‹ Anatomie comparée du système nerveuxChapitre 53 sur 74 · CHAPITRE IIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIL

DE LA MÉMOmE.

S 1. Be la méai«lre em général.

Si les sensations sont difficilement expliquées, si les sentiments qu'elles éveillent s'engendrent dans un mystère profond, combien sera plus inexplicable encore cette mémoire qui, en l'absence de tout objet actuel, reproduit l'idée des impressions passées, au point de les rendre présentes ! Par quel artifice la pensée de tout homme, les consécutions de tout animal, sont-elles comme une sorte de résurrection perpétuelle qui lie pour ainsi dire l'avenir au passé? Avoir l'idée sînâultanée des choses présentes est à coup sûr une merveille ; mais avoir l'idée simultanée de choses successives, revenir sur ses traces, voir dans le temps comme dans le présent, voilà

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sans doute le mystère le plus profond et la pierre d'achoppémenl des philosophes ; aussi déflnisseni^ls la mémoire sans Texplifuer. Quoi qu*il en soit, nous nous ressoutenons^ nous parcourons à notre gré le passé» et, grâce à cette faculté admirable, nos observations suocessives, nos expériences, nos idées, nos plaisirs et nos douleurs» se lient les uns aux autres en une chaîne qui assure, au milieu du renouvellement per* pétuel des idées et des choses, l'unité de la Vie et du Moi.

Nous essayerons dans un instant de dire par quel artifice on pourrait peut-être expliquer le rôle du corps dans la mémoire ; pour le moment nous nous bornerons à esquisser rapidement les traits les plus saillants de son histoire.

Se souvenir, c'est retrouver dans l'esprit, et suivant un certain ordre, les traces des sensations, des volontés et des idées passées, c'est compter, en quelque sorte, les anneaux d'une chaîne; c'est parcourir à reculons les feuillets d'un livre. Ainsi la mémoire complète ne réveille pas seulement ridée de faits pris au hasard, mais de séries de faits. Une idée qui ne se rattache à aucun ordre, qui surgit isolée dans l'esprit, est tout au plus une réminiscence. Ces illuminations incomplètes du passé, loin d'éclairer Fintelligence, la troublent et Tégarent.

On se souvient de deux manières : par accident ou par réflexion. La réflexion suit l'enchaînement des effets et des causes ; elle retrouve, par une sorte de calcul, les termes au premier abord oubliés d'une série dont elle a repris le fil. On se souvient par accident quand, de deux impressions qui ont affecté simultanément l'âme, l'une rappelle l'idée de l'autre à laquelle le hasard l'a associée.

En eux-mêmes, les souvenirs peuvent être simultanés ou successifs; mais, dans les deux cas, ils seront d'autant plus faciles qu'ils appartiendront à un ensemble mieux défini, à

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une série plus régulière et plus intelligible. C'est ainsi que des sons disposés en séries musicales se gravent plus facilement dans la mémoire que deefcruits incohérents. De même des mots enchaînés de manière à etprimer dans une phrase un sens intelligible, seront retenus plus aisément que des mots sans suite et sans liaison ; voilà pourquoi sans doute la mémoire des perroquets est si bornée quant aux phrases qu'ils apprennent. Ces choses décousues ne se gravent dontf dans Tesprit que par artifice, je veux dire par la répétition.

Il faut rémarquer cependant que si des mots incohérents sont mis en musique facile, les chants demeurant aisément dans la mémoire , les mots qui leur ont été accidentellement associés, n'en seront t)oint séparés, et seront retenus avec eux et par eux. Je me rappelle avoir vu pendant six mois dans le service de MM . Pariset et Mitivié, une folle dont les idées étaient livrées à une telle incohérence que, pariant toujours, elle n'associait pas deux syllabes capables de composer un mot. Cependant venait-elle à chanter, ce qu'elle faisait volontiers lorsqu'on lui donnait l'exemple, elle disait fort nettement non*seulement l'air, mais les paroles. Ainsi la mémoire, infidèle dans le cas où les mots étaient des idées, devenait claire et précise quand les mots étaient des chansons.

On pourrait expliquer de la même manière comment des idées exprimées en vers, en vers rimes surtout, entrent dans la mémoire plus facilement que la prose : plus en effet l'idée sera accompagnée d'accessoires sensibles disposés avec art et arrangés symétriquement, et plus elle sera, si je puis ainsi dire, attachée au corps. Cette remarque est la base de tous les systèmes mnémoniques artificiels. Ceci nous ramène naturellement à ces associations fortuites qui unissent parfois les éléments les plus hétérogènes. Ainsi une couleur et un son, un certain crf el un certain acte, un certain signe et un certain instinct

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Tienneni^ls à coïncider dans la sensation une ou plusieurs fois, l'idée de Tun ramènera nécessairement Tidée de Tautre. M. Baillarger a raconté à cefujet des observations curieuses, et des faits du même genre abondent, si je puis ainsi dire, autour de nous, et se produisent à chaque instant en nous, bi^ qu'à notre insu.

Ce n'est point absolument une difficulté que de conccToir des degrés dans la mémoire. Il y a des mémoires promptes ou lentes, solides ou fugaces. On peut encore à certains égards concevoir pourquoi tel a la mémoire des yeux, tel autre des sons ou des contacts, et cela indépendamment de toute intervention d'une attention spéciale. Ainsi à cliaque sens correspond une mémoire qui lui est corrélative, et l'intelligence a comme le corps ses tempéraments qui résultent de la prédominance de tel ou tel ordre de sensations dans les habitudes naturelles de l'esprit* Un de mes amis, doué d'une telle mémoire des formes qu'il fait aisément de souvenir des portraits ressemblants, peut à peine se rappeler les airs les plus simples. Ces remarques sont trop vulgaires pour qu'il soit nécessaire de les multiplier ici. Mais il y a des faits plus curiaix ; ce sont ces mémoires incomplètes dans un même ordre de foits. Rien n'est moins rare que de voir des vieillards, d'ailleurs très^raison* nables, oublier leur nom. D'autres oublient tous les noms propres quels qu'ils soient, ou même les substantifs. Ainsi toute une catégorie grammaticale de mots peut être à la fois eflfacée, comme si un chapitre entier était arraché d'un seul coup du livre de l'esprit. Cuvier nous a transmis sur ce point une curieuse histQire, celle de Broussonnet, et l'on voit tous les jours des gens oubliant dans le discours les noms de leurs amis les plus chers, les désigner par un signe ou par une qualification caractéristique.

Ces faits bizarres soulèvent des questions fort obscures, ei

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peut-être ont-ils donné naissance à ce singulier système anatomique, qui attache toutes nos idées à quelque fibre de notre cerveau. On sait que Charles Bonnet aimait fort cette hypothèse qui n*a pas fait d'ailleurs grande fortune.

Il est probable que ces altérations partielles de la mémoire tiennent à quelque affaiblissement général et gradué de cette faculté. En effet, les idées des choses sont plus ou moins proche des idées que nous avons de nous^mème, et il semble naturel de penser qu'elles s'effacent d'autant plus facilement qu'elles nous sont moins prochaines. C'est ainsi que des idées générales ne disparaîtront qu'après les idées particulières et contingentes ; admettons par exemple qu'une chose ait deux ' noms, l'un générique, l'autre spécifique; le premier sera bien plus aisément retenu que le second. Cela est naturel ; en effet, quand nous voyons un homme pour la première fois, nous en avons, par son aspect et ses qualités, une certaine idée distincte avant de savoir son nom ; c'est en un mot unxertain homme grand ou petit, blond ou brun, avant d'être pour nous Jean ou Pierre, ajoutons que d'ailleurs le rapport des noms aux choses est souvent accidentel et arbitraire* 11 n'y a point là d'ordre général, e^est une association fortuite d'un signe et d'une chose, c'est une coïncidence dont l'idée est plus ou moins habituelle, et nous avons vu, avec les meilleurs philosophes, que cela seul reste aisément dans la mémoire qui est conçu selon un ordre naturel. Si donc la mémoire s'affaiblit, c'est à l'égard des noms propres que cet affaiblissement sera d'abord sensible. Cependant ily aà cet égard beaucoup de différences entre les hommes suivant le degré d'importance que les mots ont dans les habitudes de leur pensée; tel envisagera surtout des faits d'où résulte une définition spontanée des choses, et le nom ne sera pour lui qu'un accessoire; tel autre au contraire glisse sur le fait, et se préoccupe du nom. Cela se voit à chaque ins-

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tant parmi les naturalistes* Les uns savent plus à fond les choses, les autres savent mieux les noflis, d'où résultent deux partis rivaux» l'un allant plus directement au fait, l'autre au nom, et se couvrant volontiers d'un mépris réciproque.

Quoi qu'il en soit, on comprend aisément que si la mémoire s'affaiblit dans deux hommes ainsi disposés, l'un, celui qui a des images plus vives des faits, perdra la mémoire des mots avant celle des choses et hésitera souvent dans le discours, tandis <jue Tautre,, celui qui se contente du signe, perdra tout en perdant la mémoire des noms. Mais chez l'un et l'autre, le premier résultat de l'affaiblissement de la mémoire sera une sorte de dissociation entre l'idée des choses en elles-mêmes et celle des noms arbitraires qui les désignent. Ce fait malheureux se produit trop souvent. Un homme célèbre, dans l'une des plus fameuses académies du monde, ne pouvant plus désigner ses confrères par leurs noms, les caractérisait par leurs ouvrages. Parlait-il de l'un d'eux, il s'exprimait ainsi : « Mon confrère qui a écrit tel livre, qui a fait telle découverte. » Il le Aési* gnait en un mot, non par un nom, mais par une qualité.

Gela est naturel ; les choses nous étant d'abord connues par un certain nombre de qualités qui nous affectent, on peut dire que les idées des qualités sont génératrices des idées que nous avons des choses considérées comme substances. Une chose quelconque est avant tout un certain ensemble de propriétés ; si donc dans la réalité la substance emporte l'accident, dans Tordre de l'acquisition des idées l'accident emporte le fond. Ainsi l'idée générale de l'être , unie à Tidée particulière d'un certain nombre de propriétés , suffît à une définition, et dans la pratique de la vie ces définitions spontanées précèdent les noms. Gomment s'appelle ceci f dit-on tous las jours , oommeni s'appelle oet objet rond, cet objet vert ? Le nom arbitraire ne vient qu'ensuite ; le nom est donc secondaire et

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lyoulé ; il est donc moins esiMitîel et doit se perdre le premier dans ce travail de diakieaUoii inlérieure où les idées se séparent plus ou moins difficilement les unes des autres, en raison du degré de leurs affinités réciproques.

Dès lors on conçoit aisément pourquoi les noms propres disparaissent d'abord» puis les substantifs qui sont les noms propres des choses* Les adjectifiB ou qualificatifs ne disparaissent qu'en dernier lieu, et tout disparait avec eux parOB qu'on ne saurait avoir aucune idée d'une chose indépendamment de ses qualités.

Nous résumerons les résultats généraux de cette analyse rapide, en disant qu'on se rappelle les choses et les noms des choses en raison de leur nécessité; dès lors en général, du moins dans Tordre de la pensée, le Coineiient sera plus facilement oublié que le Corrélatif; la conséquence éloignée plus facilement que la conséquence immédiate. Ainsi, si je ne me trompe, ces anéantissements par étages qu'on observe dans le développement de l'Amnésie sont la conséquence naturelle d'un affaiblissement général et croissant, il ne me semble donc pas nécessaire de recourir à la singulière hypothèse de Bonnet, et à cette localisation tant préconisée de nos idées dans des organes, que dis-je? dans des points matériels spéciaux.

Toutefois, rien ne pouvant exister dans l'esprit selon son état actuel qu'à la condition d'une certaine participation du corps, il est certain que tous les phénomènes de mémoire supposent un certain état des organes; en un mot, l'âme se rappelle par le cerveau ; mais on peut encore admettre une mémoire du corps sans intelligence. Je vais expliquer ma pensée par un exemple. Un homme, revenu après de longues années dans un pays qu'il a traversé autrefois, recannait à peine sa route ; il interroge les moindres indices ; il évoque, il

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compare » il discute ses souvenirs : c'est là la mémoire de Tesprit. Tel autre, au contraire» marche en aveugle; une affaire le préoccupe; il est tout à ses espérances, à ses craintes, à ses projets, à ses remords; il marehe sans le savoir, et cependant il marche; il n'a aucune intention distincte; il ne compare rien, ne discute rien, et cependant son corps s'avance et suit la route, évitant les obstacles et arrivant au but; teBe est la mémoire du corps ou de l'automate*

En voici un autre exemple. Un homme monte son escalier dans les ténèbres ; comme il n'a point compté le nombre des marches, il ne le sait pas. Dès lors, si l'intelligence intervient, il hésite. Mais monte-t-il en aveugle, sans y penser, met-il la bride sur le cou du coursier? le corps, livré à luinméme, s'arrête sur la dernière marche comme une machine montée et réglée par l'habitude (1).

Montaigne, par une illusion digne d'un sceptique, voyant dans l'histoire les bœufs de Suze faire cent tours et s'arrêter, en conclut qu'ils comptaient jusqu'à cent. Cette conclusion est fort impertinente. Rien ne prouve mieux, au contraire, qu'ils ne comptaient pas du tout. La machine était montée pour cent tours, et à leur insu faisait cent tours. Si l'intelligence leur était venue tout à coup, ils eussent hésité.

Il y a donc une mémoire par le cerveau et une mémoire par l'automate. Tous les organes ont une mémoire propre, c'est-à-dire une tendance acquise à reproduire les séries d*actes qu'ils ont plusieurs fois exécutés. Ce fait , une fois admis , rend raison d'un grand nombre de phénomènes au premier abord inexplicables. Qui n'a, par exemple, été souvent émer-

(f « Si on cherche sar le violon an air qu'on a su» mais qn on a oublié en grande partie, on le trouvera plu« promptement en laissant aller sans ré" flexùm tes doigts sur l'instrument, qu'en j donnant beaucoup d'attenUoo. » Gliarlee Bonnet, Essai de pijfehologie, chap. xxxix.

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veillé de la prodigieuse rapidité avec laquelle les grands violons, les grands pianistes parcourent les claviers ou les cordes avec une telle accumulation de mouvements suivis, saccadés, interrompus de mille manières dans un moment donné, qu*il est absolument impossible d'admettre que la volonté, dont les déterminations sont lentes , ait présidé en parliculier à chacun d'eux? Au moment où les doigts se précipitent dans une gamme foudroyante, quel musicien pourrait se dire : J'ai remué tel doigt , frappé telle touche? 11 sait sans doute qu'il se meut, comme l'organiste des rues sait qu'il tourne sa manivelle, mais le détail se fait pour ainsi dire sans lui.

Rien à coup sûr ne prouve mieux que l'intelligence n'est pas tout dans la mémoire et que le corps y joue un rôle important; car évidemment ces merveilles sont en grande partie le résultat d'une sorte d'éducation de l'automate. Si les mains ont souvent exécuté une certaine série de mouvements, il suffira de vouloir cette série et les mains l'exécuteront à l'instant sans qu'il soit besoin d'y penser. Ainsi, plus le musicien aura Thabitude d'un nombre très-grand de séries, et moins souvent son esprit aura besoin d'intervenir. D'ailleurs, par suite des réactions multiples qui lient dans un seul système toutes nos idées et toutes nos impressions, les mouvements des idées et des impressions sonores, la vue simple de certaines notations, entraîneront, sans que l'attention y ait aucune part, le mouvement des doigts. Alors le grand exécutant oublie son corps; élevé au-dessus de lui-même, il écoute de haut ces mélodies sur lesquelles il règne par un pouvoir mystérieux. Rien ne donne une plus parfaite image de la création. Il veut et cela se fait. Fiai lux et lux facta

est!

C'est le prodige de l'éducation de dresser ainsi le corps à

un si grand nombre d'habitudes, au souvenir automatique H. 30

4f\G DJB LA MÉUOIfiB.

cVun si graad nombre de séries, que l'âme , en régnant sur des groupes, puisse régler plu& oiséo^eat le détail presque infini des lQo\l^'ements du corps. Mais, pour bien comprendre ces résultais merveilleux , il faut concevoir la région automatique du système nerveux comme étant jusqu'à un certain point indépendante de la sphère 4e$ organes intellectuels de l'encéphale. La physiologie moderne a démontré qu'il en est ainsi (1), et le scalpel du Naturaliste a marché de pair avec Tanalyse des Philosophes*

L'énergie de la mé^ioire» sa promptitude, sa ténacité diffèrent beaucoup suivant les ig/^. Cette faculté est grande dans l'enfance et s'aOâiblit dans, la vieiUesse. La mémoire à cet âge conserve encore , mai^ n'acquiei?t plus. Le vieillard, fiis de son passé, garde fixfêlement le souvenir d<^$ impressions anciennes. Il se promène dans ces jardins de l'âge d'or, il retrouve dans son imagination les plus fraîches idées de la jeunesse ; mai& les impressions nouvelles glissent sur lui, sa mémoire n'ep conserve plus 1$ trace. Combien de fois n'ai-je pas entendu une femme, dont le nom est dans mon souvenir couronné d'une auréole, me raconter un passé de quatre-vingts ans avec le charme d'un sentiment juvénile, et se plaindre au même instant de ne voir jamais ses enfants, qui cependant venaient à peine de la quitter. Quoi de plus merveilleux que cette palingénésie dans les cendres de l'âge l que ce passé vivant au milieu d'un présent presque endormi dans les bras de la mort! et y a-t-il un plus vaste champ ouvert aux méditations des philosophes?

Quelques penseurs profonds en ont tiré une preuve ingéni(euse de l'immortalité de l'âme. Il est prouvé, disent-ils»

(I) Floiirens. Recherches expérimentale* êur le spsîème nerveux. Deuxième

éUlUon, Paris, 1842.

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qu'un courant perpétuel entraîne incessamment des matières nouvelles dans le tourbillon des formes vivantes; de la matière qui formait le corps de Tenfiint, il ne reste plus un seul atome dans le vieillard. La forme^ suivant Burdaeh, est Tes*sence ai la matière Taccident; la forme est Tentéléchie suprême, mais cette forme elle-même a changé. D'où vieiKfc donc ce sentiment de continuité , cette absorption du tempa dans la pensée, d*où l'idée de personnalité résulte (1)? Et cela peut-îl s'expliquer autrement que par l'existence d'un principe supérieur et incorporel? Il est certain que cet argument a beaucoup de force , et nous avcnt souvent entendu l'excellent et ingénieux Etienne Pariset lo déveloi^r dans des leçons pleines de profondeur et d'esprit, et qui auraient fait sa gloire si les paroles restaient. Mais les parole^, hélas I sont comme les âmes des mystiques, elles brillent un instant pour se perdre bientôt dans un océan où tout s^abime (2)*

Nous venons de dife que la mémoire s'afEsôblit parfois; c'est là une tendance à l'anéantissement. Mais dans d'autres cas, animée d'un pouvoir nouveau, elle peut s'accroître jusqu'au prodige. Alors, sous l'influence d'une excitation cachée» des souvenirs ensevelis depuis longtemps » sont lires frais et vivants de l'oubli du passé. Soldat à douze ans dans l'armée de Condé, élevé dans le tumulte des avmes et dans le trouble inouï d'un cataclysme humain , éloigné de toute instruction littéraire et st'ayant plus, que celle de la bravoure et de l'honneur, le marquis de L*^ avait perdu jusqu'au souvenir des premiers éléments d'une éducation classique que dès son début la révolution avait interrompue. Atteint vera l'âge de

(1} Cf. Wolf. Ptychologiû empiricâ.

(2) A eet égvrd }è> tndeitrodt été beftUeoUiT |rtiM }««lBt<t<fe I(» moderiKB. Soerate, Hortensiai, ont acquis une gloire immortelle aani avoir Jamali rien éerit. Mais aujourd'hui Téerikure a détrôné la parole.

4GS D£ LA MÉHOIBC.

cinquante ans (l*une manie aiguë, tout à coup, dans les accès de sa fureur, on l'entendit déclamer des tirades complètes de Virgile et d'Ovide. Suivant Érasme, un homme né en Italie, et qui n'avait jamais été en Allemagne, se mit à parler tout à coup l'allemand, comme si un démon eût parlé par sa bouche. Un médecin célèbre entreprit sa cure et lui fit rendre une énorme quantité de vers. L'homme fut ainsi guéri; mais il perdit en même temps la faculté de parler Tidiome germanique (1). De même dans les rêves, dans l'extase, dans l'hystérie , la catalepsie et les autres affections nerveuses , la mémoire peut illuminer tout à coup les régions les plus obscures du passé. Ces souvenirs, ou plutôt ces réminiscences, ont souvent été pris pour des inspirations miraculeuses. Mais cette lucidité maladive est un signe redoutable qu'accompagnent, dans la plupart des cas, des troubles graves de l'intelligence. Telle est l'hypermuésie des auteurs.

Les circonstances aident beaucoup à la vivacité des souvenirs, c'est une conséquence de la puissance des associations. Des impressions , qui une première fois avaient passé inaperçues, peuvent, en raison de ces associations, ramener certaines idées dans l'esprit; et comme la chaîne de ces rapports n'a point été définie, on s'étonne d'avoir ces idées , ou même on les croit nouvelles. C'est là, à proprement parler, ce qui s'appelle réminiscence; genre de mémoire dangereux et qui expose souvent les auteurs à l'accusation de plagiat.

Je pourrais ajouter beaucoup sur les prodiges de la mémoire. Certains hommes ont eu le privilège d'une mémoire presque divine ; tels étaient le prince de la Mirandole et le fameux Biaise Pascal. Ces merveilles sont rares; la plupart des hommes ont la mémoire incomplète et faible. On s'est donc occupé de la

(1) Érasme. In oral, proLaude medicinœ.

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