CHAPITRE
DES mSTIMËTS ET DE l'UCTELLIGENCE.
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S t. DM lB«ttiiei0.
Quand nous accomplissons volontairement, c'est-à-dire avec conscience de notre volonté, certains actes que notre intelli* gence n'a point calculés et préparés, ces actes ne sont point attribués à l'intelligence, mais à VinstincL Nous n^appelons point l'n^^inc^ cette tendance générale et pour ainsi dire indéfinie par suite de laquelle à une impression simple, éveillant un sentiment homogène , répond un acte corrélatif. C'est là une réaction automatique , ce n'est point un instinct. Fuir la douleur qui nous menace, lutter contre colle qui nous saisit, poursuivre l'objet qui éveille en nous des impressions douces et attractives , tout cela se fait automaiiquementt il est vrai , mais non point instinctivement. L'instinct n'est point, en eOet, une réaction produite à propos d'impressions extérieures. C'est une tendance innée qui résulte, dès le début de la vie, de l'arrangement du mécanisme organique et de ses harmonies préordonnées avec le monde. Supposons une horloge montée; supposons le métier d'un tisserand. Aussitôt que le balancier
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de l'une sera mis en mouvement, aussitôt que la main de Touvrier pressera le levier de l'autre, Thorloge marquera les heures^ le métier fera de la toile. Supposons de plus ces machincb douées d'un certain degré de cx)nscience et de personnalité , l'instinct de l'horloge serait de marquer l'heure, celui du métier de faire de la toile.
Ainsi, entre ces machines brutes et les machines animales» il n'y a qu'une différence. L'une agit et ignore ce qu'elle accomplit; dans l'autre il y a un principe fatalement entraîné, mais il se sent entraîné. Dès qu'un animal veut agir , sa volonté incline vers ses organes. Nul homme n'a l'instinct de mouvoir ses ailes, nul oiseau n'a l'instinct de saisir avec les siennes ; la volonté naturelle ne dépasse jamais la limite possible de l'action. Aussi les instincts dilfèrent-ils suivant les espèces et les individus, c'est-à-dire suivant les organisations. Le petit canard que )a poule a couvé cherche Teau au sortir de l'œuf et nage sans avoir rien appris; toute chose, dit saint Augustin, cherche le lieu qu'elle doit occuper dans la nature, c'est là son paidsy son désir, son amour. Tel accomplit aveuglément son œuvre, tel autre y mêle un peu d'intelligence; mais tous l'accomplissent nécessairement. A l'homme seul a été accordé le droit d'ambition et de révolte, pour que sa soumission lui fût une vertu (1).
L'instinct résulte donc d'une tendance à certaines actions dont le principe est dans les organes du corps. L'ftme subit cette tendance et l'éprouve. Ce n'est point là un rêve, comme Ta dit trop poétiquement Guvier. C'est une corrélation nécessaire que l'observation démontre, mais dont l'explication se cache dans les profondeurs du mystère de la vie. Les faits que
'(1) Toat dans rinstinct est aveugle, nécessaire et invariable. Tout dans l'intelligence est électif, conditionnel, variable. (Flonrens, Instincl et inulliçence des animaux^ P* 47.)
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éléments distincts : premièrement Tinstinct, où rintelligence est esclave et passive; en second lieu le jugement, c*est«à-dire l'aperception immédiate d'un rapport naturel ou d*un fait; en troisième lieu, le raisonnement, qui est comme une chaîne de jugements coordonnés, sous l'empire d'une faculté supérieure, je veux dire la faculté d'abstraction.
Ainsi nous refuserons la raison aux animaux, mais nous ne leur refuserons ni le jugement ni rintelligence. La grande erreur des Cartésiens vient de ce qu'ils ont confondu tout cela. Gardons-nous d'accorder trop à la matière. L'automate a ses droits sans doute; mais si vous allez jusqu'à supposer avec Willis que la matière est capable de sentir, où vous arrêterez- TOUS? Ne voyez-vous pas qu'accorder à la matière la faculté de sentir , c'est donner gain de cause à ceux qui lui attribuent aussi l'intelligence?
Je reviens à TinstiniSt , qui est dans Pâme comme un écho du jeu naturel des organes. Nous avons déjà signalé une influence qui s'exerce incessamment sur l'imagination de l'homme, celle du corps en action. Si les mouvements accidentels du corps déterminent dans l'âme des tendances fugaces , une aptitude innée et constante de l'automate à certains mouvements, y maintiendra des tendances constantes; les instincts doivent doàc varier comme l'organisation. Ces choses semblent d'une évidence irrécusable.
Les animaux dont l'encéphale est peu développé sont surtout guidés par leurs instincts; mais Texpérience paraît en certains cas en modifier les résultats. Toutefois la volonté et l'intelligence ne jouent le plus souvent qu'un rôle fort douteux dans ces modifications qui résultent surtout de l'action habituelle de certaines circonstances sur des animaux très-jeunes ; une preuve de cela, c'est que, l'habitude une fois prise, l'animal une fois dressé, il n'est plus apte à en contracter de nouvelles. Cet
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inBlinct acquis peut alors se transmettre, et se fortiRe par une plus longue influence des mêmes causes sur une race.
L'homme n'échappe pas absolument à ces influences modificatrices de Tinstinct, et les subit d'autant plus profondément qu'il est moins intelligent et plus voisin de l'animalité; mais il a sur l'animal un avantage incalculable, par la faculté qu'il possède seul d'accommoder son instinct à des circonstances idéales, qu'il oppose à celles que lui présente le concours fatal des choses extérieures. Ainsi, par ses instincts, l'animal subit surtout l'influence du monde, mais l'homme est surtout conduit par son intelligence. Aussi, le propre de l'intelligence étant la liberté , les produits de l'activité et de l'industrie humaine varientrils presque à l'infini , sous l'empire d'instincts pour ainsi dire individuels , tandis que le propre des actions et des industries des animaux d'une même espèce au milieu des mêmes circonstances est la monotonie, si bien qu'on pourrait à certains égards affirmer que, sous le rapport des instincts, chaque individu humain, comparé aux animaux, est une espèce à lui tout seul.
C'est ici le lieu de remarquer que, plus le système périphé« riquç des nerfs et l'axe médullaire sont grands par rapport au cerveau, plus le cêté instinctif de la vie prédomine. Chez les singes, les nerfs crâniens sont plus grands que dans l'espèce humaine. Le nerf optique d'un papion, dont le cerveau pèse à peine 160 grammes, est beaucoup plus volumineux que le même nerf dans un cerveau humain de 2,000 grammes. 11 est bien évident qu'ici la périphérie commande le centre, tandis que chez l'homme, le centre domine en souverain. Cet encéphale, si grand, eu égard aux nerfs du corps, exprime la suprématie de l'intelligence, mais chez les animaux l'inverse a lieu. La mauvaise définition que Spinoza donnait de l'âme humaine s'applique fort bien aux instincts, et nous pourrions
eSS DKS INSTinOTS R VÈ l'OITBLLIOBKCB.
dire qu'ils sont les idées que rftme a du corps. De ces idées toujours présentes et de la oorrélation que tons les appareils ont entre eux» résulte un amsmuuSf une sympathie universelle, par laquelle Taffection d'une seule partie intéresse tout le système. Le corps, par exemple, s'éloigne d'un objet menaçant que ToBil seul a tu, sans aucune participation de l'intelligence. Ainsi s'explique, à la manière des Cartésiens, le plus général de tous les instincts, à savoir : l'instinct de conservalion dont l'empire commence avec la vie et ne finit qu'avec elle*
Maintenant, ce que nous savons de l'organisation des animaux éclaire-t-il dans ses détails presque infinis l'histoire des instinctsï Hélas ! il faut bien l'avouer, ces mécanismes prodigieux ne nous sont connus qu'à la surface. Souvent, le physiologiste expérimentateur agit comme loferait un homme qui, pour connaître le mécanisme d'une montre, en enlèverait au hasard quelque pièce, et malgré des efforts réitérés, malgré des prodiges de patience, ces mécanismes vivants, conçus par une intelligence infinie, ne nous sont connus qu'à peine. Qui pourrait nous dire comment de l'organisation du système nerveux de l'abeille résulte sa singulière industrie ? Les plis que présente la surface de ses ganglions cérébraux comme l'a vu, il y a peu d'années, notre célèbre micrograi^e, M. Dujardin, ezpliqueront-ils ces merveilles? Pourra-t-on dire même, leur organisation étant si semblable en apparence, pourquoi l'instinct du loup diflère de celui du chien f Enfin, malgré les efforts des crànioscopistes , osera-t-on prétendre à expliquer clairement ces différences natives qui distinguent, quant aux aptitudes intellectuelles, les hommes des différentes races? Ces questions sont, hélas 1 et pour bien longtemps peut-être, absolument insolubles. Tout ce qu'il nous est donné d'apercevoir dans ce monde mystérieux de Tinstinct se résume en cette
proposition certaine que les déterminations instinctives ne sont pas libres, et qu'en conséquence ce qui domine en elles, c*est Tautomatisme. Hais s'ensuit-il que les animaux soient de purs automates n'ayant qu'une vaine apparence de vie et de spontanéité? Tous les faits conspirent à l'envi contre cette célèbre opinion tant préconisée par l'école cartésienne. Si l'instinct diffère de l'intelligence, il n'oblige pas moins de conclure à l'existence de l'ftme en tant que capable d'impressions et de sensations diverses. L'ftme est libre dans l'ordre de l'intelligence ; elle est esclave dans l'ordre de l'instinct. Toute la différence est là.
Mais comment distinguer dans les animaux ces deux parts de la vie de l'ftme? Il y a une règle simple pour cela. L'instinct, en effet, essentiellement lié à l'organisation, n'est pas propre à tel ou tel individu. Il est commun à tous les animaux d'une même race ; l'intelligence, au contraire, brille par des manifestations individuelles. Ici^ tout est spontané, inattendu, variable, et tandis que les instincts se transmettent par la génération, la science acquise par Tintelligence demeure personnelle et naturellement intransmissible dans l'état actuel des animaux. M. Chevreul a recueilli sur ce point des observations du plus grand intérêt, dont nous parlerons dans un instant (1).
S 9. De riBtellIceiMe.
Les actes les plus élevés de l'intelligence sont à tel point liés à la faculté du langage, que les anciens philosophes appelaient les animaux les muets. En effet, la pensée humaine est un lan-
(I) Qa'il Doas soit permis d'espérer que M. Cheyreul donnera un jour au publie ses idées sur un sujet auquel Je sais qu'il a appliqué ce génie d'observation, dirigé par une méthode si sûre, que chacun de ses pus a été un progrès pour la science.
640 DES INSTINCTS BT DB l'iNTBLLIGENCB.
gage intérieur ; il est donc fort difficile de se faire, indépendamment de cette faculté supérieure, une idée de l'intelligence ; aussi, les Hébreux distinguaient-ils le plus intelligent des êtres terrestres, sous le nom d'dme parlante. Le verbe, dans ses hautes manifestations, est son privilège exclusif.
Il est donc bien certain que Thomme parle, et nul philosophe, si absurde qu'il ait été, ne l'a contesté. Mab il n'est pas évident que les animaux ne parlent pas; et bien des gens affirment que chaque espèce a son langage que nous n'enten* dons point; ce seraient pour nous des peuples étrangers. Cette idée est fort ancienne, comme en témoignent la fable de Tiresias et celle de ce Melampus, dont les oreilles léchées par un dragon s'ouvrirent à l'intelligence des langues inconnues, dans lesquelles les bêtes s'entretiennent. L'un des plus célèbres charlatans de l'antiquité, Apollonius de Thyanes, prétendait au même privilège, et un jour qu'un passereau s'agitait et gazouillait parmi ses compagnons, il expliqua gravement à ses disciples ce que disait cet oiseau (1) ; enfin, presque de nos jours, Dupont de Nemours a sérieusement traduit la chanson brillante du rossignol. Cette opinion n'est pas complètement rejetée par certains Pères. Arnobius et Lactancè accordent aux bêtes un vestige de langage ; ils vont même si loin à cet égard, qu'à leurs yeux l'homme ne diffère absolument des animaux que par la religion et la connaissance de Dieu. Rorarius, ce célèbre avocat des bêtes, partage celte manière de voir; mais de ce que les bêtes ignorent Dieu, il ne conclut pas qu'elles soient fort inférieures à Thomme.
D*un autre côté, loin de leur accorder un langage, certains auteurs leur ont refusé jusqu'au sentiment. Les animaux ont beau témoigner qu'ils sentent, on n'a pas voulu les en croire,
0) Philoslrale. Vie d Apollonius, Liv. IV, chap. i.
DE L*INTELLIGSNCB. 641
et du fond de leur cabinet» quelques philosophes ont décidé qu*il n'en était rien, alors même qu'ils en donnent les preuves les plus fortes. Mais» ni les arguments de Gometius Pereira, ni ceux de Descartes et de son école» n'ont pu étoufler à cet égard la voix du sens commun qui plaide la cause de ces sujets de notre empire ; sur ce point» le grand Leibnitz a combattu avec beaucoup de force l'idée cartésienne» et Charles Bonnet est entré si avant dans ses vues, qu'il admet dans les bêtes une âme immortelle, leur prédit dans les révolutions futures des esprits et des mondes un meilleur avenir, et décrit complaisamment ces glorieuses destinées.
Il parait difficile de nier que les animaux soient sensibles ; dès lors» ils ont une âme» et toute âme est par elle*-m6me indestructible ; mais s'ensuit-il qu'ils aient quelque idée du juste et de l'injuste. Je n'oserais l'affirmer; peut-être en ont-ils le sentiment en un certain degré. Rorarius ne l'a point mis en doute; souvent» dit-il» ils usent de la raison mieux que l'homme. On a conservé le souvenir de certains chiens qui ont vengé la mort de leur maître assassiné; d'autres» ont réclamé justice contre ses meurtriers. Je ne raconterai pas ici l'histoire fameuse du chien d'Aubry de Montdidier (1). Celle de ce pèlerin de Nuremberg» dont le chien a été célébré par Rorarius (2)» n'est pas moins célèbre.
(1) Snliger. De subiilUtue, Ex. 202, $6.— La Golombière» Th. ithonneur et de chevalerie. T. II, chap. xxiii. — Montfaucon. Monum, T. III, p. 70. — En 1718 le chieo d'an papetier de Mineille» aaaaasiné dans le bois da Coignon, s'élança plnsienn fols contre le meurtrier qu'U aperçut par hasard dans an jeu de paume. Celui-ci avoua son crime. — Guer, HUt, crit. de Vâme des béue, Amst. 1749. — SoUn, chap. xv, raconte Thistoire d'un chien qui» sous le consulat d'AppiusJunîus et de Publius Silios, refusa de quitter son maître condamné à mort et se laissa mourir de douleur auprès de son cadarre. On a observé une foule de cas semblables. Le chien d'un de mes parents» pendant une absence de son maître, se tint auprès d'un de ses habits suspendu en un coin et ne voulut pas quitter ce lieu.
(3) Quod ammalia brûla empe ratione uîantur meHue AoMme* Hemstadii» u. 41
((42 DES INSTmCTS ST D8 l'iNTZLLIGERCC.
On cite des observations plus récentes. M. de la- feôas^aneHe, capitaine de cavalerie dans Fancien féghnentdeDeartita- Kers, facoirte : * Qu'en VtW\ wti cheval de ^ compafgnîe, « hors d'Age, t^ës-beau et du plus grand feu, ayant eii tout à «• coup les dents usées au point de ne pouvoir plus* liiftcher le k foin et broyer son avoine, fut nouf rf pendant detix mois, et k Feût été davantage, si on Teftt gardé, par les deù< chevanx c de droite et de gauche qui mangeaient avec lui. Ces den <i Chevaux tif^ient du fatelief du foin qu'ils mangeaient et é jetaient etouit^' devant le vieillard. Ils en usaieiit de même « pour l'avoine qu'ih broyaient bien rticnue et mettaient en- « suite devant lui. C'est là, ajotfte rautetrr, robservatkm et le € t^nofg^'arge d'utfe èotnfmgnid «Atièré , officiers ci eata- « tiers (1). M
A c6lé de ee (kit, qui paraîtra incroyable, je citer*} Fhistoire de deux oursons qu'on essaya, il y a qtrelques ai!méés, d'cms pioisoiine^ dans une dès fosses du Musétf ml d'histoii^ê fiaiiiiVîlle, en leur jetant de fortes doses diacide afséhieux enveloppées dé viande. î^ur épargner la mère, ôn^ l'avait enfermée dans sa eàge ; tous leë asisistants virent alors irh spectacle toûcbdni : ses petits venaient h coflsole^ «ft {ito^ur ta l^égdlef , VA èrppéf'tEtient des motceaiix dé tiande. Deà faénimes éfhiéetits, et ëhtre autres, M. de Blainvitle, furent témdns de cette scène.
Ces faite ne prothrent pas que tes bêtes itieiil, § prdpréraënt parler, des idées morales , mais du moins ont-elles des affections; quiosenût en douter? U y a quelque chose d'admirable dftus la tendresse du chien pour son maître. Il devieflt parfbts
flS^, Ifb. f, p. 94. ^Là rhfiàne hfstofre est ntfedtrtée dan^ l'dfirtifleuie étiriftat tliUftiM : TtaeiatHê pMtotophitm apotopetieus dé anima bruiorwH. ùptrlt d ttadio ienkinii Thomasi} firiUnni, l7ia, f». 23.
(1) Observations miliiaires. Parts, 1760, citéél pn* Ssînt-Polt. Bisait ti& PaH$, doquième M»., t. IV, pi 171.
Dl L'iNtËLLIÔENCS. 643
inlelligent à force d*amour. Tantôt il appelle à soh secours, tantôt il rarrache à la mort. Ici, il terrasse un assassin; ailleurs, et l68 dernières hmndaticms en ont offert plus d*un exemple^ il veille sur des restes chéris, près desquels il se laisse mourir de tristesse. Les éléphants (1), les dauphins, lès chats eux-mêmes, ont leur place dans cette touchante épopée. En faut-il davantage pour prouver qu'ils sont sensibles? Mais s'ils iotit bons et aimants, il ne s'ensuit pas quHls aient dei$ idées abstraites de la bonté el de Tamour.
L'idée que les bêles n'ont point d'intelligetice 6'esl pas nouvelle. Suivant Ghrysippe, le porc a Une âme ; mais en guise de sel, pour l'empêcher de pourrir (2). « Depuis que fhabite ce t nouveau corps, dit dans Plutarque (3) Oryllus métamor- « phosé en pourceau, je suis tout étonné des discours que j'a- € vais entendu tenir à des sophistes, parce que Je m'étais « laisBé persuader que de tous les animaux, l'homme était le c seul qui fût doué de raison et dMntelligence. v Ces passages prouvent assez que l'idée de refuser aux bêtes une âme raisonnable est ancienne» et cela est entière mieux démontré par l'éloquent plaidoyer que Porphyre écrivit en leur faveur (4). Les scholastiques, el entre autres Scct, le docteur subtil, àc« cordèrent aux animaux une âme immatérielle^ (5). L'observation, en effet, dit assez clairement qu'ils sentent ; or, reconnaître en eux la sensibilité, c'est leur accorder Implicitement une âme. Descartes et ses partisans l'ont bien senti (6), aussi, leur refusenl-ils à la fois l'une ei l'antre, épargnant du moins
(1) ArriAnf. Jto-itm indieûrtm, liber.
(2) Cieéron. De naturâ Deotum. LIb. Il, IV^ patl. (8) Que lei bêtes Uêefit de la raûont.
(4) De l'abstinence,
(5) De divisione nat. Lib. Ut.
(6) Discours de ta inétkode, &• part., vers là fia. Voir aussi Dilty. De rame des bêtes, par A. D^**. Lyon, 1673.
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à leur système la lourde bévue philosophique commise par Willis (1).
Ce singulier système a triomphé longtemps (2), malgré les protestations du sens commun (3). Les hommes les plus éminents ont pris part à la lutte» et l'animation des partis a donné lieu à une foule de livres dont la simple énumération serait fastidieuse. Le système des machines a été surtout en grande faveur parmi les théologiens, à tel point qu'un homme tel que Daniel Sennert encourut le reproche d'impiété pour avoir soutenu que les bètes ont une ftme immortelle. Je ne conçois pas comment des philosophes illustres ont pu croire la rdigion intéressée à cette question de l'automatisme; car de Tindestructibilité du principe qui anime les bètes, on conclut bien plus certainement à l'immortalité de Tftme humaine, qu'on ne le fait dans l'hypothèse contraire. L'erreur des Cartésiens, comme Christian Wolf le fait très-bien remarquer, a tenu à la malheureuse confusion qu'ils ont faite de l'indestructibilité avec l'immortalité, et de l'immatérialité avec la spiritualité. En effet, l'immortalité suppose un sentiment persistant et distinct de personnalité; or, dit Wolf, les bètes ne paraissent point avoir ce sentiment» Il est certain, ajoute4ril, qu'un homme élevé au milieu des bètes, ne se rappela pas son état ancien quand il fut revenu dans la société des hommes, à plus forte raison les bètes doivent-elles ignorer leur passé {4).
(1) Th. Willis. De anima bruiorum. —Le eâèbre Ck>nrad Peyer éeriTiit à ce sujet à son ami Barder. « Dolerem quoque vehemenUr, mi Hardert^ «i clarmimi WitlûH oMoriias diutiut u seduceret, qui brutit setuum ei cogttt" Honem quidem tribuitt animam vero immaterialem sive meniem denegai, qud untauia bonus philo$ophu$nihil exittimabit inepiius.w — Exerdiationei onatomicœ et medieœ» Basileœ, 1682. Exerc. xxiii.
(2) Les bêtet mieux connues, par l'abbé Joaonet. Paris, 1770.
(3) Boulller. Essai philosophique sur rame des bêtes, Amsterdam, 1728.
(4) Glir. Wolfli. Psych. rat,^ sect. IV, cap. nu De animabus brulorum.
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Ainsi, n'ayant point la mémoire d'elles-mêmes, il ne peut y avoir en elles aucune persistance du sentiment de personna^^ liié, de telle sorte que bien qu'indestructibles, elles ne sont point immortelles (1).
L'un des plus célèbres défenseurs qu'aient eu les bètes, Porphyre, avait fait, il y a bien longtemps, remarquer que les sentiments que l'opinion commune leur attribue, supposent l'intelligence. € Pourquoi, » dit -il, € ne disons -nous pas qu'un arbre est plus docile qu'un autre arbre, comme nous disons qu'un chien est plus docile que la brebis, ou qu'un légume soit moins brave qu'un autre,, comme nous disons que le cerf a moins de courage que le lion? > Cet argument est fort bon. 11 est certain que l'homme a des rapports généraux avec l'univers, mais il y a entre lui et les animaux une société plus intime; de là, un échange perpétuel de sentiments souvent très-vifs. On peut consulter à cet égard les cavaliers sur leurs chevaux et les chasseurs ou les contrebandiers sur leurs chiens. N'arrive-t-il pas, même à ces philosophes qui font métier de refuser une âme aux bêtes, d'aimer leurs chiens et de se croire aimés par eux, au point de pleurer leur mort (2) ? Aussi, le bon sens du peuple a-t-il de tout temps dédaigné ces sophismes, et c'est une gloire pour notre époque d'avoir enfin écouté cette voix qui plaide au fond de nos cœurs pour ces créatures sensibles de Dieu, et fait des lois pour protéger les animaux.
(1) Snifant Baffon, les animaux ont la conscience de leur extetenee actuelle, mais ils n*ont pas celle de leur existence passée. — (Disc, sur la nature des animatix), t. IV, p. 41, édit., in-4. — L'àme, dit Cliarles Bonnet, a si essentiellement plusieurs idées présentes à la fois, que c'est du sentiment des rapports de son état présent avec ses états antécédeota que découle la personnalité. Essai de psychologie^ ch. xxxiz.
(2) Soldini. De anima bruiorum eommeniarii, Florence, 1776. L'auteur de ce livre, asiex rare en France, était un religieux carme.
646 DES INSTINCTS BT Ol L^UfTILLIftBNCB.
Uo semblable procès» d'ailleursy ne pouvait être jugé à priori. Les bêtes n'étant connues que par Tobservation, il est évident que pour les mieux connaître, il fallait les observer avec plus de soin. Ajoutons qu'une étude plus approfondie de Tbommo pouvait éclairer la question par voie d'analogie. C'était là» en un mot, un problème dont la solution ne dépendait pas du raisonnement seul, mais du raisonnement s'exerçant sur un système de faits indiqués par l'observation, et vérifiés par rexpérience.
Les actions de l'homme ont deux mi^iles : dans les unes, l'esprit intervient par la raison, le choix et la volonté; ces actions étant choisies, sont libres ; étant libres, elles sont intdligantes. Los autres ont pour principe l'automatisme du corps. Tels sont, par excelleoce, les mouvements réflexes qui se produisent dans les criminels qu'on a décapités ; or, de deux choses l'une : ou bien le corps agit alors sans la participer lion de l'esprit qui ignore ce mouvement, ou bien l'esprit aper^l ce mouvement du corps, en s'y laissant ^traîner.
C'est jinsi qu'il y a dans l'homme lui-même une foule d'actions admirabtemeni enchaiiiées, coordonnées avec une scienoe supiénie* qui s'accomplissent cepeodant i son insu, et dont il n'a pas conseienee. Quoi de plus beau, quoi de mieux ordonné que cette suite d'opérations par lesquelles la digestion prépare un sao^ iM^uveaii, source de rénovation et de vie pour tous les organes? Quoi de plus savant que cet équilibre qui, dans l'état de santé, existe entre l'assimilation qui donne et les sécrétions qui emportent ? Cependant tout cela se fait sans que l'esprit en ail cousciencç, ^ans même qu'il ait la moindre idée des organes p«r bsqaels toutes œs merveilles s'accompUssent.* Or il paraît asse^ évident que ce qui s'accomplit h Yinm de 4*inteJlUgeiipo^ne sç.fjai!- poiwt par elle, le propre de l'inlelligencc étant d'agir;par mi\e d'une eomiaissanoe et d'^we 4kUmli^
J)B L'|IfTBU.lGBl!iCB, 647
claire des choses. D'autres fois, rautomate corporel se meut de lui-même, il est vrai^ mais cette teadaoce du corps à un cer* tain mouTea;ieoi, ou 4u moins sa résultante, esjL sentie par Tesprit qu'elle ^oUioJ^ ^ ^^ ^uie sentime;|it, et dans un sens déterminé. Or^ peUç He^d^^mce di^ corpç, en tan( qi^'elle est subif par rintelligeace, es( précisémept ce que bous aiipjns appelé f n^tiqct dans le paragrapfie préQÔde^t.
j(;;etfte4isyi»etion fondée s^ur Tob^eryation, ,et si éy^de^ pap elferm&QCie^ n'oyait {^injt,été faite p^ leç a^^ns philosç^Of ; cotpipiid Vixa& des bétes, ei?i,^r4i\ée par les mouyepienls 4*aulQ* mates admirables, accomplit des actions meryeilleuses, x>n i| pu, dans jcertaios cas, en iie tenait coippiM^^ue 409 résuj^, leur .attrÂJIi^ueir june in^Uig^^c^ sijipénevre jk oelle de l'hoi^me» puisqu^l iest bien cerltaî^ qa/^ P^u fait dans leç bites des choses qui surpassent ^of^e ^4®ljlect, ^m si Ton cou$i#re que toute ^ontanéité semble ^fwie dM dooHMAe de jces ^ons, toujours admirables mais fatales, on pourra croire d'ui^ auU*e cô;^ que les bêtes acçompl^seot ices merveilles copime ^ne horloge mesure le temps, c'^st-ànd^re en i^vjès machines, et peut-être 4 rinsu d'efles-jpaâKo^. Do9})le e|;,agéfratioi^ , double en^ur, qui ont en&nté d'autant pluf à/è livres que la questioi^ demeurait livr^ au caprice des hypoihèseSt NI Descartes, ni Georges Leroy (1), malgré ses curieuses observations, ni Réaumur, ni Condillac, ni Buffon ne sont sprtis de là. ]^e^aruç, le premier, a distingué r^sjti^ct d'avcic rintelligen,ce (3). Mais c'est surtout par les recherches de Frédéric Guvier et de M. Flourens que cette distinction s'est élevée au rang des vérijLésphilosophiqji^ les paient déipontrées.
, (J) Lê$lru fhiloiO^hiquts fur FûfUlli$fiHCê $1 i^ pirftcti^iliJ4 .(Ui fiH^^mofiXf 2* édition. Paris, 1802, tn-8.
(2) Observations physiques et morales sur V instinct des animaux, Amst., 1770, 2 vol. in-12.
648 DES INSTINCTS BT DE L*lNTBLITaENCS.
Cette séparation des phénomènes de Tinstinct et de ceux de rintelligence une fois établie, tout s'éciaircit et l'on commence à distinguer la limite qui s'élève entre les animaux et l'homme. Dans les premiers, les actes les plus considérables s'accomplissent dans le domaine d'un instinct souvent prodigieux anquel l'intelligence est soumise ; dans le second , l'instinct est pour ainsi dire anéanti dans l'immensité de son intelligence. L'instinct est, pour les animaux, une chaîne plus ou moins longue, qui limite la sphère de leur activité. L'intelligence de Thomme n'a pas de chaîne, ou du moins sa chaîne est brisée du jour où il quitte son berceau.
Les observations de Frédéric Cuvier ont été racontées et résumées dans un livre que je dirais charmant, si ce mot pouvait convenir à un écrit plein de profondeur (1). Ces recher* ches sont devenues ainsi doublement précieuses, et ce livre est comme un fleuve limpide où se sont unies les eaux de deux rivières fécondes.
La théorie nouvelle exprimée dans cet ouvrage n'est point un résultat de la méthode à priori. Tout, ici, vient de l'observation et de l'expérience. Il en résulte une distinction claire et précise des faits de l'instinct et de ceux de l'intelligence. Ici, plus d'exclusions arbitraires; les parts sont faites, et l'intelligence a la sienne.
Des faits nombreux ont, de tout temps, embarrassé les partisans du système des machines, et prouvent l'intelligence des bêtes. J'en citerai ici quelques-uns, qu'à coup sûr l'instinct n'explique pas.
1. Les orangs-outangs observés par MM. Frédéric Cuvier et Flourens, faisaient des choses admirables.
« L'un d'eux, pour ouvrir la porte de la pièce dans laquelle
(f ) P. Flourens. De C instinct et de rinUUigenee des mumaux.
DE L'ulTBIXIGSlfCB. 649
€ on le tenait, était obligé , vu sa petite taille, de monter sur « une chaise placée près de cette porte. On eut Tidée d*éloi* c gner cette chaise. L'orang-outang fut en chercher une autre c qu*il mit à la place de la première, et sur laquelle il monta € de même pour ouvrir la porte (1).
« L'autre savait très-bien prendre la clef de la chambre où « on l'avait mis , l'enfoncer dans la serrure , ouvrir la porte. « On mettait quelquefois la clef sur la cheminée. Il grimpait ' « alors sur la cheminée au moyen d'une corde suspendue au c plancher, et qui lui servait ordinairement pour se balancer, c On fit un nœud à cette corde pour la rendre plus courte, li c défit aussitôt ce nœud (2). »
2. La ménagerie du Muséum d'histoire naturelle possède en ce moment (1856), un magnifique chimpanzé (Trogl. niger). J'ai vu cet animal se servir très-adroitement d'une baguette pour chfttier des polissons dont les taquineries l'irritaient. U leur lançait avec force, au visage, le sable grossier dont le sol de sa cage était couvert ; ses gestes et ses ruses témoignaient d'un véritable calcul et impliquaient une véritable intelligence.
Non loin de lui vivait, il y a deux ou trois ans, une jeune femelle de mandrill, qu'une brûlure, suivie de rétraction, avait privée de l'usage d'un bras. Elle grimpait néanmoins avec adresse, mais en même temps avec une circonspection commandée par son infirmité. Un jour qu'elle se tenait suspendue à une corde , un petit singe vint, et, jouant avec le bout flottant de cette corde, la tendait et la relâchait alternativement. Ces manœuvres inquiétaient la pauvre estropiée. Que fit-elle? Elle descendit lentement, saisit avec ses dents
(1) F. GuTier. Deicript. d'un Orang^uiang. (Add. do Mméum, t. XYU. Cf. Flonrens. Loc, ctl., p. 42.
(2} Flourens. Loe» eii,^ p. 43.
660 DBS INSTINGTf BT DJI L^NTSIXIGENCX.
l'aMrémiié de la corde, et, renaontant ayae elle, ôf^ ^u sioge CjUi la troublait tout moyen de la dérangé (1),
3. Un magoty grand et fort mâch^, avait pour comnefîsal un coati, qu*il battait eouvent et tyrannisait de toutes les ma* nières. Celui-ci» se sentant le plus faibl^, ne se révoltait pas; mais, comme on va le voir, ce 9'était pas 4^ sa part ui^ oubli des injures qu'il avait reçues.
Je m^occupais alors de Tétiide ^es mouveInen^ pfaysionpmiqu/ss , et la viv^uité de ce magot le Tieo4^ (9^^ intéressant pour moi. Voulant un jour éti^dieir certa^ies ^icpressions, je m'aitacliais à le contrarj.er; îe parvins 4 in'emparer de sa main, et, la serrant fortement, je le maintenais 0\algré lui. A ce moment, le coati , qm gfm^^ àms la partie supérieure do la cage et piaraissait d*abord indi^^^ & <^te ac^e , deaceadît en toute hâte , et mordit fortepue^ 4e ses dentç figues 99n tyran à la cuisse. Qui qe verrait Ift 1^ proi^v^e dli^n^ yengeanae calculée, qui aUefid roceasioiQi et la saisit? Pe^ de seëfM K'oat plus frappé, et mon ami, M. le dAçtaur &imoad j^li( qui étaiit présent, fut aussi étonné qfm moi.
i. Les e}(emples d'aiMOMi^x Qui appr^aneot d'^auf^-^^pef à ouvrir oarijaines portes, ne sont ç^ absolumepA ra^es (s). Une abirtte que j'ai obeervée moi*fi|êw/e cbez mon /cousin, M. li»
(1) Je trouve un trait curieux de rintelligence d*un singe. « l'était anis, dK ToireUanca, avec ma famille auprès 4u feu. I^et dcifuesti^i;*^ Cûetienl eairs des chÀ^ignes so^s l^a cendre. Un Binage, très-aimé pour ses griDiaces, les convoitait beaucoup. Ne trouvant point pour s'en emparer de bâton à sa portée, il sauta sur un chat qui dormait, et le saisissant avec forée, en la pcessfot contre sa po|ititt0e, il prit una de 4es ^oUm elLà'ên servit pour Umt les marrons du feu. Aux cris affreux que poussait le <^at, chacun accourut ; la coupable et sa victime s'enfuirent alors, l'un avec son butin, l'autre avec sa patte brûlée. » Le curieux de la chose c'est, qu'après cela, Torreblanca conclut que les bêtes ne raisonnent point. Don Francesc. Torreblanca. EpUomei deliciorum in quibmê invocûtio 4Utmiomm HUeroemL Lib. XI de Magi&oparatriée, cap. xxv, 1618.
(2) Cela est fréquent surtout chez les Orangs et les filépbanls.
Bélou > savait ^M^vrir uj|6 {)orte ea «outovanA le loqf^^, Une autre chatte» dont mon collègue, M. E^gèaû I)ds«M#eto, m'a communiqué robaenratjon, tirait, pour se faire ouvrir^ le cordon d'une sonoeite. M. Dureau de la Halle a raconté un fait semblable. Laissons parler le spirituel écrivain ; < Un «bien « fut amené à Paris à l'âge de huit ans.. I^e même jour, il sort
< dans la rue et s'y ennuie, veut rentrer, hogne et aboie pour c se faire ouvrir; on ne l'entend pas» Survient on éljranger c qui frappe en levant le marteau et se fait ouvrir. Mon ehien f l'observe et rentre avec lui : ce même jour, je l'aï vu ^ fiûre c ouvrir six fois, en levant le marteau avec sa patte. Ifoief « qu'il n'y a pas de portes h marteau dans mon château où U c fut élevé» et dont i] n'était jamais sorti (l). tConi^d Ci^ lingius raconte une histoire pareille {2}.
On ne peut attacher beaucoup de confiaaee à Tbietcwe» tant dp fois rappelée, ^e ce chien qui, pour faire monter l'huila dans un vase, y jetait des cailloux; mais qui n'a souvent admiré l'instinct prodigieux des chiens d'aveugles? f ie me sqya f prins garde, djit Montaigne, cofpme ils s'arrêtent à certatfies
< portes d'où ils ont accoutumé de tirer l'aumône; comme M ils évitent des coches et des charrettes, lors mèn^ que, pour K leur regard , ils ont assez 4e place pour leur passage. J'«fi c ai vu le long d'w fosaé de ville, laisser un sentier plaÂn (et 4 uni, et en prenc^re m pire pour élçigiiLer aon maUre du £oiW§. % Joui cela se peut41 comprendre sans ratiaeination (9)1 p
Voici un fait dans lequel un chien ne montra paa mcKÛps d'intelligence. Je faisais rouler pa jour, devant une jeune chienne biiaque^ très-vÂve, la hovde d'un îeu de quille, et la f^iicnne 4^ courir. Rien Q'éjliaJt pl^a coi»«que que sa ^èce de
(1) Ann, des sciences naturelles, première série, t. XXI],p. 399. {i) tn principiis phihsopMœ. LeibnUH, p. 18, 19, 20. (3) Euays, liv. Il, ehap.zii.
652 DES liNSÏINCTS £T DE L'iiXTELLIGINCl.
ne pouvoir saisir cette boule, trop grosse pour l'ouverture de ses mâchoires; e]ie en était furieuse. J'eus l'idée de lui présenter la coche où la main s'engage, à l'instant elle y enfonça sa mâchoire inférieure, put saisir fortement, et emporta triomphalement son butin. A partir de ce moment , quand on lui jetait la boule, elle la faisait tourner entre ses pattes jusqu'à ce que la coche se fût de nouveau présentée. Ces faits indiquent de la mémoire, du jugement et de l'intelligence. En voici d'autres peutpêtre plus singuliers.
5 . J'étais interne, en 1840, dans le service de mon vénéré mattreet ami, M. Etienne Pariset , à l'hospice de la Salpfetrière. Les cours du service étaient immenses. Pendant l'hiver, elles furent hantées par un vol de belles corneilles mantelées (Çarvus comix, Lath.), que l'habitude ramenait tous les ans. Les pauvres folles et les infirmières aimaient ces oiseaux dont le mouvement et le babil égayaient un peu la solitude des cours blanchies par la neige. Les débris recueillis dans les sébiles étaient accumulés dans un baquet. C'était là le déjeuner des corneilles, qui ne manquaient jamais au rendezvous.
Cette félicité durait depuis plusieurs années; elle fut enfin troublée. Un élève de l'établissement, grand amateur d'ornithologie, convoitait la peau d'une de ces pauvres bètes. Gomment s'en emparer? Le moyen fut bientôt trouvé. Deux ou trois grammes de strychnine furent répandus dans le mets qui leur était réservé, et intimement mélangés avec sa masse; cela fait, on se tint aux aguets.
Quelques minutes après, les corneilles arrivèrent par ordre. Trois d'entre elles s'abattent les premières sur le bord du baquet, plongent le bec dans la pâte empoisonnée, s'enlèvent aussitôt, et, après quelques battements d'aile» retombent foudroyées.
DB L*lriTSLUGBllCEé 653
Pendant que ce drame s'accomplissait, toute la troupe avait suspendu son vol. Mais» au moment où les trois corneilles tombèrent, ce fut une explosion de vociférations affreuses, de cris de douleur et d'épouvante. A Tinstant, elles se débandèrent et s'enfuirent à tire-d'ailes. Depuis ce jour, elles abandonnèrent un lieu fatal, et on ne les revit plus de tout l'hiver (1).
Les Mouettes-rieuses {Larus atrieilla. Lath.) donnent souvent un spectacle touchant. Quand le plomb du chasseur a frappé l'une d'elles, ses compagnes l'entourent, l'appellent et cherchent à la relever. Ce dévouement les livre sans défense aux coups de leur ennemi.
Je ne puis m'empècher de citer ici un fait si extraordinaire, qu'à peine oserais-je y croire s'il ne m'avait été affirmé par des témoins dignes de foi. Un cultivateur prudent avait enfermé les raisins de ses treilles dans des sacs de papier. Cette précaution fut inutile. Des moineaux friands imaginèrent d'imbiber le papier d'une eau qu'ils puisaient avec leur bec à une source voisine. Le papier mouillé se déchirait aisément, et, grâce à cette effraction d'un nouveau genre, les raisins tombaient au pouvoir de ces larrons ailés.
Voilà des faits que les partisans les plus entêtés de l'auto*
(1) Mon eicelUnt ami, M. le D* Pocheran» m*a fait connaître le fait sni- ▼ant observé ches un Corvus splendenê (Yieill.) C'est le lieutenant Bargew qni le rapporte : « Un ofOcier de Tarmée de Bombay» dit cet écrivaio, m'a « raconté une anecdote qui prouve la eagacité de ces animaux, et dont il a « été lui-même témoio. Quelques-uns d'entre eux étaient perchés près d'un « Jeune chien, et le regardaient ronger un os. Ayant, selon toute apparence, « concerté un plan, l'un d'eux descend, s'avance et donne un coup de bec « sur la queue du chien ; celui-ci, irrité, se retourne pour mordre, un des « camarades du corbeau qui paraissait avoir été aposté pour cela, saisit cet « instant, saute sur l'os et s'enfuit avec sa prise. • In Proctedings of ihe Zoohgical toeieiy of tondùn, 18&5, p. 144. 11 est bien difficile d'accepter cet faits et de reftiser aux animaux une certaine Intelligence.
654 DES IliSIiNCTS BT DB L*lNTBLLIG£nCE.
matisme auraient certainement grand'peine à ^pliquer. Ils prouvèrent à tout esprit non prévenu que les bêtes ont de rinteUigenoe ; mais jusqu'à quel point en ont-eMes? D'où vient qu'avec les sens merveilieui dont elles sont douées» cette intelligence demeure statiomiaire dans l'espèce depuis le commencement des choses? Quelle espèce d'intelligence est-ce là?
Mon illustre et vénéré maître , M. Chevreul , a bien voulu me communiquer sur ce sujet deux observations dont le sens profond ne saurait être trop médité par les philosophes que êette question dilBcile intéresse. Un singe » du genre des Ba*bouinSy habitait aVec d'autres individus de son espèce une des cages de la Singerie du Muséum d'histoire naturelle. Les singes, Gonune chacun sait, sont très^riands, et si quelque bonbon ou quelque fruit est mis hors de leur portée, ils s'épuisent en vains effinrta^ et se livrent à des accès de colère accompa* gnés de grimaces comiques dont se réjouît le public. Dans ces toèotea oireoDÉlances , le Papion dont nous parlons ne se tenait pas povr battu. Saisissant sa queue d'une main , il s'en servait en guise de canne pour atteindre , au travers des bar-* reauz de sa cage, et ramener à lui les objets de sa convoitise. (Tétait là certainement de l'intelligence. Un pareil acte, étant individuel, ne pouvait évidemment pas être considéré comme un résultat de l'instinct. Mais voici le curieux de l'histoire : ce singe n'était pas seul dans sa cage; tous les jours il recomtnençait son manège devant ses compagnons. Ceux-ci lé voyaient faire : ils avaient des mains et une queue comme lui; ils avaient les mêmes désirs et les mêmes moyens d'y sati&» faire, et cependant aucun d'eux ne comprit Tindusliie de son camarade; aucun d'eux n'essaya de l'imitei*.
M. Chevreul a de plus observé une vache qui, pour passef d^un pré dans un autre, soulevait un système de clôtures asseï compliqué. Ses compagnes la voyaient faire, sortaient avec
Dfi L*1NTKLLIGENCE. 655
elle et profilaient de son industrie, mais sans la comprendre te moins du momie, sans se Tapproprier.
De iïiême, la petite chrite ^ucf aîeil occasion de vôîfeKêz M. de Bétou ouvrait une porte; les autres chats la voyaient faire, sortaient avec elle et n'apprirent rien.
Une remarque singulière» c'est que^ ce que les animaux n'apprennent point de leurs pareils^ ils le reçoivent quelquefois de rhommé. Tel fut, après le chien de Greilingius, celui de M. Durean de la Malle; telle fut encore la petite chienne braque doiit j'ai parlé ; mais, je le répète, dans l'ordre de ses actions exceptionnelles qui ne dépendent point de l'instinct, ils n'apprennent rieb de leurs pareils.
Quelle esl donc celte singulière science, qui s'improvise eu quelque sorte, et demeure incommunicable par voie d'imita* lion 7 11 n'est pas facile de s*en faire une idée bien claire. Chose remarquable I celle seiedoe^ que l'animal ne communique point êoeiahmenif peut se transmettre à ses descendants par la génération. Développée souâ forme d'une inspiration individuelle 4 elle peut se changer dans la race en un instinct nouveau. Gelte transnnssibilité est une des conditions de Id puissance medifieatrioe de rbemdie slur les espèces ith mestiques.'
Il paraît d'ailleurs que ces éclairs de seience qui étincellent çà et là ches les aninlaux n'embrassent pas tous les faits analogueS( mais des cas exclusifs. La science des bétes a un ca** ractère local, et, dans d'autres circonstances, l'ailimal devient impuissant et la perd. N'est-ce pas quelque chose d'inoompréhenslble, qu'une science qui ne domine qu'un seul failT Rien ne prouve mieux qu'il n'y a chez les animaux aucune idée générale des choses, mais seulement des idées exclusives et eoiicrètes ; à tel point que ce qui n'est point signalé pai^ l'instinct échappe le plus souvent à l'intelligence. 11 y a là tin problème
056 DBS INSTUCCT8 BT DB l'inTBLLIGBNCB.
qu*il est peutr-êire impossible de résoudre immédiatemeat. Ueareusement que Tétude comparée du langage, dans Thomme et dans les bêtes, ouvre une voie lumineuse, bien qu'indirecte.
$ s. DU langage des Uèimm.
Ce langage n*est pas particulier aux bêtes , nous le retrouvons aussi dans l'homme. Gribce à ce point de contact, il sera peut-être plus facile de les comparer et de décider en quoi ils difièrent. Nous avons déjà expliqué comment toute sensation dans l'état normal éveille un sentiment. Le sentiment de la douleur et celui du plaisir sont, pour ainsi dire, à côté de toutes les sensations, et mêlent, aux éléments fournis par elles, les résultats qui leur sont propres. Ainsi, indépendamment de ses propriétés particulières, toute sensation est, grâce à cette association, indifférente, agréable ou désagréable, et modifie l'harmonie du sens interne.
Toute sensation éveillant nécessairement un sentim^t, il en résulte, suivant la nature de l'animal, une stimulation spéciale, ou, si l'on aime mieux, un instinct accidentel, qui se manifeste par certains actes, ou du moins par des indices d'actes corrélatifs. Ces symptdmes , ces actes , ces indices , composent une sorte de langage automatique qu'on est convenu de nommer langage d'expression. Ce langage étant commun à l'homme et aux animaux, il n'est peut-être pas inutile d'y insister ici, d'autant plus qu'en général il a été fort peu étudié, les uns ayant jugé le sujet trop difficile, les autres n'ayant aucune idée de sou importance.
Un objet frappe les sens, il déplaît, intéresse, ou demeure indifférent. L'indifférence ne modifie point l'attitude du corps, l'intérêt éveille l'attention , le plaisir attire et la douleur repousse. C'est ainsi qu'on regarde, qu'on écoute, poursuivant ou saisissant un objet qui attire, rejetant ou fuyant, s^il blesse
DU LàTIGAGB DSS BÂTIS. 657
on menace. Tous ees mouvements qui ont un but direct et réel, méritent le nom de mouvements prosboliques (1).
Les mouvements prosboliques des yeux, des oreilles, de la bouche, des mains, de tout le corps en un mot, sont immédiatement interprétés, car il y a toujours une corrélation sensible de ces mouvements avec les sentiments qui les déterminent. L'œil s'ouvre-t-il modérément dans le regard, c'est que la sensibilité qui lui est propre n'a point été lésée. L*oreille se dirige-t-elle sans effort dans le sens d'un bruit extérieur, c'est que ce bruit ne la blesse poii^t; de même flairer doucement, déguster, avaler sans effort un aliment» c'est exprimer un sentiment agréable. Réciproquement, si les yeux se ferment ou se détournent, si les oreilles se couchent, si les narines et la bouche s'obturent ou rejettent, si le corps, en un mot, refuse, repousse ou fuit, crache ou vomit l'objet qui a déterminé la sensation, on pourra immédiatement conclure à l'existence d'un sentiment d'aversion.
Le degré d'énergie des mouvements externes dans des différents actes, donne la mesure assez exacte de l'énergie du sentiment intérieur ; ainsi, d'une manière générale à un état de complète indifférence correspond un relâchement général des muscles du corps ; à une volonté faible, des mouvements peu dessinés ; à une volonté forte, des mouvements énergiques; enfin, des contractions extrêmes expriment un instinct fuv rieux. De même, l'attention de l'ftme est-elle fixée sur un ob* jet, l'immobilité active du corps tendu vers cet objet révèle, sous une forme intelligible, l'état intérieur de l'âme.
Ces signes sont si simples, que le premier coup d'œil les fait comprendre ou saisir instinctivement. Us sont, d'ailleurs, rendus plus intelligibles encore par un certain consensus de
(1) De «foo&XJi, aeUon de jeter »ur, tpproehe.
658 DBS INSTINCTS BT DB l'INTBLLIGBNCB.
tous les organes qui s'émeuvent sympathiquement dans le sens de l'organe primitivement affecté. Ainsi, tout le corps s'associe naturellement aux mouvements de l'œil qui se ferme avec effort; dans ce cas, il se produit chez l'homme une moue très-marquée, et tous les animaux ferment instinctivement la bouche. Un son désagréable déchire-t-il les oreilles» les yeux se ferment d'eux-mêmes ; nous avons donné à ces mouvements qui se produisent dans un organe, à l'occasion de l'action d'un certain objet sur un autre organe, le nom de mouvements sympathiques.
Dans tous ces mouvements, il y a des d^rés. Le plus souvent, ils sont homogènes et de même sens, mais quelquefois des mouvements contraires s'associent. C'est ainsi qu'un ani« mal qui a le soleil dans les yeux, regarde autrement un (Ajet qui l'attire, qu'il qe le ferait en d'autres circonstances. 11 y a alors une combinaison singulière de deux tendances inverses: l'une qui pousse à regarder, et l'autre à détourner les yeux. De là, des attitudes contrariées pleines d'efforts et de luttes qui composent un groupe distinct dans le tableau complet dés mouvements d'expression.
Des mouvements un peu différents se produisent quand l'œil est fixé sur un objet menaçant. Dans ce cas, les sourcils s'abaissent, les zygomatiques et les canins font saillir les joues; la tête prend alors une attitude oblique, intermédiaire à la direction franche et à la fuite. Si la volonté hésite alors, les paupières s'ouvrent et se ferment alternativement, et de cette alternation résulte le clignement des yeux. On observe un grand nombre de faits analogues : une odeur fétide est^Ue examinée, les narines flairent dans l'attitude de la répulsion; la lèvre supérieure, semblable à un obturateur chez l'homme, est alors à demi soulevée et repoussée par la lèvre inférieure. Pour se faire une idée claire des mouvements analogues dans
DU LANOAOB DBS BÂTES, .669
ies animaux» il suffira d'examiner les pbiens qui saisissent entre leurs dents des musaraignes, des taupes, des crapauds; pendant qu'ils saisissent ainsi, Tattitude des lèvres exprime la répulsion et le dégoût.
Ainsi, quand des sentiments contraires affectent à la fois l'être animé, l'expression est mixte. Un seul sentiment agit- il, l'ex* pression est simple. Dans le cas d'expression mixte, les mouvements sympathiques se développent en général dans le sens du mouvement le plus fort. Ajoutez à cela le cri des réactions organiques, cette voix des émotions profondes, et l'pn pourra juger à quel point d'évidence immédiate m pareil langage peut atteindre.
Ce n'est pas tout. L'homme sait imaginer, et les animaux le peuvent aqssi, puisqu'il est indubitable qu'ils rêvent. L'imagination présentant à l'âme des fantômes des choses réelles, éveille des sentiments et provoque des appétits. Or, en tant que ces fantdmes sont des objets, c'est-à-dire des ima* ges de choses distinctes et différentes de l'animal, ils sont nécessairement conçus comme choses extérieures. Le chien qui rêve s'élance parfois et jappe; l'homme fait de même à son insu. Conçoit-il l'idée d'une chose visible? ses yeux regardent; a-tril ridée de sons agréables? il écoute; est-il occupé d'idées matérielles et de désirs plus grossiers? il flaire, il déguste, il savoure, il déglutit ; imagine-t-il des caresses ? son corps tout entier ondule à l'idée seule de ces chatouillements voluptueux.
La crainte, éveillée par des objets imaginaires , amène des effets semblables à ceux que déterminent des causes réelles. Dans le sommeil, elle provoque l'incube , et dans la veille les différents degrés de l'angoisse. En un mot, dans ce milieu imaginaire, l'âme agit comme dans le monde réel, et le corps suit l'âme, si je puis ainsi dire. Ces mouvements qui se déve^
060 DBS INSTINCTS BT DB L'iIfTBLLlGBEfCB.
loppent à Toccasion de causes fantastiques, sont désignés par nous sous le nom de mouvements symboliques.
Il y a entre ces mouvements et les mouvements prosboliques les plus grandes analogies. Dans Tun et l'autre cas, en effet, il se produit des mouvements sympathiques. Toutefois, les mouvements symboliques se distinguent par quelques nuances qu'il peut être intéressant de signaler.
C'est surtout dans Thonmie, et plus particulièrement dans J*organe de la vue, que ces nuances sont remarquables. Ainsi, l'esprit est-il attentif à quelque objet imaginaire, l'œil sera symboliquement attentif; mais ce regard sans but sera dirigé de manière à ne troubler l'attention de l'âme par la perception d*aueun objet externe. Les yeux alors regardent sous les paupières abaissées; d'autres fois, ils s'accommodent sur un point vide de l'espace où l'objet imaginaire est conçu.
Imagine-t-on des sons? l'oreille écoute, tout en fuyant les excitations extérieures. Cette attention symbolique est-elle' contrariée par des obstacles? un sentiment d'impatience et de gène est raconté par l'ordre entier des mouvements sympathiques; on se frotte les yeux, les narines se débarrassent d'obstacles imaginaires, les mains grattent les côtés de la tête, un effort marqué de lutte contracte les mâchoires^; tout trahit, en un mot, un sentiment d'embarras et de gêne dont l'expression s'est généralisée. Ces mouvements se rapprochent beaucoup de ceux qui dépendent de l'action réflexe; la volonté n'y est pour rien. Ils se développent avec une telle spontanéité, qu'ils passent souvent inaperçus, et l'intelligence qui les subit en ignore souvent le vrai sens.
Outre ces expressions spontanées de la forme visible, il y a celles de la voix; celles-ci ont une double signification, car la voix liée aux mouvements du poumon est un phénomène mixte qui participe à la fois de la vie animale et de celle des viscères.
DU LARGAGI DES BÉTRS« 661
Toutes ses expressions accusent cette double parenté ; un dé« sir vif réveille-t-il Torganisme? un mouvement homogène d*as* piration traduit ce désir dans la sphère des organes respira* toires, et s'appelle soupir. Au contraire, quand le corps vivant lutte contre la douleur, quand tous les organes la repoussent ou Texpulsent sympaihiquement, cet effort général se traduit selon le degré de son énergie par des gémissements ou par des cris. Les cris sont, en effet, une des expressions de Teffort. Si alors l'excès de la douleur a fait couler les larmes chez les ani^^ maux qui pleurent, l'obstruction des fosses nasales donne parfois à la voix un accQnt nasonné. Dans ce cas, l'expiration
est l'état normal et n'est interrompue que par de courtes et pénibles inspirations. De là, le sanglot dont la violence éclate surtout quand l'excès de la douleur a jeté les viscères dans les convulsions désordonnées de l'angoisse.
Le rire est précisément le contraire du sanglot. Le sanglot, avons-nous dit, se compose de courtes inspirations auxquelles succèdent des expirations prolongées. Le rire, au contraire, est un état prolongé d'inspiration interrompu par de courtes expirations. Ces réactions ont un caractère hystérique et peu* vent subir des modifications infinies.
Les caractères du cri sont très-variables. Plus l'effort est grand, plus le cri est aigu • Tels sont les cris d'un animal qui lutte avec rage ou s'élance. Se concentre-t-il, au contraire? le cri est grave ; l'aigu correspond à l'extension du corps, le grave à sa contraction. Un animal se ramasse-t-il sur lui-même? recule-t-il? sa voix s'abaisse à des tons graves; s'allonge-t-il, au contraire? elle s'élève de plus en plus. C'est ainsi que la voix exprime comme les attitudes du corps les mouvements l'âme.
Les cris, considérés comme expression sympathique des volontés et des passions, pourraient être justement appelés des
669 DES IlVSTmCTS ET DE L'iIfTELLIGENCB.
gestes de la volt. Ils peuvent» par leurs modifications infinies, traduire toutes les nuances des sentiments dont l'animal est agité. Un chien qui attend qu'on lui ouvre une porte en donne aisément la preuve. Ses premiers cris sont un simple avertissement; ils sont brefs, il accuse par eux sa présence. Sont-ils inutiles? l'attente se change graduellement en impatience, et rimpatience en douleur. Ainsi, aux simples appels de la voix succèdent des jappements précipités, des hurlements, et enfin des gémissements plaintifs. Ces nuances expriment naturellement les modulations des sentiments intérieurs. D'une manière générale, le ton de la voix s'élève d'autant plus que l'impatience est plus vive; mais ce même animal recule-t-il devant quelque étranger dont il soupçonne les intentions à son égard, le ton de sa voix s'abaisse au point de se résoudre en un murmure sourd, plus semblable au bruit d'un cot\\s vibrant qu'à un son véritable. Il gronde ^ sorte d'expression vo* cale qui, chez les animaux malades que le moindre contact effraye, précède presque toujours le cri.
Ceci posé, la' violence ou la faiblesse du cri, la précipitation ou la lenteur de ses périodes, seront les conséquences naturelles du degré d'énergie des passions. Ajoutez à cela les mouvements qui changent les attitudes du squelette et les frémissements sympathiques des peaussiers, et le langage d'expression paraîtra d'autant plus intelligible, quUl est éminemment naturel et spontané.
L'homme, ce roi de la nature vivante, exprime ainsi ses passions comme les animaux. Lactance dit fort bien, en parlant des bêtes : « Proprius homini sermo est : tamen est et in illis qusedam similitude sermonis, et cum irascuntur, edunt sonum jurgio similem (1). » Hais admettre sur ce point qu'ils
(1) L. Cœlii Uctuitii.Firmltoi 2>« Ira Dei, Ub. cap. vu, p. 471. ADtwerpie, 1570.
DU lAIfOAGI DES BâTBS. 663
n'ont qu*an vestige de langage n*esi pas assez dire. Ces expressions sont pour le moins aussi variées» aussi puissantes chez eux que dans l'homme. Qui mieux qu'elles, surtout les mammifères carnassiers, exprime le désir ? Qui mieux qu'elles sait mendier ou donner des caresses? Qui a plus de joie ou de douleur? Les physiologistes le savent, eux, qui tous les jours les sacrifient sans pitié. Ainsi, Lactance ne leur donne pas assez. D^un autre côté, le P. Bougeait leur donne beaucoup trop. Il est vrai qu'il s'amuse ; le titre de son livre le dit assez (1).
Les expressions du geste se développent parfois dans un sens métapAoriqve. Les chiens et quelques ruminants, tels que les girafes , témoignent leur affection en léchant la peau de leur ami comme pour le savourer. L'homme a le baiser, qui est une expression plus délicate , mais de même ordre ; toutefois, le geste des bêtes a peu de métaphores, tandis que celui de l'homme est un trope perpétuel.
Le langage d'expression est riche, surtout chez les animaux qui vivent en société. Il rend plus intime les liens de leur association. Il est indubitable qu'ils s'appellent entre eux et se convient à des actions communes. Ainsi les mères appellent leurs petits*^ ainsi, les chiens se convient à des chasses cornmunes (2), et tout cela n'est rien auprès de la merveilleuse entente qui règne chez les fourmis et chez les abeilles. Gela va au point qu'on serait tenté parfois de leur accorder beaucoup plus d'intelligence qu'elles n'en manifestent à d'autres égards; mais il y a ici bien des causes d'illusions. Rappelons que le propre de l'intelligence est de se devoir presque tout à elle-même. Elle doit tout acquérir, sinon elle est vide. L'instinct, au contraire, à son heure, sait tout de science infuse ;
(I) Anuuement philoiophique sur le iangagê des bêles, Parif, 1730. 3* part. (3) Cf. DoreaD de la MaUe. Ménwire cité.
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les petits font d'eux-mêmes et parfaitement ce que faisaient leurs parents. Ils n'oublient rien de cette tradition instinctive, mais» en revanche, ils n*y ajoutent point. Rien ne change dans cette monotone république des bêtes; leur science se transmet, non par le langage, non par la raison, mais par la génération. On a beaucoup parlé de ces oiseaux qui, pareils aux hirondelles, dirigent le premier vol de leurs petits, mais cette éducation elle-même est un résultat de l'instinct. L'intelligence, comme un Protée, change à tout instant ses voies ; Finstinct, au contraire, est invariable, et son ornière est étemelle.
Dans certains cas, cependant, il parait se modifier et recevoir quelque variété de la diversité des circonstances. Enfin, il est des cas, et nous en avons cité quelques-uns, où les animaux donnent des preuves non équivoques de jugement et d'intelligence. A cet égard , Wolf a fort bien dit : « Bruta habent analogum rationis ; » mais ce jugement des bêtes saisit Toccasion par une intuition spontanée, sans jamais s'élever à des inductions supérieures; enfin, il ne peut rien hors du domaine naturel de l'institict, ce sont là, pour parler le langage de Leibnitz, de simples consécutions, et ces éclairs d'intelligence sont trop rapides et tcop rares pour illuminer le do< maine si vaste de la science.
On peut distinguer quatre éléments distincts dans le langage de l'homme, savoir :
1» Le langage automatique et spontané des cris et des gestes qui lui est commun avec les animaux , quUl se développe , dans le sens prosbolique ou symbolique, ou dans le sens métaphorique ;
2o Le langage de désignation ;
3* Le langage d'imitation ;
DU LANGAGE DB l'hOMMK. 665
4* Enfin, le langage algébrique qui est tout entier Tœuvre de Fesprit.
1. Le geste et le cri se développent dans Thomme, suivant les mêmes lois que dans les animaux, mais ils se développent surtout dans le sens métaphorique (!)• Un sentiment s'éveillet-il à l'occasion d*une idée abstraite et complètement étran* gère au domaine des sens? ce sentiment sera exprimé, et par rapport à l'idée qui Ta déterminé, le geste expressif sera une métaphore. Sommes-nous, par exemple, attentifs aux propriétés géométriques de l'espace? nos yeux exprimeront métaphoriquement cette attention ; l'homme qui se livre à des raisonnements compliqués semble écouter sa pensée. L'idée nous affecte-t-elle de manière à éveiller en nous des sentiments de plaisir et d'aversion ? ces sentiments modifieront tous les organes dans la sphère de leur activité propre. Ainsi, les yeux contemplent, les oreilles écoutent tout ce qui éveille l'amour, le corps le poursuit, les mains le caressent et l'attirent. L'idée est-elle, un motif d'aversion? les yeux se détournent ou se mettent en défense; la tête s'enfonce entre les deux épaules comme pour protéger l'organe auditif; le nez et la bouche refusent ou rejettent; la bouche crache des lèvres ou de la gorge, et cette répulsion métaphorique peut aller jusqu'au vomissement; enfin, le corps tout entier se défend et recule, alors qu'il s'agit d'une idée, d'une proposition purement rationnelle et abstraite.
L'esprit s'applique-tril avec effort à Tintelligence d'une chose? Le corps traduit cet efiort intellectuel à sa manière;
(1) Le caractère métapboriqne des gestes avait été parfaitement démontré par Diderot. {Lettre *ur le* eourds et mueu). Mais il faut consulter surtout sur ce point Tadmirable ouTrage de Engel {tâées êwr le ge$u et sur tacikm théâtrale^ traduit de Fallemand, Paris, 178S, 2 toI. ln-8«). Chose singaûère, le nom de Lairater est populaire, et celui de Engel est presque ignoré !
666 DBS INSTINCTS BT DB L*IimLLIGBIfGE.
les yeux regardent atec une insistance pénible ; la tète feint d'écouter atec effort ; les dents sont serrées par Tapplication des masseters; le cou se roidit» les mains se crispent parfois, et cette volonté de l'esprit s*exerçant sur des idées pures^ s'exprime par des contractions métaphoriques des muscles. La conception de ces idées est-elle difficile? leur marche estelle embarrassée? Le corps exprime cet embarras; tels on voit les orateurs en suspens se racler le gosier comme si des mucosités embarrassaient la gorge, se gratter la tête, les lèvres ou quelque autre partie du corps, comme si des démangeaisons importunes contrariaient l'attention. Un de nos amis, homme distingué, imagination ardente et grand créateur d'utopies qu'il aime à expliquer, a la parole moins prompte que l'esprit; l'expression ne lui vient pas toujours. On le voit alors chasser brusquement de l'air par le nez, comme si quelque obstacle obstruait les fosses nasales et gênait la respiration. Des faits de ce genre se rencontrent partout.
Ainsi s'expliquent encore une foule de gestes dont l'origine est en général mal appréciée. Le signe par lequel nous accédons à une proposition n'est qu'un mouvement métaphorique de soumission corporelle. Le non est un indice matériel de refus et de révolte. Est-on en butte à des instances pressantes ? on fait effort des poings et des épaules, on secoue la tète, on repousse avec les coudes, on tord ses mains comme pour briser des liens invisibles.
L^idée qu'on se fait de soi-même ou d'autrui s'exprime par des voies pareilles. Qu'est-ce que l'admiration, sinon l'admission joyeuse d'un certain objet par les yeux? L'expression de l'amitié se compose de mouvements de flair voluptueux et de dégustation satisfaite^ L'orgueilleux se déguste lui-même ; le mépris, au contraire, expue, crache on vomit. On n'en finirait pas, si l'on voulait entrer dans le détail de ces choses.
DU LÀNGÀGB DB l'hOMME. 667
II y a deux sortes de plaisirs ou de sentiments, dans Tordre de ceux qui sont agréables : le plaisir de vie et le plaisir de volupté. L'intelligence s'éveille^trelle à la lumière d'une idée? Il surgit des signes d'excitation expansive dans tout le corps et les phénomènes de l'admiration se développent. Telles sont les expressions du plaisir dont une idée intelligible est Télémont essentiel ; mais ce plaisir est-il de ceux qui ramènent Tindividu vers lui-même? Incline-t^il, en un mot, vers la vo» luptéy d'autres phénomènes se manifesteront; l'homme s'en* veloppe, en ce cas, pour jouir, et tous ses gestes, toutes ses attitudes expriment Tégoisme satisfait. Ces expressions sont automatiques; elles se produisent à Tinsu de Tintelligence, et pareils au héros de Molière, la plupart des hommes font des métaphores et de très-fines, sans le savoir. A vrai dire, ce n'est là qu'une extension du langage des animaux.
2. L'homme exprime souvent ses idées en en désignant Tobjet. Les animaux ne sont pas absolument^ privés de cette faculté ; les chiens en donnent souvent la preuve : un chien de Terre-Neuve, très-ardçnt et toujours désireux de s'élancer dans l'eau, à la poursuite de quelque projectile flottant, allait de lui-même chercher et choisir un morceau de bois qu'il m'appcM'tait. On en a vu qui allaient demander du secours pour leur maître et cherchaient à attirer vers lui ses amis, en les tirant par leurs vêtements. Ce langage implique déjà plus d'intelligence, il parait fort en usage parmi les animaux qui vivent en société, et il semble leur suffire. Il explique une multitude de conventions tacites qui s'établissent entre les bêtes, mais ici s'arrête leur langage; l'homme seul possède les deux formes supérieures.
3. Il y a chez les animaux des vestiges évidents de la faculté d'imitation. Sur ce point, les singes sont célèbres parmi les mammifères; toutefois on n'en cite aucun qui ait imité le lan-
668 DBS INSTINCTS BT DB L'iNTBLLIOBNCB.
gage de Thomme. Linnœus, cependant, dans ses phrases poétiques, attribue la parole aux mammifères.
« IhmmalU plloim in terra gradinntar loqaentia. »
Hais le bon sens des hommes du vulgaire ne va pas jusque-là. € Il ne lui manque que la parole, » me disait un jour une bonne femme folle des merveilleuses gentillesses de son petit chien. C'était vraiment fort bien dit; en effet, bien qu'elle lui parlât toute la journée, il avait tout appris, hors à parler; et ce n'était pas qu'il fût sourd, loin de là. Pierre Quinqueranus ne doutait pas que les bêtes ne pussent exprimer leurs idées, si elles avaient un langage articulé.
On a très-peu d'exemples avérés de mammifères ayant , je ne dis pas parlé, mais imité quelques paroles de l'homme; car nous devons laisser de côté l'ànesse de Balaam , et surtout les histoires ou' plutôt les contes de Julius Obsequens (1) et de Pline (2). Ceux de mes lecteurs que ce sujet intéresse, consulteront Bochart avec fruit (3). Une seule histoire est digne d'atr tention , celle d'un chien qui avait appris d'un petit pfttre à prononcer quelques mots allemands et français; ce fait a eu Leibnitz pour témoin (4). Ce n'est pas d'ailleurs que les mammifères n'aient tous les organes extérieurs nécessaires à l'articulation d'un langage, ce que Perrault (5) et Tyson (6) ont fort justement remarqué. Cependant les plus élevés parmi eux, quedis-je? le paradoxal orang-outang lui-même, ne ^reproduisent point les voix de l'homme. 11 faut donc reléguer parmi
(1) Jalil ObMqaentis, De prodigiiê, liber. &) Pline, Ub. YIII, cap. 68.
(3) De ammaUbuif 11, oap. xiv.
(4) But. de VAcad. du te. 1715. Cf. Wolf, P#ye. roi. leet. IV, eap. m, $759.
(5) DeseripHon ûnatemkpie de deux eapejeui,
(6) ilnafomy o/a pygmie. London, 1699, ln-4, p. 55.
DU LANGAGE DE l'hOMME. 669
les fables ce que les anciens racontaient de VHyène. Ils afBr* maient qu'elle satait imiter le vomissement de l'homme, atti* rant ainsi les chiens qu'elle dévorait. Quant à la Crocute^ pa* reiile à la fabuleuse Mantiehare^ du fond des bois où elle était cachée, elle écoutait les discours des bûcherons, et surprenait ainsi les noms de ceux qui s'appelaient réciproquement ; une fois instruite, elle les épiait , et , les appelant d'une voix humaine, les attirait au loin pour les dévorer (1).
On est revenu de ces fables; mais quelques observations semblent démontrer que certains mammifères ne sont pas absolument incapables d'imiter le chant de l'homme. Leuret (t. I, p. 470) a rappelé, d'après H. Dureau de la Malle, le fait singulier d'un chien auquel son maître, le docteur Bennati, avait appris à chanter. Longtemps auparavant, Jérôme Rorarius avait signalé un fait à peu près semblable, a lUud singulare, quod cum circitor è sinu libellum extraheret musicis notis depictum, canis ad genua exsiliens, caneatem sectabatur, voce nunc acutâ, nunc gravi, mode continuato spiritu in longum tracta, mode inflexo variatâ (2). » Ces faits sont fort rares. Qu'en faut-il conclure? Que les mammifères parlent ou chantentf Non, sans doute, mais qu'ils imitent.
Cette faculté d'imitation est d'ailleurs fort peu développée chez eux. Elle l'est bien davantage dans les oiseaux. Les corbeaux, les pies, les geais, les serins, les perroquets surtout sont justement célèbres à cet égard. Les Américains célèbrent les talents merveilleux du Moqueur {Turdus orpheus^ Lath). Mais tout cela se fait par un pur instinct d'imitation, sans aucun but, sans aucune intelligence réelle de ces actions; aussi
(1) Claudii ^liani, D« ammaUêom natwrA, lib. Vil, oap. xxii.— Pline, Ub. Vlll, cap. xuv.
(2) H. RoFarii. Quod animtUia bruta gœpè raiimu MUmmr meWu homin€, lib. VII.
670 DES INSTINCTS ET DE L*nmLLlGENCE.
cette faculté demeure-t-elle stérile. Un singe Yoit41 im menuisier scier une planche, il s*intéresse en apparence à ce mouvement, puis il profite d'un instant favorable, s^empare de la scie, la pousse, la ramène, mais sans but, sans aucune idée d*un résultat. 11 s*inquiète des mouvements de la scie, mais ne se doute pas qu'elle coupe; la preuve de cela, c'est qu'il ne songera point à s'en servir pour couper le bâton auquel il est enchaîné. Il en est de même des corbeaux ou des perroquets auxquels on a appris à parler. Ils répètent machinalement des phrases comiques, qui font rire et surprennent par ces applications fortuites qui ont rendu célèbres le corbeau d'Auguste et la pie de Lavarenne ; mais , de tout cela , il ne résulte pas un langage, c'est-à-dire une communication et un échange d'idées. On peut donc admettre dans les bètes une faculté d'imitation brutale, mais sans aucun profit pour Tintelligence.
Il n'en est pas de même quand l'acte simple dont l'anima! est témoin, réalise un but instinctif ardemment désiré. Sou* vent alors il s'établit entre l'idée de cet acte et la satisfaction de l'instinct une corrélation si intime , qu'un nouveau désir semblable pousse à la reproduction de Pacte. C'est ainsi que le chien, dont M. Dureau de la Malle a parlé, aperçut empiriquement la relation qui existe entre le choc du marteau et l'ouverture de la porte, après avoir attendu longtemps l'occasion d'y rentrer. Celui dont parle Creilingius n'apprit la même chose qu'après avoir longtemps épié l'occasion d'entrer dans une maison où l'attirait une petite chienne. La chatte que ]'ai observée chez M. de Bétou apprit le moyen d'ouvrir une certaine porte, et le retint par suite de l'état d'excitation où l'avait mise le désir de retrouver ses petits. Ce résultat est donc le fruit de l'attention exaltée par les sollicitations de l'instinct. Hais les animaux ne paraissent pas s'instruire entre eux , quant à ces faits exceptionnels. Les observations recueillies
DU X.ÂIIGAOB DE l'HOMVB. 671
par M. Chevreul en sont la preuve. Ils ne semblent pas, d'ailleurs, alors qu'ils imitent, avoir de leurs actes une intelligenee bien claire, car ils ne les généralisent pas. 11 n*est pas absolu* ment certain qu'un chien qui, en frappant ou en sonnant, fait ouvrir une certaine porte , sût de la même manière en faire ouvrir une autre. On dérouterait probablement toute cette science en transposant à droite une sonnette placée à gauche, ou même en peignant un marteau d'une couleur différente. Je n'ai point eu l'occasion de faire ces expériences ; qu'il me soit permis d'en constater ici l'utilité.
Mais si loin que puisse aller cette faculté d'imitation, nulle part elle ne sert chez les animaux au développement du langage; l'homme seul a ce privilège. Comme les bétes, il exprime les sentiments qu'il éprouve; il sait comme elles en indiquer l'objet , mais il sait de plus l'imiter et le peindre. L'animal, quel qu'il soit, ne peut, en aucun cas, désigner une chose absente, parce qu'il n'a aucun moyen de la représenter. Il comprendra tout au plus la désignation faite par l'homme, mais il n'ira point au delà; c'est là le née plus uUrà de son intelligence.
Il est donc absolument faux de dire avec Porphyre que l'homme ne diffère d'avec les bêtes que du plus au moins. L'animal a sans doute des idées, on n'en saurait douter puisqu'il rêve. Hais son langage exprime seulement les sentiments qu'éveillent ces idées; en un mot, il n'est que sensible. L'homme est sensible aussi , mais de plus il est peintre. Il ne lui suffira pas, en général, d'exprimer son désir, il en désignera l'objet absent, il le peindra par son geste, par certaines modifications de sa voix. L'animal n'a jamais que l'idée de ses sentiments actuels; l'homme seul peut avoir l'idée d'une idée»
Or qu'est-ce que l'idée distincte d'une chose? Cette question est fort clairement résolue dans le savant et philosophique
672 DBS IlfSTIlfCTS ET DB L'iRTELLIOBIfCB.
ouvrage de M. Chevreul. Une chose étant connue par l'ensemble de ses propriétés , la représentation complète de cette chose comprendra la représentation de tous les faits distincts dont ridée de cette chose comprend Tidée. Ainsi, la faculté de peindre implique celle de distinguer dans un objet toutes celles de ses parties et de ses propriétés qui peuvent être perçues par les sens; elle suppose en un mot la faculté d'abstraction. Ainsi, une représentation complète d'un objet comprend la représentation de sa forme, l'imitation de certains sons, et, dans tous les cas, une mimique expressive indiquant de quelle manière tous les modes de sentir sont intéressés par lui.
Il y a une sorte d'imitation plus élevée encore en tant qu'elle suppose une faculté d'abstraction plus parfaite, c'est la désignation de l'objet par la représentation exclusive de son caractère dominant. Ici la partie est prise pour le tout. Cette sorte d'imitation métonymique représente plus particulièrement les caractères qui sont du domaine de l'ouie. Cela est naturel, parce qu'il s'établit entre l'idée d'unç chose quel- * conque et les bruits par lesquelles elle s'annonce, une corrélation naturelle. Les animaux eux-mêmes écoutent les sons et les comprennent. On éveille très-bien l'attention d'un chien en imitant ses jappements. Les oiseaux se laissent séduire aux appeaux. L'araignée entend le bourdonnement de la mouche qui s'approche de ses filets, et se tient prête à la saisir. Enlin, les insectes chanteurs s'appellent de loin par des stridulations assidues. Or, tout signe qui annonce naturellement la présence d'un objet peut être considéré comme son nom primitif. Ce nom est aisément compris même par les bêtes; mais l'idée de ee nom est si bien liée pour elles à l'idée de la chose ellemême, qu'il en est inséparable, et nulle d'elles ne sait l'imiter pour la représenter. Chez les petits enfants, au contraire, cette faculté se développe spontanément et d'une manière merveil-
DU LANGAGB D£ L^HOHMB. 673
leuse. Us désignent immédiatement un chien ou un mouton par des jappements ou des bêlements. Les animaux qui tirent leur nom vulgaire de leur cri sont innombrables. Tel est le bélier; le grillon est, en patois, appelé gri-grù Le nom de la cigale est une imitation de son chant. En Afrique, une naouche venimeuse est appelée tsé4sé. Le nom grec du mulet, iwtf^, est tiré du hennissement; de même, celui du coq, en français, est une véritable onamatopée. Le nombre de ces noms imitatifs est d'autant plus grand dans les langues , que Thomme est plus près de la nature. De même, certaines causes sont désignées par la représentation de leurs effets immédiats; de là le nom de Frigns^ qui est l'imitation du frémissement oral, Frry que le froid détermine. D'ailleurs, ces onomatopées ne sont pas identiques chez tous les peuples, et s'il y a plusieurs gestes vocaux possibles pour un même sentiment, i'ùn pourra être pris pour l'autre; nous disons frissonner; l'Océanien dit haaanu^ dont le radical est évidemment le geste vocal haaah^ que fait entendre un homme qui expire en frissonnant. Grogner, a pour équivalent amiiamt^, mumuhu, le seul peut-être qui fût possible dans une langue où Yr n'est point employée. Mais il suffit d'indiquer ces choses. Les mots fétidité , puanteur^ ne sont que des dérivés des gestes vocaux Ftfy Ptt, par lesquels nous réagissons contre une odeur mauvaise.
Ainsi, l'homme ne se distingue point d'avec l'animal en tant qu'il a des sensations, des sentiments et des volontés qu'il exprime, mais surtout en tant qu'il sait exprimer et représenter les idées qu'il a des choses. Il participe à cet égard de la puissance créatrice de Dieu. Dieu seul, il est vrai, crée des substances, mais il a communiqué à l'homme seul le pouvoir de créer des formes et de les définir (1).
(I) Voyez P. iolly, De Cimiuuion considérée dans ses rapports avec la phUo*
674 DBS inSTIIfCTS BT DB l'IRTBLLIGBNCB.
4. Toutefois certaines qualités ne peuTent être dépeintes ni par Timitation directe, ni par voie d*analogie. Ainsi, par exemple» une choee est roiigey elle est bleue, elle est blanche. L'homme n*a en lui aucun moyeu direct de peindre le rouge, le bleu, le blanc ou les autres couleurs. 11 ne le peut ni par les sons, ni par les gestes. D*autre part, certaines idées ne représentent ni une chose ni une qualité, mais certaines manières d'être, certaines relations, ou de succession, ou de simultanéité , certains modes très-généraux , certaines conditions d'existence. Ces idées» il est vrai, ne sont pas absolument étrangères aux animaux. Ils ont en effet un certain sentiment de retendue, puisqu'ils marchent et sautent avec précision; du temps passé, puisqu'ils regrettent; du présent, puisqu'ils jouissent; du temps futur, puisqu'ils ont dans certains cas des prévisions, des craintes et des espérances. Mais ce sont là des idées concrètes qui ne s'élèvent jamais au degré d'abstractions véritables. L'animal a bien l'idée de son repos, de son mouvement, de l'arrivée future du maître qu'il attend; mais s'il a l'idée d'une chose à venir, l'idée abstraite d'avenir lui échappe. Or, ces abstractions, si élevées qu'elles n'ont point d'expressions adéquatesi^ont cependant un nom dans le langage humain. De même, les idées de causes n'affectent point les sens. Ce sont là des conceptions pures de l'espriL Or, comment exprimer des idées qu'on ne peut peindre et qui sont au-dessus des sens?
11 y a deux voies, deux méthodes par lesquelles elles sont exprimées ; l'une est Tropique, l'autre Algébrique. Ainsi, dans le langage symbolique, l'idée de force peut être représentée par les attributs du lion; l'idée d'élévation par ceux d'un aigle; la bassesse par un serpent ou un vermisseau. En général, dans ce cas, le tout est pris pour la partie.
aophie, la morale et la midednt (mémoires de TAcad^mic de médecine, Paris. 1846, t. xif , p. 6St et taW.)
DU LANGAGE AE l'UOMMB. 675
Hais la seconde méthode est à la fois plus prompte et plus sûre* Tout fait, associé par Thabitudc à une idée lui devenant corrélatif, peut être pris pour elle, en tant qu'il la rappelle par suite de celte association acquise. Ainsi, par une convention arbitraire, une idée quelconque pout être représentée par un signe quelconque. M. Flourens dit fort bien, en comparant le langage des bètes à celui de l'homme : c Ces voix, ces cris, « -ces accents , ces gestes ne sont qtie l'expression forcée et « non voulue des affections des bétes; ce n'est là, si je puis « dire ainsi , que le langage du corps. L'esprit a aussi son c langage où tout est artificiel, créé, convenu, voulu. Quand c j'attache un mot à cette idée, c'est que je le veux. Je puis « le changer pour un autre. Si |e sais vingt langues, j'ai vingt c mois pour la môme idée. Dans ma langue même, j'ai le c mot parlé et le mot écrit. Tout est signe pour Thomme, c tout peut lui être langage : nos monnaies sont des langues, c car elles nous représentent des suites d'idées convenues. » C'est donc ici le triomphe de l'espril pur; rien n'y est subordonné à l'organisation ; rintelligence donne aux choses les noms qu'elle a voulus. £ile désigne à l'esprit des sons par l'œil, el des couleurs par l'oreille. Elle exprime l'espace et le temps, la passion et l'action. Elle a un nom pour rétré, que dis-jelf pour l'absence de l'être, et, par cette merveilleuse puissance du langage algébrique, règne dans le temps comme Dieu dans Téternité.
Ainsi nous considérerons comme un simple jeu d'esprit cette proposition de Lactanoe, que l'homme ne diffère des animaux que par la religion* La religion est sans doute propre à l'homme, et les bétes n'en offrent pas le moindre vestige; mais tous les hommes ont-ils un culte? Certains sauvages sont si abrutis qu'ils ne paraissent pas avoir la moindre idée oe Dieu; et, quant à l'idée de justice, ne pourra-t^n pas, en
676 DKS INSTINCTS feT DE L^INTELUGBNCK.
voyant certaines races vivre de guerre seulement, se régaler de chair humaine, et, la plupart des blancs vivre de vols et de calomnies, donner la préféreYice aux animaux ? Hais la faculté du langage algébrique, en délivrant rinteliigence de Fesclavage des sens, est la condition première de toutes les idées morales. L'idée de nombre elle-même n'existeque par elle. Tout nombre comprend en effet Tidée abstraite d'unité et peut être représenté par M -t* If M étant le signe d'une collection définie d'unités. Or, une pareille idée ne peut venir des sens, Texpérience démontrant que la plus grande valeur de M, appréciable dans une sensation immédiate ^ est àe deux ou trois tout au plus ; ceci s'accorde assez bien avec le fait dont Leroy a parlé.
On sait, dit-il » que les pies sont fort cauteleuses : c Pour « tromper cet oiseau inquiet, on s'est avisé d'envoyer à l'af* « f(it deux hommes, dont Tun s'y plaçait et l'autre passait; c mais la pie compte et se tient toujours éloignée. Le lende- « main, trois y vont, et elle voit encore que deux seulement c se retirent. Enfin, il est nécessaire que cinq ou six hommes c en allant à Taffût mettent son calcul en défaut. (1) »
Si la pie ne distingue pas en quoi quatre hommes différent de cinq, cela ne veut pas dire qu'elle peut compter jusqu'à quatre, cela prouve, au contraire, qu'elle ne compte pas du tout. Si trois hommes peuvent à la fois frapper ses sens, elle distinguera aisément trois de deux, sans les compter. De même trois objets affectent nos sens autrement que deux, mais notre œil ne distingue pas neuf de dix ; ceci est l'affaire de l'intelligence. Le nombre n'est ni dans les sens, ni dans l'imagination, par conséquent l'idée qu'on en a, suppose un langage formel. Ce que nous avons dit de l'œil est également vrai de l'oreille, elle peut conserver des impressions distinctes, de longues
(1) Letirei mut CinteUigence et la perfeeiibilUé des anànaux.
0U LARGAeE DB l'hOIUIE. 677
périodes de sons, bien que l'esprit en ignore le nombre (1).
Ainsi» l'homme est distinct des animaux» il r^gne dans une sphère supérieure ; mais s'ensuit*il que ceux-ci n'aient point d'âme? Au risque d'encourir cbmme Daniel Sennert (2) le reproche d'impiété» je déclare ne pouvoir me résoudre à croire que les bêtes sont dépourvues de sentiment; et le bon sens dit avec Straton» le physicien» que le sentiment implique une âme individuelle.
Maintenant» que peut l'intelligence' de l'homme au-dessus de celle des bêtes? Gela n'est-il pas assez prouvé? Qui a su, comme un autre Prométhée» soumettre à son empire les génies du'monde matériel» s'emparer de la foudre et emprisonner la vapeur pour animer ces corps de fer, par lesquels Beemoth et le Léviathan antiques ont été devancés? De nos jours» nouveau Dédale, il a pu se forger des ailes et s'envoler aux limites de l'atmosphère; mesurant la terre et les cieux» il fait de l'univers son domaine. Enfin» qui connaît Dieu» hors Fhonune» s'élevant ainsi au-dessus du monde, pour contempler les causes éternelles? Mais» à quelle faculté merveilleuse l'homme doit-il tant de gloire? A la faculté d'abstraction; là est le secret de sa puissance.
Mon but n'a point été de décrire en détail l'intelligence de l'homme» mais de la distinguer par ses véritables caractères. Ce livre ne peut être un traité de psychologie; or» je crois en avoir assez dit pour démontrer que les facultés propres de l'ftme humaine ne s'expliquent point par les forces du corps
(1) Gela est fort remarqaable. Demandes à un chantear qui Tient d'ezéeuter de mémoire une période compliquée, de combien de bous Buocessifs elle se compose ; il ne le saura pas, et pour le faire sera obligé de les compter. — Si l'on cherche sar le violon, dit Charles Bonnet, un air qu'on a su mais qu'on a oublié en grande partie, on le trouvera plus promptement en laissant aller sans réflexion lesdoigtssur l'instrument, qu'en y donnant beaucoup d'attention.
(2) De gen. viveniium. Cap. ix, p. 137«
678 SI Von PSUT CONGBTOIH BNTBB les PHBNOli., btg.
seulement. lioin de là, elles semblent protester sans cesse contre les limites qu'opposent à notre activité las conditions bornées du monde où nous vivons.
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