans cette froide nuit d'hiver...
MAX
A frissonner...
A geler... alors j'éprouvai comme une violente douleur à penser que, dès cet instant, je n'étais plus un homme libre, qu'il fallait dire adieu pour toujours à ma douce, à ma folle vie de jeune homme. Voilà, me disais-je la dernière nuit où tu peux rentrer chez toi sans qu'on te demande : « D'où viens-tu? » La dernière nuit de liberté, d'aventure... d'amour, peut-être.
MAX
Oh!
Et tout à coup je me trouvai au milieu de la foule. Autour de moi bruissaient les robes de soie, brillaient les regards, souriaient les masques et embaumaient les blanches et étincelantes épaules... respirait et tournoyait follement tout le Carnaval. Je me précipitai dans ce
tumulte, je le laissai se déchaîner autour de mon âme. Je ne pouvais m'empêcher de le respirer, de m'y baigner...
MAX
Au fait : nous n'avons pas le temps.
Je suis donc ainsi emporté au milieu de la foule, et, après m'être grisé le cerveau, je me grise maintenant l'odorat de tous les parfums qui flottent autour de moi. Ils m'envahissaient comme jamais encore. C'était pour moi, oui pour moi personnellement, que le carnaval donnait une fête d'adieu.
J'attends la troisième griserie.
Elle vint... la griserie du cœur.
MAX
Des sens.
Du cœur... enfin, oui, des sens. Te rappelles tu Catherine?
MAX, très haut.
Oh, Catherine...
Chut!
MAX, montrant la porte de la chambre à coucher.
Ah... c'est elle?
Non... ce n'est justement pas elle. Mais elle était là aussi, et puis une ravissante petite femme brune, dont je ne te dirai pas le nom, et puis Lizzie, la petite blonde de Théodore — seulement Théodore, lui, n'était pas là — et ainsi de suite. Je les reconnaissais toutes, malgré leur masque, à la voix, à la démarche, à un geste. Mais, chose étrange, il y en avait une justement que je ne reconnaissais pas tout d'abord. Je la suivais, ou bien était-ce elle qui me suivait ? Sa silhouette m'était si familière. En tout cas nous nous rencontrions sans cesse : près du jet d'eau, au buffet, près des avant-scènes... partout. Enfin elle me prit le bras et je sus qui c'était. (Il montre la chaynbre k coucher.) C'était... elle.
MAX
Une ancienne amie?
Mais, malheureux, tu ne devines donc pas? Tu sais pourtant bien ce que je t'ai raconté, il y a six semaines, quand je me suis fiancé... cette vieille histoire : « Je pars en voyage, je reviendrai bientôt, je t'aimerai éternellement... »
MAX
Ilona?
Chut!
MAX
Ce n'est pas Ilona ?
Si... c'est justement pour ça ! « Te revoilà donc ! me chuchote-t-elle à l'oreille. — Oui, dis-je du tac au tac — Arrivée de quand? — Ce soir. — Pourquoi pas écrit avant? — Pas de poste. — Où donc? — Un village perdu. — Et maintenant?... — Heureuse, te revoilà... été fidèle. — Moi aussi... — Bonheur parfait, Champagne et... re-bonheur parfait.
Et re-champagne,
Non, plus de Champagne. — Ah, quel retour
à la maison, en voiture... comme autrefois. Elle s'appuyait sur ma poitrine. « Maintenant, disaitelle, nous ne nous séparerons plus jamais...
MAX, se levant.
Réveille-toi, camarade, et tâche d'achever.
« Ne jamais nous séparer... (Il se lève.) Et aujourd'hui, à deux heures, je me marie.
MAX
Avec une autre.
Mon Dieu, oui : c'en est toujours une autre qu'on épouse.
MAX, regardant la pendule.
Je crois qu'il serait grand temps... (Son geste indique qu'il faut faire filer Ilona.)
Oui, oui je vais voir si elle est prête. (A la porte, il s'arrête et se tourne vers Max.) Estce que ça n'est pas triste?
C'est immoral,
Oui, mais triste aussi.
MaX
Va donc, à la fin ! {Anatole va, à la porte de la chambre.)
iLONA passe la tête par la porte entr ouverte, puis entre; elle est enveloppée d'un élégant domino.
Ça n'est que Max.
MAX, S* inclinant.
Que Max.
iLONA, à Anatole.
Et tu ne me dis rien ! Je croyais que c'était un étranger, sans quoi il y a longtemps que je serais venue vous retrouver. Comment ça va, Max? Que dites-vous de ce misérable?
MAX
Ah! oui, c'est bien son nom.
ILONA
Je le pleure pendant six semaines et il était... Où étais-tu donc?
ANATOLE, avec un grand geste de la main.
Là-bas...
Est-ce qu'il ne vous a pas écrit, à vous non
plus?... Mais maintenant je l'ai retrouvé. (Elle lui prend le bras.) Maintenant plus de départ... plus de séparation. Un baiser...
Mais...
ILONA
Bah, Max ne compte pas. (Elle l'emhrasse.) Mais tu en fais une tête!... Maintenant je vais vous servir le thé, et à moi aussi, si vous permettez.
Je t'en prie.
MAX
Ma chère Ilona, je ne peux malheureusement pas accepter votre invitation à déjeuner... et je ne conçois pas non plus...
ILONA, arrangeant le samovar.
Qu'est-ce que vous ne concevez pas?
MAX
Anatole devrait lui aussi...
ILONA
Qu'est-ce qu'il devrait faire, Anatole?
MAX, a Anatole.
Tu devrais déjà...
ILONA
Il devrait... quoi?
MAX
Tu devrais déjà être habillé.
ILONA
Ne soyez donc pas ridicule comme ça, Max; nous restons chez nous toute la journée, nous ne bougeons pas...
Ma chère enfant, ce ne sera malheureusement pas possible...
ILONA
Oh, ce sera parfaitement possible.
Je suis invité.
ILONA, versant le thé.
Excuse-toi.
MAX
Il ne peut pas s'excuser.
Je suis invité à un mariage. (Max lui fait des signes d'encouragement.)
ILONA
Mais ça n'a aucune importance.
Si, ça en a tout de même un peu... je suis en quelque sorte... garçon d'iionneur.
ILONA
Est-ce qu'elle t'aime, ta demoiselle d'honneur?
MAX
Ça, c'est un détail secondaire.
ILONA
Mais moi je l'aime, et ça, c'est la grande affaire. Ne mettez donc pas toujours votre mot,
Mon petit... il faut que je m'en aille.
MAX
Oui, il faut qu'il s'en aille, croyez-le, il le faut .
Il faut que tu m'accordes un petit congé... quelques heures.
ILONA
Allons, pour le moment, asseyez-vous s'il vous plaît... Combien de morceaux, Max?
MAX
Trois.
iLONA, à Anatole.
Et toi?
Il n'est vraiment que temps.
ILONA
Combien de morceaux?
Tu sais
bien...
toujours deux.
ILONA
Crème,
rhum?
Rhum..
. tu le sais bien, ça aussi
ILONA
Rhum et deux morceaux de sucre. (A Max.) Il a des principes.
Il faut que je parte.
ANATOLE, bas.
Tu me laisses seul ?
ILONA
Vous boirez bien votre thé, Max?
Mon petit, maintenant il faut que je m'habille.
ILONA
Au nom du ciel... Quand est-il donc, ce maudit mariage ?
MAX
Dans deux heures d'ici!
ILONA
Vous êtes invité aussi?
MAX
Oui.
ILONA
Garçon d'honneur aussi?
Oui, lui aussi.
Et qui donc se marie?
Tu ne le connais pos.
ILONA
Mais comment s'appelle-t-il? Ce n'est tout de même pas un secret.
Si, c'est un secret.
ILONA
Comment?
La cérémonie ae passe dans rintimité.
ILONA
Avec garçons et demoiselles d'honneur? Quelle blague I
MAX
Il n'y a que les parents qui ne doivent rien savoir.
iLONA, buvant son thé a petits coups, tranquillement.
Mes enfants, vous vous payez ma tête. '
MAX
Oh, je vous en prie.
Dieu sait où vous êtes invités aujourd'hui... et ce que je m'en moque ! Vous, mon cher Max, vous pouvez naturellement aller où bon vous semble, mais celui-là, il reste.
Impossible, impossible. Je ne peux pas ne pas assister au mariage de mon meilleur ami.
ILONA, à Max.
Est-ce qu'il faut que je lui donne la permission?
MAX
Ma chère Ilona... ma chère amie, il le faut.
ILONA
Dans quelle égUse, ce mariage ?
ANATOLE, inquiet.
Pourquoi cette question?
ILONA
Je veux au moins voir ça.
MAX
Ça ne se peut pas.
ILONA
Pourquoi donc?
Parce que ce mariage se célèbre dans une.., dans une chapelle absolument souterraine.
ILONA
Il y a tout de même bien un chemin pour y aller?
Non... c'est-à-dire... bien entendu il y a un chemin.
ILONA
J'aimerais bien voir ta demoiselle d'honneur,
Anatole. Je suis jalouse d'elle, tout simplement. Ça s'est vu, des garçons d'honneur qui ont épousé leur demoiselle d'honneur. Et, tu me comprends, Anatole, je ne veux pas que tu te maries.
MAX
Et qu'est-ce que vous feriez, s'il se mariait?
iLo>A, avec calme.
Je troublerais la cérémonie.
Ah!
MAX
Et comment cela?
ILONA
J'hésite encore. Je ferais probablement un grand scandale à la porte de l'église.
C'est bien vulgaire.
ILONA
Oh, je trouverais quelque chose de nouveau.
MAX
Par exemple?
ILONA
J'arriverais en voiture comme la fiancée... avec une couronne de myrte... ça serait original?
MAX
Extrêmement. {Il se lève.) Il est temps que je parte. Adieu, Anatole.
ANATOLE se lève; résolument.
Tu m'excuseras, ma chère Ilona, mais maintenant il faut que je m'habille... il est grand temps.
FRANZ, entrant avec un bouquet.
Ce sont les fleurs, monsieur.
ILONA
Quelles fleurs?
FBAr^z regarde Ilona d'un air à la fois étonné et familier.
Ce sont les fleurs, monsieur.
Tu Tas toujours, ton Franz. [Franz sort.) Tu voulais le renvoyer?
MAX
C'est quelquefois si difficile... [Anatole tient à. la main le bouquet tout enveloppé de papier de soie.)
ILONA
Fais voir si tu as bon goût.
MAX
Ce sont les fleurs pour ta demoiselle d'honneur?
iLONA, écartant le papier.
Mais c'est un bouquet de fiancée !
Allons bon, on s'est trompé de bouquet en me l'envoyant. Franz, Franz 1 [Il sort vivement en emportant le bouquet.)
MAX
Et le malheureux fiancé va recevoir celui d'Anatole.
ANATOLE, rentrant.
Franz, court chez le fleuriste.
MAX
Maintenant vous voudrez bien m'excuser... je file...
ANATOLE, l'accompagnant jusqu'à la porte.
Que faire?
MAX
Avouer.
Impossible,
MAX
Enfin, en tout cas, je reviens le plus vite que je peux.
Je t'en prie, oui.
MAX
Et ma couleur ?
Bleu... ou rouge... j'ai comme une idée de ça. Au revoir.
MAX
Adieu, Ilona. {Bas k Anatole.) Dans une heure je suis là. {Anatole rentre dans la pièce.)
ILONA, se jetant dans ses bras.
Enfin ! Ah, que je suis heureuse !
ANATOLE, machinalement.
Mon ange !
ILONA
Que tu es froid!
Je viens de te dire : Mon ange !
ILONA
Mais est-ce qu'il faut vraiment que tu t'en ailles à ce bête de mariage ?
Sérieusement, oui, mon trésor, il le faut.
ILONA
Sais-tuj je pourrais bien t'accompagner dans ta voiture jusque chez ta demoiselle d'honneur...
En voilà une idée ! Nous nous retrouverons ce soir. Il faut que tu ailles au théâtre aujourd'hui.
ILONA
J'enverrai un mot pour m'excuser.
Non, non, j'irai te chercher. Maintenant je vais enfiler mon habit. {Il regarde sa montre.) Ce que le temps passe ! Franz, Franz!
Que lui veux-tu ?
ANATOLE, à Franz qui entre.
Avez-vous tout préparé dans ma chambre ?
FRANZ
Monsieur veut dire l'habit et la cravate blanche ?
Mais oui.