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402 DBS SENSATIONS ST DES SEUXOCSIfTS LOCALISA.
impressions que Tftme reçoit du corps modifié, seront désignées par nous sous deux noms différents. En tant qu'elles éveillent naturellement dans Tâme certaines idées du monde extérieur, ce sont des sensations; mais en tant que ces idées représentent seulement le corps qui lui est uni, ce sont des sentiments. Ainsi quand je vois un arbre j'ai une sensation, parce que je conçois naturellement cet arbre comme quelque chose d'extérieur; mais quand je souffre je ne sens que mon corps endolori. G* est là un sens intime, sensus intimus, ou, ce qui revient au même, un sentiment. 11 y a des sentiments localisés que nous rapportons à une certaine partie de notre corps, et des sentiments jgénéralisés qui se rapportent au systèitie nerveux tout entier. Cette distinction, comme on le verra plus tard, est psychologiquement très-imporlante.
En réalité Tàme qui sent, soit des sensations, soit des sentiments, est dans un état passif; mais elle peut intervenir, soit pour mieux recevoir les impressions senties, soit pour y soustraire le corps. Alors à la passion se mêle une action \éritable. Comme cette action est à certains égards une action de réactivité, elle est d*autant plus vive et plus intense que la passion l'est elle-même davantage. De là ce nom métonymique de passions donné à ces mouvements auxquels Tàme est pour ainsi dire entraînée.
Toute impression perçue, sensation ou sentiment, produit dans rame une idée qui lui est corrélative et qui en est comme l'image. Cette image peut persister longtemps après que les impressions premières se sont dissipées. Cette faculté que l'Ame a de conserver les traces des impressions passées est la Mémoire,
Il est possible, à la rigueur, de comprendre la sensation. Une cause agit sur le corps et le modifie. L'âme présente au corps est modifiée avec lui. Cet effet est naturellement ex*
DBS SENSATIONS. 40S
pliqué psr suile de 1^) pdMioo- qui lie tout effet à sa cause. Mais qu'une impression perdua m reproduise en quelque sorte dans Tàmei et sans qu'une nouvelle intervention de sa cause en ait amené le rettoiar, cda n'a point lieu au hasard, à coup sûr, mais l'explication en est difficile, parce que le mécanisme de cette reproduction n'est point aperçu.
Les sensations et les sentiments supposât une centaine intervention du corps, et il en est de même de la mémoire. Les maladies le prouvent assez. Ainsi l'âipe sent par le corps et sià souvient par lui; mais, dans les deu?( cas, c^est toujours l'Ame qui sent ou se souvient.
' $ t. DCA gewuUiU<ùmB,
L'être qui sent est un ; mais il y a plusieurs sensations; et de même qu'en un seul objet il peut y avoir plusieurs propriétés naturelles distinctes, de même il y a dans l'âme plusieurs manières d'être affectée par elles.
Toutes les sensations de l'homme peuvent être, biea qu'innombrables, rangées en cinq catégories distinctes :
La première catégorie comprend les sensations du fquch^.
La seconde, les sensations du Goût.
La troisième, celles de YOdoraL
La quatrième, celles de YOuie.
La cinquième, celles de la Vue.
Chacune de ces catégories de sensations peut être conçue indépendamment des autres. Chacune d'elles a son existence à part et embrasse une multitude de modifications particulières. Ces sens, tels que les comprennent les physiologistes, sont par là moins simples qu'on ne l'avait supposé, et conséquemment aussi il est probable que les nerfs d'un même sens contiennent plusieurs variétés de filaments élémentaires. Gall admettait dans le nerf optique l'existence d'autant d'élé-
404 DBS SENSATIONS ET DBS SENTIMENTS LOCALISÉS.
ments doués d'une propriété spéciale que nous pouvons dis* tinguer de couleurs. Certaines expériences de H. CI. Bernard conflrment ces vues quant au sens du Goût, et la pluralité des sens du Toucher n'est plus un doute pour personne. On peut donc» par analogie» supposer qu'il en est de même pour tous les autres sens.
A, Des sens d« Toucher au point de Tue de riûtelllgence.
0c. Les philosophes ont fait en général un seul sens du toucher; et en cela Ton peut dire qu'ils ont pris le nombre pour l'unité. L'analyse fait voir en effet, et l'observation pathologique démontre, que le toucher comprend une multitude de sensations particulières» et ces sensations font supposer l'existence d'autant de nerfs différents que nous percevons de propriétés essentiellement distinctes dans les corps que nous touchons avec attention.
Le profond génie d'Aristote avait deviné cette existence de plusieurs sens dans le toucher. Ce qui arrive dans la langue» dit-il, indique qu'il y a plusieurs touchers, car dans le même lieu elle sent les saveurs et toutes les qualités tangibles des corps (1). Cardan a été plus explicite encore. Le toucher, dit^il, comprend quatre sens distincts; le premier sent le chaud, le froid, Thumide et le sec; le second, la douleur et le plaisir ; le troisième perçoit les joies de Vénus j Yeneris gaudia percipit ; le quatrième dislingue le pesant du léger. Quant à l'ftpre et au doux» ils sont perçus par le deuxième ;Bens ; celui de la douleur et du plaisir (2).
On voit que Cardan a devancé, quant au sens de la volupté» Bontekoê (8) et notre illustre Buffon (4). A plus forte raison
(1) De anima. Il» $11.
(3) H. Gard. DesubtilUate.Ub. Xlll. Basile», 1654, p. 384.
(3) CEconomia anomaiû. $24. Lagduni Bata?orum, 168$.
(4) HUt. ftof. 4$ Vhmnme. T. UI. de l'édit. ln-4«, p. 370; 1749.
DES SSN8ÀTI0N8. 405
avait^il devancé noire spirituel maître, H. le professeur Gerdy. Cet écrivain distingue, en effet, quatre touchers distincts comme Cardan, mais d'une manière un peu différente, et de ces quatre touchers il fait quatre espèces. La première comprend ce que M. Gerdy appelle le sens du tact général et correspond évidemment au second sens de Cardan. — La deuxième espèce comprend le sena du tact qui distingue le ehaudet le froidy Thumide et le seC| le pesant et le léger ^ le consistant et le mou, le ressort des corps élastiques, leur étendue^ leur situation relative, la forme, — La troisième espèce comprend les sensations du chatouillement; et la quatrième celles de la volupté (1).
Nous avions nous-mème au Muséum d'Histoire naturelle où nous avions l'honneur de suppléer notre illustre et vénéré maître, M. de Blainville, indiqué, dès 1845, la nécessité d'aborder de nouveau Tétude analytique du sens du toucher dans l'intérêt de la philosophie, et indiqué quelques expériences qui nous paraissent jeter un nouveau jour sur cette importante question; depuis cette époque, le livre de M. Gerdy ayant éveillé Tattention, ces singulières maladies du système nerveux dont on avait trop négligé l'observation sont devenues l'objet de recherches assidues. Parmi les écrits auxquels ces recherches ont donné lieu, nous distinguerons plus particulièrement, eu égard au sujet qui nous occupe, un travail fort remarquable de M. Landry. Des observations curieuses et fort bien faites le conduisent à distinguer dans le toucher c quatre sensations spéciales, de € douleur, de température, de contact et d'activité muscu- € laire, dont les modifications et les combinaisons entre elles
(1) Gerdy. Phyêiûlogie philotaphique des tensatiùns et de ChuelUgence, PâriB, 1846.
466 DES SENSATIONS ET DBS SSEfTDIENTS LOCALISÉS*
< fournissent toutes les notions qui appartiennent au sens du « toucher (1). »
Notre but n*est point d'écrire ici une histoire complète des sens. Toutefois, étudiant ici Tintelligence, il est de notre devoir d'indiquer au moins ce que dans le développement de ses idées elle doit à chacun d'eux. Ces raisons m'obligeront de donner une certaine étendue à cet article où nous traitons d'un sens qui a, dans le dernier siècle, si fort exercé la sagacité des philosophes.
Rappelons d'abord que nous ne donnons pas le nom de sensations aux impressions qui nous donnent seolement une idée de notre propre corps ou de ses états intérieurs. Ce s^s intime, sensus intimus^ a un nom dans les langues, il s'appelle sentiment. Ainsi, la douleur et la volupté ne sont pas des sensations, ce sont des sentiments localisés. De même, ^obs^^ vation démontre que le sens du froid et de la chaleur peut entier en jeu indépendamment de Tidée d'aucune cause extérieure. L'impression très-vive de chaleur qu'on éprouve dans un doigt enflammé n'éveille l'idée d'aucun contact; enfln, quand nous contractons un muscle, nous sentons fort bien que nous le contractons indépendamment de toute idée étrangère à notre corps. Ainsi le sens de la douleur et celui de la volupté, celui du froid et de la chaleur, celui de la contraction musculaire, ne s(Mit point des sensations mais des smiiments. Parmi les sens du toucher, le seul qui donne des sensations véritables est le sens du contact. En effet, son action entraine impérieusement l'idée de quelque chose d'extérieur et d'étranger à la fois. Peut-être n'est-ce là qu'un jugemant, mais ce jugement est si immédiat qu'il parait inséparable de sa cause. Nous allons essayer d^en donner ici l'histoire en peu de mots.
(0 ^echerchM pkyt, «I paihoi iur les tentations tactilet. (ircA. $àu es mid. 1862.)
La peau et les surfaces libres des muqueuses sont essentiellement les organes des sensations de contact. M. Gerdy a fort bien fait remarquer que par les muscles, les chairs, les nerfs eux-mêmes mis à découvert, on percevait les douleurs bien plus que les contacts. C*est à cette faculté de percevoir la douleur dans toute la profondeur du corps, qu*il a donné le nom de sens du tact général. Cette distinction est heureuse; mais les expressions qu'il a choisies sont inexactes.
G*est donc seulement par la peau que nous touchons d'une manière distincte, et nous touchons surtout par ses parties superficielles. Cependant toute l'épaisseur de la peau est sensible, et si elle est impressionnable à la superficie, elle ne Test pas moins par sa face profonde. La peau peut donc recevoir des impressions affectant Tune ou l'autre de ses deux faces.
Avant moi, si je ne me trompe, cette distinction n'avait point été faite, et bien que fort simple, elle domine toute l'histoire du sens du contact. Quelques expériences très-simples en pourront donner une idée.
Un instrument indispensable pour ces expériences est une aiguille mousse très-fine, lestée par une petite sphère de gomme laque, et suspendue à un fil de cocon enroulé autour d'un treuil, de manière à l'abaisser ou à Télever avec un mouvement uniforme. Cette aiguille avec son lest doit être si légère et abaissée d'un mouvement si lent, qu'abandonnée à son propre poids, elle ne détermine sur la peau de la face palmaire de l'avant'bras, aucune sensation appréciable. L'impression de celte même aiguille sera cependant très-distinctement ressentie à l'extrémité pulpeuse des doigts, sur leur face palmaire et dans la paume de la main. On peut en conclure immédiatement que, eu égard aux sensations de contact superficiel, ces dernières portions de la peau sont plus sensi-
408 DBS SENSATIONS BT DBS SENTUENTS LOGALIsis.
bles que la peau palmaire de Tavant-bras. L*on prouverait de la même manière que leur sensibilité superficielle est plus vive que celles des joues ou du front. Cette conclusion est fort opposée à la manière de voir de M. Gerdy sur ce point ; mais il est évident que cet habile auteur n'avait pas poussé assez loin son analyse.
Maintenant modifions ainsi l'expérience. Chargeons d'un plus grand poids l'aiguille appliquée à ces deux régions de la peau. Eh bien ! cette peau si sensible de l'extrémité digitale en sera peu affectée, et cette autre peau moins sensible qui recouvra la face palmaire de l'avant-bras, recevra, d'une action égale, une impression si vive qu^elle pourra se changer en douleur. Pourquoi ces différences au premier abord inexplicables? Comment se fait-il que ce qui là était moins sensible, sente ici plus vivement? L'étude de l'organisation des parties explique aisément ce paradoxe.
Nous avons dit que la face profonde de la peau est sensible. Lorsqu'une pression un peu forte est exercée, elle est comprimée contre les parties sous-jacentes. De là une impression nouvelle qui s'ajoute et se substitue à l'impression superficielle, qui la masque et l'obscurcit d'autant plus que ces impressions profondes sont ordinairement mêlées de douleur. Or, il n'y a de sensations parfaites que les sensations distinctes. Aussi, partout où la nature a voulu rendre le toucher plus parfait, a-t-elle soustrait par des coussins graisseux la face profonde de la peau au contact immédiat des parties dures sousjacentes. De là ces pelotes tactiles si apparentes à la main de l'homme, à la face inférieure des phalanges onguéales. Là, des pressions, souvent assez fortes, sont ressenties distinctement, parce qu'elles n'amènent point de douleur. D'ailleurs, il ne s'ensuit pas que la sensibilité soit obtuse en ce lieu, comme l'a cru, mais à tort, M. le professeur Gerdy.
DBS SENSATIONS. 409
La sensation de pression commence quand la sensibilité de la face profonde entre en jeu. Mais Tapprécialion mesurée de pressions plus ou moins fortes suppose de nouveaux appareils. Ici les ongles jouent un rôle important. Quand, par exemple, nous appliquons le doigt à la surface d*un corps, les moindres pressLOnsdéplacent la pulpe digitale et la refoulent contre Tongle, ce qui est assez prouvé par ces zones blanches qui se dessinent alors au-dessous de lui. De là une sensation particulièrequi se propage de proche en proche de la face palmaire à la face dorsale de la phalange, et que je désigne sous le nom de toucher sous»onguéal. Le développement de cette sensation ponsécutive est pour beaucoup dans le système de sensations d*où résulte l'idée de pression.
Il est une autre modification de la sensibilité de contact, que j'appellerai la sensation de tr(iction. Cette sensation se développé quand la peau se détache d^une chose qui lui est adhérente, c-onime le serait, par exemple, un corps enduit de diachylon. Elle est surtout vive et distincte, au moment où l'adhérence cessant, la peau, d'abord tiraillée, revient bruscjuement sur elle-même. De cette sensation, quand elle est forte, résulte Tidée de viscositéj et, quand elle Test infiniment peu, celle i'humidiié. Vidée opposée de sécheresse résulte d'un défaut absolu d'adhérence.
Cela est si vrai, que la main plongée dans l'eau ne pergoit point l'humidité, pas plus que plongée dans l'huile elle ne distingue Toléagineux. En effet, des corps qu'une couche intermédiaire d*eau fait adhérer n'adhèrent plus quand ils sont plongés dans l'eau. De même des corps plongés dans l'huile.
L'étude approfondie de la surface de la peau révèle des détails d'organisation dont la connaissance est précieuse pour l'explication d'une foule de modifications du toucher, d'où
410 DES 8BII8ATI0IIS BT DBS SERTmilTS LOCALISlis.
résultent des idées distinctes de corps très-petits. Parmi ces dispositions, nous signalerons plus particulièrement Texistence des papilles en certaines régions où le toucher est plus délicat. On sait que Timpression d*un corps pointu sur la peau s*étend toujours au delà du point directement touché, en sorte qu*il y a autour de ce point une zone d^impressions sympathiques. Si donc, alors que deux contacts afiectent simultanément deux points trës-rapprochés de la peau, les zones d'impressions sympathiques se confondent, il n*y a pour deux contacts qu'une seule impression perçue. Mais si, par hypothèse, les deux pointes portaient sur les sommets très-rapprochés de deux cônes isolés par des gaines distinctes, leurs actions particulières seraient distinguées, parce que les zones d'impression s*éteignant sur la surface de chaque cône, no se confondraient point. Or, tel est, en réalité, le rôle des papilles, sortes de petits cônes charnus, enfermés et protégés d&ns certains étuis de Tépiderme.
Une chose dont le contact excite une foule de petites sensations distinctes donne Tidée d*un corps nigueux ; mais cette idée n*est complète que lorsque la peau, glissant sur un corps ouréci[>roquement, sent les petites impressions qui résultent de saillies ou de petits obstacles, se déplacer successivement. Ce déplacement, quand Torgane tactile est immobile, donne l'idée d'un corps en mouvement. Il s'y joint habituellement une sensation de pression latérale. Ces effets sont d'ailleurs d'autant moins distincts que le corps qu'on touche est plus poli. Quand une surface brunie et enduite d'une couche d'huile glisse sur une portion de la couche des doigts circonscrite par un petit cadre de baudruche, cette sensation se distingue à peine d'avec celle d'un simple contact.
Voilà tout ce que donne par lui-même le sens du contact. Ce qui en résulte essentiellement, c^est l'idée d'extériorité.
DBS SENSATIONS. 411
Placé sur la limite du moi, il le distingne du lion-moi plus que tous les antres sens. Si la vue est le sens de l'idéal, le tact est le sens du réel. 11 nous révèle Texistence des corps, mais ne va point au delà, et c'est par une erreur incompréhensible qu'on a pu lui attribuer les idéesque les aveugles-nés se font de la forme des corps.
Une expérience bien simple démontre qu'en effet le sens du toucher ne donne rien autre chose que des sensations de contact.
Prenons un disque poli de bois ou de métal, tournant horizontalement et très-régulièrement autour d'un axe vertical; l'appareil étant ainsi disposé, dirigeons sur le bord du disque immobile le doigt d'un homme non prévenu, auquel on a, au préalable, bandé les yeux; notre aveugle en recevra aussitôt nne certaine impression, une impression de contact.
Éloignons le doigt pour un instant, et appliquons-le de nouveau sur le bord du disque. 11 est certain que notre aveugle recevra de ce nouveau contact une impression en tout sem* blable à la première.
Cette proposition n'exige aucune démonstration pour le tas où le disque est demeuré immobile. Mais admettons qu'il ait tourné sur son axe pendant l'intervalle de deux contacts; évidemment alors le point que le doigt rencontre n*est point celui qu'il avait primitivement touché , mais si ce point est en tout semblable au précédent, s'il est à la même distance da corps et dans un même rapport avec lui, l'impression reçue sera semblable à la première et l'inlclligenco conclura à l'identité des points touchés. Ce résultat est inévitable ; et, si souvent que l'impression soit r(^pétée, elle donnera toujours les mêmes résultats, c'est-à-dire, après une sensation, une autre sensation pareille. L'idée de cercle ou de circonférence ne sera nulle part.
4lS DBS 8BNSÂT10IIS ET DBS SBRTIMBliTS LOCALUBS.
On peut faire avec le même appareil une troisième expérience. La main étant maintenue dans une situation fixe, on fait tourner le disque sous le doigt qui le touche. Le frottement qui en résulte donne Tidée d*un mouvement. Mais quelle est la forme d'un corps en mouvement ? Voilà ce que notre aveugle ne pourra dire. Cette succession uniforme d*impres* sions semblables réveille aussi bien en lui l'idée d'une ligne droite que celle d'une ligne courbe, et il est impossible de distinguer une concavité d'avec une convexité pour peu que la courbe soit étendue. L'expérience démontre aisément tous ces faits.
Maintejiant, rendons la liberté à notre aveugle» et interrogeons-le sur la figure du corps qu'il a touché. Que fera-t-U ? Le procédé naturel qu'il mettra en usage est fort simple ; il tournera autour de la table. Il décrira, soit avec la main, soit avec le corps tout entier des cercles autour d'elle, et par Tidée qu'il a des mouvements qu'il a exécutés et voulus, il décidera que cette table est circulaire.
Ce serait une erreur de croire que par des impressions simultanées de tous les points d'un objet sur la peau, que par l'application exacte d'un organe du toucher à tous les points d'une surface, on se ferait de la figure des corps une idée plus nette. Buffon l'a cru, il est vrai, mais l'expérience le dément Quand nous voulons dans l'obscurité toucher la forme d'un objet, nous ne l'appliquons point aux larges surfaces de notre corps, nous le circonscrivons avec certains mouvements des extrémités de nos doigts, de ces cinq pointes d'une main parfaite, que M. de Blainville appelait dans son langage pittoresque un compas à cinq branches. Ainsi, dans la perception de la f<Mîne, le toucher seul est impuissant. Il faut pour cela un nouvel élément, c'est-à-dire un mouvement voulu. L'esprit sait qu'il a mû le corps. Il garde la trace de ces mouve-
inents; or la trace de tout mouvement, c'est une figure ou une forme, El^oc. Cette forme, il la voit en lui-même ; et ce qui prouve peut-être par-dessus tout Texistence des idées innées (1), c*est un aveugle se dirigeant, c'est un Saunderson enseignant la géométrie. Ici les sens n'ont rien donné, l'esprit a tout tiré de lui-même.
Ainsi l'âme sent les mouvements du corps. Elle sent ses membres où ils sont; en un mot, elle a le sentiment clair, précis, intelligible de toutes les attitudes de ce corps dont l'idée lui est toujours présente. Et comme ces attitudes changent, elle a le souvenir de ces changements et l'idée de leurs relations successives. Ainsi nous ne connaissons pas la forme par la sensation du contact, mais par un sentimenij et ce sentiment qui peut se perdre réside dans les muscles, où il fait supposer l'existence de nerfs particuliers.
- L'idée de la forme suppose l'idée de l'étendue en général ; mais elle suppose encore l'idée de la mesure de l'étendue. On peut dire qu'en ceci, malgré son incontestable génie, notre grand Buffon s'est absolument trompé.
c Ce n'est pas, dit-il, uniquement parce qu'il y a une plus c grande quantité de houppes nerveuses à l'extrémité des € doigts que dans les autres parties du corps ; ce n'est pas, « comme on le prétend vulgairement, parce que la main a le c sentiment plus délicat qu'elle est en effet le principal organe c du toucher, on pourrait dire, au contraire, qu'il y a d'au-* c très parties plus sensibles et dont le toucher est plus délicat, « comme les yeux, la langue, etc. Mais c'est uniquement ff parce que la main est divisée en plusieurs parties toutes
(1) Une idée innée n'est point une idée que refprii a touloun eue prései^te, c'est une idéeqai résulte de Tactivité propre de l'esprit, et ne lui Tient point da dehors. D'ailleurs, en un certain sens, toutes les idées sont Innées, car il n*7 a point d'idées hors de rftme.
414 DES SENSATIONS BT DIS SBNTIMBNTS LOCALISES,
« mobiles, toutes flcxiblas, toutes agissantes en même lonps et obéissantes à la volonté, qu'elle est le seul organe qui nous donne des idées distinctes de la forme des corps. Le toucher n'est qu'un contact de superficie. Qu*on suppute la superficie de la main et des cinq, doigts, on la trouvera plus grande à proportion que celle de toute autre partie du corps, parce qu'il n'y en a aucune qui soit autant divisée. Ainsi, elle a d'abord l'avantnge de pouvoir présenter aux corps étrangers plus de superficie; ensuite, les doigts peuvent s'étendre, se raccourcir, se plier, se séparer et s'ajuster à toutes sortes de surfaces, autre avantage quksuflirait pour rendre cette partie l'organe de ce sentiment exact et précte qui est nécessaire pour nous donner une idée de la forme des corps. Si la main avait un plus grand nombre de par*» ties, qu'elle fût, par exemple, divisée en vingt doigts, que ces doigls eussent un plus grand nombre d'articulations et de mouvements, il n'est pas douteux que le sentiment du toucher ne fût infiniment plus parfait dans celte conformation qu'il ne l'est, parce 'que celte main pourrait s'appliquer beaucoup plus immédiatement et plus précisément sur les surfaces des corps; et si nous supposions qu'elle fût divisée en une infinité de parties toutes mobiles et flexibles, et qui pussent s'appliquer en même temps sur tous les points de la surface des corps, un pareil organe serait une sorte de géométrie universelle... (1). » J'ai cité tout au long ce pas&ge,'parce que, voulant le combattre et démonlrcr l'erreur de Buffon, j'aurais craint en traduisant sa pensée de la défigurer. Le toucher, dit-il, n'est qu'un contact de superficie. Cela n'est point exact ; quand nous voulons toucher et apprécier exactement la forme des
(1) Hist. nat. de Chomme. T. III de l'édil. in-4, p. 8S8.
DBS SKNSÀTIOIfS. 416
corps, nous ne lés saisissons point à pleine main. Nous les touchons des extrémilés des doigts, légèrement promenés sur leurs surfaces. Nous les circonscrivons par des mouvements coordonnés, ou bien nous les mettons en mouvement sous les doigts d'une certaine façon. Dans ce cas, nous jugeons la forme bien plus que nous ne la sentons. Si, par exemple, nos cinq doigts rapprochés embrassent une tige, nous jugerons que cette tige est un cylindre, si en lui imprimant un mouvement de rotation sur son axe, aucun des doigts qui Tembras» sent n*e&t déplacé par ce mouvement. La tige est-elle immobile, au contraire, on arrivera à la même conclusion par certains mouvements de la main. 11 serait presque absolument impossible de découvrir la forme d*uno canne que Ton tiendrait à pleine main, sans lui imprimer dans cette main un mouvement de rotation sur son axe. Mais on peut supposer un cas plus complique, et imaginer que cette canne est un prisme à six pans, par exemple. Eh bien ! jamais un contact de superficie ne révélerait à Tesprit le nombre de ces pans, ou, si ou Tdime mieux, de ces angles. Ce nombre sera compté par suite d*un mouvement amenant une succession de contacts. Hais évidemment partout où Tidcc de la forme suppose Tidée du nombre, c*est Tesprit qui la conclut, si je puis ainsi dire. Cest là un jugement; ce n*est point une sensation.
Hais que dire de cette main divisée en une multitude de doigts composés eux-mêmes d'un nombre infini d'articulations, que Buffon conçoit comme Tidéal de la perfection en ce genre? Comment ce grand homme ix)uvait-il songer à cette foule de doigts, quand le plus souvent, pour mieux toucher, les hommes qui analysent finement n'en emploient alors que deux ou trois. Encore cela u*est-il utile que pour les corps solides, qu*un seul doigt ne pourrait aisément circonscrire. Car, pour les figures comprises dans des pians, on les déter-
416 DES SENSATIONS BT DBS SENTIMENTS LOCALISBS.
mine plus aisément avec un seul doigt qu'avec plusieurs.
Si ridée de Buffon était juste» les doigts de la main la plus parfaite auraient à peu près Torganisation des bras du poulpe qui s'appliquent aux surfaces et les enveloppent avec une précision merveilleuse. M. de Blainville, grand partisan des idées de Buffon, qu'il aimait par une sorte de parenté d'esprit et de génie, donnait à peu près dans cette conception d'une main idéalement parfaite. Malheureusement cette vue est plus ingénieuse que juste. Loin d'offrir des perfections plus grandes, une pareille main dépourvue de parties dures serait fort inférieure à la nôtre. Ne voit-on pas que notre langue, bien plus sensible que nos doigts cependant, ne peut nous donner une idée précise de la figure d'aucune de nos dentsT La sensibilité est là au maximum, et cependant le toucher y est moins parfait. N'est-ce pas là une preuve que ce n'est pas par la peau seule que nous apprécions la figure des corps?
L'observation de la nature nous inspire en général bien .mieux que nos hypothèses. C'est en observant que M. de Blainville avait trouvé celte belle expression de compas à cinq branches, appliquée à la main. Mais un compas mesure et toute mesure suppose une certaine inamovibilité, qu'on me permette cette expression, dans les dimensions de ses parties constituantes. Qui a jamais songé à prendre pour mesure un fil de caoutchouc? Les substances les plus inextensibles, les moins contractiles, les moins dilatables, ne sont-elles pas justement préférées? Ainsi la mesure la plus parfaite de rhomme sera nécessairement un système de pièces solides articulées. Mais si son corps remplit ces conditions, ne serat-il pas lui-même la mesure la plus naturelle, la plus immédiate ? Les expressions usitées dans la plupart des langues ne le prouvent-elles pas? Qu'est-ce qu'une brasse, une coudée, une palme, un pas, un pied, un pouce, sinon certaines Ion-
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gueurs déterminées du corps? N'est-ce pas d'ailleurs parce que les grandeurs de toutes ses parties sont précises, que l'âme peut acquérir la faculté de juger de leur situation relative dans l'espace?
Ces considérations peuvent conduire beaucoup plus loin et servent de critérium certain pour juger du plus ou moins de perfection des types dans l'échelle animale. Un corps entièrement mou, ne pouvant servir de mesure ne serait qu'un instrument imparfait d'une Intelligence. Un corps mobile mais formé de parties dures à sa surface convient à un animal dont les mouvements sont précis et rapides, mais dont la sensibilité est bornée. Ainsi les ostéozoaires, à la fois articulés à l'intérieur et sensibles à la surface, enferment l'idée de la perfection typique la plus élevée.
Le jugement qui nous fait connaître la forme, nous fait aussi apprécier la résistance. Nous jugeons d'une résistance par l'efiort que nos muscles font pour la vaincre. Nous jugeons de même de la pesanteur des corps qui n'est rien autre chose qu'une certaine manière de résistance. De là des idées de dureté ou de mollesse, de pesanteur ou de légèreté, idées auxquelles participent d'ailleurs les surfaces cutanées, en tant qu'elles éprouvent des pressions plus ou moins distinctes.
6. Mais d'autres impressions cutanées se mêlent aux sensations .de contact dans l'acte même du toucher, et ces impressions qui ne révêlent rien du monde extérieur, mais seulement le corps modifié, complètent les sensations proprement dites, en leur donnant un caractère de convenance ou de di&convenance avec la nature des organes vivants.
Parmi ces impressions, dont aucune n'éveille par ellemême l'idée d'un corps externe, nous distinguerons :
l"" Les impressions spéciales que détermine sur la peau l'application d'un corps styptique ou acide^ tel qu'une solution
418 DES SENSATIONS ET DIS WNIUaNTS LOCALISES.
d'alun, de chlorure de zinc ou diacide sulfurique élendu. Le sentiineDl d^âpreté se rattache à cet ordre d*iinpressioDS. Ce ne sont pas là à proprement parler des sensations, parce que ridée qui en résulte a trait à une certaine partie modifiée du corps, et ne représente en totalité rien d'extérieur. Ce sont là des sentiments localisés. Mais si ces sentiments se développent en même temps qu'une sensation de contact, celle-ci en recevra un caractère particulier, et de cette coïncidence résulteront des jugements immédiats sur la nature spéciale des corps touchés.
30 On peut dire la même chose des impressions qui se rapportent à la température des corps. Eu égard à leur manière immédiate d*agir sur nous, les corps sont chauds ou froids. L'observation et le raisonnement démontrent que ces impressions sont fort distinctes de celles du contact proprement dit; en effet, le même corps peut paraître chaud ou froid, bien qu'il soit jugé le même par le toucher. Ce sont là des accidents de la Sensation. Mais ce qui le prouve le mieux, ce sont ces cas maladifs, dans lesquels les sensations de contact gardent toute leur délicatesse, bien que la faculté de percevoir les températures soit perdue; d'ailleurs ces impressions de température peuvent s'éveiller dans une partie vivante, indépendamment de l'idée d'aucun corps extérieur; voici encore un nouvel exemple de sentiments localisés. Toutefois, TintelUgence en peut, dans certains cas, tirer parti. C'est ainsi que sur une surface parfaitement polie, où le sens du contact ne pourrait distinguer aucune inégalité, une figure circonscrite par une série de points plus chauds ou plus froids, pourrait être facilement appréciée. Ce nouvel élément du toucher est mis en jeu dans une multitude de perceptions et de jugements, et explique certaines merycilles de la divination des aveugles, qu'on a pu quelquefois croire capables de distinguer les cou-
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leurs par le toueher. Tel était, dit-on, le cas d'un organiste de Hollande (1). Ceci est admirable, sans doute, mais se rattache sans doute au [diénomène dont nous parlons ici.
3® Un troisième ordre de sentiments localisés, dont la peau est le siège ou le point de départ, est le chatouillement. C'est là un phénomène très-dirHcile à défmir, mais chacun Ta assez ressenti, pour en avoir l'idée. Si les comparaisons nous étaient permises, je dirais que c'est comme une vibration, et en effet des pressions fortes en arrêtent les effets. Hais n'est-ce pas perdre son temps que se faire une idée des choses par comparaison? 11 vaut mieux dire dans quelles parties et dans quelles conditions se développent les impressions qui nous occupent ici.
Remarquons d'abord que les parties les plus chatouilleuses ne sont pas toujours les plus sensibles. Ainsi la pulpe tactile de l'extrémité des doigts est fort peu chatouilleuse. La face palmaire ou plantaire des mains et des pieds l'est beaucoup plus. Parmi les autres parties les plus susceptibles de chatouillement, sont les environs des lèvres, les parties latérales du cou et du tronc, surtout chez les enfants, et enfin certaines régions pilifères, comme les arcades sourcilières, quand on 4éplace légèrement les sommités de leur poils. 11 est à remarquer que les sympathies qu'éveillent les chatouillements se développent surtout dans le voisinage des régions excitées; ainsi les chatouillements du tronc éveillent des spasmes génitaux ou diaphragmatiques, tandis que ceux des lèvres font étemuer.
Des frottements énergiques ne chatouillent point. Ceux qui efileurent à peine les sommités des papilles ou du duvet qui recouvre la peau sont les plus puissants à cet égard, surtout
(1) OtHn.depky^vn. T. 11, p. 314.
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quand ils sont exercés sur le trajet des principaux troncs nerveux. On ne peut s'empêcher de rappeler que les chatouillements sont surtout ressentis dans les régions qu'animent ces branches cutanées des nerfs intercostaux, qui sont comme Tindicaiion de l'existence d'un membre aux deux côtés de chaque segment vertébral.
11 y a bien longtemps qu'on a fait la remarque qu'on ne peut se chatouiHer soi-même, mais une main étrangère vous chatouille aisément, surtout si l'esprit prévenu redoute ces contacts excitants. Les chatouillements sont vifs chez les enfants et les femmes^ leurs effets les plus remarquables sont les phénomènes hystériques qu'ils sollicitent. Les rires, les hoquets, les sanglots, les suffocations, les convulsions, les spasmes lypothymiques et la mort peuvent en être le résultat^ ils sont donc fort dangereux, et on en abuse singulièrement surtout chez les enfants, dont ils excitent le rire, et qui les recherchent tout en les redoutant. Aussi a-t-on dit avec quelque raison, que les chatouillements étaient moitié douleur, moitié plaisir. Un chatouillement où le plaisir prédomine, se change en volupté. Tel est le sixième sens de Bontekoê et de Buffon.
Des chatouillements très-doux, très-lents, exercés largement sur les grandes surfaces du corps, laissent en général prédominer le sentiment du plaisir, et reçoivent le nom de caresses. Les animaux les recherchent singulièrement, mais surtout les animaux carnassiers; il est impossible de méconnaître chez eux l'extrême analogie qui existe entre le sentiment des caresses et celui de la volupté; les femelles des animaux les plus féroces, les lionnes, les panthères, les hyènes les re«* cherchent avec passion dans le temps de leurs amours, et cette observation n'est pas sans utilité pour la morale. Elle dit assez qu'il est dangereux de trop caresser les enfants ^u*oi|
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dispose ainsi à des tendances fatales, mais ce n*est pas le lieu d'insister sur ces faits, d'ailleurs si importants.
Les chatouillements, quelle que soit leur puissance, profitent peu, sinon dans un seul cas : quand un corps glisse sur la peau il en résulte un frottement, un frottement qui cha* touille; ce chatouillement se combine avec la sensation de certains contacts successifs, et cette impression aide beaucoup au jugement que nous portons sur Tétat de mouvement des corps que nous touchons.
4** De tous les sentiments, les plus vifs, les plus impérieux, les plus fatalement liés à toutes les actions de Thomme, sont le plaisir et la douleur; par eux, dans Tétat normal du moins, il n*est pas de sensations indifférentes; sentinelles avancées de la vie, ils surveillent les organes menacés, et les gardent contre la destruction et la mort; nous sommes avertis par eux du rapport qu*a la nature des corps que nous touchons avec notre propre nature, et, comme les chatouillements, ils éveillent des réactions et des sympathies générales, mais ordonnées cette fois, et d*où résultent des instincts ; — aver^ tis par eux^ nous recherchons certains contacts et nous évitons les autres, Tintelligence s'y laisse guider mais tout cela se fait sans elle. 11 y a une telle coordination dans les parties intérieures de l'automate, qu'ici les effets et les causes s'enchaînent naturellement, et les réactions que sollicitent les, impressions douloureuses, se produisent par la moelle seule chez un animal décapité, alors que l'ablation du cerveau a fait du corps une pure machine absolument incapable de perceptions, et en conséquence, de sensations véritables.
Il y a une multitude d'espèces de plaisir et de douleur; certaines espèces sont excitantes, les autres énervantes; on les distingue aussi quant à leur énergie et quant à leur étendue. Les unes occupent un grand espace, les autres des points très-
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lyse; aussi nous attacherons-nous à suivre dans un résumé rapide les indications qu*il a données.
Les odeurs que nous percevons ne sont pas toujours vierges de tout mélange avec des sensations ou des sentiments de contact. Il est hors de doute que certaines impressions ressenties dans les fosses nasales n'ont rien de commun avec des sensations olfactives. G*est ainsi qu'après la perte complète de Toifaction des émanations fortement ammoniacales ou acides agissent encore avec énergie sur la muqueuse nasale, Tirritent, la chatouillent et déterminent Tétemuement. Plusieurs de ces effets sont à peine distincts de ceux qu'amènerait sur la peau dénudée Tapplication des mêmes excitants, et les sympathies seules diffèrent.
Il est certain que les sensations olfactives se développent par suite d'une certaine action physique ou chimique exercée sur la muqueuse olfactive en tant qu'elle est animée par des nerfs spéciaux, mais il n'est pas aisé de les classer; les unes sont douces ou amères, d'autres excitantes ou énervantes, d'autres fétides ou suaves; les odeurs fétides entraînent naturellement des mouvements sympathiques d'expulsion, tandis que les odeurs suaves déterminent des mouvements généraux d'expansion voluptueuse et de déglutition ; à cet égard il existe de tels rapports entre les impressions olfactives et les sentiments généraux, qu'en français, sentir est synonyme d'odorer.
11 y a aussi des odeurs piquantes, acres, acides, caustiques ; toutes ces sensations sont mixtes et résultent d'une certaine odeur unie à un certain sentiment de contact. Gela est évident pour les odeurs chaudes ou fraîches.
Les sensations gustatives comme les sensations olfactives sont souvent mêlées à des impressions de contact, et souvent aussi aux sensations olfactives elles-mêmes. Lorsqu'on a établi par l'analyse que les impressions perçues par la surface de
h langue ne sont point des impressions tactiles, on n'a pas tout fait encore et il faut décider si ce qu'on a pris pour une saveur n'est pas une simple sensation olfactiire. H. Chevreul a ionnéf pour distinguer ces éléments d'une sensation complexe, jn procédé fort simple ; il consiste à se boucher le nez. On fait ainsi des fosses nasales une impasse d'où le mouvement est exclu ; alors aucune odeur n'est perçue, et si la sensation persiste ce ne peut être qu'une impression de goût ou de contact.
M. Chevreul, qui a étudié ce sujet mieux que personne, distingue quatre catégories de corps agissant sur Torgane du goût.
Les premiers n'agissent que sur le tact de la langue, tels sont : le cristal de roche, le saphir, la glace. — Les seconds affectent à la fois le toucher de la langue et l'odorat, et si Ton se bouche le nez il ne reste que des sensations ou des sentiments de contact ; tel est par exemple Tétain. — Une troisième catégorie de corps n'affecte point l'odorat, mais seulement le tact et le goût, tels sont le chlorure de sodium, le sucre, etc. — D'autres enfin agissent simultanément sur le tact, le goût et l'odorat, telles sont les huiles volatiles, les pastilles de menthe, le chocolat. Après l'occlusion du nez on ne perçoit plus que les saveurs et les impressions tactiles, et la résultante de ce système de sensations, d'où les odeurs sont exclues, en est singulièrement modifiée, car il y a des résultantes de sensations, et l'analyse n'en est pas toujours chose facile.
Nous imaginons, par une erreur assez naturelle, les sensations que le goût et l'odorat nous procurent comme inhérentes aux objets qui les éveillent. De là ces expressions vulgaires : cette rose sent bon, cet animal sent mauvais, ce sucre est doux, ee fiel est amer; ces expressions, bien qu'usitées, sont inexactes, parce qu'il n'y a dans aucun corps ni douceur, ni amertume, ni suavité, ni fétidité. 11 y a seulement en lui cer-
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laines propriétés à Toccasion desquelles certaifies sensatiott se produisent en nous; mais ces sensations sont des effets qui ne sont ptô implicitement dans leur cause occasionnelle, pas plus que Ye son n'est dans la pierre qui frappe une cloche. Ce sont des modifications particulières de la faculté que noua avons de sentir,, et comme elles signalent l'objet, mais sans le représenter en lui-même, comme elles n*ont avec cet objet aucune relation nécessaire, comme en un mot elles nous donnent ridée, non des choses elles*mèmes, mais de certaines qualités abstraite^ de ces choses, il n'en peut résulter aucune connaissance bien claire. L'instinct est, il est vrai, dirigé par ces abstractions, mais c'est précisément là une preuve que Yfnstinct ne etmnatt pas les choses ; car, quel objet est entièrement connu par son odeur ou par sa saveur seulement? Le gott sent l'amertume, et l'odorat la fétidité; mais ils ne peignent à l'esprit ni le corps amer, ni le corps fétide, sinon par v6ie d'association et de rèminiscetice. Dès lors, l'effet est connu, mais la cause est ignorée; aussi, les impressions qui iiùQA viennent de ces sens sont-elles, à certains égards, des sentimenls autant que des sensations, si bien qu'on en pourrait faire une classe intermédiaire.
Ainsi , ces sens ne sont point ittimédiatement les sens de l'intelligence, mais en tant qu'ils éveillent le système entier des réactions aulotnatiques, ils peuvent passer à bon droit pour les sens privi^giés de l'instinct; par eux, Tanimal ignorant sait choisir ce qui convient ou non à sa propre nature; il suit les émanations odorantes deis corps, et celles-ci le guident sûrement, éveillant et menant à leur suite une foule d'instincts qui entraînent une volonté aveugle vers des objets iui^ônnus de jouissance, ou téVeîHeht les préoccupations delà crainte ou de la terreur. J'ai vu un petit chien qu'un vieux iWûrceau de peau de loup usé jusqu'au cuir, mettait, par son
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odeur affaiblie, dans des convaisions d'épouvante; ce petit chien n'avait jamais vu de loup; il ne pouvait en voir un dans ce débris informe et immobile, mais cette odeur déterminait en lui la terreur comme d'autres éveillent des convulsions. Terreur fatale et préordonnée, mais où l'intelligence n'avait aucune part.
Dès lors^ à perdre le goût et surtout l'odorat, l'instinct perdrait beaucoup plus que rinlelligenee. Toutefois, comme Hhtelligence peut uâer de tout, le goût et l'odorat lui sont, daM certains cas, des armes précieuses, mais cVst là un emploi raisonné et consécutif; ces deux sens ne sont par cux-mèmès ni une source primitive, ni une onicine d*idées; cependant l'esprit n'en descend pas moins dans leur sphère; en tafit qu'il est artisan d*idées, il pourra s'en faire à propos d'odeurs ou de saveurs, mais plus il sera actif dans la formation de ces idées, plus le travail d'induction et de déduction sera apparent et plus sa participation sera évidente. Aussi, Quelle intelligence dans le chimiste qui flaire un corps, dans 4e dégustateur qui détermine les différentes qualités des vii^. Que dé souvenirs! que de comparaisons! que d'inductions! que de conclusions presque instantanées^ Tout Ce travail de l'esprit se reflétant sur le visage, la physionomie du flair intelligent est précisément celle de la plus fine analyse, et comme l'emploi du goût suppose une intersusception plus avancée, les mouvements qui lui sont propres, en même temps qu'ils expriment l'analyse, enferment aussi plus de méditation.
Gomme il est peu de sensations plus voisines des instincts, il n'en est pas dont les sympathies vicérales soient plus nombreuses; placées aux portes du corps comme pour le garder, elles sont des surveillants actifs de la sûreté individuelle. Hais, je le répète, réduit aux renseignements qu'il en tire, l'esprit n'aurait aucune idée des choses ; il ne saurait ni la forme, ni
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rétendue» ni la résistance, ni le mouvement des corps extérieurs. Les odeurs ou les saveurs ne sont point des expressions adéquates des choses, ce sont de simples signes.
A cet égard, d'ailleurs, ce sont des indicateurs excellents, et Ton sait assez de quels secours ils sont à Thomme et aux animaux. L*odorat, eu égard aux choses éloignées, remporte sur le goût, mais le goût est pour les aliments un sens d'élection en dernier ressort. Là est leur rôle naturel ; toutefois Tin* telligcnce de Thomme en a pu tirer un parti plus élevé. N'est-ce pas ici le lieu de faire remarquer avec M. Chevreul combien l'homme met dHntelligence dans ses sensations. Les sensations seules ne donnent que des synthèses confuses; c'est l'esprit qui, de leurs éléments, fait des idées claires, en les distinguant, en exerçant sur elles cette faculté innée d'abstraction et d'analyse dont l'attention est le prototype. Mais nous reviendrons sur ce point en parlant de l'ouïe et de la vue.
Les différentes sensations, dont nous avons parlé jusqu'ici, sont perçues il est vrai par l'esprit, mais il n'est pas en son pouvoir ép>*se les rendre de nouveau présentes, en un mot de les imaginer. Si parfois nous sentons un contact, une sa.veiir, une odeur en l'absence de toute cause extérieure, et même à l'occasion de nos propres pensées, ce sont là des phénomènes capricieux, incertains, dont la volonté n'est pas maîtresse. Quelquefois, il est vrai, l'idée vive d'une chose rend sa saveur présente, comme cela a lieu dans les rêves; mais il ne dépend pas de nous d'éprouver cette saveur. 11 en est de même du plaisir et de la douleur, de la chaleur ou du froid ; l'imagination peut quelquefois les reproduire, mais jamais au gré de la pensée et de la volonté.
Les sensations dont nous allons parler maintenant sont d'une autre nature. 11 dépend toujours de l'esprit d'en avoir une idée présente, indépendamment de toute excitation ac-
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tuellCy et de les créer de toutes pièces, si je puis ainsi dire. Cette couleur que j'imagine m^est bien présente; je la vois réellement. J'entends bien ce son» ce concert que je pense. Ces sensations idéales sont, il est vrai, plus faibles que celles où les organes extérieurs sont intéressés, mais elles leur sont semblables et de même nature, si bien que de degrés en degrés elles peuvent acquérir une égale vivacité; l'esprit en est maître à tel point qu'il les fait et les défait au gré de son caprice, et celle faculté, cette complète liberté d'imaginer des sons ou des images, se prêtant à toutes les exigences de la pensée, il n'est point de sensations auxquelles elle emprunte davantage; elles lui sont familières à tel point que Thomme qui les perdrait simultanément serait pour ainsi dire anéanti. Ce n'est point ici le lieu d'aborder l'élude des conditions physiques indispensables pour le développement de ces sensations ; cette étude est du domaine de la physique générale ; mais il n'esl pas hors de propos de dire ici ce que l'intelligence en reçoit et ce qu'elle leur donne. Nous pouiTons mieux déterminer ainsi le degré de leur importance relative.