ET DU CASTOR
« Les castors construisent, lors même qu'il ne peut en résulter pour eux aucun avantage. » Ï ls font comme les oiseaux que nous retenons prisonniers et qui font un nid à leurs petits, lors même que nous leur en avons préparé un. Mais estce bien là une objection sérieuse? La hutte que fait le castor, le nid que fait l'oiseau, ne sont-ils pas beaucoup mieux appropriés à leurs besoins que le nid ou les huttes que nous leur préparons ?. Nous pouvons trouver, nous, que nos ouvrages sont plus parfaits que les leurs; mais ces animaux seront-ils obligés de voir et de sentir comme nous? Et d’ailleurs, la vie de prisonnier est pour eux. une vie toute différente de celle pour laquelle ils sont nés. Qu’ ils construisent, qu’ils fassent des provisions , tandis que nous nous chargeons de les loger et deles nourrir, cela n’a rien qui doive nous étonner. Savent-ils que nous prenons tant de soin pour eux ? le peuvent-ils savoir? Une longue habitude de la domesticité en modifiant les besoins dela poule et du lapin, ôte à la poule l'instinct de se faire un nid, au lapin, celui de se creuser un terrier ; si nous placions les castors dans des circonstances analogues, qui peut dire qu'ils ne présenteraient pas la même modification? Je ne nierai pas qu'il y ait une impuision instinctive qui porte les castors à construire leurs habitations ; : mais dans ia manière dontils s’ y prennent pour. que cette impulsion ait un effet, il est de toute nécessité qu'une intelligence
y préside. Dans les actions de l’homme ; le premier, mobile n’est souvent pas autre chose qu'un instinct; l'intelligence vient à la suite. L'intelligence connaît et opère; et € est à elle que l'action finit par appartenir, bien que, dans son principe, cette action ait eu une cause aveugle.
Ne croyons pas'élever l’homme en niant que les animaux aient de l'intelligence. : chacun et chaque chose sont à la place que Dieu leur à assignée, nos systèmes n’y changeront
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rien. Ce qui importe à l'homme, ce n’est pas d’arranger les créatures d’après l'instinct de son amour-propre, mais d’apprendre à les connaître telles que Dieu les a faites.
7e, cRourE. — Solipèdes et ruminans.
Des facultés analogues réunissent dans un même groupe les solipèdes.et les ruminans. Tous se nourrissent de végétaux; tous ont à se défendre contre les animaux carnassiers. De leur nature ils sont inoffensifs et portés à se réunir pour vivre en famille ou en troupe. Le nombre des espèces solipèdes est très borné: il ne s’élève pas au-delà de six; celui des ruminans dépasse le nombre de soixante. Les premiers l’emportent de beaucoup sur les autres en intelligence , et l’un d'eux, le cheval , est, pour tous les animaux solipèdes et ruminans , ce que le chien est pour les carnassiers.
Comparé aux animaux qui vivent de chasse , le groupe entier des ruminans et des solipèdes leur est inférieur. Les ruminans surtout ont des actions peu variées , et la domesticité , au lieu de développer en eux des facultés ES ou de faire grandir celles qu'ils possèdent, les abrutit au point de les rendre presque méconnaissables. En veillant sur eux pour les conserver, en diminuant leurs besoins , en mettant à leur portée tout ce que, dans l'état de nature , ils seraient obligés de chercher eux-mêmes , l'homme a presque aboli leurs facultés psychiques.
Fr. Cuvier a combattu l'opinion très généralement reçue que les hérbivores ont un caractère plus doux que les carnassiers, etilassure que c’est précisément le contraire qui est vrai. « Tous les ruminans adultes(1), dit-il, les mâles, surtout, sont
(x) Essai sur la domesticité des mammifères ( Mémoires du Musée Àt. xx, p. 406).
ET DES SOLIPÉDES. 509
des animaux bruts, grossiers, qu'aucun bon traitement n’adoucit, qu'aucun bienfait ne captive. S'ils reconnaissent celui qui les nourrit, ils ne leur sont point attachés , et, en leur donnant des soins , il doit toujours être en défiance; car, dès qu'ils cessent de les intimider, ils sont prêts à le frapper. Il semble qu’un sentiment secret les porte à fuir et à traiter en ennemi loute espèce d'animal étrangère à la leur. [Il en est tout autrement, continue Fr. Cuvier, pour les animaux qui se nourrissent plus exclusivement de chair : c'est que les uns ont une intelligence grossière et bornée , tandis que les autres ne sont pas moins remarquables par l'étendue que par la finesse et l’activité de la leur, tant il est vrai que, même chez les animaux, le développement de cette faculté est plus favorable que nuisible aux bons sentimens. »
Ces remarques de Fr.-Cuvier sont très justes en ce qui concerne les ruminans mâles parvenus à l’état adulte; mais elles ne le sont pas , quant aux femelles ni même quant aux mâles de toutes les espèces de ruminans. Il est quelques-uns de ces mâles naturellement très doux et qui sont loin d’être.dépourvus d'intelligence; les femelles et parmi les mâles ceux qui ont subi la castration, sont presque toujours doux et traitables ; cependaut il est vrai de dire que , si on les compare aux carnivores, les ruminans sont peu élevés en intelligence.
Parmi les ruminans et les solipèdes , il est des animaux qui s'attachent à l’homme , ou au moins qui lui obéissent. On les réduit par des alimens , des friandises , des caresses : on les dompte par des veilles long-temps prolongées ; on les affaiblit par la castration , et, une fois habitués à vivre eps la dépendance de l’homme , ils donnent naissance à à des petits qui deviennent domestiques ; mais tous ne sont pas dans ce cas, et beaucoup d’entre-eux ne s’apprivoisent jamais, quoi qu’on fasse pour y parvenir, Le degré d'intelligence de ceux qui
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sont soumis à l'homme dépend souvent de 1a manière dont on les traite, et, si plusieurs d’entre eux sont stupides , il faut en accuser le peu de soin que l'on en a pris, et la brutalité dont on a usé à leur égard.
Le bœuf est un exemple bien foaÿ pat de cette vérité. Chez nous le bœuf connaît son gîte: il distingue son maître; il entend s'il faut s’avancer ou s'arrêter, et peu de chose de plus. Les Hottentots , qui ont pris un soin tout particulier des bœufs , les ont élevés à garder, à conduire, et à défendre les troupeaux contre les étrangers et les bêtes féroces.
La ménagerie du Jardin des Plantes a possédé un bison, que lon a pu y étudier. La colère de cet animal n’était point aveugle; corrigé vigoureusement, tant qu’on le regardait fixement, ilse tenait à l’écart, surtout s’il voyait son gardien armé d’un bâton. C'était pour lui une extrême contrainte que d’être retenu par le nez; cependant son intelligence n'alla jamais jusqu’à connaître les préparatifs qui avaient pour objet de passer une corde à travers l'anneau de son nez. (1)
Le moufflon et le mouton sont un même animal; le pré= | mier vit en liberté, l’autre vit en servitude; le genre de vie si différent qu'ils mènent a beaucoup modifié leurs facultés et leurs mœurs. Le moufflon est vif, fort, léger à la course ; il sait se défendre contre un ennemi, soit en lé heurtant avec la tête, soit en le frappant du pied; tandis que le mouton est lent; lé moindre bruit l’effraie, il ne sait pas veiller à sa conservation, il n’a pas le sentiment du danger ; il à besoin d’un chef qui le dirige, et ce chef, auquel il obéit, n’est pas de son espèce, c’est un carnivore. Que lon énlève à une brebis l’agneau qui lui appartient et qu’elle nourrit, elle
à (x) Histoire naturelle des mammifères, par MM, Geoffroy ! ep êt Fr, Guvier, t. x, L