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SUBORDINATION DES CARACTÈRES

La forme des divers animaux semble, au premier abord, l’effet du caprice; on ne se rend que rarement compte de la bizarrerie des formes affectées par les animaux ; cependant, en y regardant de près, on voit que tout est soigneusement calculé, que tout est prévu et coordonné d’après des principes que la science parvient quelquefois à découvrir. C’est par un exemple que nous allons faire comprendre que l’ordre règne là où l’on ne voit au premier abord que variations ou changements sans but et sans fin. Cet exemple nous fera comprendre en même temps avec quelle certitude presque mathématique Cuvier est parvenu un des premiers à reconstruire ces animaux dits antédiluviens, dont les races étaient depuis longtemps éteintes avant même l’apparition de l’homme sur la terre. Plusieurs de ces animaux fossiles, comme on les appelle, sont tout aussi bien connus dans leur structure, et souvent même dans leurs mœurs, que s’ils vivaient encore de nos jours.

Si nous comparons l’un à l’autre un tigre et un bœuf (un car-

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nassier et un herbivore), nous observons de notables différences non-seulement dans la forme de l'animal, mais dans les organes intérieurs et dans l'instinct. Cela devait être. Tous les animaux doivent se trouver dans les conditions appropriées à leur existence. Le premier besoin du carnassier est de se procurer sa proie; il ne saurait vivre d’herbe; mais tous veillent avec soin à leur conservation; le carnassier prend donc l'offen sive; l’autre, l’herbivore, la défensive; il faut au carnassier des organes des sens plus délicats et plus parfaits que ceux de l’herbivore; sans quoi, malgré ses crocs et ses redoutables griffes, le tigre ne serait pas aussi dangereux. Aussi, voyez la linesse de l’oreille, la justesse du coup d'oui des chats et des aigles; tout le monde connaît la délicatesse du sens de la vue des lynx; les oiseaux de proie, comme le condor, descendent du sommet du Cliimborazo pour fondre sur une proie dans la vallée! Tons ces animaux doivent vivre de chair, et leurs organes des sens doivent surpasser en sensibilité tous les autres. Mais il ne suffit pas à ces rois du désert et de la montagne d’apercevoir une proie, il faut encore l'atteindre; et. à moins de tendre avec intelligence des pièges ou de réussir par une heureuse combinaison instinctive, le carnassier doit être rapide à la course et joindre, à la grande souplesse do ses mouvements, la puissance nécessaire pour terrasser sa proie. Il faut donc île la force et de l'agilité. Aussi voyez comment le tigre et tous les chats sont bâtis ! Quelle étonnante souplesse dans les articulations!

Ce n'est pas tout ; l’animal n'est pas comme l'homme, qui supplée par son intelligence à tout ce qui lui manque; il n'a. lui. que les instruments que Dieu lui a donnés. Quand il a atteint sa proie et qu’il s’en est rendu maître, il doit la dépecer et souvent la couper, pour la faire passer par l’ouverture étroite de son œsophage; ses instruments tranchants sont ses dents et ses griffes; ses deux rangées de dents molaires sont disposées comme une paire île ciseaux pour couper la chair et broyer les ns; l’estomac qui doit recevoir cette nourriture substantielle ira qu'une très-petite capacité et l’intestin est fort court; il ne doit pas loger, comme l’herbivore, une énorme quantité d herbe pour n‘en extraire que peu de nourriture; en un mot. depuis la

tète jusqu’il la queue, depuis les poils jusqu’aux os, tous les organes indistinctement se ressentent de l’obligation où se trouve l’animal de poursuivre sa proie ou de défendre son existence.

L’herbivore nous montre un contraste frappant sous tous les rapports; il se nourrit d’herbe, lui, et toute son attention doit porter sur le moyen de se la procurer. Il n’attaque jamais ; à quoi cela lui servirait-il? Ces luttes entre l’éléphant et le rhinocéros sont des contes. Aussi l’herbivore seul a des organes de défense! Dieu a armé son front de bois élégants ou de puissantes cornes qui le rendent aussi redoutable dans la défense que les autres sont violents dans l’attaque. Les organes des sens n’ont que tout juste assez de puissance pour mettre l’animal sur ses gardes; l’instinct conduit en général l’herbivore dans la plaine ou dans la vallée, où il trouvera toujours une nourriture abondante. L’herbe ne manque pas; aussi l’herbivore peut vivre par troupeaux; le carnassier doit s’isoler. Le bœuf ne saurait jeûner plusieurs jours comme le carnassier; il ne perd pas de temps ù guetter sa proie; il mange ou il rumine. Ses membres antérieurs ne servant ni à attaquer ni à dépecer une proie, ce sont des colonnes de sustentation qui doivent simplement le porter et quelquefois le soustraire, par la fuite, à la voracité de son ennemi. Il ne faut donc plus ni doigts libres, ni ongles acérés, mais un pied large pour servir d’appui; aussi, au lieu de cinq doigts, on en voit un ou deux enveloppés d’un ongle énorme, qui a pris la forme d’un sabot et qui est désigné communément sous ce nom. Le pied est fourchu quand il existe deux ongles, comme chez le bœuf, et c’est le nombre que l’on trouve généralement chez tous ceux qui se nourrissent d’herbes. Le cheval n’a qu’un seul doigt à chaque pied avec un ongle énorme, et qui est devenu d’autant plus volumineux qu’il a reçu à lui seul toute la nourriture qui est ordinairement destinée aux cinq doigts.

Les dents, qui servent à la trituration des aliments, sont aplaties à leur surface et agissent les unes sur les autres comme une pierre meulière; elles ne sont plus tranchantes et pointues comme chez les carnassiers; elles ne doivent pas cou per, mais broyer; au lieu d'un instrument tranchant, il faut un

INTKODICTIO.N

instrument con tondu ni. L’estomac, destiné à recevoir l'herbe, offre une immense capacité, et les intestins ont une longueur extraordinaire. Il y a des herbivores dont l’intestin a vingt-huit fois la longueur du corps. Enfin, tous les organes sont appropriés au régime végétal, depuis les os du squelette jusqu’aux or ganes des sens et aux parties molles des viscères.

Il n’y a pas deux espèces d'animaux douces du même instinct, vivant et se nourrissant de la même manière ; aussi le plus léger changement dans le mode d'alimentation retentit dans toute l'économie; les parties molles, les os et leurs facettes articulaires se ressentent de la plus légère modification. De là résulte que chaque organe, que chaque osselet change avec le régime, et qu'entre des espèces voisines on trouve souvent encore des dif férences notables qui se traduisent dans les diverses parties du corps.

Ce rapport intime et constant entre la forme des organes et le régime permet en même temps de conclure, dans plusieurs animaux, d’après le caractère de la forme, à la nature du régime et des mœurs, de même que les mœurs commandent certaine structure. lin mammifère herbivore doit avoir les dents à couronne aplatie pour broyer les aliments, l'estomac d’une grande capacité, etc., tandis que le carnassier aura les dents tranchantes pour eo: per la chair et un petit estomac pour la loger.

C’est ce grand principe, celte hiérarchie que l’on observe dans les organes, celte dépendance, celte subordination des caractères, qui a conduit les naturalistes à ces grandes et belles découvertes du monde antédiluvien, et qui ont fait dire, souvent à la vue d’une dent ou d’un osselet : « Voilà le débris d'un animal nouveau ! »

Cn principe qui découle du précédent, c’est que chaque animal a besoin d’organes particuliers, en harmonie avec l'ensemble de l’économie. Un animal destiné à brouter l’herbe sur le sol. comme le bœuf et la chèvre, doit avoir la longueur du cou proportionnée à la hauteur des membres antérieurs; car si ce cou était trop court, il ne saurait brouter l'herbe, à moins de se mettre à genoux. IJn autre principe, qui marche parallèlement avec le précédent, c’est que le volume de la tète soit prn-

portionné avec l’étendue du cou. Une tète grosse et pesante, chargée de défenses et de dents volumineuses, ne saurait être placée au bout d’un cou long; il en résulte que certains animaux ne sauraient vivre et remplir les premières conditions de la vie s’ils avaient la conformation ordinaire. L’éléphant est un animal remarquable sous ce rapport; il nous servira d’exemple pour montrer avec quelle sagacité et quelles hardies combinaisons les conditions d’existence ont été remplies. La tète de cet herbivore est volumineuse; d’énormes défenses, de dix pieds de long souvent, sont implantées dans des alvéoles; des dents molaires, d’un énorme poids, garnissent les mâchoires, et les membres antérieurs sont plus élevés que ne le comporte la longueur du cou. Ce cou est en rapport toutefois avec l’énorme volume de la télé, mais il est en disproportion avec les membres. Un cou ordinaire ne saurait porter et surtout mouvoir une si énorme masse, et s’il était proportionné à la hauteur des membres antérieurs, il ne pourrait porter celle énorme tète. Un cou court, mais robuste et puissant, peut seul mettre cette télé en mouvement. Aussi, pour faire rentrer l'éléphant dans les conditions d’existence, un nouvel organe, ou plutôt un organe ordinaire, le nez, a dû prendre des proportions colossales pour remplir l’office d’organe de préhension. L’animal ne pouvant plus prendre lesaliments par la bouche, son nez s’est allongé, la couche musculaire a pris une grande extension, et l’organe de l’olfaction est pour ainsi dire devenu un bras pour arracher l’herbe du sol et pour pomper l’eau qui doit le désaltérer. C’est là un bel exemple de cette variété dans l'unité que l’on observe dans toutes les productions de la nature, mais qui se montre rarement comme ici dans toute son évidence. La girafe nous présente un autre exemple : son long cou ne porte qu’une tête petite et bien proportionnée avec la hauteur du corps; celle tête se trouve donc dans les conditions ordinaires; mais les membres antérieurs, malgré leur hauteur, sont trop courts de quelques pouces pour «lue la girafe puisse atteindre l’herbe du sol avec la bouche. La girafe ne remplit donc pas les conditions voulues? Non, elle ne les remplit pas comme animal herbivore; mais ce bel animal du désert est phyllophago ; au lieu de brouter l’herbe du sol, il vit

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