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ANATOLE DE MONTAIGLON
à personne, et qu’alors même qu’il devait pourvoir à tous ses besoins avec un traitement de quinze cents francs, il avait trouvé le moyen, sans jamais contracter de dettes, d’acheter des livres. C’est ainsi qu’il se procura, dès qu’elle parut, la Renaissance des arts à la cour de France^ de M. Léon de Laborde. « Et je me suis applaudi bien des fois, ajoutait-il, d’avoir acquis cet ouvrage dès sa mise en vente, car je n’aurais pu me le procurer plus tard au prix que les rares exemplaires ne tardèrent pas à atteindre. »
Nous avons dit que Montaiglon ne resta que peu d’années attaché à la conservation du Louvre. Le 5 décembre i856, il était nommé surnuméraire à la bibliothèque de l’Arsenal. Il se vit alors dans la nécessité, pour se rapprocher du centre de ses nouvelles occupations, de quitter la rue de Miromesnil, qu’il habitait alors, pour s’installer dans ce quartier du Marais oû se sont écoulées les quarante dernières années de sa vie. A la bibliothèque de l’Arsenal, il se lia avec plusieurs de ses collègues ; c’est là qu’il fit la connaissance de M. Jules Cousin, le créateur de la bibliothèque et du Musée Carnavalet. Entre ces deux hommes distingués, indépendants, tous deux d’un esprit fin et original, se noua une intimité qui devait durer jusqu’à la mort.
D’ailleurs, dans tous les emplois dont il fut successivement chargé, A. de Montaiglon sut toujours inspirer à ses égaux comme à ses supérieurs de vives sympathies par l’aménité de ses rapports et la délicatesse de son caractère. Il était bon, foncièrement bon, et aussi fort obligeant. Beaucoup en ont abusé; il le savait, mais ne se corrigeait pas, et il a continué jusqu’à la fin de sa vie à rendre service aux humbles qui s’adressaient à sa bourse comme à tous ceux qui avaient recours à son immense érudition.
Pour en finir d’un seul coup avec les principales étapes de sa carrière, nous passerons rapidement en revue les diverses fonctions qu’il a remplies et les distinctions honorifiques qui récompensèrent ses travaux. En mai i855, il est élu membre de la Société des antiquaires de Normandie; trois ans plus tard, en i858, il est chargé d'une mission dans la haute Italie, avec son maître Francis Guessard, qui commençait à préparer la collection des Anciens Poètes de la France. Les deux colla-
borateurs poussèrent Jusqu’à Venise. Le roman des Aliscans, publié en 1870, fut le résultat de ce voyage. Le 22 février 1860, Anatole de Montaiglon devient sous -bibliothécaire à Sainte- Geneviève, sur la recommandation de Prosper Mérimée. Il n’occupa ce poste que peu d’années. Sur la proposition de M. Lacabane, directeur de l’École des chartes, Victor Duruy, alors ministre de l’instruction publique, lui conférait, le 23 mai 1864, les fonctions de secrétaire-trésorier et professeur suppléant à l’École des chartes, en remplacement de Borel d’Hauterive, le frère de Petrus Borel, dit le lycanthrope, qui eut son heure de célébrité aux temps des excentricités romantiques. Il ne conserva cet emploi de secrétaire que pendant quatre ans ; mais cette période fut marquée par un accroissement considérable des collections. Aucune occasion d’enrichir, soit par des dons habilement provoqués, soit par d’intelligentes acquisitions, la bibliothèque de l’École ne fut négligée; car notre ami avait pour principe qu’il n’y a pas de livre inutile et que le plus mauvais ouvrage peut fournir parfois de précieux renseignements.
La mort de Vallet de Viriville, survenue en 1868, laissait vacante la chaire de bibliographie et de classement des Archives. Le secrétaire de l’École des chartes se trouvait tout désigné pour l’occuper. La nomination d’Anatole de Montaiglon porte la date du 18 mars 1868. En devenant le collègue de ses anciens maîtres, du vénérable Léon Lacabane, de Jules Quicherat, d’Adolphe Tardif, de Bourquelot et de Guessard, le nouveau professeur réalisait une de ses plus chères ambitions. On peut dire que ce cours devint dès lors sa constante, sa principale préoccupation. Certaines critiques, surtout dans les dernières années, ont été formulées contre la manière dont il remplissait ses délicates fonctions. Il ne nous appartient pas d’examiner ici les reproches plus ou moins fondés adressés au professeur, et cela pour la raison péremptoire que nous n’avons jamais eu l’occasion d’entendre une seule de ses leçons. Mais nous l’avons assez connu pour affirmer qu’il possédait toutes les qualités requises pour intéresser un jeune auditoire, pour éveiller sa curiosité, pour exciter l’esprit de recherche' et de critique. Peut-être manquait-il de pédantisme, et je ne m’étonne-
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rais pas que cette absence de morgue doctorale, si rare chez les professeurs d’aujourd’hui, eût singulièrement contribué à lui valoir les sympathies dont il a toujours été entouré par ses nombreux élèves. A coup sûr, il ne procédait pas selon les principes allemands, si fort en vogue maintenant. Ce n’est pas nous qui songerons à le lui reprocher, surtout en nous rappelant l’aversion de Jules Quicherat pour la lourde et ennuyeuse érudition d’outre- Rhin. Les digressions fréquentes, les aperçus ingénieux semés à chaque instant dans l’exposition de matières assez arides par ellesmêmes, ne valaient-ils pas mieux, pour tenir en éveil Tesprit d’auditeurs jeunes et distraits, qu’une exposition dogmatique de faits n’ayant souvent aucune liaison possible entre eux?
Quant au classement des archives, nous savons trop par expérience combien les programmes les plus vantés laissent à désirer, pour reprocher sérieusement à un professeur de ne s’en être pas tenu au pur développement des instructions ministérielles. N’avonsnous pas assisté, durant un long séjour aux Archives nationales, au bouleversement des anciens fonds, sous prétexte de les classer, — c’était toujours la raison invoquée, — selon des règles à la fois plus simples et plus rationnelles? Montaiglon enseignait, je crois, et il avait bien raison, qu’il faut le plus possible respecter l’ordre consacré par le temps ou parles anciens usages, et qu’il ne convient d’introduire de nouvelles classifications que lorsqu’un accident quelconque a bouleversé les archives du passé. C’était, dans tous les cas, une prudente doctrine. Elle a du moins le mérite de laisser peu de place à l’arbitraire et à la fantaisie.
On a parfois jugé sévèrement la façon dont il s’est acquitté de ses devoirs professionnels pendant la dernière période de sa vie. Je ne contesterai pas que l’affaiblissement de sa merveilleuse mémoire et même de son esprit si lucide et si sagace ait pu exercer une fâcheuse influence sur son enseignement. Mais quel est le professeur qui pourrait se vanter d’avoir répété le même cours, pendant vingt-cinq ou trente ans, sans lassitude et sans dégoût? Le phénomène constaté chez le professeur de l’École des chartes ne se retrouve-t-il dans les diverses écoles à tous les degrés de l’échelle? 11 ne serait pas difficile de citer tel savant illustre qui.
depuis dix ans ou davantage, continue, dans un de nos premiers établissements scientifiques, un cours tout à fait insuffisant, sans que personne ose prendre l’initiative de remédier à cet état de choses. On applique rigoureusement la loi de la retraite à un instituteur, à un modeste titulaire de lycée; mais l'enseignement supérieur échappe le plus souvent à la règle commune, et c’est grand dommage. J’ai entendu jadis un des professeurs les plus éminents de rUniversité déclarer qu’après vingt ou vingt-cinq ans d’enseignement, et une fois un certain âge atteint, il fallait se souvenir du conseil d’Horace : Solve senescentem^ etc. Et il avait bien raison.
Montaiglon était entré trop tard dans le professorat pour sentir la nécessité de la retraite.. On lui laissa ses fonctions jusqu’à la dernière limite; on fit bien. Sa chaire de l’École des chartes lui tenait trop à cœur pour qu’il songeât spontanément à une séparation qui s’imposait. Ce fut sans doute une faiblesse; mais combien naturelle! et que d’hommes dans son cas n auront pas plus de courage que lui et- pas plus de résignation !
En somme, si ses élèves n’apprirent pas, en l’écoutant, le classement des archives suivant les formules administratives, — et c’est une science qui, selon nous, ne saurait être acquise que parla pratique, — beaucoup d’entre eux lui durent sur une infinité de sujets des notions qu’aucun livre ne leur eût données, une ouverture d’esprit qui leur aura été précieuse parla suite, et des indications nettes et précises sur beaucoup de matières dont il est rarement question dans les écoles. Cela ne vaut-il pas mieux qu’une énumération bien sèche de dates et de faits appris par cœur?
D’ailleurs, s’il est permis de juger de la valeur d’un maître par les souvenirs qu’il a laissés chez ses élèves, nous pouvons affirmer que peu de professeurs ont été accompagnés à leur dernière demeure par des regrets aussi unanimes que ceux dont nous fûmes témoins aux funérailles d’Anatole de Montaiglon. Cette touchante manifestation prouvait à quel degré il était aimé de tous ceux qui l’avaient approché.
Entre temps, il fut appelé au Comité des travaux historiques et entra dans la section d’archéologie le 17 mai i865. Depuis cette date, il n’a cessé d’être un des membres les plus assidus et les
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plus laborieux du Comité, et il a fourni à chaque volume nombre de notes, de mémoires, d’analyses, d’une science et d’une compétence impeccables. C’est sur la proposition du Comité et l’initiative de Jules Quicherat qu’Anatole de Montaiglon reçut enfin, le 9 août 1870, la croix de la Légion d’honneur, juste récompense de sa laborieuse carrière. A une date plus récente, des amis songèrent à solliciter pour lui une plus haute distinction. Certes, la croix d’officier ne pouvait être mieux placée. Un moment, on crut le but atteint. Mais un de ces revirements, comme il s’en produit trop souvent en pareille circonstance, le priva de ce suprême hommage, au moment oü les plus chaleureuses félicitations lui parvenaient déjà. Il ne se montra pas un instant aigri ou même troublé de cet échec, qu’il ne fut pas possible de lui cacher, et il continua jusqu’à la fin à accepter toutes les besognes, surtout les plus ingrates, celles dont personne ne voulait se charger. On savait trop qu’on ne faisait jamais en vain appel à son dévouement et à son érudition.
Quand la Société de Vhistoire de Fart français fut créée, au moment même où éclatait la guerre de 1870, Anatole de Montaiglon se trouvait naturellement désigné pour en occuper la présidence. 11 la garda jusqu’à son dernier jour ; mais il ne voulut l’accepter qu’à la condition d’avoir à côté de lui, comme président d’honneur de la nouvelle Société, l’ancien fondateur des de Fart français^ M. le marquis de Chennevières.
Il avait été heureux de voir renaître cette publication utile, à laquelle il avait consacré la meilleure partie de ses années de jeunesse. Toujours prêt à se charger des tâches les plus lourdes, il donna encore ici de nouvelles preuves de son infatigable activité. Après avoir publié le Mémoire de Félibien sur les Maisons royales, après avoir clos avec une excellente table les deux volumes préparés par M. de Laborde sur les Comptes des bâtiments du XVI® siècle, il se mit résolument à l’impression des Procès-verbaux de l’ancienne Académie royale de peinture et de sculpture.
Lorsque la Société entreprit la publication de ces documents, ils se trouvaient encore très difficilement accessibles au public. Déposés à l’École des beaux-arts dans une caisse fermant à trois ser-
rures, ils n’étaient jamais consultés, en raison des formalités multiples qu’entraînait la communication d’un registre.
Le marquis de Laborde, il est vrai, avait fait copier ces procèsverbaux alors qu’il était directeur général des Archives, et la copie se trouvaitainsi à la disposition des chercheurs ; mais le public ignorait l’existence de ce second exemplaire; de plus, cette copie, rapidement exécutée, ne présentait peut-être pas toutes les conditions requises d’exactitude. Ce fut donc un véritable service rendu à l’érudition que de mettre à la portée de tous un texte exact, complet, de ce document de premier ordre. Je sais, pour avoir été souvent témoin de son travail, tout le soin que notre ami appor- 'tait à la collation du manuscrit et à la correction des épreuves. Si la table qu’il projetait, qu’il n’eut pas le loisir d’entreprendre, mais que nous espérons cependant voir bientôt publier, avait paru, la collection des Procès-verbaux de l’Académie deviendrait une des sources les plus consultées sur les artistes des xvii® et XVIII® siècles. Peut-être alors les travailleurs adopteraient-ils l’habitude de renvoyer aux volumes imprimés et non plus aux registres originaux, comme ils le font trop souvent, procédé dont notre ami se plaignit parfois devant nous avec sà modération habituelle. 11 n’avait tiré de ce long travail que la satisfaction d’avoir rendu service aux historiens de l’art; mais il eût été bien aise qu’on le reconnût et qu’on le dît. La prétention, on l’avouera, n’avait rien d’excessif.
La collection des Procès-verbaux n’était pas complètement parue lorsque la même Société se trouva engagée dans une autre publication, plus longue encore que la première, à laquelle Anatole de Montaiglon a également attaché son nom.
Après l’impression du livre de M. Lecoyde la Marche sur la Correspondance des directeurs de V Académie de France à Rome^ la Direction des beaux-arts, c'était alors M. le marquis de Chennevières qui occupait ce poste, on sait avec quelle autorité, comprenant le haut intérêt de ces documents à peine connus et incomplètement imprimés par M. Lecoy, entreprit de les faire copier intégralement. Le travail matériel exigea plusieurs années; quand il fut terminé, on se trouva fort embarrassé des volumineux dos-
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siers ainsi réunis. Les garder dans les bureaux de la rue de Valois, c’était les rendre inutiles pour tout le monde, et ainsi la dépense ne profitait à personne. On songea bien à les déposer dans les Archives du palais Médicis, à Rome; mais personne là-bas n’eût su en tirer parti. D’autre part, la bibliothèque de l’École des beaux-arts demandait ces papiers. C’est alors qu’on reconnut que le meilleur usage à faire de la copie exécutée par les soins de l’administration était de l’utiliser pour la publication intégrale de la précieuse Correspondance. Quoique déjà surchargé de travaux de toute nature, Montaiglon s’offrit spontanément pour préparer et diriger l’impression de cette collection, et les cinq volumes, de trente feuilles chacun, qu’il a fait paraître dans les dernières années de sa vie, prouvent que personne n’était aussi capable que lui de s’acquitter de cette lourde tâche.
C’est au cours des recherches nécessitées par l’annotation du texte qu’il conçut l’idée fantastique de préparer une histoire des cardinaux. Le livre n’existait pas; il lui eût été très utile. Sans se préoccuper de son âge, des autres occupations qui absorbaient la presque totalité de son temps, le voilà qui se met à l’œuvre, qui réunit notes et documents, qui recherche partout, à Paris et à Rome, les matériaux de cette gigantesque entreprise. Sans doute, il y perdit des moments précieux qu’il eût pu consacrer à l’achèvement d’œuvres plus anciennes et plus proches de leur terme. Toutefois, cet effort considérable ne restera pas stérile, et nous croyons savoir que le pi*ojet téméraire de notre ami sera repris et conduit à bonne fin par des érudits capables d’en assurer l’exécution.
Pour en revenir à la Correspondance des directeurs de Rome qui avait inspiré à notre ami l’irréalisable utopie dont on vient de parler, l’éditeur eût pu se contenter de publier avec soin, après vérification, les manuscrits livrés par la Direction des beaux-arts. C’était beaucoup trop simple pour lui. Non seulement il ajouta au texte quantité de notes savantes; mais il voulut encore épuiser complètement le sujet en rapprochant des lettres échangées entre les artistes et le Directeur des bâtiments la correspondance diplomatique pouvant se rattacher à l’histoire de notre Académie. Il trouva un auxiliaire précieux en la personne de M. Tausserat,
qui avait été son élève et occupait un poste aux Archives des Affaires étrangères. C’est ainsi que toutes les dépêches des ambassadeurs, contenant des notes relatives soit aux pensionnaires du roi, soit aux beaux-arts, se trouvent aujourd’hui intercalées parmi des documents fournis par les Archives nationales.
J’ai peut-être insisté un peu longuement sur les deux publications entreprises par A. de Montaiglon pour la Société de Vhistoîre de Vart français. Il m’a semblé que je devais ce dernier hommage à son dévouement aux intérêts de la Société, à son infatigable labeur et à son absolu désintéressement. Comme, de plus, j’ai été le témoin constant et parfois le collaborateur de ces travaux, je puis témoigner du soin, de la conscience que notre ami apportait à l’impression de ces textes.
Dirai -je toutes les commissions dont il fut successivement appelé à faire partie et aux travaux desquelles il prit toujours un intérêt des plus vifs? Désigné par le marquis de Chennevières pour collaborer à l’Inventaire des richesses d’art, il demeura jusqu’au bout, avec Paul Mantz et avec moi, chargé de surveiller l’impression de cette importante publication, qui eût pu rendre de si grands services si elle eût été conduite avec un. peu plus d’esprit de suite et de méthode.
Il appartenait depuis l’origine au Comité des Sociétés des beaux-arts des départements; il présida plusieurs séances, donna à diverses reprises d’utiles conseils aux délégués de la province, dont il sut gagner, par son affabilité et son obligeance, toutes les sympathies et toute la confiance. Là encore, il laisse une œuvre utile; je veux parler de la table méthodique des travaux parus dans les douze premiers volumes, table bien précieuse et qui devra être continuée.
La ville de Paris ne négligea pas non plus de mettre à profit l’érudition d’un collaborateur si consciencieux. Le préfet de la Seine le nomma membre de la Commission des travaux historiques de la Ville, et, au moment de sa mort, ses fonctions venaient d’être prorogées pour une période de cinq années. Il appartenait aussi, depuis son origine, au Comité des inscriptions parisiennes, dont il fut nommé vice-président, après avoir fait preuve
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pendant de longues années d’une assiduité exemplaire. La commission de la bibliothèque de la ville de Paris le comptait parmi ses membres les plus compétents -, c’était un conseiller très sûr, souvent consulté sur les questions délicates par son vieil ami, M. Jules Cousin.
Quand on songe qu’il assistait très régulièrement aux réunions de la Société des antiquaires, où il prenait souvent la parole, qu’il ne manquait presque jamais les séances du Comité des travaux historiques, qu’il fit presque jusqu’à sa dernière heure son cours de l’École des chartes, on est émerveillé qu’il ait pu mener de front tant de travaux absorbants en se dépensant ainsi dans vingt commissions différentes.
« J’ai quatorze commissions! » — s’écriait un jour avec désespoir Jules Quicherat. — « Comment voulez-vous que je trouve « le temps de travailler et d’achever les ouvrages commencés ? » Anatole de Montaiglon aurait eu le droit de faire entendre les mêmes plaintes; mais il n’y songeait guère, et partout où il était appelé, il arrivait prêt à rendre service et à dépenser sans compter les trésors de son érudition et les ressources de son originalité.
Sa place était marquée dans la Commission des monuments historiques. Il lui eût été très agréable d’être recherché par elle. Personne ne songea à l’y faire entrer, et il se laissa oublier, sans récrimination, sans amertume.
Et qui saura jamais tous les services ignorés qu’il a prodigués, soit à ses anciens élèves de l’École des chartes, soit aux travailleurs que son accueil courtois attirait vers ce petit logement de la place des Vosges, bourré de papiers et de livres, véritable demeure de bénédictin laïque? A quelque heure qu’on se présentât, quelque absorbé que fût le maître par une besogne urgente, la réception était toujours cordiale, avenante, et bien peu de ceux qui se sont adressés à l’obligeance inépuisable de notre ami ont descendu le modeste escalier de son appartement sans emporter un utile conseil ou un précieux avis.
Nous n’avons pas la prétention de rappeler, même sommairement, tous les sujets qu'il a abordés, toutes les questions qu’il a élucidées avec sa rare clairvoyance secondée par un jugement très
droit; Je voudrais tenter au moins de signaler les principaux travaux, publiés ou non, qui occupèrent son activité.
Je ne citerai que pour mémoire les nombreuses tables qu’il a rédigées pour les Archives de Part français^ pour le Port-Royal de Sainte-Beuve, et pour vingt autres publications. Il estimait, avec raison selon nous, qu’une bonne table n’est pas une œuvre sans mérite et qu^on a grand tort d’en confier le soin à des mercenaires parfois peu intelligents. Il a d’ailleurs joint la pratique à la théorie, et certains de ses travaux en ce genre peuvent être proposés comme modèles.
Ce serait de l’ingratitude de ma part de passer sous silence la sollicitude avec laquelle il a suivi jusqu’au bout la publication des Comptes des bâtiments du roi. Il a lu le texte jusqu’à la dernière ligne, et je lui dus souvent d’excellents conseils. Il serait juste que tous ceux à qui il a rendu de pareils services n’en perdissent pas trop tôt le souvenir.
Je rappellerai pour mémoire sa notice biographique sur Michel- Ange, parue dans le numéro exceptionnel de la Galette des beauxarts^ publié à l’occasion du centenaire de 1876. Il convient d’indiquer aussi le compte-rendu du Salon de 1875, inséré dans le même recueil. Il a donné enfin à cette revue des articles très nouveauxsurles Juste, sur la date de la mort de Jean Goujon, sur Diane de Poitiers et son goût dans les arts, sur les antiquités de la ville de Sens.
Ses amis intimes connaissaient ses projets de livres sur les statues équestres et sur les bagues. Le premier a reçu un commencement d’exécution avec la Notice sur la statue équestre de Louis XIII, qui ne cessa de le préoccuper jusqu’à sa dernière heure, puisque la dernière édition de ce travail, presque entièrement imprimée dès 1874, est devenue une publication posthume qui n’a été distribuée, par nos soins, qu’après la mort de l’auteur. Il est à noter que la deuxième rédaction, publiée dans les Beaux- Arts y portait ce titre général qui laisse percer clairement les projets de Montaiglon ; Histoire des statues équestres.
Parmi les travaux qui ne portent pas le nom de Montaiglon et auxquels il collabora cependant avec la plus grande activité, il con-
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vient de citer le Dictionnaire des architectes français d’Adolphe Lance. Il rédigea pour le second volume une table alphabétique signée de ses initiales et mentionnée dans sa Bibliographie. Mais ce que les rédacteurs de cette Bibliographie ont ignoré et n’ont pu dire, c’est que Montaiglon avait revu d’un bout à Tautre le travail de Lance avant l’impression, avait largement prodigué à son ami les conseils et les indications utiles, et s’il n’a pas revendiqué le titre de collaborateur, n’ayant pas pris part à la rédaction du texte, ce livre ne l’en occupa pas moins pendant des années. D’ailleurs, Lance reconnut en quelque sorte ce qu’il devait à cette féconde assistance en laissant à Montaiglon tous les dossiers et toutes les notes réunies pour la préparation du Dictionnaire.
C’est au même titre d’ami qu’Anatole de Montaiglon s’occupa de la belle publication de M. Corroyer sur le Mont-Saint-Michel et ne cessa de rassembler sur une question archéologique qui l’avait passionné quantité de documents destinés à une publication qui ne verra pas le jour.
Quant au projet de traité sur les bagues, il n’en reste que des esquisses quelque peu vagues dans deux communications faites, l’une en i883 à la Société des antiquaires de France, l’autre en 1891 au Comité d’archéologie.
Et pour la préparation de ces multiples travaux, notre savant confrère ne cessait de réunir les mémoires, les brochures, les plaquettes, dont la lecture des catalogues de vente ou de longues stations devant les boîtes des bouquinistes lui révélaient l’existence. Sans doute, le Catalogue imprimé de sa bibliothèque contiendra de curieuses révélations à cet égard.
Nous avons déjà eu l’occasion de dire quelques mots du culte qu’il avait voué au génie de Molière, le plus Français peut-être de nos auteurs dramatiques. Aussi, quand Jacques Léman conçut le plan d’une édition monumentale de l’œuvre du poète dramatique, illustrée avec une profusion et une originalité inconnues jusque-là, Anatole de Montaiglon se trouva-t-il tout préparé à devenir son collaborateur. Chargé d’établir le texte et d’écrire en même temps sur chaque comédie une notice historique et critique, il accepta cette tâche avec empressement. Quel dom-
mage qu’il ne se soit pas pressé un peu plus et qu’il n’ait pas eu le temps d’achever ce qu’il avait si bien commencé! Aucun des deux collaborateurs du début n’aura vu l’achèvement de l’œuvre, et il est douteux maintenant qu’on songe à réunir en un volume, comme notre ami en avait conçu le dessein, les notices si curieuses et si sagaces placées en tête de chacune des pièces. Il a dépensé là des trésors d’érudition, d’intelligence et de perspicacité dont on lui tiendra peu de compte. Ce n’est pas à un ouvrage luxueusement illustré qu’on a l’habitude d’aller demander des idées neuves ou profondes, et combien peu de bibliophiles s’attachent à la valeur littéraire ou critique d’une préface !
Ces notices devaient à l’origine ne pas dépasser quatre ou cinq pages; elles prirent rapidement un développement imprévu. Certaines atteignirent dix et douze pages; celle du Tartufe n’en compte pas moins de vingt-quatre. Le dernier fascicule publié et annoté par A. de Montaiglon est le Bourgeois gentilhomme^ paru en i SgS.
Un seul exemple suffira pour donner une idée de l’originalité de ce long et savant commentaire. Le Sicilien^ la première des comédies illustrées par M. Maurice Leloir, après la mort de Jacques Léman, avait toujours été imprimé en prose. Or, les lecteurs quelque peu lettrés avaient remarqué depuis longtemps que cette pièce renferme un grand nombre de vers irréguliers, sans rimes. Un soir, Anatole de Montaiglon, se trouvant dans une réunion d’amis où la question était agitée, avait soutenu avec conviction que Molière, empêché par ses multiples devoirs, n’avait pas eu le temps de donner à la comédie sa forme définitive, et que son intention bien évidente était de l’écrire en vers libres. Il rentra chez lui assez tard, sous la préoccupation du débat auquel il venait de prendre une part active; il occupa tout le reste de la nuit à copier le Sicilien^ en cherchant la coupure des vers non rimés. L’épreuve -fut décisive; toute la pièce ainsi transcrite était en vers irréguliers. C’est sous cette forme nouvelle qu’il la fit imprimer, et pour la première fois, si je ne me trompe, dans son édition de Molière.
La fréquentation des poètes anciens ou modernes, Tétudedes dif-
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férentes formes métriques devaient presque nécessairement entraîner notre ami à s’essayer à la poésie pour son propre compte. Dès 1849, parurent ses premiers essais en vers sous le pseudonyme de Charles Robert, prénoms de deux amis intimes. Depuis cette époque jusqu’à la fin de sa vie, il n’a cessé de s’exercer un peu partout sur les sujets les plus divers. Les questions d’art lui inspirèrent ses meilleurs morceaux. Une série de sonnets, parus en 1882 dans la Galette des beaux-arts , fut remarquée des poètes. De temps en temps, il publiait quelque modeste brochure dédiée à un ami, contenant, soit un poème comme le Chant de mort du chêne, soit une suite de sonnets inspirés par les couchers de soleil ou les jeux de lumière dans la campagne. Puis, c’était une pièce sur Molière ou sur Rabelais, ses deux auteurs favoris. J’ai eu entre les mains une collection d’une cinquantaine de sonnets sur le Jugement dernier de Michel-Ange et j’en ai publié quelques-uns à la fin de la dernière édition de la Notice sur le Louis XIII de la place des Vosges. Je signalerai enfin l’hymne à Gérés, traduction en vers, parue tout récemment grâce à l’initiative d’un de ses derniers élèves de l’École des chartes. La correction des épreuves de ce petit poème aura été la dernière occupation et la suprême joie de sa vie.
Afin de donner une idée de ces rêveries poétiques, nous prendrons au hasard, parmi les sonnets publiés jadis dans la Galette des beaux-arts, deux ou trois morceaux oû le talent du rimeur s’affirme sous des aspects bien différents.
Le premier, intitulé Michel- Ange, est dédié à Jacques Léman :
Michel Buonarotti, le sculpteur surhumain.
Quand la mort eut vaincu Vittoria Pescaire,
— Seule amour qu’il ait eue, amour comme eux austère, — Accourut, presque fou, dans son palais romain.
Et, pour avoir plus long ce jour sans lendemain.
Se paissant d’une vue aussi triste que chère,
Il demeura longtemps près du lit funéraire.
Mais son respect n’osa lui baiser que la main.
O sublime baiser, tout pur, sans cri, sans fièvre,
Jamais tu n'auras pu s^effacer de sa lèvre Plus que le souvenir de son cœur qui se rompt,
Et, plus tard, malgré lui quand s’ouvrait sa pensée,
Du coup de ce trépas son âme, encor blessée,
Regrettait de ne pas l’avoir baisée au front.
Voici maintenant un poème d’une inspiration bien différente, dédié, sous le ûirt dt Penetrabit ^ à l’élégant aquarelliste Édouard de Beaumont, grand connaisseur, comme on sait, en armes de l’ancien temps :
La poignée en est longue, et longs ses quillons droits;
Les gardes sont d’argent et d’or damasquinées ;
En septuple entrelacs les branches contournées Forment comme une cage où s’abritent les doigts ;
La coquille au-dessous s’étoile en trous étroits Pour enferrer l’élan des pointes forcenées;
La lame, au talon plane, aux carres chanfreinées.
Lance, comme au vieux temps, des éclairs blancs et froids.
Du sillon du milieu la rayure plus large S’ajoure et s’allégit de vides de décharge,
Par où, sans y cailler, le sang s’écoulera ;
Elle est bonne d’estoc encor plus que de taille.
Et doit s’être rougie en plus d’une bataille,
Puisqu’elle a pour devise : Elle pénétrera.
Citons encore cette pièce du sentiment le plus délicat et le plus vrai, dont la forme ne laisse à peu près rien à désirer :
Les trois Grâces de Germain Pilon.
Avec votre air français mêlé de florentin,
Que vous avez de charme, ô belles enlacées!
En vous tenant ainsi doucement adossées.
Graves, et cependant vous sentant d’Arétin;
Vos cheveux crêpelés, bordant un front mutin,
De vos pieds délicats les grâces déchaussées.
Ravissent, comme aussi vos tuniques froissées,
Et sur vos corps légers les longs plis du satin.
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Le ciseau de Pilon eut plus que des caresses Pour polir vos cous ronds, vos jambes chasseresses,
Pour amincir vos flancs, pour effiler vos doigts,
Et, par ce qu’il a mis en vous de la Sirène,
Vous êtes, bien plutôt que la beauté sereine,
L’étrange volupté de la cour des Valois.
Ce dernier sonnet porte la date de i85i.
Mais les vers qu’il a livrés à Timprimeur ne constituent qu’une très faible partie de ceux que Montaiglon composa. Ses carnets, difficiles à déchiffrer, écrits souvent en promenade, au lit ou en chemin de fer, contiennent des centaines de pièces inspirées par les sujets les plus variés. Les personnes qui ont le souci de sa réputation et le soin de sa mémoire devront être très sobres de publications nouvelles. Montaiglon a fait lui-même le choix de ce qu’il voulait confier au public; son renom poétique n’aurait probablement rien à gagner à de nouvelles révélations, car il était, en somme, plutôt adroit versificateur que véritable poète.
Cette notice n’aurait pas de fin s’il fallait entrer dans le détail de tous les travaux en tête desquels notre ami a inscrit son nom. Aussi bien, la bibliographie due à l’amitié et à la sollicitude de quelques-uns de ses anciens élèves a suffisamment édifié tous ceux qui l’ont connu sur la prodigieuse variété de son érudition et son infinie curiosité. Il suffira, pour en donner une idée exacte, de rappeler les principales divisions de cette bibliographie. Elle ne compte pas moins de 684 numéros et attend un supplément qui se composera bien au moins de quarante ou cinquante articles. Le chapitre des beaux-arts, le plus long, comme bien on pense, va du n® i au n° 333. Les rubriques suivantes indiquent les principales subdivisions de cette catégorie : Généralités ^ Salons et expositions, Musées, Collections et ventes de tableaux, Œuvres d*art en particulier, Travaux sur les artistes en général. Documents et notices biographiques sur les artistes (n°® p3 à 333). L’archéologie s’étend de 334 à 463. L’histoire littéraire (n°®4Ô4à 6o5) est divisée en six paragraphes portant les titres suivants : Édi^
tions (464-510); Dissertations (5ii-532); Notices nécrologiques (533-541) ; Rapports et discours (542-55o); Rédaction de tables (55 1-559) ; Bibliographie et comptes-rendus critiques (5 60-60 5). Le chapitre des Varia et curiosités n’est pas le moins curieux de ce répertoire; il montre mieux que tout autre l’étendue des connaissances du chercheur et l’originalité de son esprit. Il comprend 61 numéros (606-667). Dans la dernière division sont catalogués les sonnets et poésies (668-684). Fernand Bournon, qui avait accepté la mission délicate d’entreprendre les recherches nécessaires pour préparer cette bibliographie et qui s’en est acquitté à son honneur, a complété le volume par une table alphabétique des matières et une notice explicative des planches, qui toutes ont un rapport étroit avec l’ouvrage. C’est le portrait à l’eau-forte du maître, une vue de la vieille porte de l’ancien hôtel de Clisson qui donnait accès à l’École des chartes quand Montaiglon en suivait les cours, un fac-similé de son écriture, un cul-de-lampe tiré de l’édition de Molière avec le chiffre A M, Vexdessiné par M. Édouard Corroyer contenant la devise Dejowr en jour en apprenant mourant^ enfin diverses planches tirées des ouvrages de celui auquel ce petit monument littéraire est dédié.
Les anciens élèves du cours de bibliographie et de classement d’archives qui ont assisté à la fête quasi-fàmiliale offerte à leur ancien maître pour lui présenter ce souvenir, garderont longtemps la mémoire de la joie émue avec laquelle il remercia ceux qui avaient pris l’initiative de cette solennité intime. Rien d’ailleurs ne pouvait lui être plus sensible que ce témoignage d’affectueuse estime consacrant l’immense labeur d’une carrière si bien remplie.
Comment, après cet hommage touchant, notre ami ne comprit-il pas qu’il avait bien gagné le droit de se reposer et d’achever paisiblement ses jours en mettant la dernière main à des travaux ébauchés ou commencés depuis longtemps, et restés en souffrance? Mais, sur ce point, il demeura intraitable jusqu’à la fin. Impossible de lui faire entendre raison. Lui enlever sa chaire, c’était lui arracher le cœur. On la lui conserva le plus longtemps possible; et il fut moins sensible aux égards qu’on avait témoignés jusqu’au bout à son dévouement et à sa vieillesse, qu’à la rupture, devenue nécessaire, avec sa chère École.
xxxviri
ANATOLE DE MONTAIGLON
Vers le mois de juillet iSgS, son esprit était trop affaibli pour qu’on pût garder quelque illusion sur l’approche de la fin. Se sentant gravement atteint, il alla demander à une maison amie des environs de Tours, où il avait toujours rencontré la plus affectueuse hospitalité, sinon un rétablissement impossible, au moins le calme et le repos; et c’est à Tours, entouré jusqu’à l’heure suprême de la sollicitude de vieux amis, qu’il rendit le dernier soupir, travaillant ou essayant de lire, de corriger des épreuves, de classer des papiers, toujours fidèle jusqu’au bout à la noble devise qu’il avait faite sienne.
Nous nous sommes étendu seulement sur les œuvres de l’érudit, du savant, du poète; nous avons signalé en passant son caractère serviable jusqu’à la faiblesse, son cœur excellent. Bien que nous ayons vécu avec Monlaiglon sur un pied de grande intimité, nous bornerons là cette étude posthume. Nous avons peu de goût pour les indiscrétions si fort à la mode aujourd’hui et pour cette manie de dévoiler aux contemporains toutes les particularités, si insignifiantes qu’elles soient, de la vie privée. Nous ne voyons pas trop quel profit peut tirer de ces indiscrétions la réputation d’un artiste, d’un écrivain ou d’un érudit. C’est sur ses œuvres que le public doit le juger, car ses œuvres seules appartiennent à la discussion.
Ceci dit, nous pouvons déclarer que la conduite privée d’Anatole de Montaiglon a toujours été réglée par les principes de la plus stricte délicatesse. Il a vécu seul parce qu’il ne se croyait pas le droit d’associer une compagne à une situation presque toujours embarrassée; mais, sur les diverses questions que j’ai eu souvent l’occasion d’aborder avec lui dans l’abandon des conversations familières, j’ai toujours rencontré chez lui les scrupules d’une conscience très droite. Il a compté beaucoup d’amis se trouvant dans une position de fortune bien différente de la sienne. Jamais il ne lui serait venu à l’idée de tirer aucun parti de ces relations. Quand le baron James de Rothschild voulut devenir le collaborateur du Recueil des poésies françaises et des œuvres de Gringore, quand, à cette occasion, il entretint des rapports fréquents et amicaux avec Montaiglon, ni l’un ni l’autre n’eurent jamais un moment la pensée, et cela fait leur éloge à tous deux, qu’il pût
sortir de ce rapprochement fortuit, causé par une similitude de goûts et d’études, un avantage quelconque pour le collaborateur le moins fortuné. L’érudit se trouva très satisfait d’avoir reçu quelques boîtes d’excellents cigares de son ami, et il disait souvent en riant qu’il aurait beau payer un secrétaire fort cher, il n’en retrouverait jamais un pareil à celui qui écrivait le texte de leurs travaux communs. C’était, en effet, le baron James qui copiait de sa belle et large écriture les poésies du xv® et du xvi® siècle que Montaiglon se chargeait d’annoter ou de commenter d’une plume moins majestueuse.
Qui songerait d’ailleurs à le louer d’un désintéressement tout naturel? Qui blâmerait le baron James d’avoir su maintenir ces rapports éphémères sur le terrain où ils devaient rester pour la dignité de l’un comme de l’autre?
Les vieux amis du maître regretté savent avec quelle passion il s’occupa toute sa vie d’augmenter et d’entretenir cette belle bibliothèque qui remplissait les pièces du logement de la place des Vosges. Depuis quarante ans, son possesseur n’avait négligé aucune occasion de l’enrichir, soit dans les ventes publiques, soit dans ses longues stations sur les quais, en sortant du Comité ou de la Société des antiquaires. C’était le moment des flâneries fructueuses. Que de fois l’avons- nous vu arriver triomphant avec sept ou huit brochures découvertes dans la boîte à dix ou à quinze centimes, et dont il prenait plaisir à détailler l’intérêt et la rareté! Mais ce n’était pas seulement chez les bouquinistes que se formaient ces suites si précieuses sur les diverses matières auxquelles s’étendaient les recherches du savant. Paraissait-il un livre nouveau sur Molière, Rabelais, Palissy ou Guy Patin, il était des premiers à l’acquérir, pourvu que ce ne fût pas uniquement un ouvrage de luxe et qu’il n’excédât pas les ressources de son modeste budget. S’il négligeait de plus en plus, dans les derniers temps de sa vie, le soin de sa personne, c’était pour consacrer des sommes plus considérables à ses chères collections. Aussi, sa bibliothèque présentait-elle vers la fin de sa vie un ordre admirable; presque tous les volumes étaient simplement, mais solidement reliés. Certaines séries commencées depuis longtemps, les biographies d’artistes,
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les épistolaires, les éditions de Rabelais, celles des lettres de Guy Patin, les publications sur la vie et les œuvres de Molière, les éditions d’anciennes poésies françaises se trouvaient là en nombre et offraient mainte rareté. D’ailleurs, nous saurons bientôt ce que cette vie d’économie était parvenue à réunir, grâce à une recherche patiente et continue, puisque les héritiers de cette riche collection sont tenus d’en publier le catalogue.
Le sort de la bibliothèque formée avec tant d’amour, au prix de réels sacrifices, ne cessa de préoccuper l’esprit de ce bibliophile délicat pendant la dernière partie de sa vie. Ses plus proches parents étaient des cousins. Toutes relations étaient rompues depuis longtemps avec les enfants d’une tante qui eussent été ses héritiers naturels. Dans ces conditions, il n’hésita pas à prendre des dispositions testamentaires pour que ses livres chéris ne fussent pas livrés aux hasards d’une vente hâtive. N’est-ce pas un sentiment bien humain et bien répandu de vouloir assurer contre les incertitudes de l’avenir les objets pour lesquels nous avons eu une prédilection marquée et oü nous laisserons, pour ainsi dire, après la mort, quelque chose de nous-même?
Le 17 septembre 1870, au milieu des premières angoisses du siège de Paris, Anatole de Montaiglon écrivait d’une main fiévreuse ce projet de testament, dont le brouillon a été retrouvé dans ses papiers. Bien qu’il n’ait pas donné suite à ses intentions, il nous a paru intéressant de reproduire ce projet, qui trahit les préoccupations du moment et nous reporte à un état d’esprit qu’on ne saurait comprendre si on ne l’a partagé.
Paris, 17 septembre 1870.
Avec l’incertitude de la mort, qui dans les circonstances actuelles peut m’atteindre soudainement, je me dois à moi-même, n’étant pas marié et n’ayant pas d’enfant, de rédiger cet acte de dernière volonté pour disposer du peu qui peut m’appartenir, d’autant plus que, depuis la mort de mon père et de mon oncle, je n’ai plus de famille prochaine.
Je lègue :
1° A la Société des antiquaires de France, dont j’ai l’honneur de
faire partie depuis i85i, une collection complète de la Bibliothèque de V École des chartes;
2° A la bibliothèque de Soissons la collection des volumes des Comités et de la Revue des Sociétés savantes ;
Quant à ma bibliothèque, j’en dispose de la façon suivante :
3® La bibliothèque de la rue de Richelieu (où j’ai toujours trouvé les secours les plus bienveillants lorsque, commençant tout jeune à travailler, je n’étais encore connu d’aucune façon) prendra dans ceux de mes livres annotés tout ce qu’elle n’aura pas et ce qu’elle voudra prendre. Je n’ai pas de choses précieuses à lui laisser; mais, dans les brochures et les tirages à part surtout, elle en peut trouver qui lui manquent;
4° Le premier choix fait, l’École des chartes en fera un second et le plus large possible : histoire, littérature, textes du moyen âge et du xvi« siècle, archéologie, même antique, revues; en somme, tout ce qu’elle croira lui être utile directement ou indirectement. C’est l’Ecole, par l’instruction que j’y ai reçue et par la manière dont elle m’a assuré une position, qui m’a fait ce que je puis être. Je crois devoir, et il m’est agréable de lui être utile après moi pour laisser ce souvenir d’estime et d’affection à mes maîtres, à mes camarades et à mes élèves.
Enfin, la bibliothèque de l’Arsenal, où je n’ai été que surnuméraire, mais qui m’a mis le pied dans l’étrier, et où j’ai fait en réalité office de bibliothécaire, prendra tout ce qui n’aura pas été choisi par la bibliothèque de la rue de Richelieu et par celle de l’École des chartes. Comme ma bibliothèque, faite forcément au hasard, est très variée, il lui restera encore assez pour diminuer quelques lacunes.
On saisit aisément le sentiment délicat qui dictait ces libéralités. Notre ami gardait un souvenir reconnaissant à la Société des antiquaires, qui l’appelait à elle quand il n’était encore qu’un débutant. Il entretenait alors avec certains habitants de Soissons d’étroites relations. Son ami Jacques Léman, qui commença le grand Molière illustré, avait une propriété importante dans les environs de la ville; et, un moment, Montaiglon eut l’idée d’écrire un catalogue du musée de Soissons. Plusieurs fois, il nous entretint du projet de laisser sa bibliothèque entière et tous ses manuscrits à l’École des chartes. Je ne sais même s’il ne dit pas quelques mots de son dessein à certaines personnes directement intéressées dans la question. La froideur avec laquelle furent accueillies ces ouvertures ne fut peut-être pas complètement étrangère au revirement
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qui s’opéra dans son esprit et qui lui fit changer du tout au tout ses dispositions.
Il était légitime, il était naturel que cette collection à laquelle avaient été consacrées toutes ses ressources assurât dans une certaine mesure la tranquillité et l’aisance de ses dernières années. Il demandait d’ailleurs bien peu en échange de l’abandon auquel il consentait de son vivant. Toute son ambition était de laisser quelque part, dans un établissement ouvert au public, la totalité de ces séries complétées au jour le jour, au hasard des trouvailles, et contenant quantité de raretés introuvables.
Il essaya d’abord de traiter avec le conservateur d’une des grandes bibliothèques provinciales dont il était l’habitué. Moyennant une faible rente viagère, il aurait assuré la conservation intégrale de ses livres dans un fonds spécial portant son nom. Des pourparlers furent même engagés, assure-t-on, avec la ville de Tours, à laquelle le rattachaient de vieilles affections.
On songea un moment à procurer le bénéfice de ce riche héritage à la ville d’Avignon ou à celle de Pau. Mais les lenteurs administratives et aussi les défiances provinciales rendaient le succès d’une pareille convention fort problématique. Les obstacles inattendus qui surgirent et aussi une certaine indifférence chez les parties intéressées firent abandonner les pourparlers. C’est alors que l’intervention d’un ami commun amena la cession de la bibliothèque à l’Ordre des Bénédictins moyennant le payement d’une rente viagère de douze cents francs L Ce serait sortir
I. Le traité par lequel A. de Montaiglon a cédé sa bibliothèque nous a été communiqué par la famille. Nous en donnons le texte pour faire cesser toute interprétation inexacte :
« Les soussignés : M. Anatole de Montaiglon, demeurant à Paris, place des Vosges, g, et M. André-Martin Goutelle de la Tremblaye, demeurant à Paris, rue Garancière, 4, ont fait et arrêté les conventions suivantes :
« Par ces présentes, M. de Montaiglon vend à M. de la Tremblaye, qui accepte: la totalité de sa bibliothèque, comprenant notamment des ouvrages d’histoire, de littérature et d’archéologie, etc.; laquelle se trouve dans l’appartement occupé par M. de Montaiglon à Paris, place des Vosges, 9, telle qu’elle se comporte, sans exception ni réserve.
« Ensemble, tous les livres et ouvrages dont il deviendra propriétaire depuis ce jour jusqu’à son décès.
du rôle de biographe que d’entrer dans l’examen des appréciations contradictoires auxquelles cette convention a donné matière après sa mort. On me permettra cependant d’observer que notre ami,
« Sont compris également dans la présente vente tous les livres et ouvrages dépendant de la bibliothèque de M. de Montaiglon et qui seraient actuellement prêtés ou pourraient être prêtés dans l’avenir à diverses personnes, bibliothèques publiques, etc.; le vendeur subrogeant au besoin l’acquéreur dans tous ses droits et actions pour revendiquer purement et simplement, de tous dépositaires, les livres et ouvrages en question.
Propriété. Jouissance.
« L’acquéreur est propriétaire de la totalité de la bibliothèque à lui vendue, à compter de ce jour et par le seul fait des présentes.
« Il en aura la jouissance, savoir :
« Pour les 2/3 des livres et ouvrages la composant actuellement, au moyen de la remise que M. de Montaiglon lui en fera au plus tard le jour de la signature de l’acte authentique, dont il sera ci-après parlé.
« Et pour le dernier tiers, ainsi que pour les livres et ouvrages à acquérir, le jour du décès de M. de Montaiglon seulement, par la prise de possession réelle.
Conditions :
(( La présente vente a lieu aux conditions suivantes, qui devront être fidèlement exécutées et accomplies de part et d’autre :
« I® Les 2/3 de la bibliothèque que M. de Montaiglon doit remettre immédiatement à l’acquéreur seront composés de livres et ouvrages du choix du vendeur.
« 2® Ils devront être installés de suite sur des rayons et classés et ne pourront être transportés en dehors de Paris du vivant du vendeur.
« 3* Un catalogue complet sera préparé, dès maintenant, sous la direction de M. de Montaiglon.
« Ce catalogue devra, dans les cinq ans qui suivront le décès de M. de Montaiglon, être imprimé aux frais de l’acquéreur.
« 4* Il sera dressé, pour être annexé à l'acte de vente authentique, la liste de tous les livres et ouvrages que ne remettra pas immédiatement M. de Montaiglon.
« 5® En ce qui concerne les livres et ouvrages dont M. de Montaiglon deviendra propriétaire à partir de ce jour, il devra, au fur et à mesure, les inscrire sur un registre, et, à la fin de chaque année, il délivrera une copie de ce registre, signée de lui, à M. de la Tremblaye.
« 6* Enfin, l’acquéreur aura le droit d’apposer, outre V 9. ex libris » du vendeur, son cachet à lui acquéreur, tel qu’il sera décrit dans l’acte authentique, non seulement sur les livres et ouvrages formant les 2/3 qui doivent être remis incessamment, mais encore sur chacun des livres et ouvrages composant le tiers conservé par M. de Montaiglon, sa vie durant, et sur ceux qu’il acquerra à partir d’aujourd’hui, à quelque titre que ce soit.
Prix.
« En outre, la présente vente est consentie et acceptée moyennant, pour
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depuis longtemps sans famille immédiate, n’ayant par conséquent aucune obligation envers qui que ce fût, et, d’un autre côté, attachant un prix extrême à la conservation intégrale de sa bibliothèque, était bien libre d’en disposer comme il l’entendait, de la donner même gratuitement s’il lui eût convenu. Sans doute, le prix n’était guère rémunérateur; mais il faut compter aussi pour quelque chose cette condition imposée aux acquéreurs de rédiger et de publier le catalogue et aussi l’obligation de la conserver intégralement, ce qui supprime toute idée de spéculation.
On a dit que le vendeur s’était conduit dans cette circonstance comme un enfant. Sur les questions d’intérêt, il est resté jusqu’à la tin un grand enfant, et on aurait tort de lui reprocher une qualité de jour en jour plus rare. Il avait assuré le sort de ses chers bouquins, il savait qu’il ne mourrait pas tout entier, que le catalogue de sa bibliothèque, joint à la bibliographie publiée par les soins de ses élèves et amis, porterait témoignage devant la postérité de ses goûts studieux et de ses vastes travaux, et ce lui fut une immense joie d’avoir réalisé un projet qui lui tenait tant à cœur.
Sans doute, sa mise à la retraite lui porta un coup terrible ; mais on avait tout fait pour lui adoucir l’amertume de cette mesure.
tout prix, une rente annuelle et viagère de 1,200 fr. sur la tête et pendant la vie de M. de Montaiglon, vendeur, que M. de la Tremblaye s’oblige à payer et servir à M. de Montaiglon, en la demeure à Paris de ce dernier, en bonnes espèces de monnaie d’or et d’argent et billets de banque de France, par trimestre et d’avance, à compter du i*' janvier 1894, et pour la première fois, pour toute la fraction courue depuis cette date jusqu’à la signature de l’acte authentique, ce dernier jour, et ensuite les i" avril, juillet, octobre et janvier de chaque année, et ce pendant la vie et jusqu’au décès de M. de Montaiglon, époque à laquelle ladite rente sera éteinte et amortie et M. de la Tremblaye entièrement libéré et affranchi de son service, même du terme courant, lors du décès de M. de Montaiglon.
f M. de Montaiglon déclare qu’il est né à Paris le 28 novembre 1824. c Les présentes seront réalisées par acte authentique à Paris, sous six mois de ce jour, aux frais de l’acquéreur, c Fait double et de bonne foi.
c A Paris, le 21 janvier 1894.
c Lu et approuvé l’écriture ci-dessus. [Signé :] C. de la Tremblaye. c Lu et approuvé l’écriture ci-dessus. [Signé :J Anatole db Montaiglon.
L’événement n’a que trop prouvé qu’on avait prolongé Jusqu’aux plus extrêmes limites son maintien dans sa chaire de l’Ecole des chartes, et ce fut peut-être un bonheur pour lui qu’une fin si prompte, bien que prévue depuis quelques mois, l’ait enlevé après cette dure épreuve.
Après nous être étendu longuement sur la biographie, la science, Fhumeur serviable et obligeante, les nombreuses publications de notre ami, il conviendrait d’ajouter quelques mots sur son excellent cœur. Le témoignage d’un modeste serviteur, qui l’a connu dans les derniers temps de son existence, nous a suffisamment édifié à cet égard. « Il avait ses pauvres, nous disait-on, qui venaient à époque fixe frapper à sa porte, sachant qu’ils ne seraient pas éconduits les mains vides. Quand il les voyait trop souvent, leur charitable bienfaiteur leur disait d’un ton bourru qu’ils n’eussent plus à reparaître, qu’il ne voulait plus entendre parler d’eux. Et* quelques mois après, à l'approche du terme ou de l’hiver, ils se présentaient humblement, sûrs de recevoir une large aumône. » On ne saura jamais tous les misérables qu’il a secourus de la sorte. Personne n’a parlé de ce trait, parce qu’il cachait soigneusement ces libéralités, prélevées sur ses modestes revenus; un hasard seul a porté à notre connaissance ces détails qui montrent que chez cet érudit, chez ce lettré, le cœur était à la hauteur de la science et du talent.
Quand Anatole de Montaiglon rendit le dernier soupir à Tours, le I®' septembre iSgS^ tous ses amis se trouvaient dispersés; on