HaUadnaUoDB qualitatives
Nous désignons sous ce nom les hallucinations dans lesquelles l'âme prête à un être réel qu'elle observe des qualités qui lui sont étrangères. Les psychiatres donnent à ces hallucinations le nom d'illusions; nous croyons que celui que nous avons préféré exprime et définit plus nettement l'essence du phénomène. Ce genre d'hallucinations, impliquant un moins
(J) Laharpe. Œuvres posthumes, Pari», ISOG. T. I, p. G2. Cf. Brierre de Boismonl; Des hallucinations, p. 390.
BTAT BB tBlLLB. — HALLUGINATIOEIS. 545
grand nombre de conditions, est le plus habituel et fréquent chez tous les hommes dont Timagination est vive.
Les illusions du toucher sont extrêmement fréquentes. Deux étudiants s'aidaient dans une dissection. L*un d'eux, au mo> ment où son compagnon est le plus attentif à ses recherdies» promène l^èrement sur son doigt étendu le dos d'un scalpel. Celui-ci jette un cri terrible et recule, puis, riant de sa méprise, il avoue avoir senti une douleur brûlante, et le tranchant du fer pénétrer jusqu'à l'os.
Les illusions du goût et de l'odorat sont également fréquentes et troublent en général très-^peu l'état normal. Celles de l'ouie sont rares; il y en a cependant des exemples, et entre autres celui de ce Bessus de Paeonie que Plutarque a rendu si fameux. Celles-ci impliquent en général une altération de l'intelligence. l..es illusions de la vue paraissent par leur fréquence l'emporter sur toutes les autres.
Grâce à cette puissance décevante de l'imagination, que de torchons suspendus ont passé pour des fantômes! Que do troncs dépouillés ont, au détour d'un bois, et sous les pftles rayons de la lune, apparu semblables à des géants terribles, ou à des brigands en embuscade ! 11 suffit de faire appel aux souvenirs de l'enfance, âge livré, par la superstition des nourrices, à toutes les terreurs. Que ne peut d'ailleurs une ima« gination prévenue Ml y a quelques années, pendant les plus grandes chaleurs du mois d'août, vers deux heures du matin, deux jeunes gens, pour débarrasaer leur maison d'un cadavre de grand chien qui l'infectait, le traînèrent au bord de la Seine sous le pont de St*Cloud. Quelques personnes passaient en ce moment sur le pont; l'animal se changea à leurs yeux en un cadavre d'homme; l'un voyait sa jambe, un autre distinguait nettement sa tète. Des cris d'horreur se firent entendre, et bientôt quelques braves de la troupe
lî. 35
546 DE L'«ÂOiifÂViov nkns l'bta* patbolôoiqus.
se ilélaclièHMit et coamrenl sus aut Jeunes gens, qui les ai* tendaient da sang^roM. À la me du diien, Teffroi se changea en un éslat de rire généval. Heureaseniient pour ces prétendus crâniaels la croyaoea an IksenatiéBB était passée. Deax ou IraiasiècleB auparavant, aux yeux 4e ees passMits qui, à la pkae d*aD komme clairement aperçu, ne treuvaient plus qu'un ehîen» ila auvaient bî^n pu passer pour d'inMmes sorciers, et, quelques eoaamis aidant, n'Mndent évité la roue que pour rencontrer le bûcher.
On penmuit rapprocher de ee Mt la plaisante histoire que Vordac a racontée. Maïs qui n*a sa mémoire abondamment pourvue* d*wecdotes semblables? Le domaine de l'illusion est si vaste ^ Souvent, grftce à ces modifications singulières, ce qui étsil immobile parait se inouvoir; l'homme ami qui veilla pieusement aufrés d^in cadarvre voit sa poitrine se soulever, il pense entendra sen soufDe et son imagmatîon raninie ces reslea immobHès. Souvent, aux yeux d'un homme qui s'évâlle de Tivresse, les objets dansent, tournent, se dé* fonqent, m dilatent; un nain revM; une apparence gigantesque, mod^cation» en non^NPe infini qui attestent la merveilleuse adresse d» l'imaginatioa à se piper elle-même (1). Mais cette eapriceuae puissmee de ht fantusie apparaît surtout dans ees illnsions du sena interne qui troublent Thomme jusque dana kss profondeurs de la «•onseience et du moi. J'ai connu, dit Boerhaave, un malade cpri pensait avoir pour jambes àm brins da paille. Gounnent pouvei^ous croire chose pareille^ lui objectait le grand n^édecin; ne sentez-vous pas que cela est înqpossible! ne le voyea-vous pas? Je l'avoue, répondait le malade, et ceptmdant mes jambes sont de paille. Ce feu,, pressé par son médecin, périt lit comme Galilée con-
{tf a. HoresQ. Du AcAdcil^ «i de CalUnatUmn miale.
STAT DS YVtLLB. -^ HALtUGt NATIONS. 147
damné par ses jogas. Un jour il guérit» el depuis il eonfessait ingénument avoir été convaincu d'avoir des jambes de pailla, autant qii^l l'était alors du contraire.
Un antre malade se croyait de verre. 11 était dans des appréhensions continuelles et se voyait à chaque pas menacé d'ôtre brisé en éclats. Ce sont là des hallucinations qualitatives qui ont pour objet le sujet même qui en est affecté; et pour être absurdes, elles n'en sont pas moins puissantes.
On trouvera dans les traités spéciaux des exemples sans nombre, offrant des traits de ce genre. Hais parmi les illusions du SMS interne, IHme des plus curieuses, à coup sûr, est celle par laquelle Thomme se croit double, soit par Time, soit par le corps.
Un des exorcistes qui présidèrent à Texamen des nrsniines de lioudun, le père Surin, raconte ainsi l'état singulier où l'avaient amené les exorcismes.
c Tant il y a, que depuis trois mois et demi je ne suis ja- € mais sans avoir un diable auprès de mol en exercice... Le c diable passe du corps de la personne possédée, et venant f dans le mien, m'assaut et me renverse, m'agite et me trafl verse visiblement, en me possédant plusieurs heures comme « un énei^mène. Je ne saurais vous expliquer ce qui se f passe en moi durant ce temps, et comment cet esprit s'unit « avec le mien, sans m'éter ni la connaissance ni la liberté de « mon flme, en se faisant néanmoins comme un autre moi- « même, et comme si j'avais deux âmes dont l'une est déposât sédée de son corps, de Tusage de ses organes, et se tient à f quartier, en voyant celle qui s'y est introduite. »
Un cas fort analogue est celui d'une dame dont Gall a raconté l'histoire. Elle était sans cesse préoccupée par le développement simultané de deux ordres différents d'idées, en sorte que, par moments, elle pensait être double.
548 DE L*IKÂaiNATIOIf DANS L*iTÂT PATHOLOGIQUB.
Dans ces deux cas, l'idée de duplicité est une pure illusion» puisqu'une duplicité absolue créerait deux individualités absolument séparées, et qu'en se jugeant double, l'esprit décide implicitement qu'il est un. D'ailleurs, l'illusion a ici l'ftme pour objet. Voici maintenant un cas bien constaté, et dans lequel l'idée que nous avons de notre corps se trouvait subdivisée en deux idées représentant deux corps ditférénts.
Mon cher et illustre maître, Etienne Pariset, me racontait qu'ayant été affecté dans sa première jeunesse d'un typhus épidémique, il demeura plusieurs jours dans un anéantissement voisin de la mort. Un matin il s'éveilla, si je puis ainsi dire, un sentiment plus distinct de lui-même se ralluma, il pensa, et ce fut comme une résurrection ; mais, chose merveilleuse! en ce moment il avait deux corps, ou du moins il croyait les avoir, et ces deux corps lui semblaient couchés dans deux lits différents. En tant que son âme était présente à l'un de ces corps, il se sentait guéri et goûtait un repos délicieux. Dans l'autre corps l'âme souffrait , et il se disait : Gomment suis-je si bien dans ce lit, et si mal, si accablé dans l'autre? Celte pensée le préoccupa longtemps; et cet homme si fia dans Tanalyse psychologique m'a plusieurs fois répété l'histoire détaillée des impressions qu'il éprouvait alors.
Ces faits, bien que presque surnaturels, sont cependant au nombre de ceux qui pourront être expliqués plus tard. La duplicité du cerveau semble être, en effet, la raison organique de ces merveilles.
Après avoir parlé rapidement de ces actes anormaux de l'imagination de l'homme éveillé, disons quelques mots des rêves de cet état morbide et presque surnaturel, auquel on a donné le nom plus ou moins juste mais très-expressif d'extose.
STÂT d'bXTASE. -— VISIONS. 549
S •. àîmÈ d^extese. -* Ylaloiu (1).
Il ne faut pas confondre Textase avec les affections nerveuses dont elle est souvent compliquée. L*extase n'est ni la léthargie, ni Thystérie, ni l'épilepsie, ni la catalepsie. Loin d*étre un sommeil, à proprement parler, on pourrait affirmer qu'elle en est l'antipode. En effet, tandis que dans le sommeil Tattention succombe, c'est un excès d'attention qui amène ordinairement l'extase. Le sommeil est donc l'empire de l'oubli; mais l'extase est celui de l'idée fixe. C'est le mal des jeunes amoureux, des soldats qu'appelle de loin l'idée de la patrie absente, des mystiques qui s'abîment dans la contemplation des perfections de Dieu. De grands esprits y ont succombé : Ârchimède, saint Paul, saint Thomas d*Âquin, Viète, Cardan et beaucoup d'autres. Souvent dans cet état, Tâme s'imagine abandonner le corps ou l'emporter sur ses ailes. Tels sont ces ravissements si. fréquents dans l'histoire des mystiques. D'autrefois, le corps est oublié et parait conmie mort. Tel était cet Hermotime si célèbre chez les anciens; tel était encore ce prêtre de Calame, dont saint Augustin a raconté l'histoire.
L'extase diffère beaucoup de la catalepsie. En effet, elle touche surtout à la sensibilité; or M. Pael, dans un beau travail sur la catalepsie, a démontré que cette maladie n'implique en aucune manière une insensibilité absolue (2). C'est un état fort difficile à définir du système locomoteur, qui, sans cesser d'être actif, est indifférent à toutes les attitudes possibles, n'en prenant spontanément aucune et conservant toutes celles qui lui sont imposées. D'ailleurs, les cataleptiques ne paraissent pas absolument étrangers au monde , mais les facultés intellectuelles sont chez eux profondément modifiées ;
(1) 11 y a deux sortes d'extaies. Celle des enthousiastes, et ceUe des mélaneoliqnes; eeUe-el e<t souvent désisnée ions le nom de stopcuh.
(2) T. Pael. De la eaiaUpHe. Paris. 1S66. (Mimoiru de V Académie mpériate de midecitie, U XX, p. 409 à 536.)
560 DE l'iMÂGIIUZIOU DAZrS L'itAt PAZBEOLOGIQUB.
en effet, après Taccès, sa durée laisse si pmi de Iraces dans la mémoire, qu*oa voit souvent les malades achever une phrase commencée plusieurs heures auparavant* C'est donc là. une lacune dont on n*a point conscience. C'est par conséquent avec le somnambulisme et l'épilepsie que la catalepsie a» sous ce point de vue* plus de rapports.
Le contraire a lieu dans Textase. Les facultés intellectuelles acquirent alors une tdle puissancei qu'on pourrait les dire centuplées eu égard 4 l'objet des préoccupatioiis de l'eiprit* C'est une attention sans limitesi c'esl une aspiratioa saraatu» relie et triomphante* 1\his les objets du nmide totit sucoessî'* vement oubliés* Ce sentiment de pesanteur qui attache le corps à la twne 6'effaoé» la chair ne pèse plusi et Tt^prit plane aveo elle dans les eieUlk ; tels sont cas ravissements si célébras cbea les mystiques»
« Scio homintm in Christï» ente ann&s quatuMdecim (sive in corpore nescio> eive extra eorpus neidoi Deua eeit), ra|H tum usque ad tertium codum(l).
Saint Panl héaitot eomme on le voit^ mais ees eoceesseurs n'hésitent plus. Saint Thomas d'Aquin était» dtt-^n, enlevé dans une cKtase ai puissante, qu'il demeurait suspendu dans les airs{â)% A Eui)ges, en Castillei dit Simon Maïole, «uie fille vouée à Dieu, avait des extuses telles qti'^n pkki jour elle était élevée, et ravie è tel point qu'elle tte MlUkit pa&ettt pieds des coups d'épingle^ fille redoutait £M oét état d'où elle sorUâi toute honteuse <3)» «Dans l'extatique de Kaltem s^ditundesea historiens» » la substanee physique participe à l'extase. £n eiB^ quand elle est couchée, elle se lève tout d'un trait eans le secours de ees «sains. Bien plus, quelquefois èUe s'élaiwe et se
(1) ËpU. H aux CorinUiieD8, chqp. xii, v. 2.
(2) Marull. lib. II, cap^ iv.Cr. Sabellicus, lib. IL, ca|>. vj.
(3) Dier. Came, T, 11. Fraocofurt, lSi2,p. 47. E.
BTÂX u'BKTASB* •— TUIOBIS. 561
dreise rapidemeDt» les mwii joiates et attachées à la poitrine, légère comme uo roseau, sans toucher à son lit» ou bien y touchant à peine de la pointe des pieds (1). » Le même phénomène a été signalé dans les extases diaboliques ; mais il faut l'avouer ; Tenthousiasme et l'admiration aveugle ne sont pas des garants asses sûrs de la réalité de pareils prodiges. Si et qu*on en raconte était vrai, ce serait là bien éndamment un miracle au premier chef.
L'extase n'est pas toujours poussée jusque là. Elle a des degrés» et souvent elle a pour unique symptAme une anaisthésie complète. Or , ai l'on vient à remarquer que de tous les liens de l'âme la douleur est le plus fort, on comprendra aisément à quel degré de puissance et de sublime liberté peut s'élever Thomme une fois délivré de cette chaîne ; qui pourrait dominer celui que n'épouvantent ni la douleur, ni la mort, et qui, s*élevant comme l'aigle, contemple au* dessus de ces tempêtes les calmes splendeurs de rintelligenee!
Or l'extase en&nte ce nûracle; par elle le martyr rdti sur un gril brave les bourreaux et meurt dans les transports d'une joie céleste. Elle est la force des héros. Un guerrier monte à l'assaut; une blessure terrible le renverse ; d'une main il soutiait ses entrailles, de l'autre il encourage ses compagnons. Ge guerrier ne voit rien que sa victoire, il ne sent aucune douleur. Qu'est-ce que Mucius Scevola, brAlant sa main dans la flamme du sacrifice? Que dira-t-on du sauvage Âmérieam qui brave ses bourreaux, rit aux tounbenls et s'en giorifle? Ce serait une diose incroyable que ces supplices joyeux, si l'en-' thousiaste ou le martyr sentaient la douleur. Ils ne la sentent pas, grflce à un certain degré d'exiaee* D'ailleurs, cette con-
(1) Don AtÊMo lUeotrdl. BÊÙUUmutt gâtmtkfiiâ de JC«l»m, 4aaft l'on-» Yitgo intttolé : £m êH^feuiMM tfs f^rti» fn M* M^a Bftté, Pn% U46,
553 DE L'iMAOIPIÀTIOir DANS l'rTAT PATHOLOOIQUB.
dition exceplioniielle, faite au système nerveux, peut résulter d'une préparati<m volontaire qui a ses règles dans tous les pays où l'immolatimi de l'homme est la conséquence habituelle de religions et de législations maudites. L'extase, dans ce cas, est l'un des plus heureux privilèges de Thomme.
Nous pourrions établir, par une multitude d'exemples, cette proposition que Textase peut être volontaire. Tel était le cas de ce prêtre de Calame, c Qui quandô ei placebat, ad imitatas lamentorum voces, ita se auferebat à sensibus, et jacebat simillimus mortuo, ut non solum veliicantes atque pungentes minime sentiret, aliquandô ctiam igue ureretur admodnm, sine uUo doloris sensu, nisi post modum ex vulnore. » Ce prêtre perdait connaissance à tel point que les battements du cœur étaient eux-mêmes suspendus (1).
On peut ranger encore parmi ces extases volontaires, celles des convulsionnaires de St*Médard. Nous ne prétendons d'ailleurs rappeler ici que les faits admirables d'insensibilité qui étonnèrent Paris pendant plusieurs années, et préoccupèrent tant d'esprits éminents. Car nous ne saurions admettre ces faits d*incombu8tibilité réelle tels que celui qu'on rapporte d'un célèbre trembleur des Cévennes, Clary. Cette absence de lésions sous des atteintes effroyables, si toutefois elle est réelle, passe l'ordre de la nature, et malgré nous, nous serions entraînés à soupçonner ici des supercheries plutôt que des miracles. (2)
Nous en dirons autant de l'épouvantable scène dont les Laiiias Boktes donnent parfois le spectacle, et qui consiste à se tuer
(1) August. D« eivit. Det, lib. XIV, cap. xxiv. M. Leuret qui a cité oe Ikit dans ses Fragment» piyehoiogifue*, fait de ce prêtre un sorcier. Il ne fiuit cnlnmnler personne, pas même les morts ; nous devons dire en conséquence que saint AugusUn ne dit pas un mot qui autorise cette asserUon.
(2^ Carré de Montgeron. fériU det miracUs de ParU^ 1737-174S, 8 toI. in*l, C/. Hume. Sur U$ mirucUêf
BTAT D*BXTÀ8B. — VISIONS. 568
sans mourir. Voici comment s'exprime à cet égard un missionnaire auquel on doit une relation pleine d'intérêt. € Le Bokte K qui veutfaire éclater sa puissance, comme disent les Mongols, « se prépare à cet acte formidable par de longs jours de % jeûne et de prière. Pendant ce temps» il doit s'interdire toute c communication avec les hommes et s'imposer le silence le
< plus absolu. Quand le jour fixé est arrivé, toute la multitude « des pèlerins se rend dans la cour de la lamaserie, et un « grand autel est élevé sur le devant d^ la porte du Temple. € Enfin, le Bokte parait ; il s'avance gravement au milieu des € acclamations de la foule, va s'asseoir sur l'autel, et détache € de sa ceinture un grand coutelas qu'il place sur ses genoux. c A ses pieds, de nombreux Lamas rangés en cercle commen- « cent les terribles invocations de cette affreuse cérémonie ; &
< mesure que la récitation des prières s'avance , on voit le c Bokte trembler de tous ses membres, et entrer graduellement
< dans des convulsions frénétiques. Les Lamas ne gardent
< bientôt plus de mesure, leur voix s'anime, leur chant se
< précipite en désordre, et la récitation des prières est enfin
< remplacée par des cris et des hurlements. Aldts le Bokte « rejette brusquement l'écharpe dont il est enveloppé, détail che sa ceinture, et saisissant le Coutelas sacré, s'entr'ouvre c le ventre dans toute sa longueur. Pendant que le sang coule « de toutes parts, la multitude se prosterne devant cet horri- 4( ble spectacle, et on interroge ce frénétique sur les choses c cachées , sur les événements à venir , sur la destinée de « certains personnages. Le Bokte donne à toutes ces questions
< des réponses qui sont considérées comme des oracles par « tout le monde.
« Quand la dévote curiosité des nombreux pèlerins se trouve
< satisfaite, les Lamas reprennent avec calme et gravité la réci- « tation de leurs prières. Le Bokte recueille dans sa main droite
5#4 DB l'iMAGUIJLTIMI BÀIfS li'jBlAZ VATftOLOaiQUB.
c du saag de sa blessure, le porte à sa boiichef smfle trois fois c dossus si le jeUe en Tair en poussant ime grande daneur. U < passe rapidement la main sur la Uessure de son vantre, et c tout rentre dans son état primitif^ suis qif il lui reste aucune ic trace de cette opération diabolique f sinon un extrême c abattement. »
Malgré Tautorité du nom de M. Hue» le doute ne sera-t^il pas ici permia» non sur rapparonle réalité des dioses, mais sur rexplication nûraauleuse qu'on en donne? Oserait-on affirmer que cette malbeureuse scène est pure de tout subter* f ttge* Les miracles des PiMêi dm Diakk ne soBt4b pas aussi forts que tout œei 7
le le répète : de Testa» il n'y a rien de certain , sinon la prodigieuse insensibilité qu'eUe détermine. Wierus attribue en général ce rémdtat à l'emploi de certains narootiqueB. Mais cette opinion n'explique pas les cas où toutes les autres facultés sont eonsenées. Damhouderius raconte l'histonre d'une vieille sorcière qui, soumise deux fois à la torture ta plus tiolenie, n'avoua que des choses indliSSrentes. La trcpîsième fcris, eUe DS poussa ni gémissements ni cris, mais elle se mit à rire, et âdsant claquer ses doigts, elle insultait au tribunal disent : juge» consul, sergents et toi aussi, ooquin de bourreau, faites maintenant ce qui vous plaira, votre cruauté est impuissante. Puis attachée au banc de torture, elle riait ou dormait. Gela ne rappetle-t*il pas ces supplices de guerriers indî^M, si bien racontés par Fenimore Gooper f (1)
Les auteurs qui ont écrit sur la démonolfttrie , Grilland, Spreng^r, Nider, Éiusle, Bodin, Remigius , Jean Wier, Delrio et mille autres ont raconté des histoires pareilles. La religieuse dont parle Simon Malole ne sentait pas des coups d'éimigles
(I) lod. Dsmhoodcnrhii, ta tLghtmofmtnaHÊm jmutt, Càp, latvii,p. 68«
BTAT s'BXTASB* — Y1810H8. 54S
dans la plantd des pieds» Le floagoétiaoïe animal a rendu de nos jours ces choses vulgaires*
Les moyens à Taide desquels oa aiiiène rextase éoat très^ variés. L'atlention coeceiiCréi» sur un «qe! idéal en est la cause la plus fréquente» mais il suffit dé la fixité du regard attaché pendant longtemps a quelque point de respacetSiméon, abbé du monastère de Xeroœrque vers ie milieii du onsième siècle, écrivuii les préceptes autvants écrits pour les quiétisles de tous les âges :
c Étant seul dans ta eellulci ferase ta porté, et t'assis en un c coin. Élève ton esprit au*4essUS de toutes fan choses vaines
< et passagères : ensuite appuie ta barbe sur ta poitrine.
< Tourne les yeux avec toute ta pensée au tnibiti de UM veiH
< tre, c'estrà-dire au nombril. Ikiimê tnêùrs iê n^'nsMUi
< même par le nez. Cherche dans tes entraflles la plaoe du K cœur, où habitent pour rordiaaire toutes ks puissances de c rime. D'abord tu y trouveras des léoèlMVB épaisses «tditt* c ciies à dissiper; maii m tu persévères dans celte pratique (( nuit et jour» tu Irouverasi Merveille aniprenanle i une Joie c sans ixiteRUptîon« Car sildt que l'esprit a tromé la plaee du « coeur, il voit ce qu'il n'avait jauMÉl nu* 11 voit l'air qui est c dans le cœur, et se voit lui-même lumineux et plein de dis- « cernement. (1). »
C'est par des moyens analogues que Van Helmontse procura un jour la vision de son âme. Il vit une lumière ayant figure humaine, d'une homogënëilë parfaite, composée de substance spiritueUcb cristalline et brillimle (3)%
\i) Orary» JlisL fiocL
(1) Van Halnool, imago Dm, éèm Ortui medicmm^ Cf. Learet. /Wi^MMii, p. ast. Cmi ià l'àme étendoe 4*Arisk>to, ou te oeriM mMét Gb. Bwnel; c'Mt évidematiit dans te viiioM 4« eetU tsrii qo» la fcniiMfl diridbe âe la pallDgénésie a eu Bes|«taiiSif iMiAMMntfc
556 DS L*IMÂGINATfOTf DÂlfS L'^TÂT PATHOLOGIQUE.
Un autre moyen de procurer Textase ce sont les convulsions, les cris, les chants; c'était aux accents de certaines voix plaintives, que le prêtre de Galame tombait en extase, c'est au milieu de chants furieux que se produit l'extase des Lamas Boktes. On retrouve avec l'addition d'un tambourin les mêmes procodés chez les Lapons (l). Les magiciens que Wafer consulta parmi les Indiens de l'isthme de Darien hurlaient, sonnaient de la conque, et se trémoussaient d'une furieuse manière au bruit d'un tambour (2). C'est en agitant la tête de droite à gauche au bruit de chants monotones que les musulmans se procurent des extases convulsives (3).
Ainsi, partout des cris, des tambours, des chants, des danses tourbillonnantes, des convulsions frénétiques ; dans toutes les régions de la terre les procédés sont les mêmes.
D'autres magiciens avaient recours à des substances narcotiques. Au temps de saint Augustin, c'étaient des fromages empoisonnés. Ceux du moyen ftge préféraient l'emploi de certaines pommades dont la graisse d'enfants nouveaux-nés formait le récipient, mais qui devaient leurs propriétés actives à des plantes narcotiques, ou à du venm de crapaud (4). Ces pommades étaient fort énergiques. La sorcière de Cardan, s'étant
(1) yojtt Olaat Mignas. Lib. III, cap. xvni. Sempt, reg. de$eript. Cf. Gastren. Voyage en Laponie, Dans Quaterly reyiew... Ifoiitfeiir, 15 février 1S54.
(2) Voyai^e da Wafer, eh. !«', iniéré à la suite des Voyages de Dampier. Rouen, 1715, t IV, p. 176.
(3) Moreaa. Bedurcluê nar U» oUiuk en OrietU, Voj. aussi Bu Hodktfcfc, p. 291.
(4) L'emploi du venin de crapaud n'était pas nue simple supenUtion. Ces! là en effet un narcotique puissant, comme M. Gloëz et moi l'avons démontré dans des expériences récentes... Cf. do Clerq. If^oirei. Lib. IV, cap. XIV. — Porta. Mag. noL Lib. Il', cap, xxvi. — Cardan. De tnklUlîuU. Lib. XVIll. Basiiess, 1&S4, p. 500. Wierus. cte Lomitt, p. 109, cap. n, et 223. Cap xTii dans : Opéra omnla. Amstelodami, 1600.
BTAT D*XXTA8B. — VlftlONS. 557
ainsi frottée, tomba dans un sommeil profond. A son réveil elle avait, disait-elle, traversé des mers et des montagnes.
€ Belot, maître des requestes, voulant faire prenne de la vérité par la sorcière qui disoit n'avoir aucune puissance si elle ne estoit hors de la prison, la fist sortir à la charge de la représenter, et lors elle se frotta toute nue d'une certaine gresse : et après elle tomba comme morte sans aucun sentiment : et cinq heures après elle retourna, et se relevant, raconta plusieurs choses de divers lieux et endroits qui furent avérées. (1) » Ce sommeil magique différait évidemment de l'e^^tase proprement dite, mais il s'en rapprochait par l'insensibi* lité absolue qui lui était propre.
Les pratiques du magnétisme animal sont certainement capables de produire l'extase. Je n'explique rien, mais j'ai va et expérimenté. Par quels intermédiaires ce résultat se produitil alors? C'est ce qu'il est à peu près impossible de décider dans l'état actuel de la science.
Les extatiques sont-ils, comme on l'imagine souvent, doués du mystérieux privilège de la seconde vue? (2). Olaus Magnus rafTirme des Lapons. Les détails donnés par la sorcière de Belot, et les magiciens de Wafer, se trouvèrent véritables. Une jeune femme cataleptique qui éprouvait pour son mari une vive aversion, pressentait ses visites avec une précision mer-
ci) J. Bodln. DimomùmaiàÊ de$ wreUn, Parte, 1681, Ut. II, cbap. v, page 92.
(2) Il est bfen dlfOdle de ne pas partager sur ce point l'opinion de Jambliqne. Il distingne avec loin les inspirations célettea de eesdivinaliona naturelles on artificielles. — « Née eertissimos iniuilas divinorum similes esse « credas, Imaginalionibos arte Teoeflcâ soseltalls. Nam quss fascinaU Imagi- « namnr, prsBlerimaginamentanullam habentactionis et essentlc feritateoL m Ejnsmodi namque magicc finis est, non faoere slmplidier aliqnld, sed « usqne ad apparendam ImaginainentA porrigere. • (De Mffntriit. Interpr. Mars. Fldno, Lugd, 1677, p. SS.)
&&8 MiOlIB DE C-fMAeniATtÔlV.
veilleuse (1). L'extatique de Kaltern passait pour avoir des révôlationt des choses éloignées. Ainsi dans le sommeil , dans les hallucki^tienSy dans Textase, la même question reparaît toujours, maia avec les mêmes doutes et les mêmes dHBcultés. Certains auteurs ont confondu avec l^extase les conTictions dâirantes, et en partieulier la iycanthropie. Ce n'est pas là malheureusem^t une aCnBctlon purement Imaginaire. TI n'est pas vrai sans doute que les lyoanthropes aient été changés en k>nps, mais il l'est malheureusement qu'ils ont dévoré des animaui et même des enfïtnts. Folie terrible qui depuis Lycaon a dA frapper d'une' crainte superstitieuse imagination des hommes. Peut-on s'étonner dès lors de la quantité prodigieuse d'histoires oA les démonographes et les traditions iM^pulairos ont iUustré les légendes des loups^roux ? (2).
I ■■■■>! Il I
CHAPITBE Tll.
$ t. BéflexloiM mur les IaI^a espMé*.
Si des convulsions, si des poisons produisent des songes, des hallucinations et des visions, si réellement l'imagination peut être soumise à ces actionsi, matérielles, il sera difficile de contester riofluence des états et des mouvements du corps sur la génération des idées.
(1) 'Wlerns. Curatio eorum qui Lamîarum mat^eio affici credunlur^ cap. xxxT. — Rondelet raconte la même observation.
(2) Voy. Ant. Deasingius, Fœtus mustiponUmi, extra uwrum genUi seeundinœ deuctœ. Gron., 1662, aect. 24, p. 269, et en outre la plupart dea D^ moDOsrapbea.
EéFLBUONS am tfiS TAITi SXMSÉS. 6S9
Or» si le corps a cette influence, c'est en tant qu'il agit sur le oerreaUy organe immédiat de l'intelligence. Il est donc persik de croire qu'il n'est pas dans l'esprit une seule idée qui s'ait comme cause on comme condition nécessaire, un certain élat du cervean. Mais quelle modification ce merreilleux appareil* aubit-tt aiops? La question est d'autant plus complexe, que nous imaginons de deux manières; en effet, dans oartaina ots nooa 'eavons que nous imaginons; mais dans d'autres cas, en Pabeenee de tonte cause extérieure, nous croyons sentir oe que nous ne ftriso«s qu'imaginer.
Dans l'état normal de la Teille, cette erreur n'a jamais lieu. Nous distinguons aisément le monde réel d'avec le monde imaginaire, et cette distinction doit dépendre évidemment de certaines conditions organiques, particulières à ce mode d'existence. Mais dans certains cas pathologiques, les deux mondes se confondent à certains égards ; et cette confusion, égarant l'esprit, conduit à raliénation mentale.
Quelle partie de Teneéphale est le siège de ces impressions si vivest d'où résulte l'idée de sensation? Quelle autre partie est l'organe de l'imagination proprement dite! Ici rexpériencé est, par malheur, presqu'absolument impuissante, et nous sommes, par la nature même de la question, réduits à observer et à raisonner sur nos observations.
Quand les objets extérieurs frappent nos sens, nous les percevons d'une certaine manière, que nous appelons sentir. Mais si, l'impression passée, l'idée de cet objet nous revient à l'esprit, nous le percevons d'une autre manière, que nous appelons imaginer.
Pendant la veille normale, il ne se produit jamais de sensations à l'occasion de ces perceptions imaginaires. L'imagination du moins n'en donne qu'une image afiaiblie où le corps semble si peu intéressé, qu'il n'en résulte que des réaetiona
660 tAiOBIt DS L'UAGIlfATION.
insensibles, incapables d^amener un résultat complet. Mais que certains agents changent l'état du cerveau, que le sommeil dérange ou modifie certaines conditions d équilibre intérieur» et les objets imaginaires de la pensée pourront acquérir toute la vivacité des impressions réelles. LMdéal se confond alors avec le réel ; des songes et des hallucinations se produisent.
M. Baillarger (1) a essayé, fort heureusement, selon moi, d'expliquer cette différence en faisant intervenir dans les hallucinations un élément sensoriel. Cette manière de voir, autrefois acceptée par Meyer, trouve un merveilleux appui dans certaines observations de Gruithuisen, qui a vu se produire à la suite d'un songe le phénomène des couleurs complémentaires. Ce fait semble démontrer qu'une idée vive peut ébranler tout un système de fibres nerveuses, jusqu'à leur point d'origine dans un organe sensoriel ; mais c'est là uu fait particulier, car il est démontré qu'après la destruction des organes extérieurs des sens, il peut se produire des hallucinations très-vives. Ce n*est donc pas dans ce cas l'organe extérieur qui est intéressé, mais peut-être quelque système de fibres intermédiaire à cet organe extérieur et au cerveau.
Il est permis de supposer que ces fibres sont celles qui composent le centre ovale. C'est en effet par elles que les couches corticales entrent en relation avec le corps. L'expérience démontre qu'elles ont des propriétés particulières, puisqu'elles ne sont point directement excitables. Elles transmettent cependant les impressions reçues; c'est par leur intermédiaire que nous sentons, que nous voyons, que nous entendons. Si donc les couches corticales sont capables d'affecter sympathi*
(1) Dei halloeioatloiis, dani les Mémoires de F Académie de médidne, Pari^, 1846, t. XII.
RÉFLEXIONS SUA LKS FAITS BXPOSÉS. iùi
quement le centre ovale, celui-ci réagissant, les idées pourront acquérir, dans ce cas, le caractère et la vivacité de sensations véritables. Toutes les fibres qui composent le centre ovale ne sont pas homogènes; les unes appartiennent à la sphère visuelle, d'autres à la sphère auditive ; elles forment donc plusieurs systèmes distincts qui pourront être affectés indépendamment les uns des autres; que dis-jé? un certain système pourra être malade dans Tun des hémisphères, et dans l'autre hémisphère un système difiéfent. On pourrait s'expliquer ainsi ces cas, mystérieux en apparence ou, pour me servir d'une expression de M. Michéa, l'hallucination est dédoublée. Quand, par exemple, un homme a d'un ^côté des hallucinations de la vue, et de l'autre des hallucinations de l'ouïe, il suffirait, pour expliquer ce phénomène singulier, de dire qu'un des hémisphères est malade par certaines fibres, et l'autre par des fibres différentes.
On pourrait peut-être opposer à cette hypothèse ce fait singulier qu'un homme, qui a des hallucinations de l'ouïe, par exemple, n'est le plus souvent halluciné que par rapport à un très-petit nombre d'idées. Il s'agit quelquefois d'un seul mol. Mais qui n'a pas, même dans l'état normal, certaines idées plus présentes? Ne sait-on pas que dans la foule des idées qui assiègent l'esprit dans un moment donné, toutes n'atteignent pas au même degré d'intensité; or, les idées les plus vives, celles qui excitent avec le plus de force les susceptibilités du malade, éveilleront seules des sympathies sensorielles dans un cerveau prédisposé. M. Esquirol a publié une observation qui vient merveilleusement en aide à celte manière de voir. 11 s'agit d'un ancien préfet dont la tête fut bouleversée par suite des événements militaires de l'empire. Ce malheureux se croyait accusé de trahison, déshonoré. Dans cet état, il se
coupe la^orge avec un rasoir. Dès qu'il a repris ses sens, il II. 36
562 THBOBIE DB L IMIGINA^TION.
entend des voix qui Tacciisent. Guéri de sa blessure^ il eDtend les mêmes voix; elles lui rappellent nuit et jour qu'il a trahi son devoir, qu*il est déshonoré, qu'il n'a rien de mieux à faire qu'à se tuer. Ces voix se servent tour à tour de toutes les langues de l'Europe qui sont familières au malade. Une seule de ces voix est entendue moins distinctement, parce qu'elle emprunte l'idiome russe que ce malade parle moins facilement que les autres.
Ainsi, plus l'idée est nette et précise, plus l'hallucinatioa est proche, mais elle n'est possible que par ce côté du cerveau qui est afTeclé d'une certaine manière. Si elle a lieu des deux côtés, c'est que les deux hémisphères sont symétriquement affectés.
Cette duplicité du cerveau a frappé d'excellents observateurs; Gall, qu'on affecte à tort de mépriser sur tout, en était singulièrement préoccupé. Il est certain que nous avons deux hémisphères, comme nous avons deux yeux. Or» comme on peut penser avec un seul hémisphère, il est certain que leur synergie ne peut résulter que d'un certain équilibre d'une part, et de Tautre, de certains appareils intermédiairesi tels que la commissure antérieure. C'est peut-être à une sorte 4e dissociation des deux hémisphères, à une rupture d'équilibre qu'il faudrait attribuer ces singulières illusions du sens interne dont nous avons cité plus haut quelques exemples, et d'où résulte une sorte de duplicité morale. Cette hypothèse très-naturelle avait d'abord séduit H. Leuret. c Dans l'état
< de santé et de veille, c dit-il, » quand nous méditons sur un
< objet, npus nous faisons des objections, nous nous attaquons c mieux et plus vivement que ne pourraient le faire des op^
< posants, mais nous savons que ces objections viennent de c nous, qu'elles nous appartiennent. Dans l'état de santé et % de sommeil» il arrive que nous recevons des objeetions qui
BEFLEXIONft SUA USA FAITS BXPO^BS. 56S
c nous éionDent, et modifient ou changent même oomplétec ment notre manière de voir^ que notre osprit s'argumente c lui-même, sans que nous ayons la conscience que ees obc jections viennent d'une source unique. Mais le réveil dis-
< sipe cette illusion.
< Pour expliquer ces deux individus dans une senle per* (( sonne, j'avais imaginé do les plaoer chacun dans un lobe '< du cerveau. Ces deux lobes ont en effet môme conformation,
< même structure» et nécessairement mômes usages. Il est ce probable que dans l'état de santé ils agissent de concert, et c il n'est pas déraisonnable d'admettre qu'il puisse arriver « telle circonstance, où l'harmonie étant interrompue, ils
< agissent isolément l'un de l'autre et comme deux cerveaux c( différents. Or, que ces lobes soient inégaux par le dévelop*
< pement et l'énergie, le plus puissant sera un être sumac turel; l'autre, l'homme de tous les jours. Qu'ils soient a égaux, mais opérant chacun sur une série particulière d'ob-t jets, voilà un désaccord, une sorte de strabisme de l'entenc dément... Mais une grande difficulté : les dialogues intérieurs (( ne s'établissent pas seulement entre deux individus, ils c s'établissent entre trois, et beaucoup plus. Quelquefois c c'est une foule, une cohue; e'est à qui parlera le plus haut c et émettra les pensées les plus diverses. Deux lobes ne sauc raient suffire à tant de monde. Mon explication ne valait c rien (1). »
Gela est fort bien dit, mais ce raisonnemoit n'est point une objectkm réelle à la théorie du dualisme hémisphérique. S'il est accordé qu'on puisse raisonner avec un seul hémisphère, il faut bien reconnaître qu'on pourra raisonner par lui seul, et par conséquent comparer et discuter. Semblable à un œil
(1) Leoret, FragmeiUipitfchQlogique$p pages 1S4> 186.
564 THéORlB DB jJîUkùlfUkriOît,
intellectuel, ce qu'il y aura en chacun d'eux sera également dans l'autre. Qui empêche donc qu'une foule de voix ne soit entendue par le même hémisphère, qu*il n'y ait en chacun d'eux une cohine^ comme il y en a une dans les songes, et si en outre les conditions propres à l'hallucination se produisent, pourquoi, d'un tourbillon de pensées dans une tête échauffée, ne résulterait-il pas un tourbillon d'idées? Idées contradictoires souvent, car l'idée d'affirmation est corrélative à celle de négation, et Tune amène l'autre par antithèse. Mais évidemment il ne s'agit point ici de ces foules imaginaires, le mécanisme habituel des idées dans un homme préoccupé en donnant aisément la clef; il s'agit de quelque chose de plus précis, savoir de ces cas de dédoublement d'hallucinations dont on a de si nombreux exemples.
Dans ce cas évidemment, la cause qui détruit l'équilibre agit, ou sur les couches corticales, ou sur les fibres qui composent le centre ovale, ou sur les unes et les autres à la fois. Dans le premier cas il pourrait y avoir duplicité du sens interne avec des sensations normales; dans le second, la pensée pourra n'avoir subi en elle-même aucun trouble, mais il y aura des hallucinations dédoublées, c'est-à-dire manquant de symétrie; dans le troisième cas, il y aura à la fois trouble dans la pensée et divergence dans les hallucinafions.
Peut-être y aurait-il une véritable utilité à considérer avec attention le système des fibres propres du cerveau. Ces commissures compliquées qui unissent en un même système toutes les régions d'un même hémisphère, ont été jusqu'ici oubliées dans l'histoire physiologique de l'intelligence. Peut-on croire cependant qu'un appareil si vaste soit sans aucune importance? Il y a là des questions du plus haut intérêt, dont le temps et la patience des observateurs donneront tôt ou tard la solution.
BÉFLBXIONS SUH LES FAITS SXPOSBS. 565
On pourrait se demander peut-être si certaines hallucinations n'auraient pas pour cause première des modifications ipontanément éveillées dans les fibres qui composent le centre ovale et la couronne radiante; mais dans ce cas comment, n'étant régies ni par le monde» ni par l'esprit, ces modifications pourraient- elles éveiller l'idée de formes intelligibles? On a cité, il est vrai, certains cas où il avait suffi d'une simple modification du cristallin pour déterminer des visions bizarres et effrayantes; mais il s'agit ici d'un faux jugement et non d'une hallucination réelle. Ainsi l'erreur dans ce cas vient du cerveau, mais si la raison n'y met ordre, elle peut se changer en une hallucination véritable. Ainsi nous persistons à croire que les idées sont le point de départ de toutes les hallucinations. Hais ce résultat suppose nécessairement un certain état du cerveau.
Quel est cet état particulier du cerveau? Suivant M. Moreau de Tours, qui a fait sur l'emploi du Hachisch et du Datura stramonium de si intéressantes recherches, c'est l'EXcrrATioN. < Toute forme, tout accident du délire ou de la folie propret ment dite, idées fixes, hallucinations, irrésistibilité des c impressions, tirent leur origine d^une modification intellecc tuelle primitive, toujours identique à elle-même, qui est t évidemment la condition essentielle de leur existence. C'est c l'excitation maniaque (1). »
Cet habile auteur a donné, par d'intéressantes recherches, une haute probabilité à cette opinion, qui trouve un appui singulier dans une curieuse observation de Pierquin. Le sujet de cette observation était une femme qui avait perdu, par suite d'une affection syphilitique, une large portion du cuir chevelu» des os du crâne et de la dure-mère. La portion
(1) Du Haehûeh. Pwif, 1845, p. 33.
566 TfiiOHlB DB l'tMAOUtATIOÎf.
correspondante du cerveau se voyait à nu. Quand son aommeit n'avait pas de songes, le cerveau était immobile et demeurait dans sa botte osseuse, mais lorsqu'il était agité par des rêves, le cer\'eau turgescent faisait saillie bors du crâne. Cette turgescence était évidemment, dans ce cas, le résultat d'une excitation vasculaire; or il est certain que la plupart des procédés des convulsionnaires extatiques ont pour but de produire un résultat analogue. De même Tattention, surtout chez les natures faibles et délicates, en suspendant sympathiquement les mouvements respiratoires, est une cause immédiate de coûgestion, ou du moins dliyperhémie cérébrale. le ne puis m'empècher de rendre ici justice à la belle théorie des hyperhémies locales, si bien développée par M. le D* Gendrin. Elle explique en effet comment, les hyperhémies en général se produisant plus aisément dans les natures affaiblies, ces excitations cérébrales sont surtout fréquentes chez des hommes livrés aux pratiques de l'ascétisme et du jeûne, c Cesse de respirer, t disait l'abbé Siméon « regarde pendant des journées entières la place de ton coeur. » N'était-ce pas dire clairement : congestionne, excite ton cerveau? Des idées vives peuvent avoir dans ce cas des effets analogues à ceux de la lumière sur un œil excité.
L'état du cerveau étant donné, le corps tout entier peut à son tour participer comme cause à la production des hallucirtaliotts, des rêves et des idées fixes, en entretenant une excitation sympathique du système nerveux central.
Le principe d'association que nous avons Invoqué plus haut, en parlant de la mémoire, donne la clef d'une multitude d'effets admirables qui Se développent dans ces cas où certaines conditions, favorables aux hallucinations et aux rêvés, sont réalisées.
Cette vérité, bien appréciée par WaMêt^Seott, avah été,
BKFLEXIOIfS SUR LES FAITS EXPOSES. 567
longtemps auparavant, exposée avec une rare profondeur par l'illustre Christian Wolf. Il est certain que, même dans Vétat de veille, nos sensations et nos sentiments éveillent par voie d'association des idées si vives parfois, qu'il suffirait d'un sommeil léger pour que ces idées fussent des songes. On peut ainsi, en faisant d'un côté la part du corps et de l'autre celle du cerveau, expliquer de la manière la plus facile certains phénomènes bizarres qui ont éveillé souvent l'attention des philosophes et l'admiration du vulgaire.
Parmi les illusions les plus fréquentes du sommeil et de l'extase, on doit citer en premier lieu les ravissements et les précipitations. Qui n'a, surtout dans son enfance, rêvé qu'il s'envolait dans le ciel(l)? Quel extatique n'a cru dans ses visions s'élever au-dessus de la terre et triompher de la pesanteur au gré de son esprit? Combien de fous tout éveillés, pensent se détacher du sol et voler dans les airs? La raison organique de ces phénomènes est très-simple, et n'a point été peut-être sufBsamment indiquée.
Elle se trouve dans une expérience presque vulgaire et dans un jeu d'enfant. Quand une jeune fille se livre sans frayeur aux mouvements d'une escarpolette, il n'est pas rare de la voir fermer les yeux. . Examinez alors avec attention les mouvements du corps : au moment où elle descend, ses épaules se courbent, sa poitrine s'amoindrit; au moment où elle s'élève, soit en avant, soit en arrière, une longue inspiration soulève sa poitrine, le corps tout entier se dresse, et le regard s'élève automatiquement vers le ciel.
n y a donc au moment où le corps est enlevé une inspi-
(f ) Ai dormienll nullnm AdrasU» Jas fmpedimento est, quin fortunalîor Icaro, ex terr^ di^cedat, et aquilas quidem volalu superet, altior vero sit ipsis etiam globis coeleslibus. — Synesii C^renes episcopi, liber dç ImomniU* Interprète A. Pichonio. Luletis, ]586| fol. 29, a.
568 THÉoniE DE l'imioiivation.
ration; au moment où il est précipité c'est une expiration. Ces faits sont aisés à constater.
Quand vous aurez assez vu, montez à votre tour sur Tescarpolette, analysez vos impressions intimes et vos mouvements involontaires. Même résultat ; au moment de la chute, amoindrissement; au moment de l'élévation, expansion générale du thorax dans une inspiration prolongée; et ces mouvements sont si naturels, si intimement liés à Tharmonie de réconomie intérieure, que toute contradiction opposée à ces concordances automatiques, qu'elle résulte de la peur, d'un défaut d'habitude, ou de la volonté, amène irrévocablement ces convulsions viscérales qu'on peut désigner sous un nom général, celui de mal de mer (1).
Cette expérience est simple et concluante. Poussons encore. Suivez des yeux un oiseau qui s'envole, un ballon qui s'élève; à votre insu votre poitrine se dilate, et vous faites une inspiration plus ou moins prolongée, selon l'énergie de cette poursuite idéale.
Mais descendez plus avant encore dans l'observation de vousmême. Observez pendant une longue inspiration quel sentiment, ou plutôt quelle tendance obscure l'accompagnai et vous verrez qu'alors il se développe un sentiment très-précis d'un mouvement en avant, pendant la durée duquel l'idée de la vie, se concentrant dans la poitrine et dans la tète, les extrémités inférieures semblent oubliées par l'âme, en sorte qu'il y a comme un détachement réel du corps qui semble abandonner la terre.
M. le docteur Sénéchal m'a communiqué une observation curieuse qui vient merveilleusement en aide à ces expériences. Une folle de la Salpétrière prétendait s'élever à sa volonté
(1) Cf. E. CheTrenl. De la baguelie divinatoire^ partie V, chap. n, p. 288. Taris, 1854.
BBFLBXIONS SUa LES FAITS SXPOSBS. 669
dans les airs. Enlevez-Yous» lui disait-on, et soudain elle fermait les yeux, faisait un grand mouvement d'inspiration, pendant lequel, tout éveillée, elle pensait réellement quitter la terre et s'élever dans les airs.
J*ai souvent un rêve analogue, et je ne sais qu'elle en est l'origine. Dans mon enfance, je m'imaginais voler dans mes rêves par des mouvements de natation aérienne. Aujourd'hui je m'accroupis comme la sorcière du Vierama et Ourvaisi^ j'embrasse mes genoux, je fais une grande inspiration, et je crois m'élever, mais jamais très-haut, parce que la durée de cette inspiration est limitée.
On demandera peut-être comment je puis observer ainsi les qualités intrinsèques d'un rêve. C'est, qu'en premier lieu, je l'ai souvent éprouvé, et qu'en second lieu il a une telle netteté, qu'il me frappe aussi vivement que les choses de la vie réelle. Combien de fois ai-je pensé alors : voilà une expérience concluante, il faudra la répéter devant l'Académie des Sciences; et au réveil, de rire. Mais les fous ne se réveillent point.
Joseph de Maistre, digne héritier des théologiens mystiques du moyen êge, tirait de ces ravissements une preuve de l'immatérialité de l'âme, et de Tinstinct qui l'élève vers les choses d'en haut. C'est le péché qui nous attache à la terre; aussi, dit-il, est-ce dans les temps de Tinnocence première que ces rêves sont le plus fréquents. Nous n'insistons point sur la valeur de cette preuve, mais l'observation qu'il invoque est réelle.
Un habile observateur, M. le D' Caudmont, a bien voulu me faire part d'observations qui lui sont personnelles. 11 s'est assuré en plusieurs circonstances que ces extases des rêves ont leur maximum de fréquence chez les jeunes flUes pures, et deviennent plus rares et moins complètes après la perte de
$1^ TBÉOBIB 0B li'nCAGIIfATION.
la tîrginité; ainsi, dans leurs songes, les jeunes filles pensent voler au loin et très-haut. Quand des femmes mariées ont des rêves semblables, leur vol est bas et peu puissant.
Les faits que nous avons exposés donnent de ces choses une explication sufBsante. Dans la première jeunesse, les premiers désirs mal définis se traduisent par une sorte d'embarras précordial qui sollicite des inspirations involontaires : ajoutez i cela la forme mystique des premiers désirs du coBur, et la fré* quence de ces rêves singuliers sera aisément expliquée. Ches les femmes mariées au contraire, celles surtout qui ont été mères, les habitudes du tempérament changent avec celles de la vie, Télément hystérique s'endort, ce n'est plus Vkge des soupirs et des aspirations indéfinies. Le frottement du monde réel a usé les ailes de Tàme, et le temps des ravissements nbc* tûmes est passé.
Les nageurs qui ont pu oublier absolument leurs craintes primitives et se livrent à la surface des eaux à une sorte de sommeil plein de langueur, peuvent se faire une idée obscure de cette volupté que rêve Tâme dans ce vol aérien, où le corps se meut hors des contacts grossiers de la matière solide; aussi, est-ce une tentation des tiatures ardentes de s'élancer dans Tespace du haut des cimes élevées. Folie admirable ! symbole merveilleux de cette liberté innée de l'âme qui subit à regret ces chaînes matérielles qui l'attachent aux conditions limitées de la vie humaine!
Après les ravissements viennent les précipitations. Or, de même qis le ravissement reconnaît pour cause première une longue inspiration , les précipitations des songes dépendent du sentiment intérieur qui s'associe à un mouvement d'expiration, surtout quand un frisson léger en a été la cause déterminante.
Un grand nombre d*illusions relatives à l'idée que Têtre vi-
BÉFLBXions âtm UtS PàITS B^^OSÉS. 571
vaut ne fait delui-mèrae, rôcoimaissent à coup sâr des causes flemblableis; Mie est, eMre mille autres, la hiihrta fantaisie de ce foo dont perle Beerhaave : il slmaginatt qtié ses jambes étaient des bring de paille. Il est certain que cette illu^oa peut dépendre d*un faux jugement relatif à quelque sentiment anormal. Je me souviens d^ayoir éprouvé autrefois, à là suite d'une longue maladie, une sensation singulière. Mes mains me semblaient n'avoir plus leurs dimensions natorelles, et tels que je les sentais, mes doigfts n'étaient plus que des fils sans épaisseur. J'ai eu plusieurs fois occasion de mintèfroger sur ces modifications nerveuses dont les aècès étaient nocturnes, et me jetaient dans une angoisse inexprimable; te que je n'ai jamais pu m'expliquer , puisque cet état, quelqû'il fV^t, n'était accompagné d'aucune douleur.
J*ai dit que mes doigts me semblaient être des fits d'une finesse singulière, et c'est par ces expressions que je peignais spontanément le sentiment dont j'étais tourmenté. Or, je voyais mes doigts, je raisonnais, et l'erreur n'était pas possible, ou du moins elle était aussitôt rectifiée. Hais qu\in accident pareil arrive à un bomme auquel la folie, le sommeil, une excitation quelconque étent la liberté du raisonnement, Timpresi^on n'étant pas discutée, l'idée ne sera plus qu'un écho de la sensation. Le genre d'illusion dépendra complètement alors du terme de comparaison qui se sera le piemier présenté & l'esprit en vertu de la règle des associations antérieures. Celui-là croira avoir pour doigts des fils fragiles ; tel autre affirmera qu'ils sont de paille ou de verre. Telle est évidemment la mécanique de ces fausses idées.
Poursuivons cette analyse, et commençons toujours par étudier les sentiments qui accoihpagnent nécessàirertient tout état déterminé, dans un homme qut veille. Il y a des moments ôû 16 sentiment de la fragilité s^cxalte jusqu'à la douleur. La
572 THBOBIB DE L*IliAm!VATIOlV.
rigidilé qui naît d'un frisson intérieur, le seplimeni de crainte et de pusillanimité que déteripinent certaines alFections des viscères, une roideur inusitée des articulations, lui donnent dans certains cas une violence inaccoutumée, et il est des moments où la peur de se bris^ à tous les obstacles enchaîne tous les mouvements. Or, du sentiment de fragilité naît l'idée de fragilité; et cette idée, se liant naturellement à celle de certaines choses fragiles, tel mélancolique, absorbé dans ses préoccupations comme dans un songe, incapable de discuta avec attention la légitimité de ces rapprochements, s'imaginera être de verre et suppliera les passants de ne point le briser par des chocs inconsidérés.
Tel autre, s'affidsa^nt sur lui-même par excès de faiblesse, pensera être fait de coton. S*il a précédemment vu du fulmicoton, une certaine idée d'explosion pourra naître à côté de la première, en raison d^une association empirique. De là deux erreurs possibles : une crainte perpétuelle d'être emporté par le vent, ou celle de s'enflammer comme la poudre au contact de la moindre étincelle.
Pendant l'état de veille normale, les idées s'engendrent bien suivant la loi d'association automatique, mais la raison empêche le jugement de s'égarer ; dans l'état de sommeil ou de folie, la raison perdant son empire , les jugements immédiats qu'elle redresse domineront sans obstacles, et persisteront un temps plus ou moins long. Ainsi ces illusions du sens intérieur n'arrivent point sans cause, et peut-être se succéderaient-dles éternellement dans l'esprit de l'homme si la foule des idées n'y était disciplinée par le pouvoir supérieur de l'âme. Aussi, cette expression si simple : « cet homme a perdu la raison, > par laquelle on désigne les fous, est-elle en même temps la plus parfaite ; et en effet les fous, livrés au caprice d'idées nées d'accouplements monstrueux, n'ont rien perdu sinon la raison qui.
BiFLBXtONS !(Ull LIS FAITS BX»OâÉ8* 572
pareille au dieu de Platon, fait un monde ordonné et splendide du chaos originel de Timagination.
Suivez ces indices, et la plupart des illusions relatives à Tétat intérieur s'expliquent d'elles-mêmes* Tel furieux, dans un moment de délire, se jette sur un être animé qu'il déchire de ses dents, et se croit métamorphosé en loup comme le Lycaon de la Fable. Or, voici le sens de cette métamorphose : les loups mangent la chair vivante; j'ai mangé de la chair vivante, donc, je suis un loup. Que le remords grave ce syllogisme dans l'esprit, et la métamorphose idéale sera consommée.
Mais combien d'autres exemples analogues se présentent à l'esprit? Une douleur cuisante déchire les entrailles d'un homme, quelque chose comme la fable de Prométhéc lui revient à l'esprit : j'ai les entrailles déchirées, dira-t*il ; ainsi lu métaphore vient spontanément 4 puis, se dit instinctivetaeni le malheureux : toute déchirure vient d*une chose qni déchire, d^une griffe ou d'une dent. De la griffe on passe nls6< ment, comme Arnaud de Villeneuve, à l'idée d'un chat noir, et de la dent, à celle d'ui^ serpent, comme autrefois (Conrad Gessner. Si la raison n'intervient pas, cette fausse logique aura un résultat absolu, et conduira à ces convictions inattaquables chez un homme absolument préoccupé et qu'aucun jugement extérieur n'affecte. De là, ces illusions invincibles qui sont parfois chez les fous les symptômes terribles d'une affection grave des viscères. Les ardeurs de la fièvre, dit Boerhaave, produisent souvent dans les rêves des apparences d'incendie; une cause intérieure capable de produire des éblouissemenls pendant la veille, produirait pendant le sommeil des rêves analogues. Toutes ces choses s'enchainent, et Ton pourrait dire que la plupart des songes bizarres et des convictions dé* lirantes naissent de quelque association défectueuse entre des idées disparates.
674 TaVOBlS M l*'liUft»A«M,
Le phéoomèae si connu du Cauchemar ou de TÉphialte se rattache à des causes analoguee : tout ce qui peut produire l'oppression lutte contre Tinstinct et iUi réfliste. De là, un earactère d'étri^ngeté que le vulgaire exprime par ees moti trèsjustes ;j^ai un poids sur restomac. Or^ supposons que oeite phrase soit pensée par un homme qui dort, cette idée abstraite de poids sera aussitôt unie, en raison des habitudes de Tesprit, à ridée de telle ou telle chose pesante : pour l'un, ce sera une montagne; pour un autre, quelque animal accroupi; tel autre verra venir à lui quelque fantôme horrible^ et les drames les plus ténébreux se dérouleront devant lui.
Le principe des associations n'explique pas seulement ees illusions du sens interne, il donne également la clef d*ufie multitude d'erreurs qui ont pour objet le mohde extérieur. J'en rapporterai deux exemples très-concluants et dont je ne puis douter, les ayant observés sur md-mème.
J'étais un }0ur assis à une fenêtre du quai Bourbon, un de mes amis me racontait une histoire qui m'absorbait complètement ; pendant ce temps, je vis deux cygnes qui folâtraient dans les eaux de la Seine qui coulait sous mes yeux.
Quand l'histoire fut achevée et que mon attention fut plus libre, je m'étonnai d'avoir vu des cygnes dans la Seine, je regardai de nouveau; ees deux prétendus cygnes étaient deux chevaux blancs qu'on faisait baigner. L'illusion était facilement explicable. Ne regardant pas avec attention, mes yeux n'avaient vu que la blancheur; or cette blancheur sur les eaux devait réveiller assez naturellement l'idée de cygne.
Voici d'autres exemples dans lesquels deux idées, rapprochées par hasard, s'étaient associées et pouvaient donner lieu à des convictions délirantes.
Un jour, assiégé de préoccupations pénibles^ je suivais le quai Voltaire avec un de mes amis; celui-ci s'arrêta dans une
BSFLEXIONS SUA LBS FAITS SXPÛSÉS. 57$
maison pour une affaire, en me priant de l'attendre quelques minutes. Pour occuper le temps, je me mis à considérer ma** chinalement Tétalage d'un marchand d'estampes : mes yeux se fixèrent plus particulièrement sur une gravure anglaise représentant un maréchal ferrant dans l'exercice de ses fooctions. Au même inslant, une forte odeur de corne brûlée se répandit dans le voisinage. J'étais préoccupé» aî^-je dit» et par conséquent peu attentif; eh bien! au moment où mon ami vint me rejoindre, l'idée que cette odeur de corne venait du pied du cheval de la gravure, 6*étaii» à mon insu, gravée dans mon esprit.
M. Moreau a raconté une observation analogue, mais il faul noter qu'il était sous l'influence du bachisch^ Il était à table ; derrière lui était un tableau représentant un combat de cava« lerie, ces chevaux le préoccupaient. Tout à coup il se retourne et s'écrie : < Je n'aime paa les cheraux qui ruent, même en peinture. » Ces derniers mots prouvent seuls qu'il n'était pas absolument fou.
Il se produit à chaque instant des associations de ce genre dans l'esprit des gens les plus sages. Or, la raison vient qui juge, compare, redresse, et met chaque chose à sa plaee ; mais qu'une cause quelconque absorbe et détourne tout le pouvoir de la raison, la Folle de la maison fera des siennes. Dans la première des observations que je viens de raconter, j'étais préoccupé; dans la seconde, j'étais inquiet et excité; dans la troisième, le sujet de l'observation, M. Moreau, était enivré de hachisch. Dans ces trois cas, la raison était enehaUiée et l'ai* tention faisait défaut.
Les troubles dont je viens de parler dépendent d'une excitation idiopathique et directe du cerveau. Mais cette excita** tion peut se développer sympathiquement à Toccasion d'un certain état des viscères et des organes du corps. Souvent, ime
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lésion n*est point perçue, mais il en résulte un sentiment général dont le caractère envahit jusqu*à la sphère des idées. J*ai eu plusieurs fois Toccasion de me convaincre de la vérité de cette proposition.
Un homme très-nerveux et malade de la pierre subit un certain nombre de fois ropération de la lithotritie. Pour lui épargner des douleurs et des spasmes inséparables chez lui de l'introduction des instruments, on l'endormait chaque fois au moyen du chloroforme. Les impressions n'étaient jamais complètement éteintes, mais elles étaient amorties.
Ainsi, au moment de l'introduction du lithotripteur, il y avait dans tout le corps du malade des réactions d'angoisse; il s'agitait et résistait avec énergie ; mais quand la douleur était à son comble, il s'écriait : c Vous ne triompherez pas de moi! que signifient ces violences? Pierre! Antoine! (disait-il en appelant ses domestiques), chassez ces hommes !» et il ajoutait : t Vous aurez beau faire I vous n'obtiendrez rien, je ne consentirai point à un partagp inégal. Mes enfants sont tous égaux dans ma tendresse ! » Ainsi un sentiment général d'angoisse, né à l'occasion d'une douleur physique, éveillait chez lui l'idée d'une contrainte morale.
On ne saurait trop insister sur ces choses. Une impression pénible dont l'esprit ne distingue point la cause, se change en un sen^ment général d'inquiétude qui, se mêlant à certains souvenirs, à certaines impressions présentes, à certains rêves, crée en vertu de la loi d'association les idées les plus folles, les instincts les plus bizarres, et, si peu que le cerveau soit excité, pourra pousser aux actes les plus inconcevables.
Un jeune homme d'une douceur {proverbiale et plein de la plus insouciante générosité, faisait un soir, avec quelques hommes de son Age, une partie de billard. Contre son ordinaire, il fut mauvais joueur à l'excès; querellant, chicanant
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sur tout. Il trouva moyen de blesser chacun. Deux heures après, il était pris de douleurs néphrétiques dues à un calcul qui fut expulsé le surlendemain.
Ainsi un homme ne souffre point et cependant l'organisme est souverainement dérangé. De là, une gêne profonde, une excitabilité excessive, une susceptibilité que la moindre cause enflamme. Ne cherchez point le principe de ces tendances nouvelles dans les circonvolutions cérébrales ; la cause est un calcul biliaire, un ver intestinal, une maladie occulte dont le germe grandit sourdement.
...Hœret lateri letbalis arnndo.
Que de duellistes féroces, que d'assassins peut-être, n*out dû leur cruauté qu*à des causes semblables ! De quel intérêt seraient pour la physiologie, des autopsies attentives de ces suppliciés qu'ont poussé au crime des impulsions inexplicables ! Là, se trouve sans doute aussi la raison de ces suicides que rien n'explique, sinon cette inquiétude profonde, indéfinie, qui donne à tous les faits de la vie, aux conditions d'un bonheur parfait, une couleur sombre et un aspect repoussant.
En eOet, concevez une inquiétude poussée à son comble ; un malheureux sent vaguement la présence d'un ennemi. Cette inquiétude, dont Tobjet n'est point défini, veut être expliquée; la colère qu'elle excite veut être satisfaite. Quin^a, dans certaines heures d'angoisse indéfinissable, désiré on adversaire pour le combattre et cherché un objet à sa fureur aveugle? Dans ces moments terribles tout est bon. Tel déchire ses vêtements; tel autre tue son chien qui le caresse; tel autre encore égorge un passant dont l'habit lui a déplu et qui par hasard l'a regardé.
Là, est sans doute le point de départ d'un grand nombre d*idces fixes et d*impulsions délirantes. Ces idées, lor qu*ellos !.. 37