‹ Anatole France, l'autobiographeChapitre 6 sur 8 · CHAPITRE VI, NICIAS (Thaïs · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI, NICIAS (Thaïs

Apres "Le Crime de S.Bonnard"ct est dans Thaïs que hauteur France réapparaît, cette fois sous le nom de Nicias,

Les principaux traits que France développe dans ce nouveau personnage c'est son propre erotisme et son scepticisme. France livre pour la première fois une attaque fielleuse cotre Dieu et contre la religion en général et contre le christianisme en particulier. Vivant dans un cadre oriental ~ifaphnace,l' anachorète des déserts est le symbole du ch»€^

tien que France a crée. Il lui fait dire les choses que lui aeme déteste en réalité en son paysyla France. Il lui fait apparaître en des circonstances où la raillerie acerbe peut couler abondamment de sa plume artistique. A la fin du livre Paphnuce,dans qui toute vertu a été tuée, devient le porteparole de France : il nie Dieu^ et 11 fait l'éloge de la Volupté.Paphnuce dans sa jeunesse ressemble beaucoup à France, jeune homme, surtout au point de vue de vie voluptueuse. "Je bouillais dans la chaudière des fausses délices, les délices charnelles" dit le moine. France lui-même a dit quelque part: "J'ai toujours aimé les f émues et dans ma jeunesse J'ai préfréré la quantité à la qualité; j ' avais envie de toutes, mais un gout préféré pour les mademoiselles de magasin".

Mais c' est partout par Nicias que se fait connaître l'auteur France^d'en 1890.

"Goûtons la vie, nous aurons beaucoup vécu si nous avons beaucoup senti. Il n'est pas d'autre intelligence que celle des sens", dit Nicias. Brousson dit de son maître: "Il les a

toujours bien traités( ses sens) et à son tour il leur doit son succès. Ses descriptions voluptueuses , ses images grosses et savoureuses , ses pages musicales attestent qu'il y a en lui une qualité originale(l)»Quelle Bessemblanc l Nicias et les cadres où apparaît Nicias, quoi de plus voluptueux et de plus savoureux. C 1 est bien le même homme qui plus tard parlant de l'Italie à son ami Corday dit: "L1 Italie est la £ terre la plus épicurienne.Pour nous faire supporter la vie il n'est encore rien de mieux qu'une belle poitrine ou que les cuisses d'une belle fe:mne,,(2).

Nicias se demande un beau jour : "Comment peut-on être libre quand on a un corps?HEt il continue: "La beauté est ce qu 1 il a de plus puissant au monde" et l'Erotique sous-entend la beautgàe la femme» Et ^ si l'ombre dans le livre dit sîPaphnuce:"Tu ne peux m' échapper: je suis la beauté de femme. OÙ penses- tu fuir, insensé?"c' est bien France }lui même convaincu

de cette force surhumaine J^la fait annoncer par la belle joueuse de flûte» D' après les amis France a toujours et! fort" victime de ce pouvoir irrésistible» Un parmi eux nous a laissé cette citation: "Apparaît sur la route une déesse, je suis frappé de la grâce, je sui terrasse"" et même auteur : "LShomme se trouve entièrement à la discrétion de la volupté»"/^/

Et parlons maintenant de cet autre trait, du scepticisme quese développe dans ce livre.Le scepticisme de France est tota*r et n'excepte rien.Comme 1^4s philosophes d'Alexandrie dans y le livre il nie tout. "Nous ignorons ce que sont les chiens et ce que nous sommes. Nous ne savons rien." "Ce que nous igne>rons n'est pas". Alors concluons avec Nicias, puisque nous ne savons rien,(que rien nf est. Vivant avec cette philosophie comme support ;a quoixnous tourmenter du néant» Est-il difficile (l)En Pantoufles Dar Brousson.

Ul A N h Tô c e F R i) M c £ ^ M. Co r< r

à comprendre maintenant que Paphnuce se sent continuellement blessé par le doute perpétuel de Nicias?Et celui-ci continue ses railleries de l'intelligence humaine. Ecoutons ce passage :"Si nous ne savons pas ce que c'est que de ne pas être, nous ignorons par là même ce que c'est que d'être". Dans une préface que France a écrit pour un livre de s<bn ami Couchaud" Japanese Impressions"il dit: "They have not taken refuge, with an arragant ignorance, in the empty spaces of métaphyslcs" (l) .

Nicias aussi dit: "Les systèmes construits par les sages ne sont que des contes imaginés pour amuser l'éternelle enfance des hommes. Ce ne sont que des rêves de malades , mais ils sont parfois amusants". France se plaît à les détruire ces systèmes. Segur parlant de France dit: "L1 illusion de a. vérité, le mystère féroce de la justice, le mystère hypocrite de la vertu, la chimère de 1' immortalité, les misérables fondements des croyances , voilà ce qu'il s'amuse toute sa vie â analyser et à détruire" ( 3) .Après ces témoignages de ceux qui l'ont connu personnellement i/6l nous sera assez facile à com prendre ses attaques sur la religion catholique que Nicias fait dans Tha'îs. Quand France dit" Jésus ayant créé le monde vint ensuite réparer son ouvrage"France exprime sa méfiance de toute l'oeuvre de Jésus. D1 après Le G-off,il considérait le christianisme comme un grand malheur, une révolte d1 esclaves ayant horreur de la beauté et de l'esprit. Et si France a Jamals^les institutions catholiques il ne la jam-ls pu faire d'une façon plus cruelle et ignomineuse que par la personne de Paphna ce, vivant sur le "Style et dans la "G-rotte"„A en

(1) Japanese Imoressions by Couchaud.

(2) A la Béchelïerie par M. Le Goff.

( 3) Conversations par N.ségur.

croire Mme. Bononi , France lui a dit: "Le catholicisme a tue les admirables forces païennes" et" Quant au Dieu des chrétiens... il lui reste de son origine Juine une fétoclt^éffroyable et toutes sortes de petitesses" ( 1 ) .

Dans Tha'îs nous découvrons un ton de moquerie tout/" différent de celui que nous avons entendu dans ses de^ux livres publiesy/vant: "Le Crime" et "Les Désirs de Jean Srevien". L'auteur semble avoir aigri. Entendons ce passage: "Embryon dessèche, foetus maccere dans le fiel et les pleurs arides, avorton misérable, penses-tu goûter la mort toi qui n'as pas connu la vie?Pourvu que Dieu existe et me damne, Je 1' espère, je le veux, pour t'obllgér je te cra^ie à la face"C' eat fou, il délire. Non il continue encore plus acerbe: "Dieu ridicule, si tu savais comme je me moque de ton enfer C'est Nicias qui parle au moine tombé et à son Dieu des Chrétiens. Toutes les conversations de Nicias sont remplies de remarques ironiques. Thaïs même dit quelque part ne pas aimer Nicias et de s'irriter de ses élégantes ironies. Oui des railleries on en trouve par douzaines , semés par ci par là mais jd on les trouve peu élégantes. Au moins celle qui suit l'est fort peu: "Mais si la vertu consiste seulement dans l'effort et par cette tension par lesquel/^s les disciples de zénon prétendent se rendre aimables aux Dieux, la , grenouille qui s'enfle pour devenir aussi grosse que le boeuf accomplit le chef-d'oeuvre de stoïcisme".

&&&&&&&&&&&&&& ( l)Promenades de France par Sandor Kéméri (BONONI)

CHAPITE VII.

JEAN SERVIEN( Les Désirs de Jean Servien).

Quoique la période la plus abscuee soit celle de l'adolescence de France, elle nous est connu^plus ou moins par Jean Servien. Manque de faits, de témoignages me force d'être à propos de ce personnage assez général^. " Il avait vécu bien peu" dit l'auteur du jeune Jean. Admettons cela de France mais nou<S savons qu'il fut d'une précocité extraordinaire surtout mentalement et sexuellement. C' est peut-être sa timidité innée qui l'a empêché de"vivre',fde s'ïîpancherll a dit; à dix-huit an** je fus fort timide. J1 avais envie de toutes les femmes, mais 1 idée d'en aborder une me mettait aux abois. C'est l'argent qui m'a donné du courage de s'approcher des femmes" (l).

Le jeune Servien avait l'âme bien ^rouble. Il n'est pas du tout étonnant de voir le jeune homme entrer dane le théâtre dans l'espoir d'entrer dans un monde de passions et de voluptés.Il veut Jouir de ce qu'il a si longtemps rêvé(2).

Dans le jeune Servien se montre déjà un gout naissant des objets rares et antiques. "il allait les Jours de congé sur les boulevards et il contemplait avidement à travers les glaces des boutiques, les bijoux, les étoffes, les bronzes, les photographies de femmes, les mille choses dont les caprices lui semblaient les formes nécessaires du bonheur'.'N' est-ce pas le petit Pierre qui erre sur les quais?N' est-ce enfin ?rance lui-même curieux de tout, surtout de ce qui est beaux et excite l'imagination.

Un trait très francien réveillé dans le jeune Jean c'est/ le gout des scènes du peuple, des rues ou des cafés publiques (I)Le Salon de Mme. De Caillavet par L.mmePouquet.

"Le désordre et les criaillerles grisaient toute l'âme du Jeune Servien,elle s'exaltait aj-Kmilieu au milieu de ces stupides bousculades" .Mme.Pouquet qui %/k connaissait très bien France a dit de lui: "il était grand badaud, il allait où allait le peuple, et faisait ses délices des scènes de la rue" ( l) . France ne perdra jamais ce trait de caractère. Dans îfLes Dieux ont Soif il décrira avec plaisir ces acènes amusantes.

Au théâtre Jean Servien voulait"prendre, retenir cette chose belle et vivante qui lui était offerte en spectacle. Il 1' enveloppait, l' étreignait des yeux. Il était ébloui, ses yeux humides se fermaient et il n'entendit plus que le tintement de ses tempes". Puis voyant la même G-abrielle à Bellevue,il s'élança ,lui prit la main, la press a;la baisa et quand il avait lâché la main il l'avait marquée d'une goutte de sang". Quel érotisme dans ce jeune coeur et c'est bien le coeur de France lui-même, vers l'âge de dix-huit ans. Parlant un jour à son secrétaire Brousson d'une fille de joie il a dit: "Il y avait plus de divin en e le que dans toute la cathédrale. Ses appas débordaient la barre d'appui comme des fruits savoureux. Le démon de la sensualité^ insinuait dans mes veines; j ' étais plein d' allégresse, j e bénissais le seigneur. "France est Servèen et Servien est France. France a négligé de faire de ses personnages , à l'exception de Nlcias, des êtres vivait actuellement une vie voluptueuse. Dans Servien pourtant il a pein$ lui-même, un homme très voluptueux.

"Servien fait la guerre sur des sacs de terre et avec G-auvret il se penche sur un livre: c'est un Virgile"France,le grand lecteur. En effet Anatole France a servi dans la guerre de 1870. Pierre Calmettes nous a bien raconté quelques-unes

(1) Le Salon de Mme.Pouquet.

(2) En Pantoufles oar Brousson.

de ses aventueres Dendant ces Jours-là. Helas France ne fut Jamais soldat, quoique grand patriote comme il le démontrées surtout pendant la grande guerre de 191^ , quand il a demandé à l'âge de soixante-dix ans de marcher pour sa chère patrie menacée. Il fut refuse.

Dès l'enfance Servien est sceptique. "A la première communion il quitta la nappe surpris d'être le même et déjà déçu. Il ne devait plus jamais ressentir la ferveur première'.1 Quelle force dans la phrase où l'athée dit: "JLX Je goûtais la religion qui a donné aux amants une volupté de plus :1a rfj6 volupté de se oerdre".Le petit Pierre tout- à -fait.

Le moqueur aussi vient de s'éveiller dans le Jeune Servie-»^ mais il est encore très doux. Par exemple nous entendons le jeune homme demander: MQu' est-ce que c'e°t qu'une actrice? Un anima 1 généralement agréable à entendre et à voir,toujours mal élev^gaté par la misère d'abord, par le luxe ensuite".C'est bien la calomnie affectueuse de France dont parle souvent Brousson.

Page 1