DES EFFETS DE L'IMAGINATIOIT
traduire les mots en français, et de l'appeler le monde imaginaire. La puissance de l'imagination est si grande, les communications qui s'établissent par elle sont si subtiles» elle a un tel pouvoir d'associations et de métamorphoses, que dans les fantasmagories les plus bizarres il serait imprudent d'appeler miracle tout ce qui échappe à une explication actuelle. Il n'est point de folies, point de convulsions, point d'apparitions prodigieuses qui impliquent nécessairement l'intervention de causes surnaturelles. Il faut se garer avec soin de cette tendance à tout attribuer à des forces occultes ; cette malheureuse tendance a longtemps arrêté les progrès des sciences naturelles ; le monde visible est le domaine des méthodes expérimentales, hors de là, point de salut.
Ceci posé, pour expliquer les convulsions, les extases, les catalepsies, les visions, qu'elles résultent de l'emploi du Hachisch, de la pommade magique, ou des procédés magnétiques, nous ne ferons point appel à des causes surnaturelles, ni le magnétisme, ni le mouvement des tables ou du pendule n'exigent cela. Hais si des hallucinés prédisent réellement Tavenir, si les tables révèlent avec précision des choses cachées, si la baguette de Coudrier tourne avec certitude entre les mains du sourcier ou des chercheurs de trésors; si, comme dans l'histoire de Jacques Aymar, elle tourne sur les traces d'un criminel, eh bien! nous conclurons alors avec le P. Lebrun et M. Eudes de Mirville, que ce sont là de véritables miracles que la physiologie n'a pas mission d'expliquer.
La démonstration des faits transcendants du magnétisme, à défaut d'explication logique, pourrait, à l'occasion, être empiriquement démontrée; malheureusement il est difficile d'écarter de ces observations tout prétexte au soupçon de jonglerie, tant l'art des Robert-Houdin et des Hume a acquis
INFLUENCE DE l'iUAGINàTION, ETC. C35
de subtilité merveilleuse. Or, plus on promet chez les ma* gnétiseurs de profession, et moins on laisse de liberté aux expériences sérieuses. Les somnambules doivent avoir toutes leurs aises ; de plus, on doit leur accorder une foi absolue. Dans ces conditions, toute observation positive est impossible. La Foi, dit- on, est aveugle ; or pour observer des faits de ce genre il faut avoir des yeux et très-bien voir.
J*ai assisté à plusieurs séances chez un magnétiseur attitré; des personnes inconnues venaient consulter un jeune som* nambule sur des maladies dont les assistants ignoraient Fexistence. Le somnambule prenait la main de Tinterrogateur, puis il se tfttait la tête, Testomac, les bras, les jambes, les genoux, le ventre, et successivement toutes les parties de son corps ', puis il disait: le mal est là. H se trompait quelquefois, et réussissait assez souvent, disait-on.
Il n'y a là rien de merveilleux en soi ; avec un peu d'exer^ cice tout homme d'esprit est le maître d*en faire autant. Quand le somnambule qui tient la main de l'interrogateur touche sur lui-même le lieu affecté, il y a, de la part de ce dernier, un assentiment mental qui n'est jamais pur d'un certain mélange avec les mouvements du corps. Cet assentiment meut imperceptiblement sa tète, et l'ébranlement se propage sympathiquement jusqu'à sa main ; alors, s'il a une foi aveugle, cette main, par une légère pression, par un tressaillement involontaire, trahira cet assentiment, il y a certainement dans le devin qui saisit au passage ces indices subtils, une véritable adresse, mais le surnaturel disparaît.
Un autre phénomène, qu'on célèbre souvent, est la vision
au travers des corps opaques. On bande les yeux du somnam*
bule, on remplit les orbites de coton que Ton colle aux joues
avec de la gomme. Malgré toutes ces précautions l'expérience
est illusoire. BI. Gerdy a démontré que dans ces conditions, II. 40
626 BBS BPPBT0 DB L'iMAOnrATION.
on peut voir naiurellement{\). Ces prétendues expériences sont absolument nulles*
J'ai employé un moyen plus simple et plus sûr à la fois. J*étais à la campagne ; je priai un de mes amis, homme d'un &ge mûr, d*écrire sur un morceau de papier une phrase très* courte, que je ne voulus pas connaître. Ce papier fut plié en quatre et placé dans une enveloppe opaque soigneusement collée et cachetée ; dans ces conditions aucune supercherie n'était possible. Je me rendis à une séance pubhque cheB M. A..., magnétiseur de profession. Je fus traité par le somnam* bule d'incrédule et de tentateur. Je fus un peu étonné, je l'avoue; mais je ne voulus pas m'en tenir là.
Je renouvelai donc ma tentative, cette fois en séance particulière. Je présentai ma lettre à un somnambule fameux, célébré par maint romancier comme un oracle; à peine Teut-il touchée que je fus de nouveau taxé d'incrédulité. Je rectifiai ses idées sur ce point; je n'avais, en l'interrogeant, aucun parti pris. Il se rassura un peu. C'est une lettre de femme! me dil-il d'un ton qui tenait le milieu entre celui d'une réponse et celui d'une interrogation ; non, lui répondis-je, c'est une lettre d*homme, et elle ne contient que quelques mots. 11 vit qu'il s'était fourvoyé, et, me sentant impénétrable, prétexta je ne sais quel malaise. Je me retirai, complètement découragé cette fois.
Les juges les plus difficiles conviendront que je faisais une véritable expérience. Il n'y avait là aucune cause d'erreur ; une réponse juste eût été une preuve de lucidité, sans réplique. Les somnambules Usent, ditK)n, à la page qu'on leur indique
(0 BulUUn de C Académie de médecine, 1S37, p. IS et saiv., 962 et soir. Gerd. Physiologie philosophique des sensations et de FinUlUgenee. Pftrit, 18*6, p. 1Ô4. — Cf. Burdin et F. Dubois, Histoire académique du magnétisme animal. Paris, 1841, p. 600.
UfDIGATIOmS OiiriBALES. 627
dans des livres fermés. Ce tour de force est tout aussi grand que celui qu'eûgeail ma question. Comment donc est'-elle restée sans réponse? Une expérience faite devant TÂcadémie des sciences^ dit M. Bersot(l)y déciderait tout; mais ces eipériences ne se font pas devant les académies, et mon aventure m'a prouvé qu*elles ne se font pas non plus devant moi.
Ces faits» me répondra^t-on» prouvent qu'il y a des charlatans ; ils ne prouvent pas que tout ce qu'on raconte soit faux. Je conviens de l'un et de l'autre; aussi» me bornerai-je à reeommander une égale prudence à ceux qui affirment et à ceux qui nient. En attendant une solution directe, le doute, ici comme ailleurs » sera le parti le plus digne d'un philosophe (S).
aiFLUBNCB 0ES VOUVEHENTS EXTÉRIEtllS ET DES ATTITUDES
DU CORPS SUR l'IUAGINATION.
$ 4. WmâÈtmHUiÊm «énéralM.
Il est maintenant hors de doute , que le corps est intéressé directement ou sympathiquement à tous les mouvements de l'imagination. Le moindre désir, la moindre intention, la moindre idée émeut le corps, et lui fait ébaucher des mouvements corrélatifs. A cet égard tous les philosophes , tous les physiologistes sont d'accord. Hais on n'a point eu l'idée de
(1) Mesmer et ie tnagnétisme animal, Paris, 1853.
(2) Consulter la lettre si élégamment et si sagement éerito dn D» Cerise à M. Macario, et qai sert de préface au TraUi du sommeil de ce dernier auleur. Paris, 1857.
828 nVFLUBNGIS DBS MOUTXVBNTS tXTBaiBURfl, BTC.
rechercher s*il n'y aurait pas des faits réciproques ; si, en un mot, il n*y aurait pas une certaine influence des mouvements que le corps exécute sur les tendances de Tàme et de Timagination : ce n'est point là un simple jeu d'esprit et cette question mériterait d'être examinée avec soin.
On sait, et nous avons déjà rappelé que les états intérieurs qui résultent de certaines modirications des viscères ont sur l'imagination une influence directe. Cette influence est mise hors de doute par des observations si nombreuses qu'il serait superflu d'y insister encore, aussi n'a-t-elle échappé à personne. Hais on ne s'est point demandé si les états extérieurs du corps n'exerceraient pas une influence analogue, et si les attitudes préférées de certaines castes, attitudes déterminées par certaines idées, n'auraient point pour conséquence d'exciter ces idées elles-mêmes, et de les fortifier.
Cette question a d'autant plus d'intérêt aux yeux du philo* sophe, que si l'idée est le principe de la modification extérieure chez un certain indiviflu, cette modification pourra se répéter chez d'autres individus, en vertu non de l'idée elle-même mais du principe d'imitation. Dans ce cas, elle pourrait précéder l'idée et, pour ainsi dire, la préparer.
C'est à ce point de vue qu'il peut être intéressant de rechercher si les modifications de l'enveloppe extérieure peuvent avoir lieu , sans éveiller un sentiment général qui leur est corrélatif, et par conséquent, sans amener certaines idées analogues.
Je rendrai ma pensée plus claire par un exemple. Le mépris • détermine un certain mouvement caractéristique de la bouche, des yeux et du nez. Je demande s'il est possible d'exécuter simplement ce mouvement extérieur, sans avoir par cela même une certaine tendance au mépris.
L'homme qui résiste moralement serre symboliquement ses
INDICATIONS OiNBBALES. 629
poings et se roidit. Je demande si l'on peut serrer les poings et so roidir indépendamment de toute idée antérieure, sans avoir en même temps une tendance instinctive et générale à résister.
En d'autres termes, s'il ne peut y avoir dUdées sans actions extérieures, pourra-t-il y avoir une action extérieure sans un certain sentiment de cette action, et par conséquent, sans une certaine disposition nécessaire à concevoir des idées corrélatives?
Je serai bref. Je citerai des faits vulgaires. J'en tirerai des conséquences. On pourra en juger la valeur en observant beaucoup, et surtout en s' observant soi-même.
Regardez un peureux qui s'excite au courage. Il se redresse avec effort, il porte le regard haut, et, pendant qu'il exécute ces mouvements, il se sent réellement plus courageux.
Un homme porte la tète de côté, et, faisant tout à coup un retour sur lui-même, il sent qu'il a tendance à écouter.
Un autre serre volontairement les dents, il fronce ses sourcils, et il se développe à l'instant chez lui un sentiment de résistance fiëre et de doute.
A l'inverse, souriez en fermant à demi les yeux et en courbant un peu la pointe du nez, votre physionomie exprimera alors une obséquiosité bienveillante , et vous éprouverez involontairement un sentiment analogue.
Faites devant vous un homme élever les sourcils, baisser les paupières , sourire , et se rengorger. Tnterrogez-le , et il avouera avoir éprouvé en ce moment unsentiment de contentement intérieur et de vanité indéfinie.
On ne saurait trop recommander aux personnes qui ont la curiosité d'élever des animaux féroces , de ne leur donner jamais qu'une nourriture très-di visée et qui n'exige point une forte contraction des mâchoires. En effet, cette contraction est toujours accompagnée d'efforts et parfois d*une colère qui les
Q30 IlVFLUBNCl DES HOUTBMBRTS BXTBRIBUBS, BTC.
pousse instinctivement à rugir. Il faut donc» autant que po^ sible» en faire perdre Tbabitude à des animaux naturellement colires, qu*on veut apprivoiser,
Je ne voudrais pas inutilement insister sur ces choses. Nous les résumerons en quelques mots. Il n'est pM, avonsHi^s dit, une seule pensée qui ne se traduise par un mouvement ^ par un geste^ par une attitude involontaire* — Réci[»x>quement, «jm attitude imitée sans idée préconçue^ comme le font soutf&ni Us petits enjants^ un geste sans intention^ éveillent dans Pesprit certaines tendances corrélatives^
Cette proposition n'est point l'expression d'un simple jeii de l'espriu et les conséquences immédiates qu'on en peut tirer témoignent de son importance.
On senty en raison de cette règle, combien les habitudes extérieures du corps peuvent avoir d'influence sur lea dispositions de l'ftme. 11 y aurait à écrire, sur ce sî^uet, un livre didactique utile* On y chercherait la loi naturelle des bonnes ma/nières^ en choisissant pour types les attitudes et les expressions naturelles qui rendent spontanément les belles pensées. Dès lors le Vrai, dans le ton du monde, serait substitué à des conventions arbitraires , et l'on ne verrait plus dea marques de noblesse dans <^et art si recherché d'assaisonner l'esprit d'ini-> perceptibles impertinences. Ce ne serait point là sans doute nn système d'éducation pour l'esprit , mais du moins y verraiton un moyen naturel de perfectionner ce merveilleux automate institué pour servir l'esprit. Les vrais maîtres sont attentifs à ne jamais exercer leurs élèves sur des instruments mal accordés, de peur d'altérer chez eux la justesse naturelle de l'oreille; or, nous proposons aux phUoso|ibes à'aeeorder le corps , pour que l'&me n'ait., dès le début de la vie , que des instincts harmonieux, et c'est là, à coup sûr, un chapitre oublié dans les beau^ trayaux de Schiller sur l'éducation esthétique.
MDICÂTZOIIS OifTÉBALBS. 611
Ce n'est point ici le lieu de développer ces idées , qu'il me suffira d'indiquer. Mais on remarquera qu'elles justifient des opinions en apparence arbitraires , et le prix que certaines castes privilégiées (je ne parle ici ni*des Turcarets, ni des parvenus) attachent aux grandes manières.
Elles nous feront en outre comprendre qu'il est bon, même au point de vue moral» d'engager les enfants à tenir le corps bien dressé, parce que c'est l'attitude de l'action libre; tandis que des épaules tombantes et abandonnées, ou ramassées et contractées, expriment la paresse ou l'entêtement stupide.
Il faut les habituer à regarder en face, d'un œil modérément ouvert, sans contraction du sourcil, et tenir leurs cheveux courts ou du moins rejetés en arrière, pour que le front soit bien à découvert. Il faut se méfier du sourire précoce, surtout quand il est accompagné d'un clignement des yeux, parce que c'est une attitude de fausseté. L'enfant doit rire par éclats et les yeux ouverts.
On exercera son corps aux pratiques de la gymnastique , parce que ces exercices développent le sentiment de la liberté des actions corporelles, et par conséquent le sentiment corrélatif d'indépendance morale. On l'exercera de plus à la course, parce que la course excite l'activité du cœur, et fait respirer grandement ; et c'est là une habitude heureuse. Il est physiquement impossible qu'un homme qui respire ainsi ait une mauvaise pensée.
Chacun peut en faire l'expérience sur soi-même. Éprouvezvous un sentiment de haine ou d'envieT Sentez-vous l'aiguillon caché de quelque basse passion? Respirez largement , ouvrez les yeux, dressez votre corps, et à l'instant votre âme sera délivrée.
De même, an commencement d'un combat résistez aux pre-
683 DBS USTlIfCTS BT DB l'iRTBLUGBITCB.
mières impressions» soyez attentif à respirer librement dès le début, et vous n'éprouverez aucune faiblesse*
En un mot, n'oubliez jamais que le corps est Tinstrument de rame, et que si la main dirige l'instrument, ce n'est qu'à la condition d'une harmonie parfaite entre les mouvements do celle-là et les dispositions de celui-ci.