CHAPITRE TL
DE l'imagination DANS l'ÉTAT PATHOLOGIQUE.
S 1. Ktat de veine. — Hallnelnatloui.
Nous donnerons exclusivement le nom d'hallucinations à des sensations qui se développent sans cause extérieure adéquate, pendant Fétat de veille.
L'hallucination existe à deux degrés :
1<^ Elle est complète, quand elle crée son objet de toutes pièces.
2* Elle est iucomplète quand elle se borne à prêter à des objets réels des qualités qui leur sont étrangères. La première est une hallucination essentielle. La seconde est une hallucination qualitative. .
1*^ Des hallucinations essentielles.
On peut les distinguer en tant qu'elles sont primitives ou consécutives.
Les hallucinations primitives du goût et de l'odorat sont assez rares. La plupart du temps, sinon toujours, elles se développent à l'occasion d'une sensation ou d'une idée sous l'influence
*du principe d'association. Il en est de même des hallucinations
(1) Gonclusimua indè, cœcam a nati vitale posée Tidere colores, sed nescire quod coloroâ siiit. [H. Boerliaave. De morbis ex ima^inaiione.)
524 DR r/lMAftlNATlOW DANS i/ÉTAT PATIIOI.OGTQUB.
du toucher. Le plus souvent elles sont consécutives; en voici un exemple :
Un jeune homme âgé de quatorze à quinze ans, d'un tempérament nerveux, d'une imagination vive et très-sujet aux rêves, marchait un jour dans de hautes herbes; un de ses compagnons lui parle de serpents, on en voit souvent en ce lieu ; au même instant notre jeune homme sent une lame froide s'engager sous son pantalon et s'enrouler autour de sa cuisse avec une rapidité foudroyante. Il s'arrête épouvanté et convaincu qu'un serpent s*est glissé sous ses vêtements. Il n'en était rien cependant, et, après un examen attentif, il fut bien démontré qu'il avait été la dupe de son imagination.
H. C;.., chimiste éminent, m'a raconté le fait suivant: H était encore enfant et jouait aux billes dans une chambre où, quelques mois auparavant, était morte une de ses tantes. Une de ses billes lui échappe et roule dans Talcôve; Tenfant se pri^cipite, mais au moment où il se courbe pour la ramasser, il sent passer sur sa tète un souffle léger ot un baiser effleure sa joue, il entend en même temps murmurer à son oreille ce mot : Adieu !
Il est bien évident que dans ces deux cas l'hallucination s'est développée sous Tinfluence du principe d'association, l'hallucination est ici consécutive.
Il en est de même de ces hallucinations du toucher qui se produisent à l'occasion de frayeurs nocturnes. Un cas vulgaire est celui de ces démangeaison» qui vous tourmentent quand on entend parler d'insectes parasites.
Les hallucinations primitives des sens du toucher sont beaucoup plus rares; mais il en est des exemples bien avérés.
Je dois à M. Chevreul la connaissance du fait suivant :
Un des anatoniisto«î qui ont illnsrré la fin du dix-huitième .si*M*l»*, N, s«* f:iisail coWhw. Tout à t!(Mi|. il <i i<»loiinie *•! dit à
ETAT DE VEILLE. — IiALLUCINÀTIO>S. â2ô
son perruquier : pourquoi me serrez-vous le bras? Celui-ci s'excuse et nie. Un moment après, même observation, même réponse. Le coiiieur achève enfin son œuvre, renouvelle les dénégations les' plus formelles et se retire.
Le lendemain X apprit la mort d*un de ses amis. Au moment même où il s'était senti serrer le bras, ce malheureux S'était noyé. X eut Tesprit frappé de cette coïncidence le reste de sa vie, et fut dès lors sujet à des terreurs d'eni'aiit, si bien que le soir il se faisait accompagner dans sa chambre où Ton demeurait près de lui jusqu'à ce qu'il fût endormi.
Nous ne chercherons point à multiplier ces exejnples, ce serait là un objet de curiosité pure, et les limites de cet ouvrage ne nous permettent aucune prolixité. Nous parlerons maintenant des hallucinations de ces sens, que l'on pourrait appeler, à bon droit, les sens de rintelligence, à savoir de Pouîe et de la vue. Celles-ci sont les plus habituelles, et cela par la raison fort simple que la pensée a toujours pour corps, si je puis ainsi dire, un son ou une forme imaginaire.
a. Hallucinations de l'ouie. De toutes les hallucinations, ce sont les plus fréquentes. Elles sont en général consécutives, et ont presque toujours pour cause une préoccupation par suite de laquelle certaines idées acquièrent une vivacité exceptionnelle. Dans certains cas cependant elles sont primitives, et l'on en pourrait citer des exemples nombreux.
Il est bien remarquable que dans le sommeil les rêves visuels soient les plus fréquents, tandis que dans l'ordre des phénomènes diurnes ce sont les hallucinations de l'ouïe qui dominent. Serait-ce que pendant la veille et en plein jour l'ouïe est en réalité moins active ? Dans ce cas on pourrait penser qu'une des conditions les plus favorables au développement des hallucinations est l'absence d'un excitant extérieiM*. Mais celte condition n'est point essentielle, comme des
526 DE l'imagination DANS l'ÉTAT PATHOLOGIQUB.
observations nombreuses et positives le prouvent surabondamment.
Avant d'entrer en matière, il est utile de bien déterminer ici quel sens nous attachons à cette expression, hallucinations de l'ouïe. Cela est d'autant plus nécessaire qu'il nous parait y a!voir à cet égard quelques incertitudes chez les auteurs modernes qui ont traité de ce sujet.
Ainsi, pour ne laisser aucun doute, nous déclarons donner exclusivement le nom d'hallucinations de l'ouïe, aux sensations auditives qui se développent en l'absence de toute cause actuelle et adéquate. Qu'un noyau dentaire libre dans la cavité d'une dent détermine la perception d'un certain bruit; que le mouvement des artères et du sang soit perçu sous forme de bourdonnements; que des sifflements soient entendus, quand, par suite d'un défaut d'équiUbre entre l'air extérieur et l'air enfermé dans le tympan, des courants d'air s'établissent dans la trompe d'Eustachi ; ces bruits, quoique intérieurs, ne constituent point des hallucinations, parce qu'ils sont réels, et la perception n'est pas fausse; mais le jugement qu'on porte sur elle, en la rapportant à quelque cause extérieure au corps, est erroné. Or, qui pourrait confondre avec l'hallucination un jugement erroné? Ainsi, cette catégorie d'hallucinations seusorialeis, acceptée par quelques auteurs, me parait devoir être complètement rejetée.
11 n'y a pour nous d'autres hallucinations que les sensations auditives qui se développent en l'absence de tout bruit réel, et j'ajouterai, de toute cause étrangère capable d'éveiller directement le mode de sensibilité propre aux nerfs auditifs. L^homme qui entend un son quand sa vertèbre auditive fait partie d'un arc galvanique, n'a point une hallucination, parce qu'il y a à cette sensation une cause connue, et que le rapport dé nos sens avec des excitants extérieurs spéciaux, établi selon
iTÀT DE VSILLB. — HÂLLUCmÀTIONS. 527
l'ordre de la nature et des harmonies de l*animal avec le inonde, n'a en soi rien d'essentiel et d'absolu. Si bien qu'en l'absence de toute vibration de l'air, en variant les propriétés ou l'intensité des courants électriques, peut-être pourrait-on faire entendre à un homme soumis à ces expériences un concert harmonieux.
En effet, la faculté de sentir est, dans l'âme, antérieure au monde, et il* n'y a que les organes extérieurs des sensations qui aient, avec les divers agents de la nature, un rapport de subordination nécessaire. Ainsi, dans un autre ordre de choses, avec des organes différents, l'âme pourrait avoir des sensations analogues aux sensations actuelles. Une proposition pareille ne pourra paraître hardie qu'à ceux qui n'auraient pas l'habitude des questions psychologiques. Il n'y a donc d'autres hallucinations de l'ouïe que celles qui ont le cerveau pour point de départ. Elles se partagent en trois catégories bien distinctes.
 la première catégorie se rattachent ces hallucinations qui sont en contradiction avec le mouvement des pensées dont l'esprit est préoccupé.
La seconde comprend les hallucinations dans lesquelles la pensée elle-même se transforme en sensations distinctes ; elles prennent évidemment naissance, dans cette habitude des gens préoccupés qui se parlent à eux-mêmes.
« Cm dommage, Gnillot, que ta n'es point entré Au conseil de celui que prêche ton curé. »
C'est ainsi que les Gascons parlent fréquemment, conversant avec eux-mêmes à haute voix, se questionnant, se répondant, s'approuvant, se contredisant. Or^ la pensée qui s'interpelle ainsi dans le discours intérieur de l'âme peut, en l'absence de toute parole articulée, être entendue comme une voix sonore et distincte.
Ô28 D£ L'iMi.01NÀTI0N DAIIS L^BTAT PÀTHOLOGIQD£.
lia troisième catégorie comprend ces idées qui s'imposent à l'âme en l'absence de toute sensation proprement dite. J'ai dit plus haut comment, dans certains cas, on s'imagine penser ce qu'on entend en réalité, quand la cause extérieure n'a déterminé que des sensations excessivement faibles. Ici ce sont des pensées qui s'imposent sous forme interpellative et qui semblent des perceptions sans cause extérieure, tant les sensations dont elles sont revêtues sont subtiles et raréfiées.
Cette forme d'hallucinations dont on a de nombreux exemples est fort anciennement connue, comme l'atteste un curieux passage de Psellus.
Le visionnaire Marcus l'entretient des six espèces de démons. Ceux* de l'air, et ceux de la terre, dit-il, s'emparent de la pensée et trompent ainsi les hommes qu'ils entraînent au crime et aux plus honteuses turpitudes. Mais, dit Psellus, comment cela se peut-il faire'/ Us nous poussent au mal en cachette, répond Marcus. Us touchent en effet à Tesprit fantastique qui est en nous, et comme ils sont esprits eux-mêmes, ils nous sollicitent à la volupté sans bruit, sans voix, par des
discours qui n'ont point de son. Que cela ne t'étonne point, ajoute Marcus, ne vois-tu pas que celui qui te parle de loin ^élève la voix? Mais s'il te parle à l'oreille il murmure à voix basse. Que serait-ce, s'il pouvait s'unir intimement à ton âme? Son discours, conçu par ta volonté, serait évidemment dit sans aucun son, comme cela arrive, dit-on, aux âmes séparées des corps (1).
Porphyre dit à peu près la même chose. Ce n'est point, dit-il, par des voix sensibles que ces natures s'expriment. Comme elles sont spirituelles, ce n'e^t que par l'esprit qu'elles se communiquent à ceux qui les respectent (2).
(1) Ex. Mirhni'Ie Psollo. De dcBtnonibus.
(2) De l'abttinetwc, Liv, Jl, chap. un. « L'acliou de ces ôlrcë *iiiriluel« iur
BTAT DE VBILLE. — HALLUCINATIONS. 629
Ces passages sont assez clairs; mais il y a des exemples nouveaux, il y en a de quotidiens; et qu*y a-tril d'étonnant d'ailleurs qu'un homme préoccupé, se rappelant ce qu'il s'est dit à lui-même, imagine l'instant d'après, l'avoir entendu d'un autre homme? Nos souvenirs sont-ils autre chose que des idéesï Telles sont les hallucinations psychiques des modernes (1).
Les hallucinations auditives de la seconde cat^orîe dépendent de pensées qui dans un certain état du cerveau ont sympathiquement affecté la sphère des sens extérieurs. A certains égards elles ont avec les rêves une analogie incontestée*
La première catégorie comprend des phénomènes d'un ordre très-différent.
Un homme applique sa pensée à des recherches profondes. Son imagination s'élève, son intelligence creuse des problèmes. Au milieu de ce labeur, il entend des cris confus s'élever autour de lui, des voix qui l'insultent. Un religieux s'élève à Dieu par la prière ; toutes les forces de sa volonté.sont tendues vers le ciel, et cependant il croit entendre les démons qui le raillent, il entend des choses ridicules ou dépourvues de bon sens. Comment expliquer ces phénomènes?
On aura beau dire et beau faire, les hallucinations de cette catégorie n'ont point d'explication actuelle suffisante. Qu'un homme préoccupé, se parlant à lui-même idéalement, s'imagine entendre sa pensée; cela se conçoit à la rigueur. Hais que l'esprit occupé à des recherches sublimes soit assailli de
notre cervean, oa immédiatement sur notre àme, lo confond totalement avec les opérations de notre âme mdme. » (Do Lamennais, Pauées diverses, Œuvr. complètes, t. VI, p. 449. Paris, Callleux, I83(S.)
(1) M. Bafllarger a tracé avec an rare talent Thistolre des halIucInatioDS pe^chiques, qu'il distingue très-heureusement des hallucinations auxquelles les sens participent. Je ne puis mieux, faire que de renvoyer id le leeteur à son ouvrage, l'un des plus beaux qui aient Jamais été écrits sur ces matière!^ dindlee.— X>e« kaUttcinations, cfaap. ii. Dons les mémoires de l'Académie de Médecine. Paris, 1846. T. XU, p. 367.
ti. :u
MO DB L'mMUHkSIOll PARS h*ÈtàX PATBOLMIQUB.
TM' disliftctes, voilà ce qu'en regard d'une préoccupation qui altaohe toute ratteation de Tesprif, on: ne saurait comprendre qu'avec peines à notes touiefeîs que Tattention ne soit par moments détournée par des^ idées automatiquement éveillées, mais dominants^.
Dons ce cas» ett effet, Pexplication serait plus proche. Qu'un ermite, perdu dans les séductions de Va soUtnde et du jeûne, entende une voix lui crier, mangef que Tivresse de la chasteté le sollicitant à* la fornication; i entende au milieu des plus sakrte» méditatioiM Ta voix âes' sifènes ! il y a une cause à ces idées dans les stimulations organiques (l). En vain là volonté élève l'âme vers Dieu ; les sollicitations de la chair ta troublent par instafltt, et ta tentation vaincue renaît conune les tètes de rhjdre fobutense* Bl^is de quels^ viscères partiront ces railleries amdres, ce» injures mortelles; ces përsécutibtis sans cause qui ébranlent fe liM de Fesprit le plus noble et fbni chaticeler ta raison la plus élevée? Nous essayerons plus tard' d'en expliquer les principales causes, sans^ oser y prétendre absolument.
b. — HaUiteinafions dH la tnr«. Les hallucinations de la vue, envisagées dans leurs rapports avec les conditions extérieures, peuvent^ être- comprises soustrois catégories différentes.
Les unes se développent et apparaissent uniquement dans l'obscurité, soit que la lumière extérieure n'éclaire plus les objets, 9oit qu'on ferme seulement les yeux, soit enSn qu'on ait perdu la vue. Nous donnerons à cette première catégorie d'hallucinations» le nom à'haUMcémêUons naeimnes^
D'autres ont pour condition un jour faible et douteux, comme la clarté d'une lampe, le jour pâle de la lune, les der-
(1) Cf. Jtini Peterson Michell, Disserlatio mediea inauguraîis de mirabiU^ quœ Captif iuier et partes generatloni dtcacas iniercedil, sympalbiâ. Cap. u« $tt, dads Schlegel. Sythge'selectorum'apiisculorum de mirabiU sj/mpatUià, Lipsiœ, 178Î.
mèrtfs iaetrrs du soir. Nouis <ïûAnohs/à côtter seconrde catégorie, te Mm à^hallncinàtions cfépttscalairM.
JJtte froiëième catégorie comprend dés hallircîna/tioil^ àoM f objet n'apparaH qefm grand jour,' lbrs(ltïfe les jeni sont otrverts et sous rinflaencé^d'une vive hnnîéi^e. Ces hallncînatiàns, tes plusr intéi^essaùtéi^ de toutes, sont tei^ haUudMtiùiu
l^i hùHuetnatUms nàttumé^ à Certains égards se rapprochent des rêves, et en effet, eDes se développent dans l'obscurité, c'est-à-dire dans une sorte de sommeil partiel dont Pœil est le siège. Ces hallucinations ont dans te' plupart des cas une forme toute particulière.
Rarement l'objet fantastique est coloré en fougéou en bleu. Le plus souvent il estcouîeuir de fleu, comme les'phosphônes; d'autres fois il est d'un blanc pâle i^ssortant sur le fôild noir des ténëbfes; et comme phoi^phofcscent. Cette forihe n'est pas' absofumetit rare.
Ces fentdmes ont, ainsi que je viens de ledire,«uilë analogie tjrès-grande avec lei^phosphëiles. Bf. li^, âtatuâire; avait pris le soir en se couchant une pilule d*ôpium, pal' le cohseil de son médecin ; quelques moments aprës il eut la vision d'une fontaine de feu. fondé enflammée descendait sans cesse, et il s*en élevait une vapeur formée de têtes grimaçantes et lumineuses.
Ces têtes grimaçantes sont fréquentes danS les hallucina-' tiens nocturnes. Souvent elTes' composent une voûle'viVahte, horrible, où Phallucinê est comme enfermé. Cette effroyable' vision tourmenta lotigtemps le éélèbre et malheureux M", de' Savigny. J'ai appris de plusieui^ personnes qu'elles avalent eu' cette singulière hallucination.
Tai éprouvé autrefois rhallticination suivante. Gne nutt , presque étouffé sous Tétlreintë d'Uh cauëhemaf , je nié dégageai par un effort violent et j'ouvris les yeux. J'aperçus alôi^s uiié
582 DE L'iMA&iNATlOM DANS L'STÀT PATHOLOOIQUB.
tète gigantesque. Cette tète était de feu» et me faisait d^épou- Tantables grimaces. Voyant que j'avais afiaire à une hallucicination, j'observai attentivement ce que cela deviendrait. Au bout de quelques instants, les contours de la tète devinrent oscillants ; elle semblait flotter dans l'espace. Enfin, elle pftlit peu à peu et disparut en s'éparpillant en une multitude de rosaces lumineuses. Cette décomposition des objets de rhallucination au moment où elle s'éteint est fréquente. Le libraire Nicolaî Ta décrite d'après sa propre expérience, ce n'est pas là le |K>int le moins curieux de leur histoire.
La fameuse madame Guyon fut sujette à des visions de ce genre. Combien d'exaltés ont cru comme elle avoir vu le diable, qui n^avaient vu rien autre chose ! Mais ce phénomène n'en est pas moins assez difGcile à expliquer.
Il est fort à remarquer que ces apparences se font impérieusement regarder. Elles paraissent suivre le mouvement des yeux, mais il ne s'ensuit pas nécessairement qu'elles aient la rétine pour ^ége, parce que l'habitude du corps fait que nous considérons conune ayant au-devant de nos yeux toutes les choses que nous nous imaginons voir. Ainsi, par suite de l'association des mouvements des idées avec ceux du corps, le fantôme sera naturellement vu dans la direction des axes optiques. Ces images semblent donc suivre le mouvement de la tète et des yeux.
Je me suis convaincu de ce fait une nuit, à la suite de l'ingestion d'une substance narcotique. J'apercevais une foule remuante de petits hommes microscopiques; lorsque je détournais la tète, ces images suivaient le mouvement et ne cessaient point d'être aperçues.^
Les fantômes blancs sont assez rares dans les ténèbres absolues, mais ils sont la forme la plus habituelle des haltueination$ crépusculaires.
ÉTAT PI VB1I.U. — BÀUVCIffÀTIONS. ^^39
Celles-ci sont exirèmeinent fréquentes.
C'est vers le soir que Dion eut cette épouvantable vision, qui fut comme le présage de sa mort. Dans le temps où s'ourdissait la conspiration dont il fut victime, il vit un fantâme et frayant et monstrueux. Assis dans un portique, seul et livré à ses réflexions, il entend tout à coup du bruit; il porte les regards de ce côté, et, à la faveur du jour qui régnait encore, il aperçoit une grande femme qui, par les traits de son visage et par son habillement, ressemblait à une furie de théâtre et balayait la maison (1).
C'est encore dans cette catégorie d'hallucinations crépusculaires, que doit être rangée la fameuse vision de Brutus.
« Lorsqu'il avait fini ses affaires, dit Plutarque, et qu'il lui c restait du temps, il l'employait à lire jusqu'à la troisième c garde, heure à laquelle les centurions et les autres ofHciers a avaient coutume d'entrer dans sa tente. Lors donc qu'il se « disposait à partir d'Asie avec toute son armée, dans une c nuit très-obscure, où sa tente n'était éclairée que par une « faible lumière^ pendant qu'un profond silence régnait dans c le camp, Brutus, plongé dans ses réflexions, crut entendre c quelqu'un entrer dans sa tente. H tourne ses regards vers la c porte, et voit un spectre horrible d'une figure étrange et c effrayante, qui s'approche et se tient près de lui en silence, c II eut le courage de lui adret^ser le premier la parole. Qui c es-tu ? lui dit^il ; un homme ou un Dieu ? que viens-tu faire < dans ma tente? que me veux-tu? — Brutus, lui répondit le € fantôme, je suis ton mauvais génie ; tu me verras dans les « plaines de Philippes. >
On sait par quels raisonnements Cassius essaya de calmer et de rassurer son ami; mais que peuvent les raisonnements
(1) PlnUrque. VU de Dion, LXI.
5S4 DE l'IHÀOINATIOIV DANS L'^TAT PATHOLO&IQUB.
contre cette logique irréôusable des faits qui, sous des formes diverses, éclaire les hommes sur l'avenir (1) ?
Les deux hallucinations dont nous venons de pwAet sont faci complexes. Dion et Brutus entendent le fantôme avant de le voir. Brutus a le courage de s'entretenir avec le sien. Comment des apparitions si complètes n^auraienipoUes pas le prestige de la réalité? Ces malheureuses visions peuvent d'ailleurs se reproduire plusieurs fois.
Brutus vit une seconde fois son mauvais génie.
Citons des exemples plus modernes. M. Chevreul a eu une hallucination de ce genre, mais beaucoup moins complète; cette hallucination a été racontée par H. Michéa, mais, d'après des renseignements presqu'en tous points inexacts. M. Chevreul, pensant avec une haute raison que la vérité seule profite à la science, a bien voulu m'autoriser à raconter de nouveau eette singulière vision. Ce sera une rectification entourée de toute l'autorité possible, parce que l'illustre philosophe auquel j'ai dû soumettre ma rédaction, a bien voulu l'approuver comme étant l'expression exacte de la vérité.
C'était quelques jours avant l'occupation de Paris par les alliés en 1814. Une inquiétude universelle régnait. Après une journée pleine de fatigues, M. Chevreul fut passer quelques instants dans une maison amie ; la conversation roula exclusivement sur les événements du jour, bientôt après il rentra chez lui et se mit au travail.
Il méditait donc, suivant son habitude, assis et courbé trèsprès de son foyer, mais bientôt, sentant sa tète embarrassée, il se lève, se retourne et voit entre les deux croisées de son cabinet, non point, comme l'a écrit M. Michéa, une figure distincte et connue, mais une forme pâle et blanche, semblable à un cône
(1) Voy., dam Valère-Maxlme, lib. I, cap« vu. De i^nmut, S. L'hiaAoirsde Cassius de Parme.
fort ftUmgé qve sunnoiiterait une sphère. <]0lle Tohm, «ssez mal iléfinie d^afllenrs, était immoirile, et penâanrt que M. €h6yrad la considérait, il était dans un-état tant {Maticulicnr d'amgoîsse. 11 n'éprouvait aucune frayeur murate, ^ ^pendaiit il se senlaiit^tmonner; un inslaiit il déUMRtia les y^ux et isessa alors de voir le f aiilôfne, puis les Teportant v&ps le même Meu il l'y 'Vetroovn dans ia mèam attàtude. Cette épreuve M fé^ pétée avec le même fésultat; (fatigué de «ette vision persis^ taaie, IL Ghevrenl se décida à passer dans su «ehanAire A xsau*cher. Pendant œ nseovsement, fuî l'inèfigeaît de passer dCfVMt ce fantôme, odui-^ s'évanouit»
Tfrâ mois upnis environ, M. ObevrMd upprit asses tat^Kv^ uMUt la mort d'un vieil ami qui, en^siigws «deueuvieinir, lui lé^ guaîi sa biUiollièqne; cette ttMe nouvelle avait M singulier rement retardée par lu diMculté des cmiiKiunioattonis dans ealte malheureuse époque, et, «n rapprochant les dates, il ocMtaCa entre la vision qu'il avait eue elllkeure île la mort de son ami une sotte de cofncîdenoe. Si j'avais éM superstttteut, me disait M. Chevreul, J'aurais pu ordre i une apparition réelle.
Toutes ces hallucinations ont tttt oaractèfè commun qui les distingue de la plupart des hallucinations nocturnes. Celleà^tl, avons-nous dit, flottent devant les yeux comme deft phodphènes^, l'objet de rhallucination crépusculaire, mêlé aux objets t^tâ>rieurs, semble au contraire avoir avec certains pointa de V^è^ pace un rapport déterminé. « J'en ai nouvéut trouvé, i» dh Lenglet-Dufresnoy, c qui ont eu de ôes visions alAreuses. Un « entre autres qui voyait, disait-il, un spectre nu t<Hn ûe tu € chambre ak était ^ne porte^ et ce spectre de figure humaine c était, dit-il, habillé en ermite avec une longue barbe et deu)L « cornes sur la tète, ayant d'ailleurs une figure hofrible etutre < contenance efih>yable» Cet crtojèt frappait si ilv^ment le ma-
586 DS L'OUOINATIOlf DANS l'^TAT PÀTHOlOOfQUB.
<( lade qu*il était comme imposaible d'apporter quelque remède c à sa frayeur* On lui voyait les yeux égarés à la vue de ce c spectre» et pour ne le pas voir, tantôt il se couvrait la téte^ « tafUât il la tournait vers les endroits où il croyait ne le pas € apercevoir. Enfin rien n*était plus digne de compassion que c la situation de ce moribond qui d'ailleurs était homme de € bien et bon chrétien (1). > Ainsi, ferme«t-on les yeux, détourne-t-on la tète? l'objet fantastique disparaît; dirige-i-on les yeux sur le lieu où on l'a vu d'abord? il parait de nouveau. Par quel autre procédé un homme de sens arrive-i*il à se convaincre de l'existence des objets que leur éloignement ne lui permet point de toucher, et peut-on s'étonner en conséquence de ces croyances singulières dont toute Tantiquité fut imbue au sujet des démons et des génies ? et aujourd'hui encore les raisons qu'on oppose à leur réalité ne sont-elles pas celles d'une logique trop subtile pour être entendue de la plupart des hommes? L'halluciné ne doitril pas se comparer naturellement à un homme clairvoyant au milieu d'une nation d'aveugles, et en vérité les dénégations et les railleries de ceux-ci pourraient-elles modifier la conviction de celui-là?
Les' hallucinations crépusculaires sont très -fréquentes parmi des gens d'ailleurs sains d'esprit. Un de mes amis, le D*^ S., homme étranger aux vaines frayeurs, revenant un soir de la chasse, fut assez longtemps accompagné par une forme humaine enveloppée d'une sorte de suaire, elle marchait eu baissant et en relevant alternativement la tète. Au bout d'une demi-heure environ elle disparut tout à coup. Il faisait clair de lune, et cette lumière douteuse est, comme on le sait, particulièrement chère aux fantômes. Un fait bien digne de remarque, c'est l'épouvante et l'horreur mystérieuse que leur vue inspire aux plus fières natures.
(1) Lenglet-Dofrefnoj. Beeueil de dmtrt, T. II, part i. p. 251.
^▲T DB VtILLV; — SÀLLUCniATIOlfS. S87
Les kaUucinati<m8 diurnes ont plus d'un point de ressemblance avec les hallucinations crépusculaires; mais celles-ci offrent aux yeux des formes pâles; les fantômes diurnes apparaissent au contraire enveloppés de lumière, brillants de vie et de réalité. Parmi les hallucinations de ce genre» il en est de fort célèbres, telle fut, entre mille, celle de ce maréchal ferrant, qui occupa singulièrement l'attention sous Louis XIV, et phis tard celle du visionnaire Martin, si célèbre sous Louis XVIll, parmi une génération que des malheurs effroyables et des événements inouïs avaient en grande partie rendue crédule.
On doit remarquer que la plupart des hallucinations nocturnes ou crépusculaires ont pour objet des fantômes hideux, souvent au contraire les fantômes diurnes présentent aux personnes qui sont d'ailleurs bien portantes des formes belles et gracieuses. Neseraitrce pas là l'originede ces vieilles croyances sur la nature des génies nocturnes et des anges de lumière?
Quoi qu'il en soit, ce qui donne surtout à ces fantômes l'apparence de la réalité, c'est qu'il faut les regarder pour les voir au milieu de choses réelles dont la vision n'est point suspendue ; et c'est précisément là ce qui distingue les hallucinations, des rêves de l'extase. Souvent dans l'extase les objets extérieurs cessent d'être aperçus.
De quelques formes particulières d'hallucinatUms diurnes. Dans la plupart des cas il suffit de l'impression de la lumière sur les yeux pour déterminer la vision d'objets qui disparaissent aussitôt que les yeux sont fermés (1), souvent alors le fantôme n'est perçu que par un seul œil. C'est là ce que M. Michéa désigne sous le nom d'hallucination dédoublée.
Un jeune épileptique, au moment de l'invasion de ses accès, apercevait, mais de l'œil gauche seulement, une roue dentée,
(t) Cf. Beaumoiift Treaim, p. 9t.
SSS DS l'OUMIIMIOII MHS L'iCU» FAHOlOHQim.
une figure hideoie oconpail le centre de la iotte(l) • Cttlleii,4it Delaiodie (2), a tu une dame qui» «yaut été loBgtmips iourmeutée de maux de nerfs, vint à croire qu'elle était constunment enviixMiBée de démons et de specti^es affimux, «pieiqu'en plein jour et lorsqu'elie «vait les yen iiien ouverts. On regarda ceci comme une afiectÎM du cerveau et <»à ia 4raîta en conséquence, mais sans succès. Un leur que dans son déseepoir elle couraii dans son appartement, comme ou cbenbaiC à l'arrêter, quelqu'un^ par iMusard, mit la maîn sur un de ses yeux. A l'instant tous ces horribles fantômes s'évanouîrant. et elle devint parfaitement tranquille; mais au moment oft l'en dta la main, elle revît ces mtaes ob|ets. L'eacpérienoe ayant été répétée plusieurs fois, on trouva un nM^fcn l^en «impie M remédier à ce mal, ce fat de recouvrir pendant quelque temps cet oui, pour qu'il ne reçût pas de lumière*
On a cru trouver un exemple analogue dans une observation de Thomas Minadoius, rapportée par MarceHus Donatus (S); mais évidemment cette observation a été mal comprise, et U n^y est point question de ce fait. U est curieux que dans oeivtains cas, où il y a à la fois des hallucinations de la vue et de Toule, les hallucinations affectent l'œil d'un côté du corps, et l'oreille de l'autre. On a attaché beaucoup dHmportanoe à ee fait, réellement intéressant { aussi nous réservonsHdous d^ revenir ailleurs.
Parmi les formes les plus remarquables d'hallucinations visuelles, il en est une fort biKarre à laquelle on a donné le nom de deuiéroseopie. Elle consiste à voir devant ses yeux un fantôme semblable à soi.
(f ) AfaiBonneoTe, Obt. sur VépUep$ie, p. S95.
(%) Delaroche. i«a/yM tUsfonetiom du sjfsOme nerpem^ G^ève, 177S. T. I, p. 196, cité par M. Mlcbéa. DéUre det êensations, p. 48. (3) Bisu med. mirab. Franef. 1618, lfl>. Il, eap. ii, p. fOT.
dette wioB de «oi^iaéme dass nae baUiumiatimiF est tu pbém^ioàne acnés rare. Un des cas les plus anoiennemsBt coq* nus est celui qu'Aristote a sigiudé dans son opuscule De mwuh n4 et rea^niscenUA et qu'il a ez|4iqué plus au Itmg dans sa météorologie (1). Un certain AtUiphénm^ ^%AU brsqu'il se promenait vtq^ait sa propre image venir à sa rencontre. Un voyageur, qu| avait passé un long temps sans dormir, aperçut line nuit sa propre image qui chevauchait à cMé de lui ; elle imitait tous ses actes et répétait exactement tous ses meuve» ments. Le cavalier ayant à traverser une rivière» le fentAme la passa avec lui ; parvenp enfin dans un point où la brume était moins épaisse, cette biiarre apparition disparut (S). Goethe raconte avoir eu i^ne hallucination semblable. Cette forme est d'ailleurs assez fréquente dans le délire des fièvres typhdfdes. Mon ami M. le doctemt Labourdette a bien voulu me coramu< niquer deux observations de ce genre. Nous aurons à dire quelr ques mots de certaines illusions du sens intime qui sont fort analogues à oelles*ci, mais ce n'est pas ici le lieu d*en parler.
Les hallucinations sont essentiellement des phénomènes individuels ; en sorte qu'à certains égards l'halluciné est diffé* rent des hommes qui l'entourent. Mais dans certains cas la même hallucination affecte plusieurs individus. D'autres fois, assure-t-on, ce qui est pour Tun l'objet d'une hallucination ou dHin rêve, peut affecter en même temps, et sympathiquement, un autre individu. Les premières sùoileB haUueinaHùni Hmul-' tanéê$. Les autres peuvent être justement nommées, si toute* fois elles qe résultat d'une shnple coïncidence, hallueinaUom sffmpaihigues.
Il y a dans l'histoire un exemple fameux d'hallucination simultanée, c Le rhéteur Erailianus, dit Plutarque, eut pour
(1) Météor. Lib. 111, cap. it. ex ioitio. et] TItallio, in llb. X, Pertpeaivœ.
640 DB L*fM40flfAttOIV DANS VirkT PATftOLOmQUB.
c père Epitheree, habile grammairien. Il racontait qu'il s'était « embarqué pour l'Italie sur un vaisseau chargé de beaucoup « de marchandises et d'un grand nombre de passagers; pen- « dant la navigation, comme ils étaient vers le soir auprès des c fies Echinades, le vent tomba tout à coup et le navire fut c p(»>té par les flots auprès des lies de Paxos. Tous les voya- « geurs étaient bien éveillés et plusieurs même passaient leur « temps à boire, lorsque tout à coup on entendit une voix qui c venait du côté des Iles, et qui appelait Thamus avec tant de c force, que tout le monde en fut surpris. Ce Thamus était c un pilote égyptien que très*peu de passagers connaissaient € de nom : Il se laissa appeler deux fois sans répondre, à la c troisième» il répondit. Alors celui qui l'appelait, renforçant « sa voix, lui dit. Lorsque tu seras à la hauteur de Palodès, c annonce que le grand Pan est mort.
« Epitherse nous racontait que tous les voyageurs effrayés « délibérèrent s'ilfallaitobéir à cet ordre ou ne pas l'exécuter, c Thamus déclara que si le vent soufflait lorsqu'il serait à la c hauteur indiquée il passerait sans rien dire; mais que si le « calme les retenait , il s'acquitterait de Tordre qu'il avait < reçu.
c Quand le vaisseau fut près de Palodès, le vent tomba,* et « le calme le surprit de nouveau. Al<Mrs Thamus monta sur la « poupe du vaisseau, et le visage tourné vers la terre, il cria « comme il l'avait entendu, que le grand Pan était mort. — c À peine eut-il dit ces mots, qu'on entendit des gémissements c comme de plusieurs personnes surprises et affligées (t). »
Nous trouvons dans la vie de Plotin par Porphyre le récit suivant :
c Un prêtre égyptien fit un voyage à Rome. Il se mit en
(f) PIntarque. Dedefect, orac. Cf. Eu&èbe, Prœp. evang. Lib. Y, OAp. ix.
BTÀT DE VBILLE* — HAIXUCUfATlOIlS. 541
c tète de donner des preuves de sa sagesse. Il pria Plotin de c venir avec lui à un spectacle qu'il se proposait de donner, c 11 avait un démon familier qui lui obéissait dès qu'il Tappe- « lait. La scène se passait dans une chapelle d*lsis. L'Égyp- * c tien assurait qu'il n'avait trouvé que cet endroit pur dans « Rome. Il invoqua son démon afin qu'il parût; mais à sa « place on vit paraître un dieu qui n'était point à l'ordre des c démons. Ce qui fit dire à TÉgyplien : Vous èles heureux, c Plotin ! Vous avez pour démon un dieu (1). »
Le docteur Parent a fait connaître dans le grand Diction^ naire des sciences médicales un fait aussi curieux qu'inexplicable d'hallucinations simultanées (2), et un romancier, qui s'est acquis toute l'autorité d'un philosophe et d'un historien, a raconté l'histoire d'un fantôme qui hanta fort longtemps un vaisseau négrier et que tout l'équipage voyait pendant la nuit (3).
Je ne citerai ici qu'un seul exemple d'hallucinations sympathiques, et cet exemple, je l'ai choisi entre mille, parce que nul n'a eu un meilleur garant.
c Un certain homme , » dit saint Augustin , c racontait c qu'une nuit, avant de se reposer, il avait vu venir & lui un phic losophe platonicien de sa connaissance, et obtenu de lui, sur « quelques points de la doctrine de Platon, certains éclaircis- € sements jusqu'alors refusés à ses instances. Et comme on c demandait à ce philosophe pourquoi il avait accordé hors c de chez lui ce que chez lui il avait refusé : Je ne l'ai pas fait, c dit-il, mais je l'ai rêvé. Ainsi l'un eut tout éveillé sous les € yeux, à la faveur d'une image fantastique,, ce que l'autre vit c dans son sommeil, et, » ajoute saint Augustin, «ces faits nous
(f ) Porphyre. VU de PloHn, ebap. x.
(2) Art. Incube.
(3} Walter Scott. tHmonotoyiê.
54S BB L'iBIAGtNÀTlOlV BANS L'^TAT PATHOLOGIQUE.
« sont parvenus, lion sur rattestation de gens quelconques à a qui iT semblerait indigne d* ajouter foi, mais d*hommes que < nous jugeons incapables de nous tromper (1). »
Oh pourrait accumuler par centaines des histoires semÉla* bles, mais ces prodiges sont tout au plus des faits d*observaûon, et Texpérience Volontaire ne peut Tes démontrer. Comment donc oser les affirmer avec une entière certitude? Mkis tes nier absolument serait peut-être une iihprudence. Dans cet ordre mystérieux des faits qui sont au-dessus de la raison bumaine, le plus sûr est de douter.
Il y a cependant déplus hautes prétentions encore. Quelques personnes en effet sont convaincues que Ton peut, en dehors dé toute communication matérielle, voir en esprit des choses éloignées et dans certains cas avoir une révélation partielle de Tavenir. Elles affirment donc que certaines hallucinations peuvent enfermer des avertissements utiles; ainsi, comme éléments prophétiques, les hallucinations vont de pair avec les songes.
On peut certainement accorder une chose, c'est que le hasard peut amener des coïncidences merveilleuses; mais certaines personnes invoquent une intervention surnaturelle, quelques autres attribuent à Pâme humaine une certaine faculté de prévoir Tavenir. Ces trois hypothèses ont trouvé d'ardents défenseurs.
Les esprits forts acceptent le premier parti ; mais de tout temps les partisans du merveilleux ont dominé, et triompheraient à coup sûr si Ton se contentait de recueillir le nombre des suffrages. Et en effet si on a pu accorder aux oiseaux la connaissance de l'avenir et des choses cachées, de quel droit refuserait-on ce privilège à Tesprit de Thomme ? Les préoccupations des sens, dira-t-on, l'activité motrice enebalnent
(1) De civiL Dei. Lib. XViU, cap. xviii.
En» »» vHUii. — nàLLwmAmnn. 548
rftiM! an diosM présentes» ei o^est Ht son élat habitael. Mais Un^est pas impossible que Pâme ne paisse dans des concltioos dîâéMBiSB ooBBattre Faremr. c On peat supposer, dit BiC0B, qoe* Fftme o'étaBl plos vépasdiie dans teff organes du corps, mais recueillie et eenœntrée en eH^mème , a en veitu dtt son essence quelque^ prénotion* de Tarenir, et c'est ce dont en'^oildes exemples frappants dans les songes, dans les extases, aux approches de la mort, rarement pendant ta veilld ou lorsque le corps est sain et Tigoureux (1). Cette idée de divination native peut fort bien s'accorder avec certains systèmes philosophiques émanés du cartésianisme, et Leibnits semble implicitement l'admettre, puisque, d'aprèi^ lui, € chaque subs^ tance simple a des rapports qui expriment toutes les autres, et peut être considérée comme un miroir vivant perpétuel' de l'univers (2). »
l'en dirai autant de Halebranche et dé Spinoza ; le sys* tème femeux de la vision en Dieu rend tout possible; si < Dieu est le lieu des esprits comme le monde matériel est le lieu des corps, » si c c'est dans sa sagesse qu'ils trouvenir leurs idées (3), i" sr Dieu préside à l'esprit des hommes sans- Tentreprise d'au-
.^ (1) fiaeon. DigniU et accroiêêement des icieneei, LiT. IV, chap. iii. Cette
* aptitude naturelle a été eonteetée même par eem qui admettent la possibilité
des réyélations divines et surnaturelles. « Si qua nobis aptitudo naturaliter «-InsitadftitHripnBsagium, quemadmodum animallbusr terré motuum, pro- « oellanimqoe, et Arigorum naiuralis inest praseogniti»» ooa videtar cjus^ « modi prsBnotio habere aliquid venerandum. » Jamblichus, De m^surUs, interprète M'arsilio Ficîno. Lugd. 1577, p. 173.
U y » d^aifteiirs «oe difinaitlMi naturelle qui a la raison bumaine peur principe. Nem» ergh jtuficio, dit Maxime de Tyr, trrabilj qui e» oracula quœrat aliquo, quii improbitatû^ quis per/idiœ, quis intemperantiœ finis fulurus iU. Défis vero Socrtaee non minus otim respondebat quam Apotto. £t prop^ terea Socratem laudabai Apollo, umquam collegam tuum. Maxim! Tyrii. Dis* sert. III, interprète Daniele Heinsio. Lu^. Bat. 1607.
(2) Leibniti. Monadoiogie^ p. 56.
(3) Malebraaehe. Btek. de la vériti^ liv. 111, part. 2, chap. vi.
544 DB L'ulAeUfAIION DANS l'BXAT PATB0L06IQUB.
cune créature, qui peut empêcher que Tâme ne soit parfois illuminée par les rayonnements de cette science à qui rien n*est caché f Hais tous ces systèmes semblent au-dessus de la sphère pratique de l'entendement humain ; aussi s'est-on borné à invoquer Tobservation et l'histoire.
Au nombre des hommes qu'on a cm doués de cette faculté merveilleuse» on doit citer en première ligne le célèbre Angelo Gattho, archevêque de Vienne au xv° siècle. Mais il pourra sembler que son histoire n'a pas toute l'authenticité désirable. Quelques enthousiastes ont accordé l'instinct prophétique à Nostradamus; mais que d'incertitudes! que de verbiage, que d'obscurités indéchiffrables dans cet homme! Vers la fin du dernier siècle, Cazotte fit, dit-on, une prophétie prodigieuse (1); enfin, depuis l'historien Josèphe jusqu'à nous, les histoires particulières sont innombrables sur ce point.
Je n'ai point à écrire ici cette histoire fantastique ; mais, vraies ou fausses, ces prophéties ont pour base des hallucinations vbuelles et auditives. Je ne puis pour le moment aller plus loin, ce sujet n'étant point de ceux qu'on aborde avec une indépendance d'esprit et des lumières suffisantes, pour tenir avec assurance la balance de la critique scientifique.