INFLUENCES ET PROPRIETES DES LOBES CÉRÉBRAUX
D’après Sœmmering , Ebell, Vicq-d’Azyr, Gall et Tiedemann, on avait cru jusqu’ici que le nombre et la perfection des facultés intellectuelles croissaient ou diminuaient comme le volume des lobes cérébraux.
Mais Daubenton et BufFon avaient déjà observé que le cerveau de plusieurs sapajous est plus grand à proportion que celui de l’homme. El ces sapajous, loin de surpasser en intelligence, soit les espèces du . meme genre, soit les différentes espèces de singes de l’ancien continent à cerveau moins volumineux, leur sont au contraire de beaucoup inférieurs. Sans donc introduire l’homme dans la comparaison, on a oit que le volume du cerveau nedonnepas une mesure de l’intelligence. Ensuite, chez une même espèce, dans l’homme en particulier, ce ne sont pas les individus à plus grosse tête, ou, ce qui est la même chose, à plus gros cerveau ( même quand ce cerveau n’est pas creux, comme chez les hydrocépha-
les ), qui sont le plus remarquables, soit par 1 universalité, soit par la supériorité spéciale de leur esprit (1).
Tous ces faits sont d’une évidence populaire. Ils repoussent donc le rapport en question.
Le volume de la tête représente assez bien le volume du cerveau dans l’homme, et en effet l’épaisseur de la voûte du crâne y est en général à peu près partout uniforme. Si le volume du cerveau donnait la véritable mesure de l’esprit , elle pourrait donc s’exprimer par le volume de la tête.
Mais cette proportion de volume, du crâne au cerveau , disparaît chez la plupart des mammifères, chez beaucoup d’oiseaux , et chez tous les reptiles et poissons sans exception.
Dans l’hypothèse de l’exactitude et de la constance de cette proportion, Camper, observant qu’il y a un rapport assez général entre ce développement du contour extérieur du crâne, et la grandeur de l’angle que fait la ligne tangente au point
(i) Je pourrais citer un certain nombre d'hommes connus, aussi remarquables par la grosseur de leur tête que par la lourdeur de leur esprit ou la médiocrité de leurs talents. J’en pourrais citer bien d’autres, d’une supériorité ou d’une universalité d’esprit bien décidées, et dont la tête est plutôt petite que grosse.
A plus forte raison, les cheveux, plantés un peu plus haut, un peu plus bas, sur le front, ne font-ils rien à l’esprit et aux talents, comme on a l’air de le croire d’après la mode.
le plus saillant du front et aux incisives moyennes, avec la ligne qui “divise également le plan passant par les trous auditifs extérieurs et le bord inférieur de l’ouverture des narines , avait proposé cet angle pour mesure du rapport, c’est-à-dire, de l’intelligence elle-même. Et il appela cet angle, angle facial. Mais assez souvent cette mesure ne pouvait qu’à peu prèsrrnême dans l’homme, exprimer la proportion du cerveau , car elle suppose les contours intérieurs du crâne parallèles à ses contours extérieurs. Or , ce parallélisme n’existe pas dans beaucoup d’individus. Les sinus creusés dans l’épaisseur du frontal, derrière et au-dessus des sourcils , se propagent quelquefois outre mesure, se coutinuent sur la ligne médiane, et donnent au front une grande proéminence en avant du cerveau. Dans les autres mammifères, l’angle facial devient une mesure bien plus infidèle encore.
Chez eux, dans l’éléphant et parmi les oiseaux, dans la chouette et le hibou, animaux à qui le volume de leur crâne et la proéminence de leur front faisaient attribuer une certaine supériorité intellectuelle, la table interne du crâne est écartée de l’externe d’une quantité qui équivaut au quart chez les oiseaux , et chez l’éléphant, aux deux cinquièmes du diamètre total du crâne.
On voit donc que dans tous les cas semblables, ou à peu près, à ceux que je viens de rapporter, pour que l’angle facial mesurât la grandeur du cer-
veau , il faudrait en diriger le côté supérieur à travers la face, de manière à ce qu’il vînt toucher le point le plus saillant en avant du contour intérieur du crâne , ou de la surface correspondante du cerveau; ce qui est la même chose, puisque le cerveau est à peu près juxta-posé à ce contour. Mais dans ce trajet , une grande partie de la face se trouverait exclue, et l’on ne pourrait rien conclure du résultat, puisque une quantité indéterminée de l’un des termes du rapport serait ainsi retranchée.
L’angle facial 11e peut donc mesurer la proportion d’intelligence des animaux. 11 ne doit plus servir qu’aux artistes pour exprimer, d’après nos idées sur le beau , le degré de majesté de la figure humaine , et la mettre en proportion avec la supériorité de nature ou du génie que l’on attribue aux hommes et aux divinités exposés , par la politique et la religion, à la vénération du peuple.
Observant que plus les organes des sens sont développés, plus la proportion de la face au crâne augmente, et réciproquement pour le crâne quand les organes cérébraux dominent; observant d’autre part que les proportions de l’angle facial 11’exprimaicnt pas ces rapports de grandeur, M. Cuvier avait proposé pour mesure de ces rapports , ou de l’intelligence, la dilTérence que présente Y aire de ia capacité du crâne avec Y aire de la face.
Si le volume de l’encéphale était en proportion
PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME CEREBRO-SPINAL. bqC) do l’intelligence (et l’exemple des singes américains prouve le contraire) , ce nouveau rapport entre les aires du crâne et de la face, ne serait pas encore â beaucoup près une mesure approximative de l’intelligence. Car dans auCUn poisson , dans beaucoup de reptiles, jamais l’encéphale ne remplit le crâne; il occupe ordinairement moins que la moitié de sa cavité. Dans les tortues l’aire de la coupe verticale de l’encéphale est plus d’un tiers moindre que l’aire delà cavité cérébrale; et dans les poissons, soit osseux, soit cartilagineux, la disproportion est constamment plus grande encore. Ce rapport ne peut donc pas, plus que le précédent, servir de mesure à la proportion d’intelligence des animaux.
Or , l’observation successive de tous les animaux vertébrés montre dans la structure de leur cerveau’ un mécanisme qui se complique ou s’accroît, diminue ou disparaît selon l’augmentation et le perfectionnement, ou bien selon la diminution de leur intelligence. Ce mécanisme résulte du plissement de la membrane des hémisphères du cerveau.
Jusqu’ici on n’avait cherché dans ce plissement qu’un usage tout à fait étranger aux conditions de l’intelligence, et fondé uniquement sur une erreur et même un contre-sens de mécanique. M. Magendie le premier, en 1 8 16, a soupçonné l’usage de ce plissement « 11 serait curieux, dit-il ( t. 1, y> pag. 1 65 , du précis élém.. de physiol. ) de re-
(ioo
• chercher s’il n’existe pas un rapport entre le » nombre des circonvolutions , et la perfection » ou l’imperfection des facultés intellectuelles ,
• entre les modifications de l’esprit et la disposi- » tion individuelle des circonvolutions cérébrales.»
Voici d’abord les usages qu’on avait attribués à ce plissement.
Sœmmering, après avoir observé ( cliap. 55) que ces circonvolutions sont moins nombreuses et moins profondes dans le fœtus humain à terme, que dans l’adulte, différence qui' correspond pourtant si bien à celle de l’activité intellectuelle de ces deux époques, revient ( chap. ioo ) sur l’usage de ces circonvolutions , et dit qu’il est évident que les circonvolutions n’ont d’autre résultat que de faire pénétrer plus commodément les vaisseaux dans le cerveau.
Pour peu qu’on ait injecté ou vu in jecter des cerveaux humains de différents âges, on’sait qu’au cerveau comme partout ailleurs , le nombre et le volume des rameaux de troisième et de quatrième ordre, sont d’autant plus grands que l âgc est plus rapproché de la naissance et meme de la conception. Si donc tel était l’usage des circonvolutions cérébrales , elles devraient être plus formées chez le fœtus que chez l’adulte. Or au contraire, plus on remonte vers le temps de la conception , et moins on trouve de circonvolutions. Le cerveau ne commence à se plisser qu’à la fin du sixième ou au
PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME CÉRÉBRO-SPINAL. 6o I
commencement du septième mois. La profondeur et le nombre de 'ces circonvolutions augmentent progressivement après la naissance. La supposition est donc en contradiction avec les faits.
Et de plus , elle est un contresens de mécanique. Car les changements de direction qu’entraînent les angles et les courbures des plis du cerveau et des lames du cervelet, ralentissent d’autant la vitesse du cours du sang, qui, en définitive après toutes ces pertes de sa force initiale, n’en doit pas moins , pour pénétrer dans la substance blanche, traverser l’enveloppe de matière grise, aussi épaisse et aussi résistante au fond des plis qu’à leur sommet. La forme du cerveau la plus favorable à la pénétration du sang est donc celle où ces causes de ralentissement n’existent pas, c’est-à-dire une courbure régulière, comme dans les rongeurs, les oiseaux , et les lobes optiques ou autres des poissons.
Or, ainsi que M. Cuvier l’avait déjà observé, tous les animaux le cèdent à l’homme pour la profondeur des circonvolutions. Sœmmering ( cliap. 35 ) dit avoir observé qu’elles sont plus profondes dans un grand que dans un petit cerveau. L’étendue des surfaces développées parles plis, est donc en raison de la grandeur du cerveau, du nombre et de la profondeur de ses plis. Or, comparant la grandeur du cerveau à la grandeur du corps dans tous les animaux, on trouve constamment que l’é-
Go 2
tendue de scs surfaces est proportionnellement et même absolument plus grande dans l’homme que dans aucun autre animal. Le dauphin a bien des circonvolutions au moins aussi nombreuses que celles de l’homme , mais elles sont moins profondes. Et comme son cerveau est relativement à la masse de son corps moitié plus petit que celui de l’homme, la part d’intelligence indiquée par le calcul des surfaces de son cerveau est beaucoup plus près de la réalité, à l’égard de l’homme (car on n’a aucune information sur les facultés des cétacés ), que celle conclue des autres rapports qui produisent les contradictions les plus choquantes. Or, le dauphin est, après l’homme, l’animal qui a le plus de circonvolutions.
En 1821 ( Icon . cereb. Simiar. , et quorumdam m ammai. rarior. Heidelberg ; in-fol. avec 5 pl.) M. Tiedemann a décrit et figuré très-exactement dans plusieurs mammifères, depuis les singes jusqu’aux rongeurs et aux édentés, la diminution progressive, jusqu’à disparition totale, des plis du cerveau, et la réduction numérique, aussi progrès sive, des lames du cervelet. Or, ce progrès, dont je ne rapporterai pas ici les détails, bien mieux exprimés par des figures que par les plus minutieuses descriptions; ce progrès est le même que celui de la diminution de l’intelligence, que celui de la stupidité. Dans les chiens, et surtout dans les chiens
PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME CÉRÉBRO-SPINAL. 6o3
de chasse, les circonvolutions, eu égard à la petitesse relative de lêur cerveau, ne sont guère moins nombreuses et profondes que dans les singes et même l’homme. J’ai observé avec étonnement la profondeur des plis dans l’espèce de guenon dite Mangabey sans collier; mais ils y sont moins nombreux que dans le chien braque et le chien barbet. Dans deux espèces de macaques dont Tiedemann a représenté les cerveaux (sim. Nemestrina et Rhésus ) , la disposition de ces plis est uniforme, avec de légères différences pour les courbures, d’une espèce à l'autre. Le callitriche, espèce de guenon , genre voisin des macaques, en diffère peu sous ce rapport. Dans le sajou, sim. capucina, le plan n’est plus le même, les plis ont moins de longueur , mais, surtout, ils sont presque superficiels. Dans le ouistiti je n’ai plus trouvé de plis, et seulement trois lames au cervelet. Or, l’intelligence bien connue des ouistitis ne diffère guère de celle des écureuils, dont ils ont les mœurs et même la physionomie. il faut de plus observer que le cerveau du ouistiti et du saï sont relativement plus volumineux que dans l’homme. Or , dans les exercices auxquels les bateleurs emploient ces sapajous et les singes de l’ancien continent, on voit que ceuxci sont bien plus susceptibles d’instruction, et partant plus intelligents que les autres.
Dans toutes les espèces du genre félis le plissement ne forme, à chaque hémisphère, que deux
sillons parallèles et longitudinaux. Quelques petites dépressions existent seulement sur la partie du lobe en dehors du sillon extérieur. Cette uniformité du nombre et de la direction de ces sillons dans toutes les espèces observées de ce genre, où les instincts, les mœurs et les habitudes sont si semblables qu’elles ne diffèrent que par la taille et les couleurs, est une forte raison de croire que cette ressemblance morale lient à la similitude de l’organisation du cerveau.
Aussi, dans les divers exercices auxquels on dresse et les chats et les chiens, éprouve-t-on une grande différence de docilité et de susceptibilité à apprendre, différence tout entière à l’avantage de ces derniers. Or, les plis de leur cerveau sont au moins six à huit fois plus nombreux que ceux des chats. Et j' ai déjà dit que parmi les chiens j’ai vu le cerveau des barbets, des braques et des épagneuls plus plissé que celui des chiens de rue et des matins. A compter des sarigues si stupides, parmi les carnassiers, les édentés, les tatous, les paresseux, les rongeurs n’ont plus de plis à leur cerveau. C’est une membrane réfléchie sur une courbe régulière, comme au troisième et quatrième mois de l’embryon humain. On ne remarque plus à sa surface que quelques impressions superficielles des vaisseaux qui se divisent dans la pie-mère. Or, dans plusieurs de ces rongeurs, comparés à beaucoup
PHYSIOLOGIE DU SYSTÈME CÉRÉBRO-SPINAL. 6o5
de carnassiers, comme dans les singes américains comparés à ceux de l’ancien continent, le cerveau offre un excès relatif de volume, mais les surfaces en sont moins étendues que celles qui sont dévelopées par le plissement plus ou moins profond et multiplié des cerveaux plus petits de ces carnassiers et de ces singes.
Ensuite, dans tous les cas d’idiotisme, le nombre et la profondeur des plis du cerveau sont moindres qu’à l’ordinaire, au moins d’un côté du cerveau si ce n’est de tous deux. Malacarne avait déjà observé des idiots où le nombre des lames du cervelet était plus de moitié moindre que chez des individus où l’intelligence était saine. Enfin, dans les folies anciennes, les circonvolutions, plus ou moins effacées, sont écartées l’une de l’autre par l’épaississement des feuillets de pie-mère alors infiltrée d’une sérosité plus ou moins consistante. Et comme la boîte du crâne reste inextensible, on voit que le volume et le nombre des circonvolutions doivent nécessairement diminuer. L’étendue totale des surfaces cérébrales diminue donc plus ou moins vite, avec le temps, dans les folies anciennes, comme il arrive aux plis du nerf optique, et de la rétine des oiseaux, de s’effacer par l’inaction de l’organe. Or, celte disparition des plis par inaction de l’organe, dans la rétine qui peut de-