DE LA MOELLE
S 1. De to MMelle en tent vie ee»tre
Hais quelles sont les fonctions de la moelle à laquelle tous les nerfs sont attachés? Cette question en comprend deux. Est* elle un simple conducteur? est-elle à la fois un conducteur et un centre? Ces deux questions méritent d^ètres traitées successivement.
La moelle est certainement un centre d'actions nerveuses. Un jeu cruel a depuis longtemps résolu cette question pour les animaux inférieurs et même pour quelques vertébrés. Qui n'a vu s'agiter la queue détachée d'un lézard quand on vient à la pincer? L'empereur Commode abattait dans le cirque la tète des autruches qui continuaient à courir. Enfin l'opinion du vulgaire attribue aux segments agités d'un serpent coupé en deux une tendance à se réunir de nouveau. Aristote (1) avait tiré de ces faits cette singulière opinion que l'ftme est divisible, opinion que nous discuterons ailleurs.
Ainsi il est certain que la décapitation n'amène point l'anéantissement immédiat de la puissance nerveuse dans les segments du tronc; c'est là un fait parfaitement constaté par des observations répétées de Redi, de Lancisi, de Halier et de mille autres. Hais jusqu'aux expériences de Legallois, il était à peu près demeuré stérile pour la physiologie.
Legallois (2) a le premier parfaitement distingué les mou-
{!) De animéL
(2) Expériences sur le principe de la vie. Paris, 1812.
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vements dont la moelle est le principe, de ceux qui ont pour cause rirritabilité hallérienne» dans une grenouille décapitée. Il n'est pas besoin, dit^il, pour exciter des mouvements, de toucher ni les muscles, ni les nerfs; il suffit de toucher un point de la peau pour la déterminer à se mouvoir^ et même elle se meut spontanément et sans aucune irritation. Cette observation fut répétée sur des lapins naissants dont il entretenait la vie par la respiration artificielle, et il arrive à cette conclusion, qu'après la décapitation le sentiment et le mouvement volontaire persistent.
H va plus loin encore. Il essaye de démontrer que la moelle est le principe de ces deux facultés, et fait voir que chacune des parties de la moelle a le privilège d'animer toutes les parties du corps auxquelles ses nerfs se distribuent.
De ces faits si bien observés, Legallois a tiré des conséquences vraies en général, mais partiellement fausses. A ces expressions de sentiment et de mouvement volontaire, il en eût dû substituer de nouvelles, celles d'excitabilité et de réactivité. Mais les éléments de cette distinction, qui est aujourd'hui si claire, étaient inconnus avant l'époque où M. Flourens publia ses célèbres expériences (1).
Ces expériences firent connaître au monde savant un fait sans précédent dans la science : c'est que les hémisphères cérébraux étant détruits, les rapports du corps avec l'âme sont anéantis et l'animal n*est plus qu'un automate, capable * d'excitation, capable de mouvement, capable d'équilibre et de vie, mais aveugle, mais sourd, mais absolument dépourvu
(1) Mémoires lus à F Académie dee sciences en 1822 et 1823. —M. Flourens divisa la moelle éplnière en troU segmente. — « J'eus alors, dil-il, trois centre d'irritation parfailement distincte et indépendante. Les IrritaUons d'un centre restaient étrangères aux IrritaUons de Tantre ; ranimai n'en pereefalt aucune. » Loc, cU., p. 13. Cf. Deuxième partie. $8. pr. 8.
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d'iatelUgeace, de spontanéité, de jugemeat et de mémoire, incapable par conséquent de sensations véritables et de volontés réelles; en effet» pour sentir et pour vouloir, il faut penser en un certain degré. Ces résultats donnèrent aux expériences de Legallois un sens nouveau» et M. MarshalUHall dans ses recherches sur la force excitOTmotrice ()) ne fit que traduire les pages écrites par Legallois» dans la langue nouvelle créée par Flourens(2)t
Le nom de force excito-motrice n'a point été conservé. Cette faculté que la moelle a de recevoir des excitations et de réagir sur elles» est aujourd'hui désignée sous le nom de pouvoir ou d'action réflexe* Ce terme est encore moins heureux que le premier. Le mot réfléchir a un sens particulier qu'il eût fallu respecter* Celui de réactivité dirait tout autant et vaudrait peut-être mieux (S).
Si l'on divise sur un animal vivant la moelle épinière en deux segments» la sensibilité et l'intelligence demeurent entières dans le segment antérieur» quant aux parties qui reçoivent leurs nerfs du segment postérieur» elles sont désormais complètement insensibles. Etiatn Me nihil in partibuê
(1) Manhall-HaU. ÀrmaUs des sciences naturelles^ deuxième série, t. VII.
(2) M. Flourens écrivall en 1824 ce passage remarquable: « Dans le fait, « la possibiliU de lous les mouvemenu partiels sous Veffet dune irriiaiion e»- € UrieurCf subsiste après la décapitation, puisque la moelle épinière, agent « producteur de tous ces mouvements, subsiste ; mais il n*y a plus, comme « Je Tai montré, ni moaroment spontané, ni mouvement coordonné, puisque « Tencéphale , Mége des parties qui coordonnent et déterminent le mourt- « ment, est perdu. Mais du temps de Legalloîs, la délimitation entre les « parties qui veulent, les paVties qui coordonnent et les parties qui produisent « le mouvement, n'était pas encore faite. > ifropriéUs et Jonctions du ^«Idme nerveux. Première édition, note de la page 182. Paris, 1824.)
(3} H, Flourens avait d^à dit : « Lorsque Von pince un ^fir/dans une eer- « taine étendue de son trajet^ il y a sur-le-champ une béagtiqn opérée» • G*9St là le mot proprt. Loç* ciu Première partie, § 2. Pr. 1.
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viiio 9uperiaribus mutatuff et in vulnere a%t cQmpr$$$Ume medullœ spinalis, mem iniegerrima Êuperest (1).
Hais le segment postérieur ainsi séparé du cerveau consénre la tIb qui lui est propre. Chose remarquable, l'irritation d'un seul pmnt du segment, qu'elle soit immédiate ou médiate» met en jeu le système entier des nerfs moteurs qui lui sont attachés ; on a pu conclure ainsi d^expériences très-exact^, qne la moelle a un pouvoir de diffusion ; que toute impression, locale en af^rence» se généralise par elle, et ses effets se développant également en arrière et en avant du point excité, s'affaiblissent toutefois à mesure qu'on s'éloigne de ce point (2).
Volkmann a découvert un fait de la phis haute importance et qu'ont justifié les expériences de Ifûller et de Van Deen. C'est que l'irritation des extrémités des nerfs tangibles qui se répandent dans la peau a sur la force de réactivité de U moelle une influence beaucoup plus grande que Tirritation des troncs nerveux eux-mêmes* Cette observation prouve deux faits, savoir : 1^ que des nerfs sensibles dans la peau cessent graduellement d'être excitables dans les troncs nerveux qui se rapprochent de la moelle, et S* qu*il y a entre la peau et les muscles, par l'intermédiaire de la moelle, des relations automatiques si intimes, qu'un grand nombre de mouvements coordonnés peuvent être exécutés à l'occasion de certdnes s^satioDS sans aucune participation de l'intelligence (3).
Quoi qu'il en soit, cette réactivilé de la moelle se déveiopp&t-elle dans un sens direct ou croisé? Cette question est ré-
(1) SdbalhamflMr. àr$ med., 1 111, «t Haller. EUm. pktfs., 1. 1¥, leot. vn, S 26, p. 327.
(2) MttUer, Phys, du iy$t, nerveux,, trad. ^r Jourdan. Paris, 1839.
(3) Yolkmaon. MOUer, Àrebives, 1832. p. 15. a. Vao Deen, TruUêi ei découvertet sur ta pb^itohgie de la moeUe épinière. L«yde, 1S41.
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sohie par les expériences de M. Flourens, de V<rikmann, de Van Deen, et de M. Brown Séquard, La réactioii est directe. Ainsi divise-ton la moelle dans un plan médian sur un animal déca*pité, Texcitation -des parties cutanées du côté droit fera contracter les muscles droits, l'excitation des parties gauches fera contracter les muscles gauches. Toutefois dans l'état normal les deux moitiés de la moelle influent l'une sur l'autre, et de cette influence réciproque résulte une tendance innée aux actions alternatives et symétriques.
Tous ces phénomènes qu'on peut avec la plus grande évidence constater chez les vertébrés, mais plus particulièrement sur les plus inférieurs, démontrent que la moelle, considérée commecentre, a un pouvoir propre et indépendant du cerveau. Elle est donc à certains égards semblable à la chaîne ganglioih naire des animaux articulés. Chez ces derniers, le petit ganglion qui répond à chaque groupe naturel d'anneaux entretient pour un temps, et quelquefois maintient la vie dans une zoonite isolée. Ce ganglion est donc un centre de réactivité, un centre si parfait dans certains cas que d'une seule zoonite peut renaître un animal entier.
M. Hoquin Tandon, auquel la science doit un beau travail sur la famille des Hirudinées, a fait voir que l'on pouvait à son gré paralyser tel ou tel segment d'une sangsue, en détruisant tel ou tel ganglion, et qu'en divisant la chaîne ganglionnaire en plusieurs points, on pouvait créer dans ces animaux plusieurs centres d'activité nerveuse indépendants les uns des autres (1). Des observations pareilles ont souvent été faites. Chacun sait que l'abdomen séparé du corps d'une guêpe ou d'un frelon réagit et fait encore de dangereuses piqûres. Je rappellerai à ce sujet de curieuses expériences de Dugès, sur
(0 Hoquin Tandon. Monographie de la famlk dei Hirudinées* Deaxiftme édiUon. Parii, 1846, p. 202, 206.
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les aloavements des pattes ravisseuses de la Maniis religio$a (1). Ces faits étaient fort exploités par les cartésiens contre Thypothèse de Tàme immatérielle des bêtes (2).
Dans rétat normal des animaux, la moelle est subordonnée au cerveau. Aussi les manifestations de son activité propre ne sontdles jamais plus apparentes qu*après la décapitation. Un fragment détaché de la partie postérieure d'un ver est dans un état convulsif d'agitation» tandis que le segment qui tient encore à la tête exécute des mouvements coordonnés (3).
La plupart de ces phénomènes peuvent jusqu'à un certain point être expliqués par l'organisation des centres nerveux. Les cellules multipolaires dont nous avons parlé, leurs connexions réciproques, les rapports qu'elles établissent entre les nerfs sensitifs et les fibres motrices, donnent la clef des mouvements réflexes aussi bien dans les vertébrés que dans les annelés (4). Or, dans la moelle épinière, les masses grises qui forment les plexus celluleux sont enveloppées de longues bandes blanches qui leur servent en quelque sorte d'écorce. On peut se demander si ces bandes ne pourraient pas être considérées comme les troncs communs des nerfs du corps en tant que ces nerfs se rattachent à l'encéphale et au cerveau. Pour les an«
(1) ÈphimMd. mid. de MûmpetUêr, 1. 1, p. 5S et 59.
(2) L'abbé Goidi, Ame det béu». Paris, 17S2*
(3) Consult Van Deen. Loe, cit., p. 120.
(4) Voir lar la Btructure det gattgllont des annelés, HelmhotSi Ùefaèrieâ mnarum gvertêbrtaonm. Berlin» 1S42. — Remak, MuU. Àrck., 1S43, p. 200. — Vm, iMd, 1844, p. 76. - D'. Karl Brach, Veber doi Nerven-system du BluugeU, (in ZeUêchrift fur Wissetuehaft. Zool, 1 Band, 1S49.— Faivre, Émdét sur rhUtologie comparée du tysAme nerveux chez quelques sinne^ Itdef. Dans Ann. des se. nuk 4«« térie U V et Vl^—Au so^et^dea fbneUone
\ de eea ganglions on consultera, avec lo plus grand fhift, le curieux travail
de M. Yenin. Recherches sur les fonctUnt» du spsième nerveux dans Us onlj Maux ardeuUs {Bulletin de la Soâéié vaudoise des seisnees naturelles^ t. V. / ii*SO, et le travail récent de Faivre, du cerveau des Dyîisques. MoniUeur des
j Mpiiaii«, 12mai 1857.].