‹ Anatole de Courde de Montaiglon, 1824-1895; notice biographiqueChapitre 3 sur 5 · I. Voici son acte de naissance · texte numérisé non relu

I. Voici son acte de naissance

Extrait du registre des actes de naissance de Vancien 2® arrondissement de Paris. Année 1824.

« Du mardi trente novembre mil huit cent vingt-quatre, dix heures du matin, acte de naissance de Anatole, que nous avons reconnu être du sexe masculin, né le vingt-huit du courant, à trois heures et demie de relevée, au domicile de ses père et mère, rue Sainte-Anne, 44, fils de Auguste-Emma de Gourde de Montaiglon, avocat, âgé de vingt-sept ans, et de dame Geneviève-Simonette Fouquet, son épouse, âgée de vingt-huit ans. Les témoins ont été MM. Pierre-Jean-Baptiste de Gourde de Montaiglon, avocat, âgé de soixante-six ans, demeurant susdite rue et numéro, aïeul paternel de Penfant, et Anatole Fouquet, archiviste-adjoint de la Gouronne, âgé de trentedeux ans, demeurant à Paris, rue du Regard, i5.

a Sur la déclaration à nous faite par mondit sieur Auguste-Emma de Gourde de Montaiglon, qui a signé avec les témoins et avec nous René-François- Sifrein Perin-Serigny, chevalier de la Légion d’honneur, maire-adjoint, après lecture faite.

« Signé : A.-E. de Gourde de Montaiglon. — De Gourde de Montaiglon.

— Fouquet. — Perin-Serigny. î

•ANATOLE DE MONTAIGLON

de bonne heure au collège, en qualité d’externe, et fit ses débuts à Louis -le- Grand. En i835, il se trouvait dans la classe de huitième, et suivit pendant trois ans les cours du lycée de la rue Saint-Jacques. Il se distingua tout d’abord par une grande facilité, aidée d’une excellente mémoire. Aussi, les succès ne tardèrent-ils pas à récompenser ses efforts. Il obtenait, presque d’emblée, les premières places en version, en orthographe, en thème. Chaque semaine, des exemptions, conservées par les soins d’une mère, témoignaient de l’application et des succès du studieux écolier.

A quelle époque, par suite de quelles circonstances, dut-il quitter les cours du lycée Louis-le-Grand? Nous l’ignorons. Est-ce à cette époque que la famille vint habiter l’appartement de la rue Sainte-Anne où elle demeura de longues années? Bref, Anatole alla terminer ses études dans un pensionnat du Marais, jouissant alors d’une grande réputation. L’institution fondée en i8io rue des Minimes par Jean Massin brillait alors d’un vif éclat, dû à ses succès au concours général. C’est grand dommage que personne n’ait songé à retracer, quand cette maison disparut, il y a une quinzaine d’années, les incidents mémorables de son glorieux passé et à dresser la liste des illustrations dans tous les genres qu’elle a produites.

Notre confrère paraissait avoir gardé le meilleur souvenir des années qu’il demeura dans cette institution. Deux anecdotes, qu’il aimait à raconter, sont assez caractéristiques pour mériter d’être conservées.

Après les succès des premières années de collège, Montaiglon s’était, paraît-il, quelque peu relâché de son application ; les places s’en ressentaient. Cependant, un jour de composition, pris d’une belle ardeur, il forme la résolution de tenter un effort énergique pour regagner d’un coup tout le terrain perdu. On composait en version latine. Le professeur avait dicté un passage de la première épître d’Horace. Voilà mon jeune latiniste, bien décidé à étonner ses maîtres comme ses camarades par un coup d’éclat, qui sue sang et eau pendant les deux heures de composition. Avec quelle impatience il attendait le résultat, on le devine aisément.

Enfin, le samedi arrive et le professeur donne la liste des places. L’étonnement de notre ami augmente à chaque minute quand il entend nommer les dix premiers, parmi lesquels il ne figure pas. L’énumération continue et le nom de Montaiglon n’est pas prononcé. Après l’avant-dernier, le professeur fait une pause et dit: « Il reste encore une copie qu’il m’a été impossible de classer. Ce n’est pas l’œuvre d’un sot; celui qui a inventé cette traduction a montré beaucoup d’imagination et a fait preuve d’une vive intelligence; toutefois, je ne puisque constater une chose, c’est que son devoir n’est qu’un contresens du commencement à la fin. »

De cette composition extraordinaire, il n’était resté à notre confrère que le souvenir d’un seul passage.

Il avait traduit, le malheureux! Mutât quadrata rotundis^ par : « Il cherche la quadrature du cercle. » Et tout le reste à l’avenant. Il fut le dernier; mais, à partir de ce jour, le professeur, jugeant qu’il n’avait pas affaire au premier venu, le traita avec une estime particulière.

L’autre anecdote n’est pas moins typique :

Comme Anatole de Montaiglon avait toujours été un bon élève, ponctuel et appliqué, il jouissait d’une certaine tolérance. Le directeur lui avait permis notamment d’apporter des livres de littérature, d’histoire et de voyage, pour occuper ses moments de loisir, après les devoirs terminés et les leçons récitées. C’eût été parfait, si les camarades, tentés par le fruit défendu, n’avaient eu l’envie de profiter, eux aussi, de cette aubaine et n’avaient négligé les exercices réglementaires pour se livrer à des lectures plus intéressantes que le Conciones ou l’Enéide. Les choses en vinrent au point que l’excellent père Massin, averti de ce qui se passait, dut intervenir en personne et menacer de retirer l’autorisation accordée. « Si au moins, ajoutait-il, vous lisiez des auteurs étrangers, cela irait tout seul ; vos camarades ne seraient pas entraînés par votre exemple. » Ce fut un trait de lumière pour le jeune élève. Il se procura un Shakspeare et, à coups de dictionnaire, se mit à traduire Othello et Macbeth. Au bout de quelques mois de cet exercice, il comprenait l’anglais à livre ouvert. C’est à cette singulière circonstance qu’il dut la connaissance de la seule langue

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étrangère qu’il ait jamais apprise et qu’il traduisait facilement, sans toutefois la parler.

Montaiglon avait quitté le lycée Louis-le-Grand pour Charlemagne en 1840, comme il venait de terminer sa quatrième. J ai eu la curiosité de rechercher les succès du collégien dans les palmarès du temps. Je m’attendais à trouver toujours son nom parmi les premiers. Ma déception fut grande en constatant que, dans la classe de quatrième, il n’avait obtenu qu’un 5® accessit de version latine et un 3® d’histoire.

Sera-t-il plus heureux et plus brillant au lycée Charlemagne? Il débute en troisième avec deux accessits, l’un pour la version, l’autre pour l’histoire; mais il remporte, en anglais, un prix de thème et un accessit de version. En seconde, il est nommé en histoire seulement. Son nom n’est même pas prononcé l’année suivante. Enfin, dans la classe de philosophie, il n’a que le 7e accessit de dissertation française.

Il était resté pendant ces quatre années interne à l’institution Massin qui, comme on l’a dit plus haut, atteignait vers cette époque l’apogée de sa prospérité et de ses succès.

Ses études terminées, c’était en 1844, il passait l’examen de baccalauréat le 7 août. Il était alors dans sa vingtième année, car ce n’était guère avant cet âge que l’on sortait alors du collège. La nécessité de choisir une carrière ne tarda pas à se poser.

Le père d’Anatole, en sa qualité d’avocat, poussait sans doute son fils vers l’étude du droit ; nous le voyons prendre ses inscriptions et se présenter, sans trop se presser, semble-t-il, aux premiers examens. Il obtient le diplôme de bachelier en droit le 3i juillet 1847. Cette étude lui offrait probablement peu d’attraits, car il ne paraît pas l’avoir poussée bien loin, ni avoir brigué le grade de licencié, qui lui eût ouvert la carrière du barreau. Ses contemporains ont gardé de lui, durant ces années de jeunesse, un souvenir de nature à étonner ceux qui ne l’ont connu que vers la fin de son existence. Répandu dans une société intelligente et cultivée, fréquentant assidûment les salons et les réunions mondaines, il apportait dans sa tenue beaucoup de recherche et même d’élégance. Sa parenté avec Jsabey, avec la famille du baron Lemot,

la liaison de son père et de son oncle avec Prosper- Mérimée le mettaient en relations suivies avec nombre d’artistes distingués et de lettrés délicats. Ces rapports ne furent sans doute pas sans influence sur sa vocation et contribuèrent puissamment à lui inspirer, en même temps que le goût de l’érudition et des études archéologiques, une vive prédilection pour toutes les manifestations de l’art et de la littérature.

Quelle influence le dirigea vers cette École des chartes encore bien modeste et peu connue des travailleurs? Son oncle, l’archiviste-adjoint de la Couronne, eut sans doute une part dans cette décision. Il arrivait à l’École, préparé par d’immenses lectures, à tirer bon parti de l’enseignement des maîtres éminents qui occupaient alors les chaires de paléographie et d’archéologie. L’âge avait donné une certaine maturité à son esprit ouvert et avide d’apprendre. Nous avons entendu plus d’une fois répéter par Jules Quicherat que les élèves entrés à l’École un peu tard profitaient bien mieux de son enseignement que ceux qui s’y présentent trop jeunes et dès la sortie du collège.

Montaiglon avait près de vingt-trois ans quand il débuta dans la carrière. M. Letronne, alors directeur des archives de France, venait de donner asile à la jeune École dans les dépendances du palais Soubise. La salle des cours, que nous avons fréquentée dix ou douze ans plus tard, était installée dans cette salle ovale du rez-de-chaussée, dont l’exquise décoration rivalise de luxe et de somptuosité avec le fameux salon doré du premier étage. Quel cadre admirable pour inspirer le goût des recherches sur le passé et les vieux souvenirs de la France! Aussi, ne doit-on pas s’étonner si, avec ses prédilections innéès, développées par la fréquentation d’artistes en vue, le jeune de Montaiglon eut l’idée bien hardie pour l’époque de présenter, comme sujet de thèse, un « Essai de Dictionnaire des anciens artistes français du moyen âge et de la Renaissance. » De ce travail, rédigé sous la forme de dictionnaire, il ne nous est resté que les positions, trop brèves et trop sommaires pour donner une idée bien nette du plan et de l’étendue de l’ouvrage projeté. Ces positions n’ont qu’une seule page. Elles nous apprennent seulement que l’auteur avait réuni sous

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un classement alphabétique les noms des peintres, des peintres verriers et des émailleurs, en joignant aux Français de naissance les étrangers ayant travaillé dans notre pays h

I. Nous croyons que nos lecteurs seront bien aises de trouver ici le texte des positions imprimées de cette thèse, seul vestige du projet qui eut une influence si considérable sur les études de la vie entière de notre confrère. Voici ce document :

Essai de Dictionnaire des anciens peintres français pendant le moyen âge

et la Renaissance.

« L’histoire de la peinture française a les mêmes divisions que celle de « l'architecture; elle a une période antique, romane et gothique. A partir « de Charles VIII et même de Louis XI commence l’influence italienne, dont « les différentes phases occupent tout le xvi® siècle. Cette liste est, par suite, « arrêtée au règne de Henri IV; c’est avec Vouet et Poussin que commence « réellement l’art moderne.

« Dans cet essai, l’on a restreint la question aux seuls faits qui nous sont « parvenus avec une indication d’artiste. C’est donc la réunion des noms ({ (peintres, peintres verriers et émailleurs) qu’on s’est proposée. Les grands « artistes de la dernière époque n’y figurent que pour mémoire; leurs mono- « graphies eussent suffi et au delà à un travail particulier.

« Les peintres français n’étant pas les seuls qui aient travaillé en France, « on leur a joint les peintres étrangers qui y sont venus; autrement, les ({ maîtres de l’École de Fontainebleau seraient passés sous silence.

« Les limites géographiques qu’on a adoptées sont celles de la France « actuelle. L’Alsace est allemande dans le passé ; mais si l’on ne se fût « occupé de ses peintres qu’à l’époque de son annexion, il faudrait ne s’oc- « cuper des provinces qu’à l’époque de leur réunion, ce qui ferait pour « chacune un point de départ nouveau. On a même cru devoir comprendre « les parties maintenant étrangères pour l’époque pendant laquelle elles ont « été comprises dans la France : le monastère de Saint-Gall obéissait à « Charlemagne, et ses artistes ont souvent travaillé pour lui.

« Les sources dont on a eu à se servir, sauf pour la seconde moitié de la « dernière époque, sont de differente nature et presque toujours indirectes, « Les statuts, les quittances ou les marchés sont rares; on y supplée par les « actes, les tailles, les comptes, les mentions éparses dans les chroniques, etc. « Les livres les plus divers, et en apparence les plus étrangers, fournissent « des secours inattendus; ainsi les poètes du xv® siècle.

« Enfin, pour remédier aux inconvénients qu’entraîne la forme de dic- (( tionnaire, celui-ci est suivi d’une table méthodique. Les peintres, divisés « selon les lieux où leur existence est constatée, sont rangés chronologique- « ment sous des divisions géographiques. On aura ainsi l’ensemble des « artistes qui se sont succédé dans une province et même dans une ville. »

Ce plan immense et confus est à peu près tout ce qui reste du grand projet inspiré par l'histoire des peintres français. Les nombreuses monographies publiées par la suite ne furent composées que plus tard. Quelle dut être la

On peut juger par le plan abrégé que nous donnons en note la variété des sources auxquelles sont empruntés les éléments de cet essai. D’ailleurs, si ce vaste projet de dictionnaire ne devait jamais voir le jour, il ne demeura pas inutile à son auteur. Montaiglon a conservé toute sa vie sa thèse, en Tenrichissant sans cesse de nouvelles additions, en y intercalant beaucoup de notes et d’extraits sur les peintres modernes; il a fait ainsi un répertoire précieux de noms peu connus qui lui a fourni souvent d’utiles ressources pour ses travaux. Il n'est pas sans intérêt d’ajouter que ce recueil, fruit d’une vie entière de recherches et de labeur, est garanti, provisoirement du moins, contre les chances de destruction.

Sans doute, le travail du jeune étudiant paraîtrait de nos jours, après les publications de Léon de Laborde, de Jal, de Bellier de la Ghavignerie, et aussi après les Archives de l'art français^ bien modeste, bien incomplet. Mais si l’on veut bien se reporter au temps oü il a été entrepris, à l’àge de celui qui l’avait conçu, à l’inditlerence, à peu près universelle alors, pour les origines de la peinture et de la sculpture françaises, on doit reconnaître que l’auteur d’un pareil répertoire était singulièrement en avance sur ses contemporains. Qui connaissait alors en France ce Künstler Lexicon de Nagler, paru dei835ài852? Qui se doutait des révélations imprévues qu’il contient sur nombre de maîtres de nos provinces, à peine connus dans leur propre pays? C’était acte d’une singulière hardiesse de vouloir, en 1848 ou i85o, dresser un dictionnaire des artistes français. Aussi la thèse de notre ami ne passa pas inaperçue, ainsi qu’en témoigne la lettre suivante retrouvée dans ses papiers :

Monsieur,

La vive curiosité qu’a excitée en moi, en raison d’études communes et de goûts communs, le titre de la thèse que vous avez présentée à l’examen de l’École des chartes, me fait braver le reproche d’indis-

stupéfaction du jury d’examen, quand le jeune candidat lui présenta comme thèse les boîtes renfermant les fiches sur lesquelles il avait condensé les résultats de ses vastes lectures! Comme elle est singulière aussi la remarque sur la nationalité de l’Alsace !

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crétion que je m’attirerai certainement en vous demandant la faveur d’un exemplaire.

Gomme je ne veux pas éviter un reproche pour en encourir un autre, je vous prierai, au cas où il vous serait impossible de déférer à ma demande, de m’apprendre si plus tard le public n’aura pas occasion de faire acquisition de votre ouvrage.

Recevez, Monsieur, et en tout état de cause, avec mes félicitations sincères, l’assurance de ma considération toute particulière.

Ch. Asselineau.

La promotion à laquelle appartenait le futur professeur à l’École des chartes se composait de jeunes gens doués d’une belle ardeur pour les études médiévistes. Aussi, plusieurs d’entre eux ont-ils laissé un nom dans la science; d’autres se sont distingués dans d’autres carrières. 11 suffira de rappeler ici, sans y insister davantage, les noms de Duplès-Agier, d’Édouard Garnier, mort souschef aux Archives nationales, de Jules Tardif, qui passa également sa vie aux Archives, enfin de MM. Charles Tranchant, Charles de Grandmaison, le savant archiviste de Tours, et Adrien Gréa, dont la thèse sur la juridiction des archidiacres avait été fort remarquée.

L’École avait, comme tout le pays, traversé une période assez difficile. Son installation aux Archives nationales l’avait rendue solidaire de notre grand dépôt public. Après la révolution du 24 février, on eut quelque inquiétude pour la sécurité de l’établissement; aussitôt les jeunes élèves de l’École de se mettre à la disposition de l’autorité supérieure pour assurer la défense des documents menacés, ainsi que l’indique la pièce suivante :

27 février 1848.

Le directeur de l’École des chartes s’empresse de remercier MM. de Montaiglon, Grandmaison et Lezurier de l’offre qu’ils ont faite de concourir à la garde des Archives. Il les engage à s’entendre aussitôt que possible avec M. Laget, chef du poste des Archives, afin de se procurer des armes et de s’entendre sur les heures de service.

Le directeur prie ces messieurs d’associer à leur projet tous les élèves de l’École des chartes, que le secrétaire, très occupé en ce moment dans sa légion, ne peut individuellement convoquer.

Utilisa-t-on le concours offert par ces volontaires improvisés?

Trouva- 1- on Poccasion de mettre leur valeur à l’épreuve? Il nous a été rapporté que M. Laget, nommé dans la pièce précédente, alors employé aux Archives, se signala dans ces circonstances critiques. Il ne dépendit pas de nos jeunes étudiants qu’ils ne fissent acte, eux aussi, d’héroïsme. L’occasion seule leur manqua de montrer leur courage; mais leur bonne volonté avait fait ses preuves.

On eut alors la singulière idée d’affubler d’un uniforme les élèves de l’École des chartes. En quels insignes consistait-il? Nous n’avons jamais pu parvenir à le savoir exactement. Une casquette galonnée en constituait, croyons-nous, le caractère essentiel. Quelques-uns des élèves portèrent ces insignes, mais peu de temps. On ne pouvait se dispenser d’aller remercier le gouvernement provisoire d’une pareille faveur; on n’y manqua pas. Une députation fut nommée et, ce qu’il y a de plus surprenant, fut reçue par Bûchez, Pagnerre et Alexandre Bixio, membres du gouvernement siégeant alors à l’Hôtel de Ville. Anatole de Montaiglon faisait partie de la députation. Il nous a raconté plus d’une fois le singulier quiproquo qui fit prendre à cette conférence un caractère presque bouffon. Bûchez passait sa journée à recevoir et à haranguer des délégations venues de tous les points de Paris et de la province. On lui annonce l’École des chartes; il entend l’école des cartes et entame immédiatement un beau discours sur l’utilité de la géographie, sur les services rendus au pays par les étudiants qui se vouaient à l’étude spéciale de cette science si utile, etc., etc. Il ne s’arrêtait plus une fois lancé dans cette voie. Remarqua-t-il l’air singulier de ses jeunes auditeurs, qui avaient beaucoup de peine à garder leur sérieux? c’est peu probable. On applaudit et on se sépara enchantés les uns des autres.

Anatole de Montaiglon quittait l’École des chartes à vingtsix ans, en i85o. La maturité de son esprit lui avait permis de jeter, quand il était encore sur les bancs de l’École, les premières bases des ouvrages qui devaient remplir sa vie.

Ainsi, l’histoire des artistes français demeura toujours son travail de prédilection, et, dès i85i, il publiait la première rédaction de cet historique de la statue de Louis XIII, qui l’oc-

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cupa jusqu’à son dernier jour et qui constituait dans sa pensée un des chapitres de ce livre sur les statues équestres pour lequel il ne cessa d’amasser des matériaux, sans le faire jamais paraître.

La même observation s’appliquerait à ses œuvres purement littéraires. Combien de temps consacra-t-il à la préparation de cette édition de Rabelais restée inachevée? Et que de documents réunis pour cette édition définitive des lettres de Guy Patin, commencée en collaboration avec Paul Chéron, et dont on attend encore le premier volume !

Voici une preuve encore plus singulière de la longue préparation que notre ami consacrait à tous ses travaux. On sait qu’il a écrit pour une édition somptueuse de Molière, illustrée par son ami Jacques Léman, puis, après la mort de cet artiste, par M. Maurice Leloir, des notices pleines de science, de remarques fines et judicieuses et d’observations ingénieuses. Par malheur, la nature du livre a empêché qu’il se répandît parmi les lettrés et les érudits, parmi ceux enfin qui étaient le mieux en état d’apprécier la haute valeur de ces notices. N’allez pas croire que ces morceaux de critique littéraire furent improvisés pour les nécessités de la publication. Depuis de longues années, depuis sa première jeunesse, Anatole de Montaiglon, admirateur passionné du grand comique français, avait entrepris des recherches sur les points restés obscurs de sa biographie. J’ai retrouvé un curieux témoignage des préoccupations de notre ami à ce sujet. Dans ses papiers on a recueilli quatre lettres adressées par son père à des notaires de Paris, leur demandant d’autoriser son fils à rechercher dans leur minutier certains actes passés par Molière chez un de leurs prédécesseurs.

Absorbé sans doute par d’autres travaux, le jeune étudiant ne donna pas suite à ce projet, puisque les lettres d’introduction ne furent pas remises à leur adresse; mais n’est-il pas curieux de lui voir d’aussi bonne heure commencer ces investigations et avoir la première idée d’un travail qui devait être repris par Eudore Soulié, sans que jusqu’ici personne ait dit le dernier mot sur la question, car il reste beaucoup de minutiers parisiens encore inexplorés? c’est de Soulié lui-même que nous le tenons.

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C’était au mois de mars 1849 qu’Anatole de Montaiglon avait formé ce projet de perquisitions chez divers notaires. Il s’était bien renseigné avant de commencer ses démarches, comme le prouve une des lettres que nous avons sous les yeux et que nous croyons intéressant de reproduire. Elle est adressée à M® Trépagne, demeurant quai de l’École,- n® 10. Voici cette lettre :

Mon cher maître,

Un acte qui vous sera représenté m^a fait supposer que l’un de vos prédécesseurs, Mahaut ou Thévenot, a pu être le notaire de Molière. Voulez-vous bien, dans un intérêt purement historique, en causer avec mon fils, élève de l’École des chartes, et l’aider dans la recherche de quelque signature de ce grand homme, ce qui, pour le monde littéraire, serait une véritable trouvaille?

Je vous serai bien reconnaissant de la bienveillance que je vous demande pour mon fils.

Agréez la nouvelle assurance de mes sentiments bien dévoués.

Aug. DE Montaiglon.

Paris, le 26 mars 1849.

Il y a longtemps, on le voit, qu’on a songé à demander aux minutes notariales l’explication des énigmes historiques réputées indéchiffrables.

Pourquoi notre jeune étudiant ne donna-t-il pas suite à ce projet? Les articles de critique musicale qu’il publiait dans le journal le Temps^ en mars et en avril 1849, l’absorbaient pas au point de lui enlever le loisir de tenter au moins les premières recherches et de rendre visite aux notaires pour lesquels il avait des lettres d’introduction. Peut-être, et je serais assez tenté d’admettre cette explication, Eudore Soulié commençait-il alors ses propres travaux, ce qui décida son jeune concurrent à renoncer à ses démarches. Dans tous les cas, les détails qui précèdent montrent bien que Molière, comme Guy Patin, comme Rabelais, et aussi comme Bernard Palissy, ne cessa de hanter l’esprit investigateur et toujours en travail de notre ami. Le double objectif qui remplira toute sa vie apparaît maintenant bien nettement : d’une part, l’histoire de l’art et des artistes en France, et, parallèlement, l’histoire littéraire, à commencer par les poésies et les fabliaux du moyen

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âge pour s’étendre aux grands écrivains originaux du xvi® et du XVII® siècle.

On n’attend pas de nous la nomenclature des publications innombrables de notre ami. Le travail a été fait et bien fait de son vivant, et avec son concours; tout au plus conviendrait-il maintenant d’ajouter un supplément à cette bibliographie considérable. Ce supplément, croyons - nous , ne tardera pas à paraître. Mais le volume déjà imprimé suffit à mettre en pleine lumière la prodigieuse activité de cet esprit toujours en éveil, toujours occupé des questions les plus différentes. Il ne faut pas oublier aussi que beaucoup de ses travaux sont restés manuscrits; beaucoup étaient inachevés ou seulement en préparation; et ceux-là aussi ont exigé de longues heures.

Anatole de Montaiglon était nommé archiviste paléographe le 5 décembre i85o, à sa sortie de PÉcole des chartes, et entrait le même jour dans la société formée par les anciens élèves. Dès le 9 juin de l’année suivante, il devenait membre résidant de la Société des Antiquaires de France, dont il demeura, après Jules Quicherat, le doyen jusqu’au jour de sa mort. En se consacrant aux travaux d’érudition littéraire et aux recherches artistiques, notre ami avait embrassé la carrière qui convenait le mieux à son genre d’esprit; mais il fallait songer à assurer le pain quotidien, car son père, mort le 28 février i852, à Pâge de cinquantequatre ans, dans l’appartement qu’il occupait rue de Bondy, n° 68, l’avait laissé en présence d’une situation des plus embarrassées. C’est alors qu’il sollicita et obtint, peut-être à la faveur des recommandations d’Isabey et de Mérimée, la place d’attaché au Musée du Louvre. Il débuta sous les ordres de M. Barbet de Jouy en travaillant au Catalogue des sculptures du moyen âge et de la Renaissance.

La conservation du Musée comptait alors des hommes distingués qui ont laissé une trace durable de leur passage à la tête de nos grandes collections nationales. M. Frédéric Villot, à la peinture, rédigeait les premiers catalogues vraiment critiques des écoles française et étrangères. Ses travaux, dépassés aujourd’hui, ont longtemps servi de guides et de modèles, il convient de

ne pas l’oublier, aux directeurs des musées des pays voisins. M. Reiset et le marquis de Ghennevières possédaient une compétence spéciale qui s’est affirmée dans la rédaction du catalogue des dessins. Le jeune attaché apprit beaucoup dans le commerce journalier de ces connaisseurs délicats. La besogne dont il était chargé lui convenait à merveille, aussi s’en acquittait-il avec zèle, et je ne crains pas d’avancer que ce fut une perte pour le Louvre quand, pour des motifs que je n’ai pas à rechercher, il dut se séparer de ses collègues.

Ceux-ci n’oublièrent pas les services qu’il leur avait rendus, et quand M. Barbet de Jouy donna, vers iSyS, une nouvelle édition du Catalogue des sculptures du moyen âge et de la Renaissance, il se plut, dans une dédicace flatteuse, inscrite en tête de l’exemplaire offert à notre ami, à rendre hommage au zèle et au précieux concours de son ancien collaborateur.

Je ne suivrai pas Anatole de Montaiglon dans ses voyages en Belgique, en Angleterre et plus tard à Venise.

A Gand, à Liège, il retrouva d’anciens amis de son père qui accueillirent avec empressement le jeune attaché du Musée de Paris. 11 s’y rencontra notamment avec Adolphe Siret, l’auteur du Dictionnaire des peintres, et collabora à diverses reprises au Journal des beaux-arts^ que dirigea pendant une trentaine d’années l’écrivain belge.

A Londres, où il était allé recueillir de vieilles poésies françaises manquant à nos grandes bibliothèques publiques, il lui arriva une aventure qu’il nous a racontée bien des fois. Un des textes gothiques qu’il avait à copier présentait cette particularité rare que les feuillets du volume n’avaient jamais été coupés. On le lui communiqua néanmoins, mais sous la condition expressequ’un couteau sacrilège ne séparerait pas les pages du vénérable bouquin. 11 lui fallut donc s’ingénier pour déchiffrer mot à mot les vers enfermés entre les feuillets jumeaux. Comme il avait d’excellents yeux, bien que très myope, il vint à bout de cette tâche ardue; mais il riait encore longtemps après en pensant à l’épreuve bizarre à laquelle on avait soumis sa patience et sa vue.

Un des travaux les plus considérables qui l’occupèrent vers cette

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époque est aujourd’hui presque complètement oublié, en raison des circonstances particulières qui lui donnèrent le jour et des conditions défavorables dans lesquelles il parut.

Une société littéraire de Versailles avait mis au concours, en i85o, l’histoire d’un de ses enfants les plus illustres, le sculpteur Houdon. Ce sujet enthousiasma Montaiglon. Il résolut de prendre part à la lutte; un collaborateur s’offrit à lui, promettant la communication de lettres et de divers papiers de famille, et c’est ainsi que la notice sur Houdon, très complète et très substantielle, publiée en quatre parties par la Revue universelle des arts de i855, porte les deux noms d’Anatole de Montaiglon et de Georges Duplessis.

Quant au résultat du concours, il était prévu d’avance. Le prix fut décerné à deux jeunes Versaillais, MM. Delerot et Legrelle, dont la notice a été publiée en volume. Il est sans intérêt de rechercher ici de quel poids les influences locales ont pu peser sur cette décision; qu’il nous suffise d’observer que la biographie non couronnée, malgré certaines lacunes, est une œuvre pleine de recherches et de remarques ingénieuses, faisant grand honneur aux deux jeunes écrivains.

En même temps qu’il devenait le collaborateur assidu, avec Soulié, Mantz, Dussieux, des Archives de Vart français^ créées par le marquis de Chennevières, il publiait VAbecedario de Mariette; il annotait avec ses amis le Journal du marquis de Dangeau; il donnait enfin à la bibliothèque Elzévirienne, fondée par l’éditeur Janet, une nouvelle édition des Quinze joyes du mariage^ les neuf premiers volumes du Recueil de poésies françaises des XV^ et XVR siècles^ dont les cinq autres volumes parurent de i8y5 à 1878, avec la collaboration du baron James de Rothschild, et enfin les Mémoires pour servir à Vhistoire de V Académie royale de peinture depuis 1648 jusqu’en 1 66 4[\%bl>], Le succès de ces deux derniers volumes n’inspirait avec assez de raison qu’une médiocre confiance au libraire; de là leur rareté. Ce fut en effet un des premiers ouvrages de la bibliothèque Elzévirienne qui se trouvèrent épuisés, simplement parce qu’ils avaient été tirés à plus petit nombre que les autres volumes de la collée-

tion. Le jeune savant déployait une activité infatigable, et son éditeur fut plus d’une fois obligé de lui demander grâce. Celui-ci disait plaisamment que, de ses deux collaborateurs ordinaires, Tun, c’était Édouard Fournier, voulait lui faire rééditer tout ce qui était déjà imprimé, l’autre, Anatole de Montaiglon, lui apportait à publier tout ce qui était encore inédit.

La Bibliothèque el\évirienne ^ entre tant de collections éphémères, a gardé sa place parmi les meilleurs recueils de textes anciens. Elle le doit sans doute aux travailleurs consciencieux et érudits que le directeur de l’entreprise, homme fort distingué luimême, avait su grouper autour de lui. Et certes, A. de Montaiglon doit être compté parmi ses plus précieux conseillers.

Il serait trop long d’insister sur les travaux multiples qu’il fit insérer dans sa collection des Archives de Vart français. L’indépendance de son esprit à l’égard des conventions admises ne fut pas sans lui attirer parfois d’étranges aventures. Quand parut, dans le tome V des Archives^ l’article qui discutait l’attribution à Jean Cousin de la statue de l’amiral Chabot, plusieurs lecteurs se montrèrent fort scandalisés de ce blasphème. Anatole de Monlaiglon aimait à raconter la scène comique que lui avait faite à ce propos le philosophe Victor Cousin, collaborateur accidentel des Archives de Vart français., où il avait imprimé, en i853, une longue notice sur les tableaux du Poussin conservés en Angleterre, et un inventaire des objets d’art trouvés chez les Carmélites de la rue Saint-Jacques en 1793 L C’était, d’après le chef de l’école éclectique, un crime de lèse-patrie que de mettre au jour des documents de nature à porter atteinte aux gloires consacrées et aux grands noms de l’école française. Et voilà comme on comprenait l’histoire en l’an de grâce i855.

Le père d’Anatole de Montaiglon lui avait laissé, avons-nous dit, une succession fort obérée. Notre ami se trouvait donc, à vingthuit ans, obligé de se tirer d’affaire, sans autre ressource que sa place au Louvre et sa plume. Aussi pouvait-il, sur la fin de sa vie, déclarer avec une légitime fierté que jamais il n’avait été à charge

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