CHAPITRE IV
De l'Encéphale des Poissons j considéré comme l*état embryonnaire permanent des reptiles, des oiseaux et des 7nammifères, — Détermination de cet organe dans cette classe, par sa comparaison avec celui des embryons des trois classes supérieures.
J'ai consacré la première partie de ce travail à la détermination des parties dont se compose lencéphale dans les quatre classes ; cette détermination est la base fondamentale de Fanatomie comparative de cet organe. Car quels élémens comparer si on n'a déterminé dans chaque classe leur homogénéité ou leur différence? quels rapports exprimer , si on ignore la signification et la valeur des termes qu'on compare? comment saisir la vérité? comment éviter l'erreur? Toute comparaison suppose donc la détermination préalable de chaque élément de l'encéphale dans toutes les classes. Avant de pouvoir faire entrer les poissons en parallèle avec les reptiles, les oiseaux et les mammifères, il est indispensable de reconnaître d'abord la signification des élémens qui entrent dans la structure de leur cerveau.
Considéré dans son ensemble , l'encéphale des poissons est le plus simple de tous dans la nature ; il est le plus compliqué dans nos ouvrages, c'est un labyrinthe inextricable. Pourquoi cette contradiction entre la nature et nos écrits? Il en existe
ENCÉPHALE DES POISSONS. l85
plusieurs raisons : la principale, celle d'où découlent toutes les autres , c'est la variété infinie que présente l'encéphale chez les poissons. La nature semble avoir déployé chez ces animaux toute la richesse de ses moyens. Leur cerveau ne varie pas seulement de famille à famille, il diffère essentiellement de genre à genre, d'espèce à espèce; c'est une métamorphose continuelle. Ces variations ne consistent pas seulement dans des changemens de forme, de po sition ou de rapport des mêmes élémens ; des parties entières se transforment, disparaissent, se reproduisent. On trouve tantôt deux lobes uniques , d'autres fois quatre ; ailleurs ftix sont alignés symétriquement d'avant en arrière. Le corps particulier qui se trouve constamment en arrière de la première paire de lobes , sans être assujetti à ces transformations, en présente lui-même qui ne sont guère moins considérables. Ici, c'est un simple feuillet triangulaire et unique ; là , les feuillets sont divisés , et une languette isolée flotte sur la cavité du quatrième ventricule; d'autres fois, c'est un véritable cervelet, analogue à celui des oiseaux, beaucoup plus développé qu'on ne le remarque dans toute la classe des reptiles.
D'un autre côté , on a voulu trouver aux poissons un encéphale aussi composé , aussi élevé que celui des oiseaux , que celui des mammifères , que celui même de l'homme. Comme on ignorait les transformations que subit cet organe chez les embryons, on a choisi l'animal adulte pour terme de comparaison. On n'a pas voulu les dépouiller d'une seule
des parties de l'encéphale des mammifères : on leur a trouvé une voûte à trois piliers , un corps calleux ; des éminences mamillaires , qui avaient disparu chez les reptiles et les oiseaux. Il est vrai que pour en venir là , on a choqué toutes les vraisemblances , interverti tous les rapports anatomiques ; on a fait , j'ose le dire , un véritable monstre de l'encéphale des poissons. Ainsi , par sa nature , cet organe présente dans cette classe plus de difficultés à surmonter que dans les trois autres réunies ; et par la manière dont les recherches ont été dirigées , on pourrait les croire véritablement insurmontables.
Pour trouver la solution de ce problème , nous ne suivrons pas les anatomistes dans toutes leurs déterminations , dans toutes les suppositions qu'ils se sont permises ; nous allons marcher droit au but , en prenant la nature seule pour guide , et en écartant pour le moment tous les travaux dont l'encéphale des poissons a été l'objet. Nous choisirons nos exemples chez les poissons osseux et cartilagineux, en procédant du simple au composé, d'après les procédés analytiques les plus sévères.
Soit donné l'encéphale le moins compliqué des poissons osseux : celui du brochet ( i ) ( esox ludus ) , de la perche (2) ( perça jluviatilis ) et du merlan (5) ( gadus merlangus ). Si nous le considérons par sa face supérieure , nous le trouvons composé, en procédant d'arrière en avant, 1°.
(1) n. i,fig. i3.
(a)Pl. I,fîg. 14.
(3) PLI,fîg. 17.
d'une languette triangulaire (i) ; 2°. de deui lobes très- volumineux chez la perche (2) , moins développés chez le merlan (5) , et tenant le milieu pour le volume chez le jeune brochet (4). 3**. En avant de cette première paire de lobes , nous en trouvons une seconde, médiocrement développée chez le brochet (5) et la perche (6) , mais plus volumineuse que la première chez le merlan (7) : de la partie antérieure de ces lobes se détachent les deux nerfs olfactifs (8)» Tels sont les objets qui se remarquent sur la face supérieure de l'encéphale de ces poissons. Il s'agit de déterminer maintenant à quelles parties elles correspondent dans les trois classes supérieures.
Assurément, il serait illusoire d'aller chercher les analogues d'un encéphale si simple , dans un organe aussi compliqué que le cerveau des mammifères adultes, ou des oiseaux parvenus à leur développement complet ! Qui ne voit , en effet , que, pour pouvoir trouver des parties similaires dans l'encéphale de ces derniers animaux, il faut remonter plus ou moins haut dans la série de ses développemens chez l'embryon? Qui ne voit, au
(i) PI. I, fîg-. i3, 14, 17, in, 2 et 4. • (a) PI. I,fig. 14, n°5.
(5)P1. I,fig. 17,005.
(4) PI. I,fig. i3, 11° 3.
(5) PI. I,fig. i3,no4.
(6) PI. I,fig. 14, 1104.
(7) PI. I, fig. .7,0" 6.
(8) PI. I,fig. 14 et 17.
1 SS ANAtOMIE COMPARÉE DU CERVEAU ,
premier aperçu des poissons , que leur encéphale est , en quelque sorte , l'état embryonnaire permanent des classes supérieures? Si cela est, nous avons trouvé le terme de comparaison d'où doivent se déduire nos rapports et les probabilités de nos déterminations (i).
Suivons cette idée : en remontant chez les oiseaux jusqu'au milieu de l'incubation , je trouve sur eux , comme sur nos poissons , un corps triangulaire en arrière (2) , une paire de lobes qui le suivent en avant (3) ; un peu plus antérieurement encore , une seconde paire de lobes qui terminent leur encéphale (4) ; chez l'embryon humain delà cinquième semaine , j'aperçois une structure analogue ; je vois un petit corps en arrière (5) , deux lobes qui
(1) Au moment où l'idée que les poissons sont pour un grand nombre de leurs organes, des embryons permanens des classes supérieures, devient en quelque sorte classique parmi les zootomistes, la justice nous fait un devoir de rappeler que M. le professeur Geoffroy-Saint-Hilaire a le premier émis cette grande vérité. Il imagina > pour son travail des parties analogues du crâne, de compter autant d'os qu'il j a de centres d'ossification disVuicts , et il eut lieu d' apprécier la justesse de cette idée, en considérant que les poissons dans leur premier âge étaient dans les mêmes conditions ^ relativement à leur développement^ que les fœtus des mammifères. Voy. Coîi-sidérations sur les Pièces osseuses de la tête des animaux vertébrés ; Annales du Mus. d'Hist. ISat, (1807) , tom. X, p. 544-
(2) PL I,fig. 7, n^6.
(3) PI. I,fig. 7,n»-.
(4) PI. ï, fig. 7,n-9.
(5) PI. I, fig. 24, n' 3.
le précèdent ( i ) , deux autres lobes encore audevant de ceux-ci (2) ; chez le veau du commen* cernent du deuxièmç mois , on remarque également deux lobes en avant (5) , deux autres lobes au milieu (4) ? et un corps particulier en arrière des derniers lobes (5) ; il en est de même chez le mouton (6) ; il en est de même chez les singes (7) ; il en est de même chez le jeune embryon des didelphes (8). Le têtard des batraciens est dans un état semblable ; la lame triangulaire est la première partie qu'on rencontre en arrière (9) , puis viennent deux lobes (10) , puis encore deux bulbes en avant (11). Chez tous ces animaux, sans exception , on voit se détacher , comme chez les poissons , deux nerfs de la partie antérieure de la paire de lobes qui termine l'encéphale en avant : ces nerfs sont les olfactifs chez les oiseaux , les mammifères , les reptiles et les poissons.
De cette analogie des formes primitives de l'encéphale dans toutes ces classes , passons à leur dé-