DE LA VISION
Je suppose connus les phénomènes de la transmission, de la réflexion et de la réfraction de la lumière, ainsi que les lois, suivant lesquelles la densité des milieux diaphanes et la figure de leurs surfaces modifient ces phénomènes.
On a vu , chap. II du livre III, combien de milieux diaphanes se succédaient, suivant l’axe de l’œil. J’ai indiqué aussi d’une manière générale les variations de courbure des surfaces de ces différents milieux.
Ces parties de l’œil ont pour objet de modifier tellement la transmission, la réfraction et la réflexion de la lumière qui les traverse , que l’animal puisse voir également les objets, et dans les limites de plusieurs intensités lumineuses, et dans celles de plusieurs distances. On conçoit que l’étude des variations de densité et de courbure des parties diaphanes pourrait seule apprendre
LIVUK V.
quelque chose sur le degré de ces modifications. Mais on est, à cet égard, dans une parfaite ignorance. Chaque modification dépendant d’un degré différent de densité et de courbure de chaque milieu , il faudrait directement mesurer ces différences.
Tout ce que nous pouvons dire sur les modifications de la vision par l’effet de ces variations, c’est que, prenant pour terme de comparaison l’œil des mammifères terrestres, i° la cornée est d’autant moins convexe, le cristallin d’autant plus près d’èlre sphérique, et l’intervalle du cristallin à la cornée d’autant plus pelit, que l’animal est plus aquatique; que d’ailleurs cet animal soit un mammifère , un oiseau, ou un reptile; 2° la cornée est d’autant plus convexe ou meme portée sur un segment conique plus allongé , la convexité antérieure du cristallin est d’autant moindre que celle des mammifères, et elle est d’autant plus petite relativement à la convexité postérieure; enfin, l’intervalle du cristallin à la cornée est à proportion d’autant plus grand, que l’oiseau s’élève davantage dans l’athmosphère.
11 est, dans la théorie admise jusqu'ici sur la vision , plusieurs points tout-à-fait contradictoires avec quelques-uns des faits les plus importants de l’organisation de l’œil.
On a admis i° que quand la distance d’un objet varie il faut, pour que son image se forme net-
lement, ou que le fond de l’œil s’éloigne ou se rapproche du cristallin immobile, ou que le cristallin se déplace sur l’axe de l’œil ; 2° que l’extinction, par l’enduit noir choroïdien, de la lumière qui traverse la rétine , est indispensable à la vision nette et distincte.
L’on va voir i 0 que ces déplacements du cristallin et du fond de l’œil n’existent pas, et ne sont pas mathématiquement nécessaires; 2° que cette extinction de la lumière derrière la rétine, non-seulement n’est pas indispensable, mais bien plus, qu’elle est une cause de réduction de la vue; 5° que dans l’action de la rétine, tout n’est pas exclusivement vital et sensi tif, comme on le suppose, mais que dans le cas d’accroissement de cette action, le mécanisme en est purement physique et matériellement mesurable;^ que même la transmission de l’action sensitive est assujettie à des conditions également mé- ' caniques; 5° qu’il est même très- probable que des conditions semblables influent sur le phénomène même de la conscience ou de la perception de la vue.
Deux ordres de phénomènes contribuent à l’action optique : les uns sont purement physiques, les autres sont sensitifs et nerveux. Les phénomènes physiques sont en partie soumis à des lois géométriques, qui résultent des propriétés de la lumière, de l’influence des surfaces, de la nature et de la densité des milieux trans arenls sur sa réfraction. Mais
cct assujettissement n’est pas absolu, comme on l’a cru jusqu’ici.
Les phénomènes physiques ayant la priorité dans l’ordre successif de la fonction optique, nous allons exposer d’abord les corrections qu’il faut apporter aux lois qu’on leur appliquait.
§ I. Phénomènes physiques de la vision.
i°. Rapport de V inflexibilité delà sclérotique avec la constance du foyer de l'œil. Les baleines et autres cétacés voient dans l’eau à toutes les distances, comme les poissons; quand leur œil dépasse la surface de l’eau, ils peuvent voir dans l’air seul ; enfin ils peuvent voir à travers l’eau et l’air ensemble.
Or, leur sclérotique, jusqu’au cercle d’enchâssement de la cornée, est si épaisse, qu’elle est loul-à-fail inflexible, surtout relativement au pouvoir des faibles muscles qui servent au mouvement de l’œil. Cet œil ne peut donc changer de forme. Et comme, pas plus dans l’intérieur de l’œil des cétacés que dans celui de l’homme, il n’existe de puissance capable de déplacer le cristallin , on voit qu’il faut nécessairement rejeter les deux explications mécaniques, que les physiciens donnaient de la constante distance du foyer de l’œil.
Celte invariabilité de la courbe que décrit la rétiue dans l’œil des cétacés et des animaux , dont la sclérotique est inflexible, tels que les raies, les squales, les scombéroïdes , et autres
poissons; les monitors, les lézards, etc., parmi les reptiles, me faisait douter de la nécessité mathématique de cette déformation de la rétine, ou de ce déplacement du cristallin. Et en elfet, M. de Simonolf, professeur d’astronomie à l’université de Kazan , ayant , à ma prière , dans un œil dont les courbures sont connues, calculé les changements de l’angle de réfraction, pour toutes les distances, depuis un demi-mètre jusqu’à l’infini, a trouvé que la limite de ce changement n’excédait pas 2ô minutes.
Calculant ensuite , dans l’intervalle des mêmes limites , la distance de deux points d’intersection des rayons réfractés avec le cristallin , il a trouvé que les rayons de tous les points placés
sur le prolongement de l’axe de l’œil , suivront dans l’œil presque la même route , les écarts n’é- » tant qu’infiniment petits (voy. la note de M. Simonoff, Jour, de physioi. expérim. , t. IY). De sorte que le sommet du cône des rayons se trouve toujours compris dans l’épaisseur de la rétine. Or, on verra plus bas que le contact de l’image sur la rétine, suffit pour produire l’impression.
Ces résultats de l’observation et du calcul coïncident parfaitement avec ceux de l’expérience. Si la formation constante, sur le fond de l’œil, de l’image d’un objet vu à des distances inégales, dépendait d’un déplacement, soit du fond de l’œil, soit du cristallin, la variation de la distance devrait finir par
porter le foyer cn-deçà ou au-delà de la rétine, et il n’y aurait plus d’image. Or, il n’en est pas ainsi: M. Magendie a constaté avec M. Biot, qu’à quelque distance qu’un œil. dépouillé de scs graisses et de ses muscles, soit placé d’un objet, l’image se forme toujours sur la rétine; seulement la grandeur de l’image est proportionnelle aux distances. Les déplacements en question sont donc inutiles pour conserver constant, sur la rétine, le foyer de la réfraction de l’œil, malgré les variations de distance.
La même expérience prouve encore que celle constante projection de l’image, n’est point un effet de la proportion entre la dilatation de l’iris et la distance de l’objet, car l’iris est immobile sur un œil mort. Mais il est vraisemblable que les variations de l’ouverture de l’iris, ont pour objet de conserver constante la netteté de l’image, la distance de l’objet venant à changer. Et en effet la distance ne changeant pas, on augmente l’éclat de l’image sur un œil mort, par l’ablation d’une zone circulaire à l’intérieur de l’iris. Or, l’observation prouve clfcctivement que l’iris se dilate ou se resserre suivant <pie le même objet s’éloigne ou se rapproche de l’œil.
Les milieux transparents de l’œil ne réfractent donc pas en raison seulement de la figure de leurs surfaces comme les le ntilles homogènes. Le cristallin , par exemple, varie de densité, et vers ses
bords et vers sa profondeur. Il faut donc admettre que ces variations dans la densité de chaque milieu oculaire, ont pour objet de corriger les aberrations de sphéricité, de réfrangibilité et de foyer.
11 n’y a donc aucune action vitale dans le phénomène de la constance du foyer de l’œil.
Voici d’autres expériences qui prouvent encore que la constance du foyer de l’œil est indépendante du nombre ou même de l’épaisseur des milieux transparents de l’œil.
Si par une petite ouverture à la cornée on extrait une petite partie de l’humeur aqueuse, l’image n’a plus la même netteté; il en est de même si par la sclérotique on expulse une certaine quantité d’humeur vitrée.
Par l’extraction de toute l’humeur aqueuse, l’image s’agrandit et devient en même temps moins nette et d’une moindre intensité lumineuse.
L’excision de la cornée ne change pas la grandeur de l’image, mais elle en diminue sensiblement l’intensité , car elle n’est plus formée que par les rayons qui ont parallèlement traversé la pupille, tandis qu 'auparavant clic l’était en outre par tous ceux que la cornée avait réfractés en dehors de ce faisceau parallèle.
De même, par l’enlèvement du cristallin, la netteté et l’éclat de l’image diminuent, et sa gran-
deur augmente, puisque alors la mf'ine quantité de rayons occupe un plus grand espace.
Dans ce phénomène, qui résulte de l’opération de la cataracte, la grandeur de l’image est au moins quadruplée. ,
Enfin enlève-t-on sur un même œil , l’humeur aqueuse, le cristallin et la cornée transparente, ne laissant de tousses milieux réfringents que la capsule cristalline et l’humeur vitrée, il ne se forme plus d’image sur la rétine: la lumière y parvient bien par réfraction , mais sans forme en rapport avec le corps d’où elle est partie.
Ces faits prouvent donc que dans l’immobilité de la pupille, le foyer de l’œil est immobile, et que quelle que soit la distance de l’objet, il n’y a de changement que dans le degré de netteté de l’image. Enfin, l’un des usages de l’humeur vitrée, est d’agrandir l'espace sur lequel peuvent se projeter les images.
Les changements de l’ouverture de l’iris ont donc pour objet, en sc dilatant, d’accroître, et en se contractant, de réduire l’intensité lumineuse de l’image.
Les poissons à pupille fixe ont -ils dans la construction de leur œil quelque autre moyen de maintenir ces rapports de la distance à l’intensité?
2°. Effet, (les couleurs de la choroïde. On
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c royait qu’après sa réfraction à travers les milieux transparents de .l’œil, la lumière devait nécessairement s’éteindre derrière la rétine, et que sa réflexion eut été un obstacle à la netteté de la vision.
Or, on a vu, livre III, chapitre II, que la choroïde chez la plupart des mammifères carnassiers et ruminants, offrait à sa face interne un véritable miroir réflecteur; qu’il en était de mêmqylans les esturgeons, les raies et les squales, et dans les dernières périodes de la vie de l’homme. L’effet de ces surfaces réfléchissantes, est-il de compenser la faiblesse de la vue croissant avec l’âge, chez l’homme ; et chez les mammifères et les poissons en question , de renforcer, en raison de son éclat et du degré même du pouvoir réflchissant, l’énergie de la vision? Ou bien, cet effet est-il de réduire, de troubler directement la vision?
Jusqu’ici ce dernier effet a été considéré comme une condition nécessaire, par les physiciens et par les physiologistes.
Yoici comment s’exprime M. Biot [Traite de physiq. exp., t. II, pag. 280) sur la couleur de la concavité de la choroïde. « De même que nous noircissons l’intérieur des tuyaux de nos lunettes, il fallait que l’intcrieur de notre œil fût noirci, pour éviter la confusion qui serait résultée des réflexions multipliées des rayons.» Or, M. Biot reconnaît cependant que le mécanisme de la vi-
sion, si merveilleux dans l’homme, est loin d’être unique ( pag. 287), et remarque (pag. 289), qu’il existe beaucoup d’animaux qui voient dans une obscurité qui serait pour nous très- profonde , et il cite surtout les chats et les chouettes. 11 demande si chez ces animaux la vision ne serait pas produite par des rayons qui pour nos yeux 11e seraient que du calorique? Or , il ne mentionne pas la couleur réfléchissante qui tapisse la chambre oculaire des chats et des mammifères, connus pour bien voir la nuit, ou du moins, pour y distinguer mieux que nous les objets.
Voici ce que dit M. Richerand au même sujet ( physiol . , t. 11, p. 45, neuvième édit. ,1821): <« Réfléchis par cet enduit opaque, les rayons de la lumière doivent en traversant l’œil croiser la direc-
lion de ceux qui pénètrent; nuire par conséquent à la netteté de la vision , ou du moins dénaturer l’impression visuelle, d’une manière qn’il nous est impossible d’apprécier. O11 a dit avec raison que, pourvus de sens moins parfaits et souvent iinoins nombreux que ceux de l’homme, les animaux doivent avoir d’autres idées de l’univers. Ps’est-il point également probable qu’à raison du trouble qu’occasione nécessairement dans la vue la réflexion des rayons lumineux, par le tapis, ils se font de la puissance de l’homme des idées fausses et exagérées? Et malgré l’empire des animaux accordé à l’homme par le Créateur, suivant la Gé-
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nèse, ceux que la nature a doués de forces prodigieuses ou d’armes offensives, obéiraient-ils à leur roi s’ils le voyaient dans toute sa faiblesse , dans sa nudité, en un mot, tel qu’il est? »
On va voir que ce raisonnement ne serait pas concluant, lors même qu’il n’impliquerait pas contradiction dans les termes.
Or, sans recourir à cette cause occulte admise par les physiciens et à l’hypothèse contradictoire des physiologistes , cherchons quels rapports de coïncidence dans certains animaux, lient des forces visuelles connues, à des mécanismes d’organisation, qui leur sont exclusivement propres.
Tout le monde sait que les chats voient mieqx la nuit que le jour. Parmi les animaux nocturnes, seuls ils sont certainement nyctalopes. Car il paraît bien certain que les effraies, et plusieurs chauve-souris, se dirigent dans l’obscurité par d’autres sens que celui de la vue. Toutes les espèces de chats, par la grandeur proportionnelle de l’œil , l’emportent sur la plupart des mammifères. L’appareil nerveux de la vision est chez eux dans le même excès. Néanmoins ces proportions n’excèdent pas d’un sixième ou d’un cinquième celles des chiens. Or, la différence la plus grande, c’est la couleur de leur choroïde, la plus réfléchissante de toutes celles des mammifères. Dans l’obscurité la lumière en jaillit comme d’un corps incandescent. Ici donc l’effet perturbateur,