CEINTURES THORACIQUE ET PELVIENNE DES MAMMIFÈRES
ORNITHODELPHES.
Nous voici placé en présence de ce petit groupe de Mammifères que l’on a considérés comme intermédiaires entre les Mammifères d’une part et les Reptiles et les Oiseaux d’autre part. Intermédiaires en effet ! l'élude de leurs ceintures basilair es des membres va nous en fournir une preuve nouvelle en établissant que la ceinture thoracique de ces animaux diffère fortement de celle des Mammifères, pour être une reproduction exacte de celle des Crocodiles et des Oiseaux.
La ceinture pelvienne des Monotrêmes est essentiellement composée des trois éléments principaux : iléon, ischion et pubis, qui entrent tous les trois dans la constitution de la cavité colyloïdienne. La forme générale du bassin se rapproche beaucoup du bassin de Kanguroo que j’ai dessiné (PI. VII, fig. 5).
L’iléon est étroit et dépourvu de fosse iliaque proprement dite. La saillie iliaque y est très-accentuée, assez tranchante, et représente l’épine du scapulum. Le pubis est, comme chez le Kanguroo et les Didelphes, surmonté d’un large os marsupial, quoique ces animaux ne soient pas pourvus de la poche ventrale. L’ischion et le pubis circonscrivent complètement le trou obturateur. La symphyse antérieure est ischio-pubienne. Elle est conséquemment très-étendue, et l’arcade du pubis très-ouverte et peu profonde. La ceinture pelvienne des Monotrêmes ressemble beaucoup, en un mot, à celle des Kanguroos, et se rattache par suite d’une manière très-complète à la forme du pel vis des Mammifères.
Il n’en est pas de même pour la ceinture thoracique. Ici se rencontrent bien des particularités très-importantes.
Le scapulum, sur lequel se soude un épiscapulum, est de forme étroite, allongée, et qui le rapproche des formes reptilienne et ornithique. 11 semble manquer d’une épine, maisen réalité il manque plutôt de la portion sus-épineuse du scapulum des Mammifères. L’épine, étroite il est vrai, et portant un acromion, est attachée au bord antérieur ou céphalique du scapulum, au lieu d’être fixée sur la face externe. Il résulte de là que l’épine, n’étant pas dans le môme plan que la lame du scapulum, forme avec elle un léger angle ouvert en dehors, qui est surtout marqué chez l’Ornithorhynque, et qui appartient à la fosse sous-épineuse*. Ce qui prouve qu’il en est bien ainsi, c’est que le muscle sus-épineux, s’insérant à la face antérieure de l’épine, semble netre qu’un faisceau antérieur du muscle sous-scapulaire, dont il ne se distingue que par son insertion sur la tubérosité interne de l’humérus.
Le scapulum n’est composé que d’une portion sous-épineuse étroite, et tend ainsi à être réduit à la portion axiale; aussi le muscle sous-scapulaire a-t-il les dimensions d’un muscle grêle. Ce sont là des tendances que nous avons
1 Chez le Rorqual et la Baleine franche, l’épine, assez étroite, s’insère à une très-faible distance du bord antérieur du scapulum, de telle sorte que la portion sus-épineuse de l'omoplate est presque nulle, et que la fosse sus-épineuse a l’air d’être une gouttière appartenant à la fosse sous-scapulaire. Si l’on supprime l’apophyse coracoïde, c’est-à-dire le précoracoïde, qui n’existe pas chez les Monotrêmes, on s’apercevra que le muscle sus-épineux viendra passer en dedans du col de l’omoplate, comme chez l'Ornithorhynque et l’Échidné.
vues très-accentuées et même réalisées, chez les Reptiles et chez les Oiseaux, à des degrés extrêmes.
L’angle inférieur du scapulum présente deux facettes : l’une articulaire (;P1. III, fig. 10 et 11), qui forme la moitié antérieure de la cavité glénoide ; l’autre, qui est rugueuse et se soude avec un os remarquable qu’on désigne généralement sous le nom de coracoïde , et que tous les anatomistes sans exception considèrent comme l’homologue de l’apophyse coracoïde des autres Mammifères.
Mais nous avons vu que l’apophyse coracoïde des Mammifères était, en réalité, un précoraco'ide, et nous devons examiner maintenant si le coracoïde des Monotrêmes est en effet un coracoïde ou un précoracoïde, ou bien encore un coraco-prècoracoide, c’est-à-dire une masse coracoïdienne sans fontanelle ou trou obturateur.
Le coracoïde des Monotrêmes, examiné quant à sa forme, à sa situation, à ses connexions, présente les caractères suivants (PL \U,fig. 9, 10, 11 ,cr.). C’est un os phalangiforme assez grêle et aplati chez l’Ornithorhynque, mais fort, épais et massif dans les deux espèces connues d’Écbidné, Echidna hystrix d’Australie et Echidna bruijnii de la Nouvelle-Guinée, dontM. Gervais a proposé de faire le genre Acanthoglossus' .
L’extrémité antérieure ou externe de cet os présente deux facettes: l’une qui forme la moitié inférieure de la surface glénoidale, et l’autre qui se soude au scapulum. L’extrémité postérieure ou interne présente également deux facettes : l’une postérieure, qui s’appuie sur le sternum rhomboïdal et s’articule avec des bords correspondants de cet os ; l’autre antérieure, plus ou moins étendue, supporte un os spécial auquel Cuvier a donné le nom d ’épicoracoïde (PL III, fig. 9, 10, 11, é. cr.). Cet os, provenant d’un cartilage continu avec celui du coracoïde, est aplati, falciforme, et se porte en dedans et en avant avec des différences de forme suivant le genre et l’espèce. Ces deux os plats chevauchent l’un sur l’autre en dépassant la ligne médiane.
Au-dessous des extrémités internes des coracoïdes et des épicoracoïdes se forme l’os en T si intéressant des Monotrêmes, ou véritable interclavicule
1 Paul Gervais; Ostcographie des Monotrêmes vivants et fossiles. 1877-1879.
très-développée, rappelant l’interclavicule des Sauriens vivants ou fossiles, et l’inlerclavicule plus réduite des Oiseaux.
Si je ne me trompe, tous les caractères que je viens d’énumérer établissent un très-grand rapprochement entre l’os que nous venons d’étudier et le coracoïde des Oiseaux et des Crocodiliens. Cet os phalangiforme, qui par une de ses extrémités adhère au scapulum en fournissant la moitié inférieure delà surface articulaire glénoïdienne, et qui par l’autre extrémité s’articule avec les bords latéraux antérieurs du sternum rhomboïdal, ne peut être que le vrai coracoïde des Oiseaux et des Crocodiles. C était du reste là l’opinion de Cuvier, et c’est aujourd’hui celle de Parker, dont la compétence nous est bien connue; et j’ajoute que tout doute, s’il en existait, cesserait devant un examen comparatif de l’épaule et du bassin de l’un des Monotrêmes. On est immédiatement frappé, en effet, de voir combien, le scapulum représentant l’iléon, le coracoïde possède la forme, les connexions et la direction relative de l’ischion. 11 y a là une ressemblance qui est bien faite pour faire taire toute hésitation.
Nous verrons, du reste, combien l’étude des muscles vient apporter un solide appui à l’opinion qui précède, en nous montrant que les muscles qui naissent de cet os sont des muscles coracoïdiens et non précoracoïdiens.
Mais si nous avons affaire à un os coracoïde, où sera le précoracoïde des Monotrêmes? Ils en sont totalement dépourvus, à moins qu’avec un peu de complaisance on ne regarde comme un rudimentde précoracoïde un tubercule très-peu prononcé, placé sur l’extrémité supérieure du coracoïde, du côté opposé à la face articulaire glénoïdienne (PI. III, fig. 9, 10, 11, p. cr?). Ce précoracoïde serait un rudiment du précoracoïde déjà très-rudimentaire des Crocodiliens et des Oiseaux carinates.
Quant à 1 epicoracoïde de Cuvier, il est sans aucun doute digne de ce nom : il représente l’épicoracoïde des Amphibiens, des Sauriens et des Chéloniens. Le lecteur jugera lui-même de la ressemblance considérable qu’il y a entre l’épicoraco'ide de l’Échidné de la Nouvelle-Guinée (PL III, fig. 9) et l’épicoracoïde de Bufo (PL I, fig. 6 et 7).
Comme chez beaucoup d’Amphibiens et de Sauriens, les deux précoracoïdes chevauchent en arrière de l’interclavicule (comparer les fig. 5, 6, 7, PL 1, et PL 11, fig. 2, e. cr., avec les fig. 9, 10, 11 de la PL 111 , e. cr.)
Parker fait remarquer que cet épicoracoïde ectostéal, c’est-à-dire d’un développement autonome et d’une existence indépendante, se voit chez les Monotrêmes pour la première et la dernière fois, mais qu’il peut se retrouver dans quelques formes fossiles. Il constitue, dit Parker, un fait aussi intéressant et de même nature pour le morphologiste que le suprascapulum (épiscapulum) ectostéal des Amphibiens anoures.
Je n’ai pas à insister ici sur l’os en T des Monotrêmes, que Parker a démontré se composer dans le jeune âge d’une interclavicule et des deux clavicules. Ce sont là des os du squelette secondaire, et qui ne sont pas des éléments essentiels de l’épaule. Ils offrent sans doute un très-vif intérêt comme rappelant des formes reptiliennes éteintes (Ichthyosaures, Plésiosaures) et des formes vivantes (Chéloniens, Lacertiliens, Crocodiliens et Oiseaux), mais je dois me borner à les signaler sans insister, pour ne pas trop m’écarter du cadre de mon sujet,
11 ressort de l’étude que nous venons de faire de la ceinture scapulaire des Monotrêmes, que cette partie du squelette se rapproche beaucoup plus de celle des Oiseaux et des Reptiles que de celle des Mammifères. La forme rétrécie du scapulum tend à se réduire à la portion axiale, comme dans ces premiers groupes ; le coracoïde existe trcs-développé, comme dans ces mêmes groupes et avec les mêmes connexions, tandis que le précoracoïde est à peine indiqué. L’in lercla vicule existe et constitue, avec les clavicules, un véritable furculum, comme chez les Ichthyosaures, Plésiosaures et Oiseaux.
Nous savons au contraire que chez les Mammifères le précoracoïde existe toujours, et peut être très -développé (Homme, Singe, Chéiroptères) ; quedans tous les cas le coracoïde est très-rudimentaire; qu’enfin les clavicules sont séparées par le sternum, et qu’il n’y a pas de véritable interclavicule. Ce sont là des considérations qui m’ont paru présenter de l’intérêt, et sur lesquelles j’ai insisté à dessein, car c’est la première fois, si je ne me trompe, qu’il est démontré que le coracoïde des Monotrêmes ne représente nullement l’apophyse dite coracoïde des Mammifères. 11 résulte de ces considérations nouvelles la constatation d’une parenté entre les Monotrêmes et les Sauropsidés d’Huxley, plus étroite encore qu’on ne l’avait soupçonnée jusqu’à présent.