‹ Anatole, Suivi de La compagne. Traductions de Maurice Rémon & Maurice VaucaireChapitre 7 sur 18 · ANATOLE · texte numérisé non relu

ANATOLE

c'est bien féminin, c'est aussi probablement très distingué, très beau et très profond.

GABRIELLE

Où prenez-vous toute cette ironie?

ANATOLE

Où je la prends ? Je vais vous le dire. Moi aussi jadis, j'étais bon et plein de confiance, et je n'étais pas du tout ironique. Et j'ai supporté plus d'une blessure sans rien dire...

GABRIELLE

Ne devenez pas romanesque.

ANATOLE

D'honorables blessures, oui. Un « non » franc, on s'en guérit. Mais un « non », où les yeux ont cent fois dit : « peut-être », quand cent fois la bouche a souri : « qui sait? », quand cent fois dans l'accent de la voix a sonné le : « certainement », un a non » comme celui-là vous rend...

GABRIELLE

Il faut que nous achetions quelque chose.

Un « non » comme celui-là vous rend fou... ou moqueur.

GABRIKLLE

Vous deviez me raconter...

ANATOLE

Bien... si vous tenez absolument à ce que je vous raconte quelque chose.

GABRIELLE

Mais certainement!... Comment Pavez-vous connue ?

ANATOLE

Mon Dieu... comme toujours. Dans la rue... en dansant... dans un omnibus... sous un parapluie...

GABRIELLE

Mais, justement, c'est ce cas particulier qui m'intéresse. C'est au « cas particulier » que nous allons acheter quelque chose.

ANATOLE

Là-bas, dans le « petit monde », il n'y a pas de cas particuliers... et d'ailleurs dans le grand non plus... Vous êtes toutes tellement faites sur le même type.

GABRIELLE

Oh, cher monsieur, vous commencez...

Il n'y a rien là d'offensant, absolument rien. Moi aussi je suis un type.

54 ANATOLE

GABRIELLE

Et quel genre de type ?

ANATOLE

Le mélancolique léger.

CxÂBRIELLE

Et... et moi?

ANATOLE

Vous? La mondaine, tout simplement.

GABRIELLE

Ahl Et elle?

ANATOLE

Elle ? Elle... la « bonne fille ».

GABRIELLE

Bonne ! Tout de suite, comme ça (( bonne ? » Et moi, la a. mondaine » tout court...

ANATOLE

La « méchante mondaine », si vous y tenez absolument...

GABRIELLE

Alors . . . parlez-moi donc enfin de cette . . . bonne

fille.

ANATOLE

Elle n'est pas d'une beauté fascinante, elle

n'est pas d'une élégance remarquable, et elle n'est pas d'une intelligence transcendante, ..

GABRIELLE

Je ne vous demande pas de me dire ce qu'elle n'est pas...

ANATOLE

Mais elle a le charme d'un soir de printemps... et la grâce d'une princesse enchantée... et l'esprit d'une fille qui sait aimer.

GABRIELLE

C'est un genre d'esprit qui doit être très répandu, dans son monde.

ANATOLE

Vous ne pouvez pas vous en faire une idée, de ce monde. On vous a caché trop de choses, quand vous étiez jeune fille, et on vous en a trop dit, depuis que vous êtes jeune femme.

GABRIELLE

Alais vous entendez bien ce que je dis... Je veux que vous m'instruisiez... Je vous crois déjà, pour ce qui est de la « princesse enchantée >). Racontez-moi maintenant à quoi ressemble le jardin enchanté où elle repose.

Il ne faut pas, bien sûr, vous représenter un salon brillant, aux lourdes tentures, avec des fleurs stérilisées dans les coins, des bibelots, des lampes voilées, des velours pâles, et la demiobscurité d'une après-midi qui se meurt.

GABRIELLE

Mais je ne vous demande pas ce que je ne dois pas me figurer.

ANATOLE

Eh bien alors, figurez-vous une petite pièce un peu sombre... toute petite... aux murs peints... et malgré tout un peu trop clairs... accrochées ça et là, quelques mauvaises gravures aux inscriptions effacées... une suspension avec son abat-jour. De la fenêtre, quand vient le soir, la vue s'étend sur des toits et des tuyaux de cheminées effacés dans l'ombre. Et, quand ce sera le printemps, le jardin d'en face sera tout fleuri et parfumé...

GABRIELLE

Comme vous devez être heureux de penser, déjà, au mois de mai.

ANATOLE

Oui, là-bas je suis quelquefois heureux.

GABRIELLE

Assez. Il est tard... iNous allons lui acheter quelque chose... peut-être un objet pour la pièce aux murs peints...

Il n'y manque rien.

GABRIELLE

Oui... pour elle, je le crois volontiers. Mais je voudrais orner cette pièce pour vous, bien à votre goût.

ANATOLE

Pour moi?

GABRIELLE

Avec des tapis persans...

ANATOLE

Oh ! je vous en prie... là-bas !

GABRIELLE

i\.vec une petite lampe en cristal taillé...

ANATOLE

Hum!

GABRIELLE

Un OU deux vases avec des fleurs fraîches ?...

ANATOLE

Oui... Mais c'est à elle que je veux apporter quelque chose.

58 ANATOLE

GABRIELLE

Ah! oui... c'est vrai... il faut nous décider... Elle vous attend sans doute déjà?

ANATOLE

Certainement.

GABRIELLE

Elle attend ? Dites-moi... comment vous accueille-t-elle?

ANATOLE

Mais... comme on accueille...

GABRIELLE

Elle entend votre pas quand vous êtes encore dans l'escalier, n'est-ce pas ?

ANATOLE

Oui... quelquefois.-

GABRIELLE

Et elle se tient debout, à la porte?

ANATOLE

Oui.

GABRIELLE

Et elle se jette à votre cou ?

ANATOLE

Oui.

Et elle se jette à votre cou... et vous embrasse... et dit... Que dit-elle donc?

ANATOLE

Ce qu'on dit en pareil cas...

GABRIELLE

Enfin... par exemple ?

ANATOLE

Je ne connais pas d'exemple,

GABRIELLE

Que vous a-t-elle dit hier?

ANATOLE

Oh, rien de particulier... cela paraît si insignifiant quand on n'entend pas la voix.

GABRIELLE

Je m'imaginerai bien le ton. Voyons, qu'at-elle dit ?

ANATOLE

a Je suis si heureuse de te retrouver. »

GABRIELLE

« Je suis si heureuse... » Gomment ?

ANATOLE

« De te retrouver w.

60 ANATOLE

... C'est vraiment joli... très joli.

ANATOLE

Oui... cela vient du cœur et c'est sincère.

GABRIELLE

Et elle est... toujours seule? Vous pouvez vous voir sans être dérangés ?

ANATOLE

Mais oui... elle vit toute seule... elle est seule au monde... ni père, ni mère... pas même une tante !

GABRIELLE

Et vous êtes... tout pour elle ?

ANATOLE

... Peut-être... pour le moment. {Unsilence.)

GABRIELLE

Il est si tard... Voyez comme les rues se vident déjà.

ANATOLE

Oh, je vous ai retenue I II faut que vous rentriez chez vous.

GABRIELLE

C'est vrai... c'est vrai. On doit déjà m'at-

tendre. Eh bien ; que faisons-nous pour le cadeau ?

Oh... je trouverai bien un petit bibelot...

GABRIELLE

Qui sait? Et puis je me suis mis dans la tête... de trouver quelque chose pour elle... pour cette... jeune personne.

ANATOLE

Mais... je vous en prie, chère madame !

GABRIELLE

Ah! surtout je voudrais être là quand vous lui apporterez son présent de Noël... Gela m'a fait tant plaisir de voir la petite pièce et la « bonne fille ». Elle ne connaît pas son bonheur 1

ANATOLE

GABRIELLE

Mais voyons maintenant, donnez-moi mes paquets. Il est si tard.

ANATOLE

Oui, oui, les voici... Mais...

62 ANATOLE

GABRIELLE

Je VOUS en prie, faites donc signe à cette voiture qui vient là, devant nous...

ANATOLK

Comme vous êtes pressée tout à coup!

GABRTELT E

Je vous en prie. {Il fait signe au cocher.) Je vous remercie... Mais que décidons-nous pour le cadeau? (La voiture s'est avancée; ils se sont arrêtés tous les deux, il va ouvrir la portière.) Attendez!... Je voudrais lui envoyer quelque chose, moi, personnellement.

ANATOLE

Vous... ? Chère madame, vous-même?

GABRIELLE

Eh bien, oui! Tenez... prenez... ces fleurs, tout simplement ces fleurs. Ce ne sera rien qu'un salut de ma part... rien de plus... Mais... il faudra aussi lui faire une commission...

ANATOLE

Chère madame, vous êtes trop aimable...

GABRIELLE

Promettez-moi de lui répéter exactement ce que je vais vous dire.

ANATOLE

Certainement.

GABRIELLE

Vous me le promettez ?

Oui, avec plaisir... pourquoi pas?

GABRIELLE EL ouvert la portiève de la, voiture. Eh bien, dites-lui...

ANATOLE

Eh bien...?

GABRIELLE

Dites-lui ceci : « Ces fleurs, ma petite amie, te sont envoyées par une femme, qui sait peutêtre aimer autant que toi et qui n'en a pas eu le courage... » '^

ANATOLE

Chère... madame...? {Elle est ino7itée dans la voiture, les rues sont presque complètement vides. La voiture s'éloigne, il la suit longuement des yeux, jusqu'à ce qu'elle ait tourné le coin d'une rue. Il reste encore un moment immobile, puis regarde sa montre et se met a marcher rapidement.)

Traduction de M. Maurice Rémon

PERSONNAGES

ANATOLE

EMILIE

La chambre d'Emilie, meublée avec élégance. Crépuscule. La fenêtre est ouverte, et donne sur un parc; on aperçoit la cime d'un arbre, qui n'a plus que quelques feuilles.

Ah!... c'est ici que je te trouve... et devant mon bureau?... Mais, qu'est-ce que tu fais donc? Tu fouilles dans mes tiroirs?... Anatole !

ANATOLE

C'était bien mon droit... et j'ai eu raison.

EMILIE

Voyons, qu'as-tu trouvé ? Tes propres lettres.

ANATOLE

Et ceci ?

EMILIE

Ceci?

ANATOLE

Ces deux petites pierres?... L'une est un

00 ANATOLE

rubis, et cette autre, foncée ? Je ne les connais ni l'une ni l'autre : elles ne te viennent pas de moi.

EMILIE

Non... je les avais... oubliées...

ANATOLE

Oubliées? Elles étaient si soigneusement serrées, là, dans le coin de ce tiroir du bas. Avoue donc, tout de suite, au lieu de mentir comme toutes les femmes... Alors... tu ne dis rien? C'est si facile de se taire, quand on est coupable!... Mais maintenant je vais continuer à chercher. Où as-tu caché tes autres bijoux?

EMILIE

Je n'en ai pas d'autres.

ANATOLE

Voyons... {Il tire violemment les tiroirs.)

EMILIE

Ne cherche pas... je te jure que je n'ai rien d'autre.

ANATOLE

Mais ces pierres... pourquoi ces pierres?

EMILIE

J'ai eu tort... peut-être!...

ANATOLE

Peut-être ! Emilie ! Nous sommes à la veille du jour où je voulais faire de toi ma femme. Je croyais vraiment que tout le passé était effacé... tout. Les lettres, les éventails, les mille riens qui me rappelaient le temps où nous ne nous connaissions pas encore, ensemble nous avons jeté tout cela dans le feu... Bracelets, bagues, boucles d'oreilles, nous avons tout donné ou jeté dans le fleuve ou dans la rue... Tu étais étendue là, devant moi, et tu me jurais : « Tout est fini, tout... et c'est-dans tes bras que j'ai pour la première fois senti ce que c'est que l'amour... » Moi naturellement je t'ai crue... parce que nous croyons tous ce que nous disent les femmes, à commencer par le premier mensonge qui nous enivre de bonheur...

Faut-il que je te jure encore?...

ANATOLE

A quoi bon? C'est fini... fini nous deux. Oh, comme tu as bien joué ta comédie ! Fiévreuse, comme si tu voulais effacer jusqu'à la moindre tache de ton passé, tu te tenais là, debout, devant le feu, tandis que flambaient les papiers.

70 ANATOLE

les rubans et les mille petits riens. Et comme tu sanglotais dans mes bras, quand nous errions sur le bord du fleuve et que nous jetions dans l'eau ce précieux bracelet, qui y disparut aussitôt, comme tu pleurais alors des larmes de purification, de repentir... Quelle comédie 1 Pourquoi ne dis-tu rien? Pourquoi ne te défends-tu pas?

EMILIE

Puisque tu veux me quitter...

ANATOLE

Mais je veux savoir ce que signifient ces deux pierres... pourquoi tu as conservé précisément ces deux-là.

EMILIE

Tu ne m'aimes plus ?

ANATOLE

La vérité, Emilie... je veux savoir la vérité.

EMILIE

A quoi bon, puisque tu ne m'aimes plus ?

Peut-être y a-t-il dans la vérité quelque chose qui...

EMILIE

Eh bien, quoi?

ANATOLE

Quelque chose qui me fera... comprendre. Vois-tu, Emilie, je voudrais t'estimer.

EMILIE

Tu me pardonnes ?

ANATOLE

Il faut que tu me dises ce que signifient ces pierres.

EMILIE

Et alors tu me pardonneras?

ANATOLE

Ce rubis, que signifie-t-il ? Pourquoi le conserves-tu?

EMILIE

Et tu m'écouteras avec calme?

ANATOLE

Oui... mais parle donc...

Ce rubis... vient d'un médaillon... il en est tombé.

ANATOLE

De qui venait ce médaillon?

72 ANATOLE

EMILIE

Peu importe... seulement je le portais... à un certain jour... suspendu à une chaîne... autour du cou.

ANATOLE

De qui le tenais- tu ?

EMILIE

Gela n'a aucune importance... de ma mère, je crois... Vois-tu, si j'étais la misérable que tu crois, je pourrais te dire : « C'est parce qu'il me vient de ma mère que je l'ai conservé. » Et tu me croirais... Mais non, j'ai gardé ce rubis... parce qu'il est tombé de ce médaillon un jour... dont le souvenir m'est cher.

ANATOLE

Eh bien...

EMILIE

Oh, cela me ferait tant de bien de te le dire ! Dis-moi, est-ce que tu ne te moquerais pas de moi, si j'étais jalouse de ton premier amour?

ANATOLE

Que veux-tu dire ?

Et pourtant ce souvenir a quelque chose de

doux, c'est une de ces souffrances qui semblent vous caresser... et puis... pour moi c'est un jour important que celui où j'ai appris à connaître le sentiment qui me... lie à toi. Ah, il faut avoir appris à aimer, pour aimer quelqu'un comme je t'aime. Si nous nous étions rencontrés à une époque où l'amour était pour nous quelque chose de nouveau, qui sait si nous ne serions pas passés l'un près de l'autre, sans y faire attention... Mais oui, et tu l'as dit toi-même une fois.

ANATOLE

Moi-même ?

EMILIE

Peut-être est-ce mieux comme cela, disais-tu, et nous devions être mûris tous les deux, pour atteindre à ce sommet de la passion.

ANATOLE

Oui..; nous avons toujours toute prête une consolation de ce genre, quand c'est une femme tombée que nous aimons.

EMILIE

Ce rubis, je te l'avoue, représente le souvenir .du jour...

74 ANATOLE

ANATOLE

De quel jour?

Tu le sais bien, Anatole... le souvenir du jour... ah, je n'étais qu'une petite sotte... seize ans I

ANATOLE

Et lui vingt... grand, brun...

EMILIE, avec candeur.

Je ne sais plus, mon bien-aimé... Je me souviens seulement de la forêt qui nous enveloppait de son murmure, de la journée de printemps qui riait dans les arbres... ab, je me souviens aussi d'un rayon de soleil, qui glissait à travers les buissons et brillait sur une touffe de fleurs jaunes...

ANATOLE

Et tu ne maudis pas ce jour qui t'a prise à moi avant que je ne t'aie connue ?

EMILIE

Peut-être est-ce lui qui m'a donnée à toi!. .„ Non, Anatole, quoi qu'il en soit, je ne maudis pas ce jour et, c'est vrai, je ne l'ai jamais, maudit... Anatole, je t'aime comme je n'ai jamais.

aimé personne, et comme tu n'as jamais été aimé, tu le sais bien. Ton premier baiser a effacé toutes les heures que j'ai vécues avant de te connaître... mais, puis-je oublier pour cela la minute qui m'a faite femme ?

ANATOLE

Et tu prétends m'aimer?

Je peux à peine me rappeler le visage de cet homme...

ANATOLE

Mais, dans ses bras, tu as poussé, en souriant, les premiers soupirs de l'amour ; c'est de son cœur à lui que coula dans le tien cette ardeur qui te fit une femme, et cela tu ne peux pas l'oublier, petite âme reconnaissante. Et tu ne comprends pas que cet aveu doit m'affoler, que tu as d'un coup réveillé tout ce passé assoupi ! Oui, maintenant je le sais, tu peux encore rêver d'autres baisers que des miens ! et quand tu fermes les yeux entre mes bras, c'est peut-être une autre image que la mienne qui se dresse devant toi.

EMILIE

Comme tu me comprends mal ! Ah, tu as sans

76 ANATOLE

doute raison quand tu dis qu'il faut nous séparer...

ANATOLE

Eh bien, que dois-je comprendre ?

EMILIE

Ah, elles ont de la chance les femmes qui peuvent mentir! Non, vous ne la supportez pas, la vérité. Dis-moi encore une chose : pourquoi m'as-tu toujours suppliée ? « Je te pardonnerais tout, excepté un mensonge. » Je t'entends encore me le dire... Et moi... moi qui t'ai tout avoué, qui me suis faite si humble, si misérable devant toi, qui t'ai crié en face : « Anatole, je suis une femme perdue, mais je t'aime ! w Aucune des excuses que les autres ont toutes prêtes ne m'est venue aux lèvres. Non, je t'ai dit loyalement : « Anatole, j'ai aimé le luxe ; Anatole, j'ai été ardente et passionnée, je me suis donnée, vendue, je ne suis pas digne de ton amour... » Te rappelles-tu aussi que je t'ai dit cela, avant même que tu ne m'aies baisé la main pour la première fois?... Oui, je voulais te fuir, parce que je t'aimais, et tu m'as poursuivie... tu as imploré mon amour... et je ne voulais pas de toi, parce que je n'avais pas le courage d'avilir

l'homme que j'aimais plus, que j'aimais autrement... ah, le premier homme que j'aimais ! Et alors tu m'as prise, et j'ai été tienne ! Ah, comme j'ai frissonné... pleuré... Et tu m'as élevée si haut ! Tu m'as rendu tout ce que les autres m'avaient enlevé... dans tes bras vigoureux je devins une autre femme, pure... et heureuse... Tu étais si grand, toi... tu pouvais pardonner... Et maintenant?...

ANATOLE

Maintenant ?

EMILIE

Maintenant tu me chasses parce que je ne suis qu'une femme comme les autres.

ANATOLE

Non, non, tu n'es pas comme les autres.

EMILIE, très douce.

Alors... que veux-tu ? Faut-il que je le jette... ce rubis ?

Je ne suis pas grand, ah non... tout, tout petit, je suis... Jette-le ce rubis... (Il le considère.) Il est tombé du médaillon... il reposait dans l'herbe... sous les fleurs jaunes... un rayon de soleil a glissé dessus... il étincelait... {Un

78 ANATOLE

long silence.) Viens, Emilie, il commence à faire noir dehors, nous allons nous promener dans le parc...

EMILIE

Est-ce qu'il ne fera pas trop froid ?

ANATOLE

Oh non, on sent déjà un souffle de printemps.

EMILIE

Comme tu voudras, mon bien-aimé.

ANATOLE

Au fait... et cette petite pierre-là?

EMILIE

Ah, celle-là...

ANATOLE

Oui, cette pierre noire, là... qu'est-ce que c'est que celle-là?

EMILIE

Sais-tu quelle espèce de pierre c'est?

ANATOLE

Non, qu'est-ce que c'est? EMILIE, avec un regard fier et cupide.

Un diamant noir.

ANATOLE, se levRïit.

Ah!

EMILIE, le regard toujours fixé sur IcL -pierre.

Très rare.

ANATOLE, avec une fureur contenue.

Pourquoi... hum... pourquoi l'as-tu... conservé ?

EMILIE, neregardant encore que la pierre.

C'est... c'est qu'il vaut plus de deux cent mille francs.

ANATOLE, poussant un cri.

Ah ! (Il jette la pierre dans la cheminée.)

EMILIE, criant.

Qu'est-ce que tu fais ! [Elle s'accroupit et prend la pincette avec laquelle elle fouille dans les braises pour en retirer la pierre.)

ANATOLE la regarde quelques secondes pendant que^ les joues en flammées, elle est agenouillée devant le feu, puis tranquillement.

Quelle grue ! {Il sort.)

Traduit par M. Maurice Rémon.

PERSONNAGES

ANATOLE

xMAX.

BIANCA

Le bureau de Max, d'un aspect général très sombre : tapis et tentures rouge foncé. Au fond, au milieu, une porte. Une deuxième à gauche. Au milieu de la chambre, une grande table à écrire, sur laquelle sont posés une lampe avec son abat-jour, des livres et des papiers. A droite, une haute fenêtre. Dans le coin à droite, une cheminée où flambe un bon feu. Devant, deux sièges bas. Négligemment placé à côté, un écran rouge sombre.

MAX, assis h la table à écrire^ lit une lettre tout en fumant son cigare.

« Mon cher Max, me voici de retour. Notre troupe va rester ici trois mois, comme vous l'avez sans doute lu dans les journaux. Ma première soirée sera consacrée à l'amitié : je serai ce soir chez vous. Bibi. » Bibi... autrement dit Bianca... Eh bien, je vais l'attendre. (On frappe.) Serait-ce elle, déjà? Entrez.

ANATOLE entre, un gros paquet sous le bras, sombre.

Bonsoir.

84 ANATOLE

MAX

Tiens... qu'est-ce que tu apportes là?

Je cherche un asile pour mon passé.

MAX

G*est-à-dire?... (Ana.tole lui tend son paquet.) Eh bien?

ANATOLE

Je t'apporte ici tout mon passé, toute ma jeunesse : garde-la.

MAX

Avec plaisir. Mais tu t'expliqueras bien un peu plus clairement.

ANATOLE

Tu permets que je m'assoie ?

MAX

Naturellement. Mais pourquoi es -tu si solennel?

ANATOLE, qui s'est assis.

On peut fumer ?

MAX

Tiens, prends : ils sont de la dernière récolte.

ANATOLE allume un des cigares que lui a -présentés Max.

Oh... supérieur!

MAX, montrant le paquet qu'Anatole a posé sur le bureau.

Et...?

ANATOLE

Cette vie de jeunesse n'a plus sa place chez moi. Je quitte la ville.

MAX

Ah!

ANATOLE

Je commence une existence nouvelle pour une durée indéterminée. Aussi faut-il que je sois libre et seul, et voilà pourquoi je me débarrasse de mon passé.

MAX

Alors, tu as une nouvelle maîtresse ?

ANATOLE

Non... seulement je n'ai plus l'ancienne pour le moment. {S' interrompant bimsquement et montrant le paquet.) C'est à toi, mon cher ami, que je peux confier toutes ces niaiseries.

86 ANATOLE

MAX

Des niaiseries!... Pourquoi ne les brùles-tu pas?

AN.VTOLE

Je ne peux pas.

MAX

C'est de l'enfantillage.

Oh non ! C'est ma manière d'être fidèle. Je ne peux pas oublier une femme que j'ai aimée. Quand je fouille dans ces lettres, ces fleurs, ces boucles de cheveux — il faudra que tu me permettes de venir souvent chez toi, rien que pour y fouiller — alors, je me retrouve avec elles, elles revivent pour moi, et je les adore encore.

MAX

Alors, tu veux avoir des rendez-vous dans mon appartement avec tes anciennes maîtresses...?

ANATOLE, qui Vécoute a peine.

Souvent cette idée me vient... S'il existait un mot, magique capable de les faire toutes reparaître I Si je pouvais les évoquer ici hors du néant 1

MAX

Ce serait des néants assez disparates...

ANATOLE

Oui, oui... imagine que je dise ce mot...

MAX

Tu en trouverais peut-être un efficace, par exemple : « O l'unique adorée I »

ANATOLE

Eh bien, j'appellerais : « O l'unique adorée! » Et les voici qui apparaissent, l'une sortant de quelque petite maison de la banlieue, l'autre du salon étincelant de son mari, l'une de sa loge d'actrice...

MAX

Plusieurs.

ANATOLE

Plusieurs, soit. L'une de sa boutique de modiste...

MAX

L'une des bras d'un nouvel amant...

ANATOLE

L'une de la tombe. Une d'ici, une de là... et les voilà toutes réunies.

88 ANATOLE

MAX

Cette réunion pourrait manquer de charme. Car elles ont peut-être toutes cessé de t'aimer... mais aucune d'être jalouse.

ANATOLE

Très sage. Ainsi donc reposez en paix.

MAX

Mais il s'agit maintenant de trouver une place pour cet imposant paquet.

ANATOLE

Tu seras obligé de le diviser. [Il ouvre le paquet : de jolies petites liasses apparaissent, attachées par des rubans.)

Ah!

ANATOLE

Tout cela est bien en ordre.

MAX

Par nom ?

ANATOLE

Oh non ! Chaque petit paquet porte une inscription : un vers, un mot, une remarque, qui suffisent à me rappeler l'aventure. Mais aucun

nom, car enfin chacune d'elles pourrait s'appeler Anna ou Marie.

MAX

Voyons un peu.

ANATOLE

Saurai-je vous reconnaître toutes? Plus d'une gît là depuis des années, sans que je l'aie jamais revue.

MAX, prenant un des petits paquets et lisant l'inscription.

« 0 ma charmante, ma farouche Mathilde, je vais, sur ton cou, Si tu me dérobes ta bouche, Faire pleuvoir des baisers fous. »

Mais c'est bien un nom, ça?

Oui, Mathilde. Mais elle ne s'appelait pas comme ça. Je lui embrassais toujours la nuque.

MAX

Qui était-ce?

ANATOLE

Ne me le demande pas. Je l'ai tenue dans mes bras, cela suffît.

90 ANATOLE

MA.X

Allons, ne parlons plus de Mathilde. D'ailleurs, le paquet est bien petit.

AîsATOLE

Oui, il ne contient qu'une boucle de cheveux.

MAX

Pas une lettre?

ANATOLE

D'elle? Oh, ça lui aurait donné une peine effroyable. Et où en serions-nous, si toutes les femmes nous écrivaient ! Allons, en voilà assez sur Mathilde.

MAX, lisant, comme plus haut.

« Sous un certain rapport, toutes les femmes sont les mêmes : elles deviennent insolentes quand on les prend en flagrant délit de mensonge. »

Oui, c'est bien vrai.

MAX

Qui était celle-là ? Le paquet est très lourd.

ANATOLE

Des huit pages de mensonges !

MAX

Et elle était insolente, par-dessus le marché ?

ANATOLE

Quand je l'ai surprise. N'en parlons plus.

MAX

Laissons cette menteuse insolente.

ANATOLE

Pas d'injures. Je l'ai tenue dans mes bras : elle est sacrée.

MAX

Voilà du moins une bonne raison. Alors, continuons. (Il lit.)

Pour dissiper l'humeur chagrine, Je songe à ton fiancé, ma chère...

Et je souris.

ANATOLE, souriant.

Ah, oui... celle-là!

Ah, qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans?

ANATOLE

Une photographie. Elle, avec son fiancé.

MAX

Tu le connaissais?

92 ANATOLE

ANATOLE

Naturellement, sans cela je n'aurais pas pu sourire. C'était un imbécile.

MAX, très sérieux.

Elle l'a tenu dans ses bras : il est sacré.

ANATOLE

Assez.

MAX

Laissons cette joyeuse enfant avec son fiancé ridicule. {Prenant un autre pEiquet.) Qu'est-ce que c'est que ça? Un seul mot.

ANATOLE

Lequel ?

MAX

« La gifle. »

ANATOLE

Ah oui, je me rappelle.

C'a été sans doute la conclusion?

ANATOLE

Non, le point de départ.

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