‹ Anatole France, l'autobiographeChapitre 5 sur 8 · BROTTEAUX DES ILETTES · texte numérisé non relu

BROTTEAUX DES ILETTES

(Les Dieux ont Soif.)

Ce philosophe épicurien est encore une incarnation de la bonhommie douce et de la moquerie malicieuse de France. i..ais Brotteaux c'est Bergeret addmci et beaucoup plus heureux. La malice de l'Abbé Coignard est presque absente dans ce personnage vraiment sympathique.

L' ex-financier Brotteaux est réduit a vifcre au grenier d'une vieille bicoque. C' est bien le grenier favori que France nous décrit, où lui-même dans sa jeunesse 11 a traîne une part de sa via C est "une charpente dont les poutres penchantes portaient un toit de tulles , percé d'une lucarne. Des tuiles disjointes renden^t le séjour souvent désagréable. "Cependant comme le vieux Maître "^Brotteaux était philosophe jusque dans la stupeur du désespoir!! Il supporte ses maux avec un stoïcisme merveilleux, son coeur restant malgr^tout chaud et ouvert à la pitié. Rappelons la scène où nojsre vieux héros trouvant le Père Larremouce exténué, lui offre miséricordieusement à boire disant: "prenez une goutte cordiale, buvez et Je vous aiderai à gagner votre domicile". ( 184) . En apprenant que le pauvre prêtre était persécuté il lui offre cordialement 1' hospitalité; "Accordez-moi l'honneur de partager mon grenier"; il cède même son propre matelas à son hote délaisséet couche lui-même sur une dure paillasse. C est le miséricordieux Brotteaux encore qui abrite une pauvre prostituée, recherchée par la police: "il la loge, puis lui met cuelques assignats dans la main: c'était laiaoitié de sa f ortune. " ( 223 ) ce vieux philosophe nous rappelle la scène où France, flânant comme d'ordinaire

dans les rues de Paris, entre dans une boulangerie et achète pou?

un petit dépouvu des pains d'épices.On a eu la malignit^de oein^ dre France comme le plus avare et le plus égoïste des hommes. Je n'ai Jamais pu savoir de queàles sources s'inspirent ces gens-là, On voit France toujours prêt à donner et surtout à aider. Un de ^ ses meilleurs amis, Pierre Calmettes,dit de lui: "Il ne savait pas répondre par un refus immédiat à la demande d'ùn solliciteur. " CLt)

France fut spontanéet la misère du peuple surtout lui adôessa des demandes muettes auxquelles il n'a pas pu répondre par des non. Qui sait ou le saura jamais combien d'oeuvres charitables nous sont restées inconnues d'un Brotteaux, car France ne fut jamais vain; la vanité dans l'homme lui fut toujours d'un aspect terrible.

Brotteaux trahit France, l' éternelle éro tique. C est le France déjà âgé(il a près de soixante-dix ans), qui vit surtout de souvenirs sensuels , mais qui est encore vivant pourMdescendre dans la cour qui donnait sur le quartier des femmes où la nuit indulgente des couples se pressaient" ( 279 ) .Voyans allant à la mort"le vieux traitant contemplant en connaisseur la gorg^e blanche de !k jeune femme, et il regrettait la lumière du j our". ( 319 ) . C est bien le me...e ho. urne qui un jour a dit à Brousson, parlant d'une de ses premières rencontres avec une femme: "Le mouvement de sa gorge me jetait dans une délicieuse angoisse. C' était la première qui s'offrait à des yeux qui en ont beaucoup contemplé depuis." 2

Pour Anatole France la forme concrète de la beauté c'est un corps

compassion

de femme". Et ici ayons t du malheureux vieux "songeant avec une mélancolique volupté à ces voiles d'une saison, jetés sur des formes charmantes et ses regards se mouillaient de larmes souriantes Quoique nous ne voyions pas un Bonnard dans son "Cité des Livres" Brotteaux aime les bouqjiins. Son Lucrèce est sa seule nour-

( I()La Grande Passion de France par Cal^ettes. (2)En Pantoufles par Brousson.

riture dans son exil, 11 le trouve toujours dans sa redingote puce Attendant dans le fil du boulanger, au cachot, dans son grenier, ses méditations sont" ses chères délices et son vrai contentement'

Un trait nul perce d'une façon très marouée dans ce caractère c'est la haine de la force brutale, qui nourrit surtout son antimilitarisme. Le livre entier n' est pour l'auteur qu'une moquerie acerbe de 1' injustice des moyens atroces, dont se servaient les hommes de la "Vertu", les vertueux Robespierre comme il aime les appeler. Dans le personnage de Brotteaux cette haine apparaît, quoi que d'une manière assez douce. Par exemple" Je répugne à voir couler du sang", dit le philosophe; en parlant de l'armée: "il n'avait jamais été touchépar la gloire des armées" ( 282) .Pour Anatole au> si l'armée n'a qu'un but c'est de défendre la patrie et non d' offenser et attaquer et non plus de supporter un ordre politique. "Nous ne voulons des armées que pour défendre la liberté" a-t-il dit un jour à un de ses amis.

En matière religion il est athée mais très tolérant. Ce OC est plus Bergeret se révoltant contre la chréti enneté. Son scepticisne ici est innocent et amusant méme.Etant conduit à l'échafaud il dit au pauvre prêtre condamné comme lui: "Quand nous serons exécutés Je ne pourrai pas vous ti er par la manche et vous réveiller pour vous dire: vous voyez vous n'avez plus seulement ni connaissance; vous êtes inanimé. Ce qui suit la vie et comme ce qui 3a précède. "(316). Ceci est toujours la croyance dans le Néant de France. Corday nous a rendu les opinions de lui sur cette question grave. "Rien ne pouvait le faire sortir de son positivisme et de sa négation. "France en voulait à Bergson d'avoir do né en faveur de l'Immortalité des motifs rajeunis à apparence scientifique.il devient dur: "Seul le Néant nous attend, rien ne survit plus de l'M homme. "( II). Encore plus tard il a dit: "La même loi régit tous les

(I) Anatole France par M. Corday.

êtres et rien ne survit plus de l1 homme que des autres créatures'^ I). Si Brotteaux va au tribunal, languit au cachot et marche à l'échafaud dans ce sto'îclsme héroïque, ne devons-nous nas penser aux paroles de France lui-même: ''Je vous certifie que je n1 éprouve nulle crainte d'une totale disparition". Parlant religion Brotteaux profère une autre idée chère au maître: "Je vous avoue que je ne trouve pas dans tous les ouvrages des théologiens un atome de bon sens. "France aimait bien citer la phrase connue de Diderot: "Pour me guider dabs la nuit dans une éoaisse foret Je n'ai ou'une petite lumière vacillante; un théologien vient et me la souf fie" . Comme Bergeret Brotteaux estime que la religion est nécessaire aux peuples comme discipline, comme règle à conduire les masses. Philosophe épicurien Brotteaux cornue France est sur que l'amour est la seule philosophie de la vie des hommes et de par là source principale de leurs misères. Il nous rappelle fort bien Bergeret du Mannequin d'Osier par ce passage: "Liai s il faut pardonner à l'amour de miauler sur les toits quand il emplit de tourments et de crimes la vie des hommes.

On en a voulu à France d'avoir attaqué d'une manière aussi franche qu' ironique les ancêtres de la France du temps de la Révolution.France a répondu un jour à cette attaque: *Md*s non, je les ai épargnés, ils étaient pires." Ce que France a voulu incarner dans cet odieux Gamelin, 1' ennemi farauche de Brotteaux, c' est justement cette théorie perverse et innaturelle de J.J.Rousseau. Brotteaux parle de l'auteur du Contrat Social comme d'un plat coquin. Par contre il met Voltaire au rang des hommes droits et divins. France reproche à Robespierre d'avoir voulu régner sur des anges , faisant abstaction de l'existence du diable dans chacun des mortels. " Ils niaient le péché originel" dit-il "c'était leur crime". "Au nom de la Vertu ils condamnent et assassiment

Leur conscience doit se taire, leur coeur cesser de battre, c'est pourquoi J.J. est, d'après France, un plat coquin et Robespierre est, plus rousseauien que J.J., aussi plus grand coouin,et plus plat encore. France est convaincu que l'hàmme est un naturellement méchant animal. Dans la préface de l'Abbé Colgnard il dit: "La philosophie de Rousseau s'assied sur le fondement imaginaire de la bonté originelle de nos semblables, elle se trouve dans une posture g enfante dont elle ne sent pas elle-même tout le comique? C'est la doctrine des hommes qui n'ont Jamais ri, son embarras se trahit Dar de la mauvaise humeur. France dit aussi dans cette préface: ML' Abbé Coignard n'aurait pas signé une seule ligne de la/jle claration des Droits de l'Homme, à cause de l'excessive et inique séparation qui y est établie entre l'homme et le gorille. Le péché originel est un dogme de vérité solide et stable qu'on a pu bâtir dessus tout ce qu'on a voulu." Brotteaux se moque continuellement des"Vertueux" • "Vos jacobins qui veulent nous envertueuser et nous endéif lcoquer. "" Il en faudrait revenir et gouverne? les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'on les voudrait être".

Quoique"La Terreur soit la cible que le vieux Brotteaux veut trouer de quelques dards pointus, son esprit railleur comme celui de France s'amuse à vieer à tout autour de lui. Voici quelques traits intéressants que j'ai relevés dans ce livre.

"Vous ne pouvez concevoir 1' empire que n-arde le clergé sur la multitude des anes(des sLes je veux dire) (166)".

Au prison"ll rencontrait plusieurs poètes comme il s'en voit dans toutes les réunions d'hommes oisifs".

Parlant de la justice: "Surtout n'essayez pas d' émouvoir les Jupresiles jurés, les Gamelin,ce ne sont pas des hommes, ce sont des choses et on ne s'explique pas avec des choses. "C' est bien France qui parle , cependant un France calme et philosophe.

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