‹ Anatole, Suivi de La compagne. Traductions de Maurice Rémon & Maurice VaucaireChapitre 6 sur 18 · GORA · texte numérisé non relu

GORA

Non.

ANATOLE

Si, tu es un peu fatiguée.

CORA

Oui, un peu.

ANATOLE

Tes paupières sont lourdes... très lourdes... Tu ne peux presque plus remuer tes mains non plus.

coRA, lentement.

C'est vrai.

ANATOLE, continuant ses passes magnétiques.

Chut... Fatiguée maintenant... Dors... (// se retourne vers Max qui le regarde^ étonné. A Max, cVun air victorieux.) Dormir... Tes beaux yeux sont bien fermés, à présent... tu ne peux plus les ouvrir. {Cor a veut ouvrir les yeux.)

ANATOLE

Allons, allons, dors tranquillement.

MAX, voulant demander quelque chose.

Tu...

ANATOLE, à Max.

Silence... {A Cora.) Dors... {Il reste un mo'

ment devant Cora qui repose et dort.) Voilà. Maintenant, tu peux la questionner.

MAX

Je voulais seulement lui demander si elle dort pour de bon.

ANATOLE

Tu le vois bien qu'elle dort. Nous allons attendre quelques instants. (Nouvelle pause.) Ça y est... Cora, Cora, tu vas me répondre... Gomment t'appelles-tu ?

ANATOLE

Cora, nous sommes dans un bois.

CORA

Ah ! oui, il est joli, ce bois. Comme c'est beau ces arbres, ces allées, ces rossignols...

ANATOLE

Cora, tu dois me dire la vérité... Qu'est-ce que tu me diras quand je te questionnerai?...

CORA

Je dirai la vérité.

ANATOLE

Puisque tu dois me dire la vérité, toute la vérité, tu vas répondre avec franchise sur tous les

22 ANATOLE

points, et quand tu te réveilleras, tu auras tout oublié. M'as-tu compris?

CORA

Oui.

ANATOLE

Bien, dors, dors tranquillement. (A Max.) Alors, je commence... Qu'est-ce que je vais lui demander?

MAX

Son âge ?

ANATOLE

Dix-neuf ans... Cora, quel âge as-tu?

CORA

Vingt et un ans.

MAX, riant.

Ah! ah!...

ANATOLE, vexé.

Ça, c'est extraordinaire ! Tu vois !

MAX

Si elle avait su qu'elle était un si bon médium

ANATOLE

La suggestion opère admirablement. Je vais lui demander autre chose... Cora, m'aimes-tu?... Cora, m'aimes-tu ?

CORA

Oui.

ANA.TOLE, triomphant.

Tu entends ?

MAX

Et maintenant, la question principale : estelle fidèle ?

Gora! {Se retour na7it.) Ta question est stupide !

MAX

Pourquoi ?

ANATOLE

Elle n'est pas précise.

MAX

ANATOLE

Il faut que je tourne la phrase autrement.

MAX

Il me semble pourtant qu'elle est assez nette.

ANATOLE

Non, c'est justement ce qui te trompe ; elle n'est pas nette.

MAX

Gomment ça ?

24 ANATOLE

ANATOLE

Si je lui dis : « Es-tu fidèle ? » elle confondra peut-être avec ses sentiments les plus anciens.

MAX

Alors ?

Elle enveloppera peut-être là-dedans tout le passé... Il est possible qu'elle pense au temps où elle en aimait un autre... et qu'alors elle réponde : Non.

MAX

Oh ! là là ! Mais ce serait intéressant.

ANATOLE

Je te remercie... Je sais que Cora se conduit tout autrement avec moi. Très loyalement, au début de nos amours, Cora m'a déclaré que si elle avait su qu'elle m'appartiendrait un jour, elle...

MAX

Oui, mais elle ne l'a pas su.

ANATOLE

Evidemment.

MAX

Nous pourrons donc reprendre la question autrement.

ANATOLE

Possible, car telle quelle, je la trouve choquante et même déloyale.

MAX

Alors, pose-la ainsi : « Cora, m'es-tu fidèle depuis que tu me connais ? »

Tiens, oui, c'est vrai, ce ne serait pas mal... {Il se plante devccnt Cordi.) Cora, m'as-tu été... Mais non, c'est absurde !

MAX

Absurde !

ANATOLE

Je t'en prie!,.. Il faut d'abord te représenter dans quelles conditions nous nous sommes connus. Pas une minute, nous n'avons soupçonné que nous nous aimerions si ardemment, Nous considérions cela comme une fantaisie, comme quelque chose qui devait passer... Qui sait...

MAX

Qui sait ?

ANATOLE

Oui, qui sait si elle n'a pas commencé à m'aimer... quand elle a cessé d'en aimer un autre?... Comment vivait-elle avant notre ren-

26 ANATOLE

contre? Comment vivais-je moi-même? Qui sait si elle n'a pas dû traîner pendant des jours et des semaines une vieille chaîne sentimentale...

MAX

Hum!...

ANATOLE

J'irai encore plus loin... Au début, nous ne nous aimions pas d'amour, j'en suis sur; nous ne désirions pas autre chose l'un de l'autre qu'un doux et fugitif bonheur. Si à ce moment, elle a eu un tort, que puis-je lui reprocher?... Rien du tout !

MAX

Tu es étrangement indulgent.

ANATOLE

Non ! en général, je ne le suis pas. Mais je trouve ignoble d'abuser ainsi d'une situation...

MAX

Puisque tu n'en sors pas, je vais te tirer d'embarras.

ANATOLE

MAX

Tu vas poser la question ainsi : « Cora, depuis que tu m'aimes, m'es-tu fidèle? »

ANATOLE

C'est plus clair, beaucoup plus clair.

MAX

Ah ! tu vois !

ANATOLE, après une seconde de réflexion.

Mais ce n'est pas encore ça !

Oh!

ANATOLE

Que veut dire ce mot : fidèle ? Suppose qu'elle ait voyagé hier; dans le compartiment, un monsieur lui a fait du pied... Peut-être que la sensibilité augmente à l'infini, quand on est endormi.., et par excès de scrupule, elle considérera cela comme une trahison.

MAX

Cependant, écoute....

ANATOLE

Et de plus, dans nos conversations, souvent, et sur ce même thème, nous avons exagéré. Je lui ai dit une fois : « Cora, si tu regardes seulement avec plaisir un autre homme, je considère que tu me trahis. »

MAX

Et elle?...

28 ANATOLE

ANATOLE

Elle ?... elle s'est moquée de moi, elle n'a pas compris comment je pouvais croire qu'elle ferait jamais attention à un autre.

MAX

Et pourtant, tu doutes...

ANATOLE

Il y a de ces choses... Réfléchis. Par exemple, un idiot la suit, un soir, et il l'emhrasse dans le cou!...

MAX

Oh! ça!...

ANATOLE

Ce n'est pas impossible !

MAX

Alors, tu ne veux pas lui demander si...

ANATOLE

Mais...

MAX

Tu viens de me dire un tas d'absurdités. Crois-moi, les femmes ne se méprennent pas quand nous leur demandons compte de leur fidélité. Si tu lui demandes tendrement, tout bas : « M'es-tu fidèle ? » elle ne pensera pas à un monsieur quelconque, ni au bout de son pied.

ni à un vague baiser sur la nuque, mais bien à ce mot : infidélité, et à ce qu'il veut dire. Et puis tu pourras l'éclairer par d'autres questions.

ANATOLE

Alors, tu veux que je la questionne?

AIAX

Moi ?... Mais c'est toi qui voulais...

Il peut y avoir des raisons.

MAX

Des raisons !

ANATOLE

Mais parfaitement ! Des choses peuvent arriver d'elles-mêmes... dans un milieu énervant, enivrant.

MAX

Mais veux-tu savoir, oui ou non ?

ANATOLE

Figure-toi une chambre un peu obscure...

MAX

Obscure?... Et après?

ANATOLE

Dans cette chambre... elle...

MAX

Comment est-elle entrée ?

30 ANATOLE

ANATOLE

Non, j'abandonne cela, provisoirement... Il peut y avoir des excuses, au fond... Ainsi, deux verres de vin du Rhin... une atmosphère spécialement lourde... la fumée des cigarettes... des parfums qui flottent... une lumière douce... des rideaux rouges... le silence... puis le murmure de douces paroles...

MAX

ANATOLE

D'autres y ont déjà été prises... de meilleures qu'elle...

MAX

Soit... mais cela ne va guère avec la fidélité.

ANATOLE

Il existe des choses si mystérieuses!...

MAX

Enfin, mon ami, tu as le moyen devant toi de découvrir une énigme pour laquelle les hommes les plus malins se cassent la tête. Tu n'as qu'à parler et tu sauras tout ce que tu veux savoir. Une question et tu es fixé. Tu sais si on t'aime, uniquement... où est ton rival, comment il a remporté cette victoire sur toi... et tu ne parles pas?... Tu peux interroger le Destin et tu

hésites? Tu te lamentes nuit et jour, tu donnerais la moitié de ta vie pour être délivré de tes doutes, la Vérité est par terre, devant toi, et tu ne te baisses pas pour la ramasser! Pourquoi?... Parce qu'au fond tu crains que la femme aimée ne soit vraiment pas celle que tu supposes... et parce que tes illusions te sont mille fois plus chères que la Vérité.

ANATOLE

Alors, j'ai tort, peut être? Tu sais très bien que tout ce que tu viens de débiter, ce ne sont que des phrases.

ANATOLE

Écoute, puisque tu le prends ainsi, je vais l'interroger.

MAX

Ah! enfin...

ANATOLE

Mais, pas devant toi.

MAX

Pas devant moi ?

ANATOLE

Tu es bon!... Vois-tu qu'elle me réponde non... Si par hasard elle me répond non, je veux

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être seul à l'entendre... Car je n'ai pas besoin d'être plaint... Être trompé, c'est un demi-malheur; être plaint, c'est pirel — Et puis, je suis très gêné devant toi... D'ailleurs la vérité, tu l'apprendras toujours... Si Cora m'a trahi... je ne la reverrai plus. Tu seras donc fixé. Mais je ne veux pas que tu l'entendes.

MAX

Bien, mon ami, je comprends [Il lui serre la main.) ; je te laisse seul avec elle.

Oui, mon vieux. (Le conduisant à la porte.) Dans une minute, je te rappellerai. {Max so'^H.)

ANATOLE, devayit Cora qu'il contemple longuement.

Cora!... {Il secoue la tête et tourne autour d'elle.) Cora!... {Il s'agenouille.) Cora... ma chérie!... (// se relève et, très décidé.) Réveilletoi vite et embrasse-moi le plus fort que tu pourras. "*■

CORA se lève, se frotte les yeux et se jette au cou d'Anatole.

Ai-je dormi longtemps?... Où est Max?

ANATOLE

Max ! Max !

MAX, sortant de la cha,mhre voisine.

Me voilà.

ANATOLE

Oui, tu as dormi très longtemps... Et tu as aussi parlé dans ton sommeil.

coRA, terrifiée.

Pour l'amour de Dieu! qu'ai-je dit?

MAX, mauvais sourire.

Vous n'avez fait que répondre à ses questions.

CORA

Que m'a-t-il donc demandé?

Mille choses...

CORA

Et j'ai répondu... toujours?

ANATOLE

Toujours.

CORA, au comble de Vangoisse.

Et peut-on savoir ce que tu m'as demandé?

ANATOLE

Non, demain je recommencerai, je t'endormirai...

CORA, furieuse.

Ah non! ça, plus jamais. C'est de la folie 1 On

34 ANATOLE

VOUS interroge et quand on se réveille, on ne sait rien!... J'ai dû sûrement lâcher des bêtises...

ANATOLE

Oui... en effet... tu as dit que tu m'aimais 1

coRA, stupéfaite.

C'est vrai?

MAX

Elle ne le croit pas!

CORA, bondissant.

Avec ça! Mais j'aurais pu le lui dire toute éveillée.

ANATOLE, heureux. Chérie !

MAX, dépité.

Mes chers amis... je vous dis adieu.

ANATOLE

Tu t'en vas?

MAX

Il le faut...

ANATOLE

Ne te froisse pas... si je ne t'accompagne pas.

CORA, un peu moqueuse.

Au revoir !

MAX

Gomment donc!... [Près de la par te) Au fond, il est clair que les femmes mentent autant en dormant... Mais ils sont heureux... et c'est là le principal... Adieu, les enfants. {Ils ne l'entendent pas et s'étreignent passionnément).

LES ACHATS DE x\OËL

Traduit par M. Maurice Rémon.

PERSONNAGES

ANATOLE

GADRIELLE.

Dans les rues de Vienne.

La veille de Noël. 11 est six heures. La neige tombe doucement.

ANATOLE

Madame, madame...

GA BRI ELLE

Comment? Ah!.., c'est vous ?

ANATOLE

Oui... Je cours après vous... Je ne peux pas vous voir porter tant de choses. Donnez-moi donc vos paquets.

GABRIELLE

Non, non, merci. Je les porterai bien moimême.

ANATOLE

Ohl je vous en prie, chère madame, pour une fois que je veux être galant, ne me rendez pas la tâche trop difficile.

40 ANATOLE

GABRIELLE

Eh bien... tenez... celui-là.

ANATOLE

Mais ce n'est rien... donnez-moi donc... là, celui-là, ... et puis encore celui-là.

Assez, assez... Vous êtes trop aimable.

ANATOLE

Gela fait tant de bien, quand on peut se le permettre.

GABRIELLE

Mais vous ne vous permettez cela que dans la rue et... quand il neige.

ANATOLE

... Et quand il est tard... et qu'on est à la veille de Noël... n'est-ce pas?

GABRIELLE

Le fait est que c'est une grande merveille de vous apercevoir entin.

ANATOLE

Oui, oui... Vous voulez dire que je ne vous ai pas encore fait de visite cette année?

GABRIELLE

Oui, c'est à peu près cela que je veux dire.

ANATOLE

Chère madame... je n'ai pas fait de visites cette année... pas une. Mais... comment va votre mari !... Et vos chers petits ?

Vous pouvez vous dispenser de ces questions. Je sais bien que tout cela vous est indifférent.

ANATOLE

C'est inquiétant d'avoir affaire à une femme qui connaît si bien les hommes.

GABRIELLE

Je vous connais... vous.

ANATOLE

Pas autant que je le souhaiterais.

GABRIELLE

Laiss.ez ces remarques-là, voulez-vous?

ANATOLE

Impossible, chère madame.

GABRIELLE

Alors, rendez-moi mes paquets.

ANATOLE

Ne vous fâchez pas! Me voilà redevenu sage. {Ils marchent côte à côte en silence.)

42 ANATOLE

GABRIELLE

Vous pourriez bien dire quelque chose.

ANATOLE

Quelque ciiose... oui... mais vous êtes si sévère.

Racontez-moi quelque chose. Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus... Que faites- vous en ce moment?

ANATOLE

Je ne fais rien, comme d'habitude.

GABRIELLE

Rien?

ANATOLE

Absolument rien.

GABRIELLE

C'est vraiment dommage pour vous.

ANATOLE

Bahl... cela vous est bien égal.

GABRIELLE

Comment pouvez-vous dire ça !

LES ACHATS DE NOl L 4j

ANATOLE

Pourquoi est-ce que je gâche ma vie? A qui la faute ? A qui ?

GABRIELLE

Rendez-moi mes paquets.

Je n'accuse personne... je posais simplement la question, comme ça... en l'air.

GABRIELLE

Vous allez sans doute toujours vous promener?

ANATOLE

Me promener! Quel mépris! Gomme s'il y avait rien au monde de plus délicieux ! Il y a dans ce mot quelque chose de si merveilleusement imprécis... D'ailleurs il ne convient pas du tout, aujourd'hui... Aujourd'hui je suis occupé, chère madame, tout comme vous.

GABRIELLE

Comment cela?

ANATOLE

Moi aussi je fais mes achats pour Noël.

GABRIELLE

Vous?

44 ANATOLE

ANATOLE

Seulement je ne trouve rien de bien. Voilà pourquoi, depuis des semaines, je passe mes soirées à examiner les étalages dans toutes les rues. Mais les commerçants n'ont ni goût ni imagination.

GABRIELLE

C'est aux acheteurs d'en avoir. Quand on a autant de loisirs que vous, on réfléchit, on trouve soi-même... et on commande ses cadeaux dès l'automne.

ANATOLE

Ah, je ne suis pas l'homme de çal Et puis saiton dès l'automne à qui on offrira quelque chose à Noël? Et maintenant nous voici à deux heures de l'arbre de Noël et je n'ai pas encore la moindre idée... pas la moindre.

GABRIELLE

Voulez-vous que je vous aide?

ANATOLE

Chère madame... vous êtes un ange... Mais ne me reprenez pas vos paquets...

GABRIELLE

Non, non.

ANATOLE

Alors, un ange, on peut le dire. C'est joli : ange!

GABRIELLE

Voulez-vous bien vous taire?

ANATOLE

Me voilà redevenu tout à fait raisonnable.

GABRIELLE

Eh bien, donnez-moi au moins un point de départ... Pour qui cherchez-vous un cadeau?

... C'est... justement... ce qu'il y a de difficile à dire.

GABRIELLE

Pour une dame, naturellement?

ANATOLE

Mon Dieu... oui. Vous connaissez bien les hommes, je vous l'ai déjà dit aujourd'hui même.

GABRIELLE

Mais voyons... pour une dame? une vraie dame?

ANATOLE

Il faut d'abord nous entendre sur le sens exact de ce mot. Si vous voulez dire une dame

46 ANATOLE

du grand monde... alors ce n'est pas tout à fait le mot...

GABRIELLE

Alors... du petit monde.

ANATOLE

Soit... disons du petit monde.

GABRIELLE

J'aurais dû m'en douter.

INe vous moquez pas de moi.

GABRIELLE

Je connais votre goût... je parie que c'est encore quelque chose... en marge... mince et blonde.

ANATOLE

Blonde... c'est vrai.

GABRIELLE

Oui, oui... blonde... c'est extraordinaire, vous avez toujours affaire à ces dames de la banlieue...

ANATOLE

Chère madame... ce n'est pas ma faute, à moi.

GABRIELLE

Laissons cela, monsieur. Oh! d'ailleurs, c'est

très bien que vous vous en teniez à votre genre... Vous auriez grand tort de quitter le théâtre de vos succès.

ANATOLE

Mais que voulez-vous que je fasse ? On ne m'aime que là-bas, en dehors des barrières.

GABRIELLE

On vous comprend donc... là-bas?

Vous n'y pensez pas ! Mais, voyez-vous. ,. ce n'est que dans le petit monde que je suis aimé; dans le grand — nous nous entendons — vous savez bien...

GABRIELLE

Je ne sais rien du tout, et je ne veux rien savoir. Allons, venez... Voilà précisément le magasin qu'il vous faut... C'est ici que nous allons acheter votre petit rien.

ANATOLE

Chère madame...

GABRIELLE

Tenez... Voyez un peu... là... ce petit écrin avec trois parfums différents... ou ce coffret, là, avec six savons... Patchouly, Chypre, Jockey- Club... ce serait très bien, vous ne croyez pas ?

48 ANATOLE

ANATOLE

Chère madame, ce n'est pas gentil de votre part.

GABRIELLE

Ou bien, attendez, là! Regardez... cette petite broche avec six faux brillants... songez un peu... six ! Quels feux ils jettent ! Ou bien ce ravissant petit bracelet, avec ces adorables petites breloques... ah !... il y en a une qui représente une véritable tête de Maure... Ça doit en faire un effet... dans la banlieue.

ANATOLE

Chère madame, vous vous trompez ! Vous ne connaissez pas ces femmes-là... elles ne sont pas ce que vous croyez.

GABRIELLE

Et là... ah, que c'est ravissant! Approchezvous donc... hein, que dites-vous de ce chapeaulà? C'était le dernier cri... il y a deux ans. Et les plumes... quel joli mouvement!... Cela ferait un effet extraordinaire... à Hernals.

ANATOLE

Chère madame... il n'est pas du tout question d'Hernals, et d'ailleurs vous avez probablement

beaucoup trop mauvaise opinion du goût de ses habitants.

GABRIELLE

Alors... ce n'est vraiment pas commode... Venez à mon secours... donnez-moi au moins une indication.

ANATOLE

Comment voulez-vous?... Vous auriez certainement un petit sourire supérieur.

GABRIELLE

Oh! non, non. Renseignez-moi... Voyons : estelle vaniteuse ou modeste ? Grande ou petite ? A-t-elle la passion des couleurs vives?

ANATOLE

Je n'aurais pas dû accepter votre aimable proposition, vous ne laites que vous moquer.

Mais non... allons, je vous écoute : donnezmoi quelques détails sur elle.

ANATOLE

Je n'ose pas.

GABRIELLE

Mais si, osez donc. D'abord, depuis quand?...

50 ANATOLE

ANATOLE

Laissons cela.

GABRIELLE

Non, j'insiste : depuis quand la connaissezvous ?

ANATOLE

Depuis... longtemps.

GABRIELLE

Racontez donc vite toute l'histoire.

ANATOLE

Il n'y a pas d'histoire.

GABRIELLE

Mais si ; où Tavez-vous connue, et comment, et quand, et puis, quel genre de personne estce ?...

ANATOLE

Bien... mais ce sera ennuyeux, je vous en préviens.

Cela m'intéressera beaucoup. Je voudrais vraiment avoir quelques renseignements sur ce monde-là. Quel monde est-ce, en somme ? Je ne le connais pas du tout.

ANATOLE

Et vous ne le comprendriez pas du tout.

GABRIELLE

Oh, monsieur !

ANATOLE

Vous avez un mépris si sommaire pour tout ce qui n'est pas votre cercle... et bien à tort.

gâbrtelle

Mais je suis si docile. On ne m'a jamais rien appris sur ce monde, comment voulez-vous que je le connaisse ?

ANATOLE

Oui, mais... vous avez une 'vague impression que... ce monde vous dérobe quelque chose. Antagonisme secret.

GABRIELLE

Oh! pardon... quand je veux garder quelque chosCj on ne me le dérobe pas.

ANATOLE

Sans doute... mais quand vous ne voulez pas de quelque chose, cela vous vexe tout de même qu'un autre l'obtienne.

GABRIELLE

Oh!

ANATOLE

Chère madame, c'est bien féminin. Et comme

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